LA CITERNE DE SAINTE-CLAIRE. I
ensemble le frère et la sœur; mais papa et maman! ça passe avant tout. — Eh ! bien, reprend la fermière, il est un moyen d' nous mettre d'accord. — Et comment ça? — Restez tous les quatre auprès de moi !... vous, Estival, vous dirigerez mes attelages, vous présiderez à mes charrues. Vous, ancienne canlinière, vous vaquez aux soins de Tintérieur, vous veillez à la laiterie, à la tonte des moutons, tandis que je m'occupe, moi, d' la recette et d' la dépense... bientôt Tomi me secondera dans la t'nue d' mes livres; Nisa soignera le colombier : ils croîtront sous nos yeux comme deux petits pigeons; nous partagerons leur amour, leurs caresses ; et nous n' formerons tous qu'une même et heureuse famille.
« Je n' crois pas, tonnerre de bombes ! avoir jamais été' aussi surpris et plus ému, lui répond le maréchal-deslogis, n'osant pas essuyer une larme qui s'échappe de ses yeux... mais l'homme de cœur, tant qu'une goûte de sang coule dans ses veines, et qu'il lui reste de bons bras, doit nourrir sa femme, ses enfants, et n' pas être à charge aux autres. — Et si vous v'nez à mourir, mon brave; vot' pension s'éteint avec vous, et v'ià vot' famille dans la misère... — Il est sûr et certain qu' ma pauvre femme... — S'rait obligée de r'courir à l'assistance des étrangers; au lieu qu' chez moi, elle est chez elle : c'e.^t mon amie, ma sœur adoptive : ses enfants sont les miens ; et quand vous les quitt'rez, eh bien, vous vous endormirez en repos. — J' n'y tiens plus : nom d'une déroute! s'écrie Estival en la pressant dans ses bras. Sa femme penche sur son sein la belle figure de la fermière ; tandis que les deux enfants lui saisissent les
mains, et tous la couvrent des baisers de la reconnaissance.
Lf! garçon de ferme, qui avait porté pluf^ipurs fois la cruche cassc'e remplie de provisions pour la famille Estival, la rapporte sur la grande table, h un signe que lui fait sa maiiresse; elle est aussitôt entourée dVxcellents mets et de fruits formant un repas auquel assistent les ditréronts serviteurs de M""' Frémont : elle leur présente le m;ir('cbal-des-logis comme leur chef, et sa femme comme économe. Puis, ordonnant que chacun d'eux reprenne, à la table, sa place accoutumée, elle fait découvrir la cruche reuiplie d'un excellent vin. dont le piemier garçon verse une rasade à chaque convive... La fermière, aussitôt, raconte à tout le monde, l'aventure de Sainte-Claire, et pressant les deux charmants enfants sur son sein, elle dit à Tomi : u Te rappelles-tu les paroles que Y ciel semblait t' faire prononcer, en remplissant à la ci'erne la cruche que j'avais échangée contre celle-ci? — Elis me sont revenues troj) souvent à la pensée, pour que jamais j' les oublie... Voyiz c' que c'est que de n' jamais mentir : Dieu, tôt ou lard, nous en donne la récompense. »
De tous jf-s funestes penchants qui nous éîrarent, il n'en e<t poiFit de plus fôchcux pour nous-mêmes, et de plus insupportable pour les auties, que celte insatiable envie désirant s'appioprier ce qui ne lui appartii nt pas; que cette indomptable jalousie des avantages qu'a reçus de la naïuie une sœur, une amie; et ^uitout dis succès qu'elle obtient dans ie monde. Mieux vaudrait aller vivre dans un désert parmi les bord» s sauvages, que de rompre les doux liens de famille et lus habiiudes sociales, par cet égoïsme dont le poison dessèche le cœur, irrite le caractère, et flétrit IVxistence.
