‹ Causeries et méditations historiques et littérairesChapitre 8 sur 109 · AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

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qu'il en soit de cette origine , ceux de ces romans qui ont été rimes par les trouvères dans notre langue des xii' et xiii* siècles sont en très-grand nombre , et , à notre honte , ils sont restés j usqu'à ce jour enfouis dans nos poudreuses bibliothèques. Ce sont ces grandes épopées nationales de yingt , de trente et de cinquante mille vers , toutes à-peu-près inédites, sur lesquelles M. Edgar Quinet s'est efforcé récemment de ramener par ses poétiques et enthousiastes conjectures , l'attention du public et surtout celle du gouvernement (i). Au reste , l'examen plein de bonne foi j de critique et de scrupuleuse érudition que M. Fauriel vient de faire de ces monuments , dont la collation et la lecture ont occupé une partie de ses veilles , rectifie sur quelques points et confirme sur plusieurs autres, les opinions émises par M. Goerres et jetées , sans assez de ménagement peut-être , par M. Quinet dans notre monde littéraire , si méticuleux et si rétif aux idées qui ont un peu de hardiesse et de nouveauté. M. Fauriel pense que ces poèmes furent composés entre iioo et i3oo, c'est-à-dire dans l'époque la plus brillante de la chevalerie, et qu'ils peignent beaucoup moins les mœurs de l'époque où l'action est censée se passer que celles de leur propre temps..

(4) Yoy. Rapport au Ministre de$ travaux publics sur la pubU^ cation des anciennes épopées françaises restées jusqu'à ce jour inédites dans les Bibliothèques du Roi et de V Arsenal, brochure m-8.

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Cependant y M. Fauriel reconnaît ailleurs que , sur plusieurs points , les romans du cycle de Charlemagne sont en opposition avec la délicatesse de mœurs et d'idées qui dominait à l'époque de la cheyalerie, surtout en ce qui se rapporte à l'amour. Les femmes, par exemple , se montrent d'une facilité ou plutôt d'un empressement peu conforme aux lois de la galanterie chevaleresque. On voit dans les romans carlovingiens qui , sur ce ppint , diffèrent de ceux de la Table-Bonde j les dames , filles d'émir , de roi, d'empereur, chrétiennes ou sarrasines, s'éprendre au premier coup-d'œil du premier chevalier venu , avouer leurs désirs , et ne reculer devant aucune avance pour arriver à l'accomplissement de leurs vœux. L'auteur a tiré du roman d'Aiol un charmant et naïf exemple de cette maïuère expéditive de faire l'amour. Ce qui a rapport aux ambassades et aux défis offre également une rudesse fort éloignée des mœurs des xii* et xiii" siècles. Toujours le messager prend le ton le plus arrogant , et celui qui le reçoit prouve d'autant mieux son courage qu'il le traite avec plus de férocité ; s'il le fait pendre , c'est un héros. Il y a dans les récits de plusieurs de ces missions des incidents qui rappellent les scènes analogues rapportées par Grégoire de Tours : ce Enfin , dit l'habile et consciencieux critique , on remarque dans ces romans une foule de traits qui se rapportent à une barbarie antérieure plus franche , plus décidée , et qu'on ne peut guère

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se défendre de regarder comme des réminiscences du caractère franc, à une époque assez rappro^ chée des agitations et des mouvements de la con^ quête. 3»

Quant à la forme de ces poèmes, M. Fauriel prouve, de la manière la plus incontestable , qu'ils ont été écrits originairement en vers , et que leur première rédaction est la rédaction métrique. Il s'inscrit contre l'opinion qui veut que ces romans aient été composés d'abord en prose et ensuite tra<* duits en vers , contrairement à une loi constante de l'esprit humain. U ne reconnaît qu'une exception à la règle , c'est le petit roman d^jéucassin et Ni" cette j qui fîit^ à son avis, rédigé d'abord en prose.

Et non-seulement M. Fauriel pense que les poèmes carlovingiens étaient composés en style mesuré et par longues tirades monorimes ; mais il croit que la formule initiale qui se trouve dans tous ces ouvrages : a Seigneurs , voulez-vous entendre une belle chanson d'histoire , la plus belle que vous ayez jamais entendue? Approchez-vous de moi, cessez de faire du bruit , et je vais vous la chanter ^ » n'a pas toujours été une simple formule sans conséquence. U pense que dans l'origine , ces compositions étaient véritablement chantées et accompagnées par un instrument. Mais alors se présente l'objection si souvent opposée aux rhapsodes ou chanteurs des poésies homériques. Y a-t-il moyeu de chanter ou seulement de retenir par cœur des

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ouvrages de vingt ^ de trente, de cinquante mille vers? Et , si Ton ne devait chanter de ces poèmes que les parties les plus saillantes et les plus populaires 9 pourquoi le poète se serait-il donné la peine d'inventer tant d'épisodes et de coordonner des narrations si longues et si complexes?

