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avons remarqué une autre note également espagnole en marge du premier feuillet et signée Fray D* deCarvajal. Cette note ordonne de déclarer ce qu'il peut y avoir dans ce livre de contraire à la foi, suivant l'ordonnance du Saint-Office de 1640. M. de Santarem suppose , avec beaucoup de vraisemblance, que, vers Tannée 14^7^ Dom Alfonse fit présent de cette chronique à son oncle, le roi de Naples, Alfonse le Magnanime (i), et Fenvoya à ce prince instruit, et curieux des découvertes, par Tambassadeur Martim Mendes de Berredo (a). Le savant critique appuie cette conjecture sur un passage de Frei Luiz de Souza, qui, dans l'histoire de saint Dominique, composée au commencement du XVII* siècle, dit avoir vu à Valence (3), parmi les effets du duc de Calabre, dernier descendant en Hgne masculine de la maison de Naples, un volume contenant la relation des découvertes de l'Infant, orné des emblèmes (4), armes et devise de ce prince, et dont la description s'accorde exactement avec l'état du manuscrit de la Bibliothèque royale.
(4) Introduction, p. xin et xiv.
(2) Yoy . sur ce personnage, l'ouvrage de M. de Santarem : Quodro ekmentar dos rtlaçàts diplomtU, de Portugal , 1. 1 , p. 303.
(3) Voy. Histor. de S. Domingos , part. I , liv. VI , cap. xv , p. 332, édit. de 46113.
(4) Dom Henri joutait quelquefois à sa devise deux pyramides, comme un emblème des grands travaux exécutés par lui dans des vues désintéressées.
46a CHROiriQDi:
L'auteur de cette histoire, Gomes Eannes d' Azurara, ainsi nommé d'un des deux boui^ de oe nom (i), n'est pas seulement un chroniqueur exact et diligent, c'est encore un écrivain plein d'élévation et d'élégance. Chevalier profès dans l'ordre de Christ, il obtint dans la suite plusieurs commanderies importantes. Suivant Matthieu de Pisan, poëte lauréat et précepteur d'Alfonse Y, Gomes Eannes d' Azurara, comme tous les Portugais de son temps, consacra sa jeunesse à la carrière des armes et ne s'appliqua que dans un âge mûr k l'étude des lettres, de l'astrologie (a) et de 1' histoire(3) . U domia bientôt de si notables preuves de capacité, qu'en 1454 Alfonse le nomma son historiographe, ou» comme on disait, chronista mor du royaume, et garde des archives réunies dans la Torre do tomboj en remplacement de Fernand Lopes, auquel le poids des années ne permettait plus de vaquer à ses fonctions (4)« Un acte authentique de 14^4 prouve
(4 ) Azurara de la Beira et Âziirara dn Minho. Gomes Eaimea {mk ratt être né dans le premier de ces bourgs , d*après une piëoe diée dans la ColUce. de livras mei. t. U, p. 209.
(2) Azurara mêle , en effet , beaucoup d*astro!ogie à ses hisloires. Voy. Chronicade GuM, p. 48, 49, 447, 296,
(3) Matthieu de Pisan , que quelques-uns croient fils naUirel de Christine de Pisan , a donné ces détails dans «a venion lattne de VHisiùirê de lajprise de CetAta, composée par Asurara. Voy. CM. de Uvros ineditos (t. I, p. 27).
''4) Voy. Ibtd.f t. II, p. 208. Les deux charges de cAronisteiMr «t de garde des archives paraissent avoir été presque toujours réo-
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qu en cette année Azurara remplissait, de plus, remploi de bibliothécaire de Dom Alfonse (i). Matthieu de Pisan rapporte qu' Azurara, pour rendre la bibliothèque de ce monarque utile aux savants, prétait libéralement aux personnes lettrées les livres dont elles avaient besoin. C'est là une des plus anciennes mentions qui ait été faite d'une bibliothèque de souverain mise, d'une façon aussi véritablement royale, à la disposition des particuliers (a). On ignore l'année précise de la mort,
nies. G*e6t ce qui me porte à croire qu*Âzurara , créé guarda mor de la Totre do tomho le 6 juin 4 454 , fut en même temps nommé ehronistamor. Cependant Barbosa affirme que Qomes Eannes n'eut le titre d'historiographe qu'après la mort de Femand Lopes , qui aurait aussi conservé une de ces deux charges.
(4) Voy. Collée, de livras ined. , t. II, p. 209.