J'ai tant vu souffrir la ji une envieuse que jo vais essayer de peindre; j'ai si souvent été le déposiiaiie des chagrins de ^a charmante sœur; je fus enfin si heureux du succès com[ let obtenu par k'ur excellente mèie, que j'ose ètie convaincu de l'intérêt qu'éprouveront mes jeunes lectrices en parcourant cette causei'ie de leur vieux conteur. Ah! s'il s'en trouvai^ parmi elles une
seule que ce récit pût guérir du tourment de la jalousie, tourment d'autant plus cruel, qu'on le cache, ou par honte, ou par fierté, j'éprouverais une de ces jouissances dont récrivain moraliste ne perd jamais le souvenir.
M"^ Dastrol, veuve d'un avocat célèbre, s'était entièrement consacrée à l'éducation de ses deux filles. L'aînée, nommée Hortense, offrait l'image vivante de feu son père : c'était la noble régularité de ses traits; c'était ce regard furtif et pénétrant, qui semblait annoncer l'ardent désir de se faire remarquer, de s'attirer tous les hommages; et, lorsqu'elle ne les obtenait pas, son orgueil s'irritait, son ton devenait tranchant; et son envie déçue donnait alors aux traits de son joli visage une altération remarquable, une expression repoussante.
Léonie, au contraire, sa sœur cadette, portait sur sa figure angélique une re scmblance frappante avec sa mère. C'était cette inaltérable aménité qui pénètre dans les cœurs, sans effort comme sans prétention; c'était cette grâce prévenante, ce reflet enchanteur de bonté, de franchise, attirant tous les suffrages, par cela même qu'on n'ose les ambitionner.
Aussi, dans les cercles choisis où M"** Dastrol présentait ses deux filles, l'aînée était-elle loin d'obtenir les mêmes succès que la cadette. C'était surtout dans ces petits bals formés à l'improviste, dans ces réunions de famille où la prétention devient encore plus ridicule, que l'envieuse Hortense, malgré son coup d'œil quêleur et l'étalage de sa toilette, éprouvait le supplice de voir Léonie l'emporter sur elle. Le dépit secret qu'elle ressentait alors, jetait sur son visage une teinte sombre
qui en ternissait Téclat. Ses mouvements forcés et, pour ainsi dire, conviilsifs, perdaient leur grâce naturelle; une brusquerie dans la parole, comme dans le geste, produisait un désenchantement général ; et souvent la jalouse incurable rentrait chez elle, n'ayant dansé qu'un seul galop, tandis que la simple et bonne Léonie n'avait pu suffire à ses engagements. De là, des nuages s'élevaient entre les deux sœurs; de là, des reproches amers qu'essuyait la cadette de la part de son aînée, sur la manie qu'elle avait d'oser l'éclipser dans un bal, et de lui enlever ses danseurs.
« Moi, prétendre t'éclipser! répondait Léonie avec une sincérité touchante. Dieu m'est témoin que je n'y songeai de ma vie. Et sur quoi d'aill.'urs pourrai^-je fonder d'aussi folles prétentions? Suis-je plus belle que toi? Non, sans doute. Ai-je dans ma parure quelque chose de plus brillant, de plus recherché que dans la tienne? Tu sais bien qu'à cet égard, notre bonne mère eut toujoursl'habitudc de nous donner des vêtements absolument semblables, môme fleurs dans nos cheveux, même chaussure, même étoffe de robe : elle porte même la scrupuleuse attention jusqu'à nous donner les mêmes bijoux. — Tu avoueras cependant que la boucle de ceinture en or qu'elle me donna dernièrement, n'était pas d'un travail aussi riche que celle qu'elle t'otfrit : oh ! j'ai de bons yeux. — Que ne le disais-tu? je l'aurais volontiers échangée contre la tienne. — Et ces deux écharpes en crêpe de Chine, ornées de fleurs, qu'elle nous donna l'autre jour : je n'eus pour moi que les barbeaux et les violettes, et pour toi, furent les roses printanières,