M. Fauriel résout très-habilement ce problème , dont l'importance est décisive pour l'histoire de l'épopée chez tous les peuples. Ce que Ton chantait , ce n'étaient point ces histoires recueillies et réunies en corps de poèmes par la main des compilateurs et des copistes aux xiii* et xiv* siècles; c'étaient ces histoires avant qu'elles n'eussent été amalgamées et fondues ensemble. Du moment où l'on travaille à réunir les chants populaires et à en former de grands corps d'ouvrages , on peut affirmer que l'âge du chant est passé et que celui de la lecture commence.

Sans doute , il fiit composé pendant les xii* et XIII* siècles quelques romans entiers et d'un seul jet, mais ce hit le petit nombre; la plupart des épopées gigantesques dont nous avons les manuscrits sont de pures compilations ; ce sont des récits divers juxtà-posés , et quelquefois plusieurs versions des mêmes récits su perposées ; car M. Fauriel a fait à ce sujet une observation qui , en attestant r exactitude de ses recherches , prouve , en même temps , le peu d'attention avec lequel tous ces recueils ont été lus jusqu'ici. Il a remarqué

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que la même aventure est plusieurs fois répétée. Le nombre de ces répétitions ou variantes y qui ont passé dans le texte et qui en interrompent la suite, est indéterminé. U y a tel épisode dont on compte jiisqu'à cinq ou six rédactions ; mais, pour Tordinaire , il n'y a guère que deux variations pour un même thème. C'est presque toujours sur les endroits les plus intéressants et les légendes les plus célèbres que tombent ces redites. M. Fauriel cite trois rédactions successives des adieux que Roland adresse à sa bonne épée Durandal , cette bonne épée que le paladin , blessé à mort dans la vallée de Roncevaux , veut briser contre une pierre , de peur qu'im numuais homme ne la ceigne; mais Durandal pourfend la pierre jusqu*à Therbe menue y et s* il ne Veut bien tenue j elle aurait dis^ paru à jamais en terre.

M. Fauriel cite un grand nombre d'autres exemples, qui ne sont pas moins remarquables ; entre autres, un épisode de dix-huit cents vers du roman de Guillaume'au^ourt''neZy composé de soixante couplets ou tirades monorimes, qui forment deux séries tout-à-fait distinctes, dont l'une n'est que la doublure de l'autre.

On voit que nos épopées françaises sont des Uiades qui n'ont eu que d'inhabiles collecteurs , de grossiers Pisistrates, pour ainsi dire; des Iliades qui n'ont rencontré ni ingénieux diaskei^astes ni savants diorthontesj et qui n'ont pas reçu lesjiidi-

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cieux , quoique insuffisants coups de lime, donnés aux poésies homériques par les grammairiens d'Alexandrie.

Au reste, ces doubles emplois et ces intercalations bizarres dans le texte des ouvrages primitifs sont bien loin d'être un fait isolé et sans analogues» Nous rappellerons, à ce sujet, un curieux travail essayé en France au dernier siècle et que la légèreté du nôtre a laissé tomber dans l'oubli , mais qui a porté des fruits enAllemagne. Le célèbre médecin Astruc dans un livre publié en 1753 et intitulé : Conjectures sur les Mémoires originaux dont ilpor rcdt que Moïse iest servi pour composer le Uvre de la Genèse , a établi , par des arguments à la fois philologiques et rationnels , que la rédaction de la Genèse, telle que nous l'avons, est un composé de diverses légendes juxtà-posées. Il compte jusqu'à quatre mémoires distincts , amalgamés et cousus bout à bout par l'éditeur ou par les copistes. C'est à-peu-près comme si des quatre Évangiles on n'en eût fait qu'un seul. Ouvrez, en effet, les premiers chapitres de la Genèse; vous y verrez un double récit de la création : le second ne diffère du premier que par quelques nouvelles circonstances. Vous trouverez également deux descriptions du déluge; d'évidentes répétitions surchargent l'histoire de Jacob et celle de Joseph. Nous n'avons pas la prétention de prononcer sur de si graves matières; mais nous avons saisi avec empressement l'oc-

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casion de rappeler ce beau travail exégétique d'un énidit français. Les grands critiques allemands, qui ont récemment travaillé avec tant de succès à la restitution du texte de l'Ancien et du Nouveau- Testament , les Michaëlis, les Eichhom , etc., ont adopté en partie l'opinion d'Astruc et l'ont étendue même et appliquée à d'autres livres de la Bible.