(2) Lors du récolement de la bibliothèque du Louvre , après la mort de Charles Y, on inscrivit en marge de l'inventaire , dressé ea 4 ^78 par GiUes Mallet , la cause de l'absence de beaucoup de lièvres. On lit souvent cette note : a Donné ou baillé a monss. d'Anjou , à madame de Bourgongne , à monss. de Valois , » et autres grands personnages. On trouve quelquefois simplement : « A la royne, à monss. d'Orléans, à mous. deBussy, », etc.... Ce qui a fait penser que ces ouvrages n'étaient pas donnée , comme les premiers, mais prêtés. Quant aux indications de prêts formelles, il n'y en a que deux, savoir: r « De Meliagant, de Lancelot, de Tristan, en prose, en bien grant plat volume à deux coulombes. Preste à mons. Domont , 28« de janvier 4 382. — 2*» Un très-bel Psaullier en grant TOlume, escrit de grosses lettres et anciennes, qu'on a donné au Roy à Nogent le Roy, a une chemise blanche à queue, a deux fermoers d'argent. Preste par le Roy a messire Philippe de Maizieres sa vie durant. » Voy* M. Van Praet , Inventaire de l'andmne hibUoihêque du Lcfuvre , p. 64 et 437.
comme celle de la naissance deGomes Eannes d'Azurara. On sait seulement par un acte officie!, cité dans la trop courte notice de Barbosa, qu'il rem* plissait encore les fonctions d'archiviste de la Torre do tombo en 147^. U ne cessa de jouir de lafaivear d'Alfonse V. Une lettre adressée par ce prince à son chronista mor^ qui était allé à Alcacer-Seguir étudier le théâtre des exploits du comte Dom Edouard de MenezeSy cette lettre éloquente et familière, écrite en entier de la main du roi (1), ne fait pas moins d'honneur au monarque qu'à l'historien. Je ne puis passer sous silence une tradition fort accréditée enSortugal, et qui, si elle était prouvée, serait de nature à ternir la mémoire de cet écrivain. En 14^9? l^s Cortès assemblées à Lisbonne réclamèrent la réforme des. archives et décrétèrent la suppression des papiers et documents inutiles, qui rendaient les recherches dans la Torre do tombo ou, comme on disait, dans la Tour des parchemins (a), aussi dispendieuses que longues et difficiles. Gomes Eannes d'Azurara, alors garde de cet établissement, dut exécuter cette mesure. H s'acquitta, dit-on, de ce fâcheux devoir avec assez peu de ménagement pour que l'époque de son ad-
(4) Cette lettre est imprimée devant la chronique du comte Dom Edouard de Menezes , composée par Âzurara et retouchée par Ruy de Pina. Collecç. de livras ineditos, t. III, p. 3.
(^) Âlfonse V appelle ainsi cet établissement dans sa lettre autographe à Âzurara. Collecç, de Uvros ined. t. III, p. 6.
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ministration soit restée dans la mémoire des personnes vouées aux études diplomatiques, comme une ère de destruction ; on dit encore proverbialement la proscription de Gomes Eannes dAzU'^ rara(j). Cependant, n'est-ii pas possible que la tradition ait un peu exagéré les torts du docte historien ? Je me bornerai à produire, à sa décharge, le témoignage que Matthieu de Pisan se plait à rendre à son esprit d'ordre et de conservation : a Bibliothecam Alphonsi strenue disposuit atque omavit, omnesque scripturas regni prius confiisas mirum in modum digessit, ita ut ea quibus régi et ceteris regni proceribus opus est, confestim disceriiantur(2). » Jean de Barros, juge si compétent en pareille matière, proclame Azurara le type achevé de l'archiviste, hum baninar do archivo real. Il le déclare digne de toutes louanges pour avoir fait copier les pièces les plus importantes qui se trouvaient dans les layettes des règnesde Dom Pedrer% de Dom Femand et de Dom Jean F' (3). La rédaction précipitée de ces extraits, malheureusement bien insuffisants, comme le remarque Fauteur de
(4) M. Ferdinand Denis, qui raconte ce fait curieux dans ses Chroniques chevaUresqy^ de V Espagne et du Portugal (t. II , p. 52 et 53) , cite pour garant de cette tradition M. le V* de Santarem , un des plus savants successeurs de Gomes Eannes d'Azurara dans les hautes fonctions de guarda mor de la Torre do tombo.