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comme la plus digrip, sans doute, do. figurer au milieu d'elles. —Maman, je te l'assure, n'eut, en nous faisant un pareil don, aucune intention de préA^ence; et, pour mon goût, j'aime mieux les humbles violettrs, que les roses brillâmes : quand tu voudras, nous échangerons. » Enfin, M"** Dastrol ne pouvait faire à ses filles le moindre cadeau qu'elle s'occupait toujours à rendre le phis semblable qu'il lui fût possible, sans que l'envieuse Horten?.e s'imaginât qu'elle était la moins bien partagée. Ce fut au point que Léonio, pour mettre fin à tous ces débats qui lui causaient une si vive souffrapce, pria sa mère, lorsqu'elle daignerait leur faire quelques piésents, d'en offrir le choix h sa sœur, alin de mettre un terme à ses soupçons d'une injuste préférence qui n'existait que dans son imagination. « Faites mieux, maman, ajoutait cette adorable créature : Donnez à Hoitense tout ce que vous Irouvrri'Z de plus riche, ('e plus brillant; et à moi, l'objet le plus simple dont je serai toujours contente. A ce moyen, je n'exciterai plus son envie, et rien ne troublera l'harmonie qui doit exister entre nous. » M™*^ Dastrol fut touchée de ce trait de bonté de Léonie; mais elle lui dédara que la justice maternelle s'opposait à une pareille condesct ndance; que portant à ses deux filles le même amoui", elles auraient un égal partage dans ses dons. « Si ta sœur, ajouta celte digne mère, est jalouse de ta part dans ma tendresse, elle en seia puriio par îous les chagrins qu'elle se prépare. J'ai déjà vainement essayé di; la guéiir de ce mal affreux qui lejaillit sur nous tous, mais ce n'rst que par une forte secousse qu'on pourrait y parvenir; et j'at-
tends une occasion favorable pour cxi'cuter mon projnt. Toi, ma Léonie, continue à calmer son imagination exaltée, par celte angélique dnnci ur qui te fait aimer de tout ce qui t'approche : prouve- lui qu'on réussit moins dans le monde par une envieuse piétenlion et le désir des pi'éfcrences, que fur < pite modesie candeur qui, sans effort et même sans y songer, se concilie tous les cœurs. » Léonie obéit à sa mère, dont Timpariiale tendresse mit encore plus de soins à se pariagor également entre ses deux lilles. Horlense nyant de la peine à trouver, dans la toilette de sa sœur Tindice d'une faveur particulière, ou du moindre avantage, endurait sans murmuier la parfaite ressemblance de leurs ajustements; mais alors sa funrsie jalousie s'exerçait sur les progrès que faisait Léonie dans les talents qu'on leur enseignait, et suitout dans Tinstruc'ion dont leur excellente mère faisait la base de leur éducation. Rappelait-on dans un cercle, quelque trait d'histoire dont on confondait l'époque et quelquefois les personnages, Léonie les rétablissait avec une gracieuse modestie, une admirable précision; rt les éloges qu'elle recevait de tous les gens instruits, faisaient pâlir Horlense. Priail-on cette dernière de réciter quelipies jolis vers de M'"^* Tastu, Deshordes, Waldor et Scgalas, sa mémoire, souvent, trahissait ses efforts; et Léonie, placée derrière son siège, la soufflait à demi-voix; ce qu'on remarquait dans l'auditoire, et faisait rougir de dépit l'incurable... mais c'était lorsqu'elles exécutaient sur le piano une sonate à quatre mains, ou qu'elles chantaient un duo de quelque nouvel opéra, qu'Hortense éprouvait une
