ROMANS PORTUGAIS
que les Indiens n'eussent des chansons plus étendues. Montaigne nous a conservé quelques passa* ges de deux morceaux de ce genre, qu'il tenait d'un homme qui avait demeuré dix ou douze ans , au Nouveau-Monde, en Vendrait où Villegagnon prit terre. Voici le premier fragment : c'est le chant de mort d'un prisonnier que ses ennemis s'apprêtent à dévorer.
« Qu'ils viennent hardiment trestous et s'assemblent pour disoer de moy, car ils mangeront quant et quant leurs pères et leurs ayeux qui ont servi d'aliment et de nouniture à mon corps.
« Ces muscles, cette chair et ces veines, ce sont les vostres, pauvres fols que vous estes ; vous ne reconnoiasez pas que la substance des membres de vos ancestres s'y tient encore : savourez-les bien ; vous y trouverez le goust de votre propre chair. »
On trouve dans le Caramurù les mêmes idées placées aussi dans la bouche d'un prisonnier; mais Santa Rita Durao a eu, selon moi, le tort de ne leur point donner la forme lyrique. Montaigne , outre ce fragment, cite le passage suivant d'une chanson d'amour :
« Couleuvre, arrôte-toy ; arréte-toy , couleuvre, afin que ma sceur tire sur le patron de ta peinture la façon et l'ouvrage d'un riche cordon que je puisse donner à m'amie. Ainsi soit en tout temps ta beauté et ta disposition préférée à tous les autres serpents (4 ) •
Ce premier couplet servait de refrain à cette chansonnette, dont malheureusement Montaigne ne
(4) Montaigne, Essais, liv. I, chap. 30.
ET BRESILîEEfS. 44$
nous a pas donné la suite. On lit dans Ja Vie du R. Père Joseph de Anchieta que ce savant et zélé wissionnairey premier instituteur des sauvages et auteur d'une grammaire et d'un dictionnaire brésilienSy remplaça par des paroles édifiantes et chrétiennes les paroles licencieuses et lascives que les Indiens se plaisaient à chanter. Cet échange, dit son naïf biographe, eut lieu au grand profit des âmes : car, ces chants immodestes ayant à peu près cessé, on n'entendit phis résonner par les chemins que de pieux cantiques (i). Que sont devenus ces premiers chants du Brésil qui, comme ceux des Kiephtes et les anciennes romances de l'Espagne, nous révéleraient d'une manière certaine les pensées, les superstitions, les haines, les amours de ces peuples si peu connus? Peut-être pourrait-on retrouver quelques traces de cette poésie primitive parmi les peuplades qui errent encore insoumises dans les déserts du Paraguay, comme on a découvert dans ces derniers temps des textes enfin authentiques des poésies ossianiques dans les rochers des Hébrides et les bruyères de l'Irlande (2).
(4) Voy. Vida do R, P. Joseph de Ànehieta, composta peilo Padre Simfto de Yasconcelios. Lisboa, 4672, io-folio, p. 26, et Chronica da eompanhia de Jesu, liv. I, p. 435.
(2) Ce fut Klopslock qui le premier, en 4747, fit mentioii des poésies d'Ossian dans le JVêngolf, Macpherson publia à Edimboui^, en 4760 : Fragmenis of aneient pœtry, coUected inthe HighUmde of Seoiland, iii-4îj et, en 4762, Fingal épie poem, and others