(2) Matthœus de PisanO; loc. dt.
(3) Barros , cité dans la Colkcç, de livros ineditos, t. II , p. 208.
4ti6 CHRONIQUE
la notice consacrée à Azurara par T Académie des sctencea de Lisbonne, était peut«étre le seul adoucissement qu'il ait été permis au garde de la Torrt do tombe d'apporter au décret dont l'exécution lui était confiée (i ). Mais revenons à la chronique. Quand on a mission de rendre compte d'un ouvrage tel que celui-ci, où presque chaque mot ofire une information nouvelle, et où l'histoire, la géographie, l'ethnographie, l'histoire naturelle, ont à puiser de si précieux renseignements, <m ne sait, au milieu de tant de richesses, sur quel point diriger plus particulièrement la vue, ni dans qud ordre commencer un tel examen. Cependant, en recueillant l'impression que m'a laissée la lecture de cette chronique, il me semble que toutes les choses intéressantes qu'elle renferme se divisent naturellement en deux parts : d'un côté, ce qui se rapporte au caractère, à la personne, au génie de l'infant Dom Henri; de l'autre, ce qui concerne les contrées découvertes, leur position géographique, leurs habitants, leurs productions, etc. Nousallons suivre cette division, et nous occuper d'abord de ce qui peut nous faire mieux connaître l'infiuitDom
(4 } Ces extraits ne seraient-ils pas le livre que Barfoosa menUoniie dans la liste des œuvres d'Âzurara, sous le litre de : « Gampîlaçia (le varias eacrituras , ordenaçôes , cartes , casamentos , contratos, armadas, festas, obras, doaçôes, mercès, assim por re§;i8tro da chaneellaria e fazenda , cobio por contas de todo o reyno? s
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Henri, uii des plus grands caractères des temps modismes. ^
Lorsqu'on songe à Textension rapide et gigsoi* tesque que prit, à la fin du xv* siècle, la puissance du Portugal, quand on voit les habitants de cette étroite lisière de la péninsule hispanique, presque sans territoire, sans population, sans industrie, sans finances, devenir tout à coup une grande nation maritime, conquérir les iies et les côtes occidentales de l'Afrique, trouver le chemin de Tlnde par le cap de Bonne*£spérance, créer des empires et fonder des capitales à deux mille lieues de leurs foyers, on est tenté de ne considérer ces prodiges que comme un jeu de la fortune, un accident glorieux, une suite de heureux hasards. Ce serait I», cependant, un jugement très-erroné* La puissance du Portugal a été le produit de plus d'un siècle de patience, de sages mesures, de travaux intelligents. On a écrit un beau livre sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains; il y en aurait un autre non moins beau, et peut-être plus utile, à composer sur les causes de la grandeur et de la décadence du Portugal.
La raison première de la fortune maritime de ce royaume fot sa position géographique. Placés à l'extrémité du continent européen, les Portugais semblaient avoir mission d'explorer les eaux encore inconnues qui venaient battre leurs rivages. Aussi, à peine furent-ils parvenus à assurer leurs frontiè-
res contre les Castillans et contre les Maures, qu'ils tournèrent toutes leurs pensées vers la mer. Seulement les esprits vulgaires ne songeaient qu*à la Méditerranée; il fallait un homme de génie pour arrêter ses regards sur l'Océan , à qui les Arabes avaient donné le nom de Mer ténébreuse.
Le promoteur de ces grandes entreprises, celui qui conçut la belle idée de diercher des terres et des mers au-delà des tropiques et de Féquatenr^ qui, le premier, s'en occupa profondément, qui nourrit ce dessein pendant plusieurs années avant d'essayer de le mettre à exécution, qui y rapporta toutes ses études, et y consacra, pendant quarante ans, toute l'énergie de l'esprit le plus enthousiaste, le plus éclairé, le plus patient, ce fut un jeune prince, placé sur les marches d'un trône où i! ne devait pas monter, et qui sut, comme le prince Noir, se créer une renommée supérieure à cdle des rois ; c'était le troisième fils de Dom Jean V (i j, l'infant Dom Henri, dont un poète anglais a pu dire : « L'esprit de la navigation, qui reposait encore sous les eaux, à sa voix étendit les ailes et plana jusqu'aux rivages les plus éloignés (a). »
Il semble que Gomes Eannes d'Azurara fut pré*
(4) Dom Jean \^ avait eu six enfants de sa femme , la reine Philippe , cinq 61s et une fille. Henri , qui naquit le cinquième , était , comme nous rapprend izurara , le troisième des fib survivanls.