horrible souffrance des avantages que sa sœur obtenait sur elle. Combien de fois Tai-je vue revenir prendre sa place devant celle que j'occupais, avec un tremblement convulsif, et les lèvres serrées d'un dépit concentré de ce que sa sœur avait exécuté mieux qu'elle tel ou tel passage, et chanté l'ensemble d'un duo avec une expression et un timbre de voix qu'elle ne pourrait jamais imiter! Et si, dans ce moment, cherchant à calmer sa souffrance, j'osais lui adresser quelques félicitations sur ses progrès, elle me répondait aussitôt avec un sourire amer : « C'est ma sœur qu'il faut seule applaudir; je ne suis ici que pour la faire valoir. »
M""^ Dastrol craignant d'irriter tout à fait ce caractère envieux, n'exigea plus, ainsi qu'elle l'avait fait jusqu'alors, qu'Hortense exécutât avec sa sœur les sonates ou les duos, dans lesquels sa cadette avait un trop grand avantage. Notre jalouse prenait alors plus d'assurance en paraissant seule au piano, ou bien en chantant un grand air, une romance : elle recevait au comptant les applaudissements qu'on lui donnait, soit par politesse d'usage, soit par encouragement , et regagnait son siège avec un air de triomphe qui donnait à sa figure une expression ravissante. Mais cette expression s'assombrissait par degrés, sitôt que Léonie la remplaçait au piano, ou chantait quelque brillant morceau d'une partition nouvelle. C'était une perfection surprenante dans une jeune personne de douze ans; et des bravos unanimes, réitérés, lui prouvaient l'admiration qu'elle avait excitée. Hortense, les yeux baissés, gardait alors un morne silence ; et lorsque Léonie revenait se placer auprès d'elle,
on voyait Tincurable au supplice, tourner le dos à sa sœur, comme à une inconnue, et lier conversation avec les demoiselles de son âge, qui Tenvironnaient.
La pauvre Léonie souffrait autant quHortense, et peut-être davantage; car sa souffrance était celle de rame. Plus d'une fois je la vis se repentir des succès qu'elle avait obtenus. Un jour qu'elle s'épanchait avec moi sur le chagrin profond que lui causait l'indomptable jalousie de sa sœur, elle me fit confidence d'un projet qu'elle avait conçu; et dont l'exécution exigeait un courage, et en même temps une abnégation de soimême, que je me fais un devoir de citer ici, comme le véritable héroïsme fraternel. « Puisque rien, me dit-elle, ne peut me rendre l'amilié de ma sœur, à laqueUe j'attache tant de prix, et que sa jalousie augmente à mesure que je me perfectionne dans les talents que nous cultivons ensemble, j'ai résolu de me négliger dans mes éludes; et, par ce moyen, de la laisser prendre sur moi tous les avantages qui pourront flatter sa vanité. Que m'importe de n'être plus qu'au second rang, pourvu que j'occupe la première place dans son cœur? Je prétends donc, à partir de demain, affecter du dégoût pour la musique, et surtout pour la danse; je prétexterai, soit un dérangement de santé, soit une fatigue d'application; et je laisserai ma chère Hortense briller tout à son aise et remporter sur moi. Loin d'envier ses suces, j'en serai fière; et si, pour prix de ce sacrifice, j'obtiens de ma sœur un serrement de main, une douce parole, une effusion de cœur, eh! bien, j'aurai fait un excellent marché,.. Mon digne ami, je m'en rapporte à vous, tout
cela ne vaiU-il pas bien un triomphe éphémère et la jouissance d'obtenir les suffrages d'un cercle brillant? — Sacrifiez, lui répondis-je, tout ce qui peut flatter Tamourpropre : je vous approuve et je vous admire; mais que ce ne soit jamais au délriment de votre mérite! Regagnez, par une étude particulière, ce que vous feindrez de perdre en public; et soyez toujours en état de reprendre vos avantages, dans le cas où votre sœur ne répondrait pas au dévouement le plus généreux que j'aie connu de ma vie, et qui vous rend plus que jamais digne de tout mon attachement... Poursuivez donc votre noble projet, et je m'engage à garder fidèlement le secret que vous m'avez confié.
