DU THÉÂTRE EN PORTUGAL
(6l«ft«, 18 fuiD i8t7. )
Si la poésie dramatique n'était pas aussi naturelle aux hommes que la poésie épique ou lyrique. si on ne la trouvait pas chez tous les peuples, chez ceux même qui n'ont pu avoir entre eux aucune espèce de relation , aux Indes, au Pérou, à la Chine, dans les îles de la mer du Sud, il serait assez curieux de rechercher si le théâtre portugais ne tire pas son origine de ces mourariasj danses et exercices mauresques, qui , venus des Arabes, servaient de divertissements aux grands du royaume pendant les xii"^ et xiii'' siècles.
Ce qui, du moins, n'est pas douteux, c'est que les premiers drames ont été, en Portugal, comme partout, consacrés d'abord et mêlés aux cérémonies religieuses. I.ies autos étaient, comme nos mystères et nos diableries, représentés dans les églises ou dans les lieux attenants , et succédaient au service divin, dont ils étaient la suite et le complément. Cette sorte de mélange et de confraternité bizarre dura en Europe jusqu'un peu après la Réforme. Ce fut alors seulement que s'arrêta ce
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aganisme renaissant et que s'établit, pour Tamuornent du peuple, l'usage des pièces d'invention ou rées de l'histoire profane.
Gil Viœnte, auteur d'un grand nombre d'autos t de comédies, fleurit sous Dom Manoel et Dom ean III, au moment où s'opérait la séparation du Irame liturgique et du théâtre mondain. U y conribua puissamment lui*méme, et fiit un des<créaeurs de l'art dramatique proprement dit. Ce poète «pendant n'est pas, même après les Italiens, le plus ncien dràmatiste de l'Europe. £n Espagne, Henique de Yillena avait composé , dès i4i47 une ximédie allégorique pour le mariage de Ferdilandl"^. I^otrefarcede Patelin, et beaucoup de nos noralités et de nos soties du xv^ siècle, sont antéieures au premier ouvrage de Gil Vicente, que l'on :roit être de 1 5o4. La gloire de ce poète est dans 'originalité et la multiplicité de ses productions. 1 précéda Lope de Vega et Calderon de près d'un Âède. Aussi a-t-on droit de s'étonner que M. de ichlegel n'ait fait aucune mention de ce père du héâtre romantique.
Les oeuvres de Gil Vicente furent publiées par sou ils, cinq ans après sa mort, en 1 562(1). Elles «nt divisées en cinq livres et comprennent des lutos, des comédies, des tragi-comédies, des farces »t des pantomimes. La réputation de cet auteur
(1) En UQ volume in-foK — Une seconde é(Ution également fort are a été imprimée en \ S>85 in-4°.
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s'étendit au-delà du Portugal. Erasme, que l'oi aurait tort de prendre pour lin pédant, à cause dn bonnet et de la robe noire dont ses portraits sont affublés, apprit le portugais tout exprès pour lireœ poète. On verra par Téchantillon suivant, que le malin érudit dut trouver dans le Plante portugais bon nombre de ces mordantes épigrammes contre les gfands et le clergé, qui lui étaient si familières à lui-même.
. Dans un auto, dont M. Bouterweck a cité quelques fragments et dont il a donné ime courte amh lyse, un séraphin, messager du ciel, invite les habitants de la terre à une foire qui se prépare cai Thonneur de la Vierge :
a Ala foirel s'écrie-tr-il , àla foirel élises, mcmasfcèreB, teors des âmes , papes endormis , achetez des étoflTes , chaiigei de vêtements , reprenez les Uniques de peau de ros prédéc6aaeart(l), changez cette physionomie de brillante santé ; ministres de œln qui a été crucifié , rappelezr-vous la vie des saints pastears do temps passé , princes élevés , empires brillants , gardez-vous de la colère du Seigneur des deux ; achetez en quantité la crainte de Dieu à cette foire de la Yieqse , maitresee du monde , exemple de paix , guide des anges, lumière des étoiles. À la foire de la Vieiige, dames et demoiselles 1 vous devez savoir qu'on apporte à ce marché les choses les plus belles. »
Le diable, qui a aussi ses marchandises à vanter, vient bientôt, et il a une dispute avec l'envoyé du ciel. Il est sûr d'avance du goût des hommes pour ce qu'il va leur vendre. Il leur apporte les vices et
(1) Nous modifions ici la traduction de M. Denis.