(2) Thomson , Somoim , chant II , v . 4 006 et suiv .
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destiné à être rhistôriographe de ce grand homme. Chargé par Alfonse V de terminer la chronique de Dom Jean T', laissée inachevée par Fernand Lopes, il dut prendre cette histoire au siégede Ceuta, dans lequel Dom Henri, à peine sorti de l'adolescence, gagna si glorieusement ses éperons de chevalier, ainsi que le titre de duc de Viseu et de seigneur de la Covilhâa ( i ) . Dans deux autres chro* niques, celles des roû& Dom Edouard et Dom Alfonse (a), Âzurara expose la part importante que Dom Henri prit aux affaires du royaume et à la funeste et glorieuse expédition de Tanger. Enfin, dans la chronique qui nous occupe, il raconte les e£forts que l'Infant ne cessa de faire pour reconnsutre et conquérir la cote de Guinée, agrandir le commerce du Portugal et trouver enfin, au-delà du continent de l'Afrique, une route pour arriver aux Indes.
Un an après la prise de Ceuta (i4i6), l'Infant, qui avait acquis une si haute réputation militaire, que le pape, l'empereur et les rois de Castille et d'Aragon lui offraient à l'envi le commandement
(4) Azurara, Chron. delrey Dom Joào /, 3* parte, cap. c, p. 276, el Chron, de Guiné, cap. v, p. t7.
(2) Ces deux ouvrages , retouchés par Ruy de Pina , sont imprimés dans le tome premier de la Collection des livres inédits. C'e£t la coutume des historiens portugais de retoucher les ouvrages de leors prédécesseurs ; Azurara lui-même en a usé ainsi , dans sa Chronique de Guinée, envers le docte et éloquent Alfonse Cerveira , dont il cite textuellement et avec éloge plusieurs beaux passages.
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de kurs armées (i), au lieu de céder à ces fli^ tmises avances, au lieu de se mêla* aux istrigQfiael aux plaisirs de k cour de LislxHuie, se retira, jdeiii de ses grands projets , au fond du royaume d* Algar?e, sur le roch^ le plus avancé du cap de Saint- Vincent, <kns une maison de plaisance qui pmta d*abordlenomdeAapojEeira(a), puis àtf^iUa do Infante {y) j qu'elle changea eu celui de Tercena /lo^o/ quand le prince eut creusé à ses pieds un bon port (4), établi des chantiers de construction et fondé plusieurs autres établissements de marine* La ville ou le bourg qui peuà peu se forma autour de cette résidence, reçut le nom de Sagres^ ea mémoire de la dénomination de promonîorkun Sacntm, qu'avait eue autrefois le cap de Saini-VinoeBl. De cette silencieuse demeure, dont les fenêtres s'ouvraient sur un immense horizon , Dom Henri pouvait promener à la fois ses regards sur Geuta, sur la Méditerranée et sur cette autre mer, {rfeine de mystères, dont il franchissait l'étendue en espé* rance. On eût dit qu'il avait choisi cette retraite
(I) Chron, de Guiné, cap. vi , p. 40.
(S) GadamoBto, qui, en 4iS6 , eut uns entrevue avec i'faifuit , nous apprend qu'il trouva ce prince au cap Saiot-Yinoent, daas un lieu appelé Aapossêira.
(3) Le mot Vf <la, en portugais et en espagnol , ne signifie pas une maison de plaisance, mais un bourg, ou quelque chose de moiit que ddade. Madrid même , bien quacapitale du royaume, ne porte que le titre de villa.
(4) Ckron. de Guiné , cap. v , p. 33-35.
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pour pouvoir, sans sortir du royaume, veiller de l'œil «ir le double rivage de l'Afrique dont le roi^ son père, lui avait confié le département (i).