Mais ce secret ne tarda pas à se révéler ayx yeux de M""^ Dastrol. Elle devina facilement la noble résolution de Léonie , et fut également empressée de savoir l'effet qu'elle produirait sur Hortense. Elle n'eut pas de peine à remarquer l'ivresse qu'éprouvait celle-ci de rivaliser avec sa sœur, et quelquefois même de la surpasser. Les applaudissements qu'elle recevait, l'enchanlaient à ce point qu'elle ne s'apercevait pas de la condescendance de Léonie, et qu'elle s'imaginnit avoir fait des progrès réels. De là redoublem.ent d'application, nouveau zèle au travail, éionnemenl et satisfaction des maîtres qui, les premiers, rendaient justice à leur élève, et ne savaient à quoi attribuer le refroidissement de son émule qui ne prenait plus ses leçons qu'avec une étrange indifférence. Mais la charmanle créai ure en recevait le prix qu'iUe avait désiré. Chaque jour semblait lui rendre rattachement de sa sœur; elle retrouvait déjà quel-
ques-uns de ces doux épanchemenls de leur enfance, de ces mots de rànie qui pénétraient si délicieusement dans la sienne. Oh ! combien elle s'applaudissaii du parti qu'elle avait pris! Combien ce qu'il lui procurait de jouissance, était au-di'ssus du sacrifice qu'elle avait fait! M'"* Daslrol, plus clairvoyante, ne voyait dans la conduite d'Hortense, que le triomphe de l'envie; et résolut delà mettre aune épreuve nouvelle qui devait ou la rendre incurable, ou la guérir pour jamais du funeste penchant devenu le fléau de sa famille.
L'époque du premier janvier approchait. La prévoyante mère qui , jusqu'à ce jour , avait eu soin de faire à ses filles des présents d'une égale valeur, et surtout du même genre, commanda chez son parfumeur deux sachels odorants, à peu près de la même dimension, mais d'une couleur et d'une broderie tout à fait différentes. Celui qui fut offert àHortense, était en salin blanc enrichi d'une couronne de roses du Bengale, admirablement brodées; et l'autre en satin rose orné d'une guirlande de simples fleurs des champs, dont la broderie n'était pas moins remarquable. Chacun d'eux contenait six mouchoirs absolument semblables, soit par la broderie, soil par la dentelle dont ils étaient garnis. C'était justement hî cadeau qu'ambilionnaienl les deux sœurs, qui désii'aient étaler chacune un riche mouchoir dans les réunions qu'elles fréquentaient; ce qui, depuis quelque temps, était de mode parmi Ls dames les plus distinguées.
* Tu ne diras pas cette fois, chère Hortcnse, que notre mère a voulu me faire figurer parmi les roses,
H CAUSERIES DDN MEILLARD.
comme tu prétendais qu'elle l'avait fait en nous donnant nos écharpes, lui dit Léonie avec le plus gracieux sourire ; en me rangeant parmi les simples fleurs des champs, elle a voulu nous mettre chacune à notre place. — Oh! ton sachet vaut au moins le mien, répond Tenvieuse en l'examinant avec une scrupuleuse attention. Ces bluets sont la nature même ; et ces coquelicots mêlés ensemble, sont d'un effet merveilleux... au heu que ces roses, toutes charmantes qu'elles soient, me semblent un peu monotones... mais je ne suis pas moins ravie du cadeau que nous a fait maman ; et j'espère bien, au premier bal que nous aurons, tenir à la main un de mes beaux mouchoirs. »
Léonie, qui ne pouvait penser que sa sœur enviât le sachet, ne lui proposa point d'échange; et comme depuis le sacrifice qu'elle avait fait, la plus grande intelligence régnait entre les deux soeurs, Hortense ne témoigna plus la moindre idée de préférence. Mais sa jalousie ne se bornait pas à la prééminence de talents et au succès dans un cercle, elle s'étendait encore sur tout ce qui peut donner de la popularité, former une réputation de bienfaisance. Léonie, plus simple, et par cela même plus économe, faisait plus de bien qu'elle parmi les indigents du quartier. L'aînée alors en éprouvait une vive souffrance; et, se privant des objets qui pouvaient flatter sa vanité, elle cherchait les occasions de rivaliser avec sa sœur dans ses bonnes œuvres. Le hasard la servit au gré de ses souhaits.