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les moyens de satisfaire leurs passions. Par une bizarrerie plus grande que tout le reste, c*est Mercure qui appelle Rome, comme représentant l'Église, pour être juge dans ce débat. Celle-ci ofire la paix de l'âme ; mais le diable ne veut pas l'accepter, et Rome s'éloigne pour faire place à deux paysans, dont l'un veut vendre sa femme. Une paysanne, de son côté, voudrait bien être débarrassée de son mari : ce sont précisément les deux époux, et ils se reconnaissent. C'est dans cette rencontre et ces discussions bouffonnes que semble résider le comique de la pièce. Mais, à coup sûr, le dénoùment qui se prépare est aussi imprévu que peu conforme à nos habitudes théâtrales. Le diable vient encore offrir des marchandises aux paysannes; il ne peut les tromper : une d'elles redoutant sa maligne influence le met en fuite en prononçant le nom de Jésus. Bientôt le séraphin reparait. C'est en vain qu'il offre ses vertus à vendre : au village comme à la ville, on leur préfère l'or ; toutefois on espère en la générosité de la Vierge, à laquelle appartiennent toutes les marchandises , et la pièce finit par une chanson populaire en son honneur (i).
Les deux éditions de Gil Y icente sont devenues si rares, même en Portugal, surtout depuis le trem-
(4) Voy. le Réswné de M. Denis , p. 156 et suivantes et M. de Sismondi, LUiératures du midi de VEurope, t. IV, p. 452 , f édit.
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Ëlement de terre de 1 755, qui détruisit un si grand nombre de bibliothèques, qu'il ne nous est parvenu de cet auteur que de courts fragments (i). Cette excessive rareté explique et justifie peut-être le silence de M. Guillaume de Schlegel.
Sa de Miranda et Antonio Ferreira portèrent l'imitation des anciens dans le drame, comme ils l'avaient introduite dans les autres genres de poésie. C'est à Ferreira qu'est due là première comédie de caractère qui ait paru en Europe, le Jaloux (O Cioso). On voit que si Ferreira professait l'imitation des anciens, il ne tenait pas moins les jeux ouverts sur ses compatriotes. La jalousie , qu'il s'est appliqué à peindre dans sa pièce est, sans contredit, une des passions à laquelle les Portugais sont le plus enclins. Voici comment Ferreira a représarité les tourments de Julio , qui a été forcé de s^éloigner un moment de sa femme :
« Ah I que de peines il m'en coûte pour sortir de celte maison ! mon corps va dans les rues , et mon âme reste en sentinelle aux fenêtres. Ce qui me fait porter le plus envie aux roîs et aux princes, c'est qu'ils sont assez heureux pour que les gens d'affaires et les passe-temps viennent les trouver dans leurs habitations. Si je ne craignais d'établir une coutume étrange , je fermerais les portes et je ferais mettre quelques traverses à ces fenêtres; mais à cause des
(4 ) Un exemplaire de l'édition de 4 562 existe à Lisbonne dans la bibliothèque de M. le V^* de Santarem. — ^Depuis que ceci est écrit, il a paru, en 4834, à Hambourg, une réimpression de Gil Vicente, faite, par MM. Barreto Feio etMonteiro/sur le précieux exemplaire de la Bibliothèque de Gottingue; 3 vol. in-8°. (Noie de \%kt.)