Ceat de ce point extrême de rEurope, de ce rocher battu par lea deux me^, que Tlnfant fit appd à tous les hommes de cœur et de science» Portugais ou étrangers^ les conviant à venir partager la gloire et les profits de ses travaux. Lui-même em{doyait la plus grande partie des jours et des nuits (a) aux études les plus ardues, aux mathématiqaes^ à l'astronomie, à la géographie, comparant toules les notions cosmographiques et géc^aphiques que nous ont laissées les anciens, Hérodote 9 Aristote, Pline, Ptolémée, avec les écrits des cosmographes et des voyageurs du moyen âge , Alfergani, Marco Polo, Pierre d'Ailly, Honoré d'Autun; confrontant les textes aux informations orales qu'il avait recueillies sur l'Afrique pendant la campagne de Geuta, et qu'il s'efforçait de. compléter en interrogeant les Éthiopiens, les Persans, les Arabes, que sa bonne fortune lui permettait de raicontrer (3) . On voit dans Azuraraque Dom Henr i ne négligeait rien pour se procurer des instruments de mathématiques et de navigation, des portulans,
(I) Voy. Chron. de Gumé, cap. v, p. 29, et rexoeUeute DOto de M. le V^ de Sanluem. Le département des aflEairee d*Afn<pie fut continué à l'Infant par son frère et par son neveu.
(i)iM4.| cap. rv,p. 24 , et cap. vi, p. 44.
^3) Ibid. y eap. lxx , p. 278.
des cartes mannes; améliorant celles-ci d'après les données de la science et, plus tard, d'après les observations de ses capitaines (i). Pendant quarante ans le palais de Sagres fut le rende^voas des hommes les plus habiles. L'In£uit y appela, entre autres, Jacques de Majorque, célèbre par ses connaissancesdans l'art nautique, et voulut qu'il y j»t)fess&t cette science. Sagres devint ainsi une vmtable école de navigation. Il fiaut lire dans Azurara comment l'Infant donnait lui-même, avant leur départ, des instructions aux chefs de ses caravelles, leur remettant des cartes, leur enseignant l'usage et l'utilité de la boussole {agulhd) (a), et combattant par des raisonnements et par la vue de la fameuse sphère que l'infant Dom Pedre, son frère, lui avait apportée, dit-on, de ses voyages, les préjugés invé* térés et les frayeurs superstitieuses qui empêchaient les plus intrépides marins de cette époque de se risquer à franchir le terrible cap Bojador.
Je n'ignore pas qu'il s'est élevé, vers le milieu dn XVII* siècle, une vive et sérieuse controverse, qui n'est pas encore terminée, au sujet de la priorité
(4) Dom Henri enjoignait à ses capitaines de lever des cartes marines. Yoy. Chron, deGviné^ cap. lxxvi, p. 360. Luinmème paraît avoir tenu un journal des découvertes faites par ses ordres. Yoy. Baii)03a (art. Dom Henrique , t. II , p. 433 et suiv.) Blalbeareusement ce journal ne nous est pas parvenu.
(9) Chronioa de Guiné, cap. ix , p. 56-59. — Lisez , au chapitre X , une belle allocution adressée par Tlnfant à ses marins.
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de ces expéditions. Je m'abstiens, pour le moment, de toucher à cette question, qui demande un exa* men spécial. Je dirai seulement que, lors même que des navires étrangers ou portugais auraient, avant ceux de Dom Henri, sillonné ces mers, toujours est-il incontestable que ces navigations, vraies ou fsiusses, n'avaient laissé aucune trace, etque^ seules, les expéditions de Dom Henri ont mérité, par l'esprit de suite qui les a dirigées et par les grands résultats qui les ont suivies, de prendre place dans la mémoire et la reconnaissance du genre humain. Les terreurs et les résistances que l'infant Dom Henri eut à vaincre étaient un mélange d'erreurs populaires et d'erreurs savantes. Les uns disaient que l'Afrique n'avait été créée que pour les bétes féroces; qu'au delà du cap Bojador on ne devait plus trouver d'êtres humains, puisque, suivant Aristote^ Pline, "Virgile et Ovide, la zone torride est inhabitable, privée d'eau, d'arbres et de verdure. D'autres disaient que, dans ces parages, la mer est si basse qu'à une Ueue de terre on trouve à peine une brasse de profondeur; que les courants sont si rapides, qu'un navire qui a passé une certaine limite ne peut plus revenir en arrière, ce qui est bien démontré par le vide qui existe sur toutes les cartes à partir de ce point funeste (i). Quelques
(4) Chron. de Guiné, cap. viii , p. 50-55 ; cf. cap. lxxvi, p. 359 cap/Lxxviii , p. 372.