Le fils du porteur d'eau qui fournissait leur maison, faisait partie de la conscription de l'année; et son départ
devait jeter ses parents dans une affliction profonde, tant cet excellent jeune homme soulageait son vieux père dans ses travaux. Hortense et Léonie, s'imaginant qu'elles pourraient lui procurer un remplaçant, en thésaurisant la pension qu'elles recevaient pour leurs menues dépenses, avaient en secret formé un petit capital d'environ cinq cents francs, dans lequel Léonie était pour phis des deux tiers. Encore une pareille économie, et le bon Julien ne partirait point; car, avec le peu d'argent que pourraient lui donner ses parents, il réunirait mille à douze cents francs, qui suffiraient pour le faire remplacer. D'ailleurs, le sort pouvait le favoriser, en lui procurant un numéro qui le dispenserait de se faire représenter. Oh ! quel bonheur, en cas contraire, d'offrir à ce jeune conscrit les moyens de rester dans sa famille! « Combien cela nous ferait honneur dans tout le quartier! s'écriait Hortense. — Combien cela nous ferait bénir de sa pauvre mère! » disait Léonie... Mais on n'était encore qu'au mois de février, et le tirage ne devait avoir lieu que vers la fin d'avril.
Les réunions choisies auxquelles M'^e Dastrol conduisait ses filles, devenaient fréquentes, surtout à l'approche du carnaval ; et les deux sachets étaient souvent employés à serrer et à parfumer les mouchoirs qu'on étalait avec tant de plaisir. « Mes roses, dit un jour Hortense à sa sœur, n'exhalent pas un parfum aussi délicieux que les fleurs des champs ; leur odeur est trop forte, elle porte à la tète... et puis ce satin blanc est si difficile à conserver sans tache. Il me faudrait être aussi soigneuse que toi, et je n'en ai pas la patience... Oh!
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ton snchet rose est lout à fail préférable an mion. —Je le proposerais voloniiersde faire entre nous nn échange, lui répond Léonie qui la devinait; mais il ne pourrait avoir lieu sans Tavcu de maman, qui croirait, avec raison, que nnus ne tenons pas aux dons qu'elle nous fait. — Bon, elle ne s'en apercevrait seulement pas... d'ailleurs je me chargedeTen prévenir. «Quelques jours après, en effit, Hortense, tenant d'une main son sachet de satin blanc, et de l'autre celui de sa sœur, entre dans la chainhre de sa mère, et l'instruit de l'échange convenu entre ell»; et Léonie, auquel il ne manque plus que son assentiment. «J'étais bien siire, lui répo:^d M"'« Dastrol , que lu Unirais par envier L- sachet de ti sœur. Incurabl e! Tu ne seras doncjamais satisfaite de ce que tu pos?èJes! Pauvre insensée! que tu te ménages de regrets et de tourments! Arrangez-vous entre vous, mesdemoiselles : je, ne m'en mêle pas... Je te préviens S'^ulemcnt, qu'une fois l'échange fait, il n'y aura plus à revenir sur le sachet blanc : je ne souffriiais pas que la sœur fût à ce point le joud de les caprices... Ainsi fais nien les réilexions. — Elles sont toutes faites, maman, et mon choix est irrévocable. » Elle rejoint sa sœur aussitôt, et l'échange est exécuté, non sans une peine secrète qu'éprouvait Lé^uiio de se dessaisir d'un présent qu'elle avait reçu de sa mère dont elle craignait toujours d'alarmer la tend l'esse.