On voit que, grâce à une foule d'excellents travaux, l'obscurité qui enveloppait naguère l'origine de l'épopée primitive chez tous les peuples , est au moment de se; dissiper. Le jour arrive de toutes parts, de la Grèce, de la Scandinavie, de l'Inde, de la France et même de la Judée •

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LETTRE A H. l'ÉDITEVR DU GLOBE, AU SUJET DES DBITX PREMIÈRES REPRESENTATIONS D'IIAHLET.

( Ghht ^ 18 «rpipoubre 1817.) MONSIEDII9

L'ouverture à Paris d'un théâtre anglais, où Ton pourra voir jouer les meiUeures pièces de Shakspeare, est un événement littéraire si important, une occasion de comparaisons si désirée et si ca* pable d'amener la solution des problèmes poétiques qui nous divisent, que je n ai pu m' empêcher , moi profane et sans mission , de jeter sur le papier quelques remarques que m'ont suggérées les deux premières représentations â^Hamlet. Dans ces deux soirées , en effet , tout était sujet d'observation et d'étude , la pièce , les comédiens, le foyer, l{i salle : c'était comme une grande épreuve tentée sur le goût et le bon sens publics. Avant de tirer de l'incontestable succès que cette épreuve a obtenu , une conclusion qui serait , sans doute , fort légitime^ il me semble à propos de recueillir

les voix y les avis , les remarques , et de comparer le résultat de toutes les impressions ? C'est dans cette vue, monsieur, que je vais vous rendre compte des miennes. Peut-être trouverez-vous mes observations bien futiles , et trop semblables à celles de ce Chinois qui , revenant d'Angleterre à Pékin , composa un poème sur la ville de Londres. Il n'anidt été frappé dans cette ville que des choses qu'il ne voyait pas dans la sienne , de la hauteur des maisons, iToà ton pouvait cueillir les étoiles , de la familiarité des hommes et des femmes , qui se promenaient ensemble dans les rues et dans les champs ; et quant aux théâtres , il s'était borné à observer que les rôles de femmes sont remplis par des actrices , que les spectateurs de tout rang sont confondus dans les loges , que les décorations représentent des maisons et des arbres , et qi£on les change fort souvent. "Vous avez pu voir dans les feuilletons de ces jours derniers que, sur ce point , bien des critiques français se sont rencontrés , sans le savoir, avec le profond observateur du Céleste Empire.

Pour moi , monsieur, ce qui m'a le plus frappé dans la représentation ^Handet^ c'est la contenance du pubhc. n faut que nous ayons fait de bien grands progrès en raison sociale et littéraire , en sincère et sérieux désir d'instruction , ou que l'intérêt de ce bizarre et mélancolique ouvrage ait un charme bien puissant, pour que la vue d'un

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spectacle si nouveau n'ait pas provoqué une seule marque de dérision parmi les deux ou trois mille assistants. Notre vieille manie française de tout mesurer à notre aune , notre triste facilité à ridiculiser ce qui n'est pas nous et ce qui n'est pas de tous les jours , avaient fait place cette fois à la volonté ferme et judicieuse d'entendre un grand poète étranger et de recueillir en silence les impressions qu'il produirait. Dans la scène où Hamlet, simulant la folie , s'assied à terre pour écouter la comédie qu'il a concertée et qui doit arracher de Claudius l'involontaire aveu de son crime, cette posture si peu conforme à la tenue tragique , comme on dit, n'a causé qu'une surprise légère, presque aussitôt comprimée. On semblait pressentir que quelque grand effet dramatique sortirait de cette violation du décorum , qui ne pouvait être gratuite. On ne s'était pas trompé. D'abord , le jeune prince badine aux pieds d'Ophélia , qu'il afflige par quelques dures réparties, joue nonchalamment avec son éventail ; puis , à mesure que la comédie avance , il glisse vers sa mère , rampe vers elle , comme le serpent ennemi de la femme , la questionne pour l'éprouver, épie les moindres mouvements du roi avec une anxiété convulsive qui passe de son cœur dans toute la salle, et, aux premières marques d'émotion que donne Claudius , il se dresse sur ses genoux , prend avec force la parole, explique avec une effrayante volubilité ce

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