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sots , il faut que oda reste comme cela est. le ne garderai pas , comme mon trésor, mon honneur et ipa renommée I Os en rient , les aveugles ; ils ne voient pas quelle différence il y a entre une femme et une bourse ; ils meurent sur un peu d'or trouvé dans la terre ; ils creusent pour l'obtenir; ils le cachent , ils veillent sur lui ; ils le gardent comme des reliques et ne se permettent pas même d'y toucher ; et la femme , qui est bien un autre trésor, ils Tabandonnent , ils la dédaignent , ils semblent l'offrir aux larrons; ils appellent impertinent un homme d'esprit qui estime sa femme , qui est éperdu d'amour pour elle. Gens peu expérimentés dans les choses de ce monde , ces fausses idées n'entrent que dans votre maudite cervellel,Qui a parcouru les terres étrangères, agira comme je le fais ! Oh 1 que l'expérience est une bonne maltresse! c'est pour. cela que cet auteur avait tant raison de dire que les gens d'esprit recevaient plus de profit des sots que les sots des gens d'esprit. Les imprudents m'ont instruit, et je n'en trouve pas un seul qui veuille être instruit par moi.
« Laissons vivre à leur manière ces gens si sûrs de leur fait. Je ne yeux me fier qu'à moi et à mes yeux. Ce n'est pas encore une garde trop sûre ; mais je n'en ai pas d'autre. Ma femme , depuis le moment où elle est venue avec moi aux portes de l'église , ne doit sortir que pour entrer dans la fosse. Si je meurs le premier, et qu'elle soit assez heureuse pour cela , alors elle pourra mener joyeuse vie. Je puis croire que mes enfants sont les miens ; quant aux autres , les mères le savent ; et cependant au moment où je fais la garde la plus exacte , il me semble , comme si c'était un fait exprès , que je vois passer continuellement par cette rue les galants y les amoureux y les fainéants , les gens à figure suspecte , et que j'entends plus que de coutume les tapages qui se font ordinairement durant la nuit, les cris, les sifflets, les concerts et mille autres inventions, tandis qu'il ne se passe rien dans les autres endroits. Où a-tron jamais vu de la fumée sans feu (1) ...? »
(4) Traduction presque textuelle de M. Ferd. Denis. — On peut lire la pièce entière , traduite par le même auteur, dans le Théâtre européen. (Note de 4 842.)
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L'Europe ne doit pas seulement à Ferreira la première comédie de caractère; elle lui doit encore la seconde tragédie régulière^ c'est-à-dire composée dans le système des trois unités et sans aucun mélange de scènes comiques. UTnez de cet auteur n'est postérieure que de bien peu d'années à la «$ophonisbe du Trissin. La simplicité de la pièce de Ferreira est tout-à-fait antique. « C'est^ dit M. Sané, une noble émanation du théâtre grec. » Rien, cependant, n'a moins la couleur antique que le sujet S Iriez ; et il faut se hâter de dire à la gloire de Ferreira, qu'il a conservé à cette histoire plus de vérité locale et de naturel qu'on n'en devait attendre d'un poète classique et plus , certainement, que n'ont fait tous ceux qui ont dramatisé cette légende après lui (i).
Jusqu'en i58o, époque fatale où le Portugal fut absorbé par la couronne d'Espagne, le théâtre de Lisbonne ne fut, comme on voit, inférieur à aucun de ceux de l'Europe. La perfection que la langue avait alors atteinte, promettait au Portugal des succès dramatiques égaux à ceux qu'obtinrent, au XVII* siècle, l'Espagne, l'Angleterre et la France. La conquête espagnole anéantit ces espérances. L'art du théâtre ne peut, comme certains autres, se développer dans l'isolement et le silence. Il lui faut
(4 ) Yoy . la traduction de cette iragédie par M. Perd. Denis , daaa
le Théâtre européen. (Note de 4842.)