Mais cet échange, loin de blesser M""^ Dastrol, favorisait ses projets, et lui donnait l'espoir de corriger Hortense... Voyons si le succès de son entreprise répondit à ses vœux. Arriva le tirage de la conscription; le
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fils du porteur d'eau fut déçu dans l'espérance qu'il avait conçue d'obtenir du sort un billet favorable ; le numéro 5 le classa parmi ceux que le gouvernement appelait sous les drapeaux. Eh comment s'y soustraire? Julien était d'une taille élevée et d'une forte stature : sa place était déjà marquée dans le premier rang des grenadiers du régim.ent où l'on devait l'incorporer. Il n'y avait donc qu'un remplaçant qui pût le soustraire au métier des ai'ines, et le rendre à sa famille désolée. Tout ce que ses parents pouvaient otTrir, c'était une somme d'environ quatre cents francs, fruit d'une économie de plusieurs années et des plus rudes privations. Hortense et Léonie s'empressèrent d'y joindre environ six cents francs, qu'elles avaient prélevés sur leurs menues dépenses; mais tout cela no formait (ju'unc somme de mille fi'ancs; et il en fallait le double pour se procurer un remplaçant digne d'èlre agréé par l'ofticier supérieur. M™*Dast;ol, qui m'avait mis seul dans la confidence, révèle alors cà ses deux lilles qu'un des deux sachets renferme sous la doublure du dessus, de (juoi libérer le pauvre Julien, et le lendreà ses parents; mais elle déclare en môme temps, que cille des deux qui se trouvera propriétaire de la somme indispensable, jouira personnellement du bonheur d'étic la bienfaitrice d'une honnête famille, et recueillera seule ses bénédictions... Aussitôt les deux sœurs s'empressent de dédoubler le dessus des sachets; Léonie trouve sous le satin blanc un billet de mille fi'ancs, et lioitense, sous le satin rose, un écrit conçu en ces term s : « Si votre envieuse jalousie ne vous eût pas fait dédaigner le don que vous aviez
loa CAUSERIES D'UN VIEILLARD.
reçu de votre mère, vous auriez aujourd'hui la jouissance de délivrer le conscrit... Puissiez-vous profiler de la leçon ! — Ah ! s'écrie Hortense en tombant aux pieds de sa mère, vous avez pénétré jusqu'au fond de mon cœur... J'abjure pour jamais ce funeste penchant, dont j'ai déjà tant souffert ; et je prie ma chère Léonie de se joindre à moi pour obtenir mon pardon. — Il est gravé d'avance dans mon cœur : viens y reprendre ta place! lui répondit M""^ Dastrol, avec une vive émotion. Mais ce cœur t'eût été fermé pour toujours, si cette dernière épreuve ne m'eût pas réussi. » J'ose alors révéler à mon tour le généreux dévouement de l'aimable Léonie, et le courage qu'elle avait eu de s'éclipser dans le monde, pour y laisser briller sa sœur. Hortense, à ce dernier trait, ne put retenir ses larmes, elle reconnut alors à quelle souffrance, sans cesse renaissante, nous condamne cette funeste manie d'envier tout ce que possèdent les autres; et se promit bien de n'oublier de s^ vie... les deux sachets.