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autre» niaient la pOMibtlité des antipodes^ «'appuyant sur Fautorilé de Liactanœ et de saint Augustin. La plupart redoutaient par-dessus tout que la chaleur du climat ne les changeât de blancs ea nègres (i)« A ces craintes des esprits finibles se joignaient les murmures des gens envieux et chagrins, qui, blessés qu'cm voulût dépasser les bornes an» cîennes , traitaient les desseins de Tlnlant de dangereuses curiosités et dedispendieuses chimères (2). Ce grand homme, cependant, surmonta les appré» hensions des uns par l'appât des recomposes , les clameurs des autres par le succès. Quand on vit ua jour rentrer dans le port de Lisbonne les caravelles de r Infant, revenant de la cote d'Afrique chargées de Nègres et de poudre d'or, les sarcasmes se chan* gèrent en applaudissements, et les murmures en bénédictions publiques (3).
Il est juste de dire que Dom Henri trouva un puissant secours dans deux excellentes mesures prises un siècle avant lui par un des plus grands rois du Portugal, Dom Denis. Ce prince occupait le trène au moment où l'on proscrivit dans toute la chrétienté Tordre du Temple. Cette association miUtaire, qui rendait chaque jour de si grands services au Portugal dans les guerres contre les Mau-
(4) Voy. Francisco de S. Luiz, RefUxôes geraes acercado InfanU Dom Hemriquey Lisboa, 1840, in-8<>.
(%) Chron. de Guiné, cap. xvtii , p. 403. (3) Ibid.j cap. xxxvi , p. 48i , et 483.
resy parut au sage monarque digne de toute sa protection. Au Uen d'emprisonner les Templiers, comme on faisait ailleurs, il fiivorisa leur retraite. Vuisy ay»il mis les proprtélés*de l'Ordre sous le se* qnestre, il prit avec les rois de GastiUe et d'Aragon l'engagement de ne pas permettre au pape de disposer de ces biens dans leurs royaumes respectifs, sans Imir commun consentement. Bientôt après, Denis fit reparaître les chevaliers; puis, par d'habiles négociations auprès du saint-siége, il obtint, en i3i9, une bulle qui réintégrait les chevaliers du Temple dans leurs biens, dans leurs principaux statuts, dans leur costume même, à la seule condition de changer le nom proscrit de Templiers en celui de Chevaliers de Christ. Gepmdant ce même roi Denis, qui donnait des soins tout particuliers à l'agriculture, fit planter près de Leiria une vaste forêt de sapins, sur des terrains incultes et voisins de la mer. Eh t»en, par un singulier enchaînement de circonstances, quand, un siècle plus tard, Vinfant Dom Henri voulut créer une marine en Portugal, il trouva tout prêts pour la construction de ses navires les sapins de la forêt de Leiria, et, pour le seconder dans ses projets de découvertes, le dra* peau, les biens, la valeur des Chevaliers de l'ordre de Christ, dont il était le huitième grand-maître (i).
(4) Voy. sur la transformation d«s Templiers en Chevaliers de
47^ cuaoniQUE
En effet, les dépenses si considérablesi et, pendant douze années, si infructueuses, que néoessitèrent les armements de Dom Henri, furent supportées tant par ses biens personnels que par les revenus de l'Ordre qu'il gouvernait. Aussi fut-ce sous la bannière des chevaliers ^e Christ que se firent toutes les expéditions. Même, quand, après les premiers succès, des particuliers et des compagnies s'offrirent à llnfant pour continuer les découvertes, il leur fut enjoint d'arborer sur leurs navires le drapeau de l'Ordre (i). On voit dans un atlas manuscrit, fait à Messine en 1 667 , les vaisseaux portugais portant sur leurs voiles la croix peinte des chevaliers du Temple (a). Enfin ce furent presque tous des membres de l'ordre de Christ qui commandèrent les caravelles de llnfant. En effet, le dessein que poursuivait ce prince n'était pas seulement scientifique et commercial ; il était encore, et par-dessus tout, religieux. Sur les côtes occidentales de l'Afrique, c'étaient encore les infidèles qu'il s'agissait d'atteindre dans leurs plus lointains repaires ; c'étaient des âmes qu'il s'agissait de conquérir; ce qu'on espérait trouver par la route de l'Océan,, c'était l'empire chrétien, que,
Christ, Brandâo, Chronica del rey Dom Denis, et un article de M. Joze Correa de Serra, dans lesjirc^tves littéraires de VEurope, t. VII, p. 273-288.
(4) Chron. de Gviné, cap. xviii , p. 406.
(2) /M. , cap. xxKvii, p. 485 et note %.