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la présence et le patronage d'une cour ou d'un peuple. Il n'y eut bientôt plus ni cour ni peuple en Portugal. Tout esprit de nationalité futdétruil par la conquête; tout sentiment patriotique soigneuse* ment étouffé. Sous l'influence monacale et jésuitique, la presse fut livrée au plus complet esclavage. On poussa l'impudeur jusqu'à mutiler les anciens chefis-d'œuvre. Ce fut un crime d'inquisition que de lire les livres défendus, et tous le furent (voyez les Indices expurgatorii). Il fallait trois permissions pour imprimer un ouvrage : celle de la censure royale^ celle de l'évéque, et celle de l'inquisition. On voit, par les dates des permissions annexées aux publications de cette époque, qu'il s'écoulait souvent plusieurs années avant qu'on pût obtenir cette triple autorisation. Que l'on juge par là des entraves qui durent peser sur le théâtre. Il y succomba; et quand de loin en loin on accordait au peuple quelques rares divertissements scéniques, on faisait choix de pièces espagnoles. Jouées d'abord dans le palais du vice-roi, les œuvres de Lope de Vega et de Galderon envahirent peu à peu le Portugal , comme les armées de Philippe II avaient soumis ses villes et son territoire.
Après la restauration de la monarchie portugaise, en 1640, le royaume, remonté au rang de nation, mais dépouillé de ses trésors, de ses arsenaux et de ses colonies, avait à réparer bien des pertes, avant de songer à reconquérir sa supériorité lilté-
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raire. L'éclat que jetait alors la scène française fut une nouvelle cause de retard pour le théâtre portugais. Les traductions de nos meilleurs ouvrages dramatiques se multiplièrent. Peu d'écrivains nationaux osèrent soutenir cette redoutable concur-
rence. Fernand de Menezes et Simon Machado hasardèrent presque seuls quelques pièces. Nous ne pensons pas que l'on puisse regarder comme un équivalent des emprunts que le Portugal nous faisait alors ces tragi-comédies latines que le père Macedo composa pour la cour de Louis XIV , et qui y furent représentées. Nous avons sous les yeux celle Ôl Orphée, acta coramrege. Elle est dédiée au cardinal Mazarin , et destinée moins , je pense , aux plaisirs de la cour, qu'à l'éducation du jeune roi. Elle n'est point dialoguée ; c^estunpoëme partagé en actes et en scènes, un simple programme de divertissement écrit en vers hexamètres.
L'établissement à Lisbonne d'un théâtre italien, sous Dom Jean Y , et le goût dominant des Portugais pour la musique, apportèrent un nouvel obstacle aux progrès de l'art théâtral. Enfin, sous le ministère du comte da Ericeira, on vit paraître à Lisbonne quelque chose qui ressemblait à un théâtre portugais. C'étaient, il est vrai, des espèces d'opéras-comiques ornés de décorations et de toute la pompe des opéras d'Italie; mais ces pièces, écrites par Antonio Joze, dont le génie original et bizarre plaisait, tout en ue se pliant à aucune loi, attiré-
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rent le public en foule. Gil Vicente parut avoir enfin trouvé un successeur. Parmi les quinze ou vingt pièces d'Antonio Joze, toutes assaisonnées d'une gaité malicieuse et populaire, on distingue la Fie (TEsopCy les Enchantements de Médée, la Chute de Phaéton (i) et la Vie du grand Don Quichotte. M. Denis a traduit cette dernière pièce dans la collection du Théâtre étranger. Il est triste et curieux de lire dans cet ouvrage la définition burlesque que fait de la Justice ce poète , qui eut bientôt si fort à se plaindre de ses procédés. Sancho Pansa, devenu gouverneur d'une ile, répond à un de ses administrés qui vient lui demander justice :
€ Huissier, allez ouvrir le tiroir de mon secrétaire; et là, parmi plusieurs bagatelles que j'y ai rassemblées , vous trouverez une image représentant la Justice , vous la donnerez à cet homme afin qu'il s'en aille.
l'homme.
Je ne veux pas de justice en image.