« Oh! que je suis aise de vous voir, ma chère! Ten ai long à vous conter... Figurez-vous que j'étais l'autre jour chez Pauline d'Anglemont, qui se dit votre amie, votre inséparable; la conversation tomba sur vous; Dieu sait comme elle est bavarde!... Ce fut une critique à n'en plus finir... Vous aviez l'air gauche ; un œil plus petit que l'autre; la taille suspecte et la tête enfoncée dans les épaules... Et puis, vous dansiez les pieds en dedans; ne saviez que faire de vos longs bras, de vos longues mains; et lorsque vous chantiez, vous n'osiez pas ouvrir la bouche, de peur de faire voir qu'il vous manquait une dent... Vous concevez, chère amie , avec quelle chaleur je sus vous défendre et fis le tableau fidèle de toutes vos qualités... Eh bien, l'impitoyable Pauline m'interrompait sans cesse. A l'entendre, vous n'aviez tout juste que ce qu'il faut pour n'être pas idiote. Votre rire était niais, le son de votre voix glapissant; enfin la nature semblait vous avoir privée de tous ses
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dons ; el votre folle présomption vous laissait croire que vous les réunissiez tous... Je balançais, je vous l'avoue, à vous révéler de pareilles horreurs qui confondent la raison ; mais je me suis dit : Il ne faut pas que l.i meilleure, que la plus aimable personne soit victime d'une peifide, d'une hypocrite. Je souiïi irais trop à voir dans nos réunions Clara sourire à Pauline, et répondre à ces fausses caresses. Il est vraiment de ces noirceurs qu'on ne saurait tolérer, sans en devenir lo complice. »
Telle était la prétendue révélation que faisait un soir, dans un coin du salon de sa mère, Christine de Morsan, vérilable langue de vipère, à la bonne et crédule Clara de Menneval, avec celte volubilité d'une caqueteuse, et ce fiiux-semblant d'une jeune camarade qui, sous le voile d'une amitié sincère et dévouée, cachait la dangereuse manie de brouiller ensemble touies les jeunes personnes de société; s'imaginant par h» se faire une réputation d'oflieieuse et soumettre tout le monde à son pouvoir.
Au-si, peu de jours après les Hiusscs révélations qu'elle avait faites à Clara de Menneval, trouvant rocca- Fion de causer tète à tèle avec Pauline d'Anglemonl, elle lui dit avec cetic volubiliié et ce môme emi>jessement qu'elle avait mis à la calomnier: « Il faut convenir, ma chère, qu'à noire âge où nous paraissons à peine dans le monde, nous sommes souvent exposées à devenir dupes de nos premières liaisons. Vous croyez Clara de Menneval digne de votic confiance, de votre altachement; détiompez-vous, ma chère, et sachez mieux placer vos affections... L'autre jour on [arlait de vous chez M'^^Dam-
pierre, W'gneiile s'il en fui; ot d'une prôt en lion!... Je fairais avec loule la sinmilé que vous me connaissez, reloge do votre heureux caractère, et surtout dn ci.'lie gaîté si charmanle qui donne tant de grâce à tout ce que vous dites... — Ne me parlez pas de cette véritable haquenée! sïicrie Clara tout à coup en éclatant de rire. Cesl bien la plus ridicule personne!... avec son cou de cigogne, sa longue figure noire et ses petits yeux gris enfoncés, on la prendrait pour une des trois Parques... et pourtant mademoiselle a la préicnlion d'à nuser tout le monde dans un cercle, de captiver Taltention par des bons mots qu'elle répèle en véiilable peiroquet de salon... EnTm, ma chère, c'éiait contre vous un débordement de méchancetés!... Il faut donc que vous ayez fait, ou dit quelque chose qui l'aura blessée? — Jamais, je vous assure; et vous meje;(>z dans une surprise!... — Vous sentez bien que j'ai dû me faire un devoir de vous instruire de tout cela, afin que vous sachiez à quoi vous en tenir sur toutes les marques d'amitié qu'on vous prodigue. Je n'y répondrai plus, je vous 1>^ jure, qu(; par le silence et le mépris. — Si je n'étais pas sijrc de voire discrétion, chère Clara, je ne vous aurais pas fait une semblable révélation; mais l'idée de voir devant moi Pauline d'Anglemont vous faire mille prévenances, lorsqu'on voti'e absence elle vous maltraite de la sorte, cotte idée m'aurait mise au supplice; et j'ai préféré vous afiliger un instant, plutôt que de vous voir aussi cruellement abusée. »
Voilà donc Pauline et Clara mutuellement convaincues qu'elles se déchirent dans le monde; et, deux jeunes
tu CAUSERIES D'UN VIEILLARD.
amies d'enfance, appartenant à d'honorables familles, unies par toutes les convenances sociales , conçoivent Tune contre l'autre un ressentiment qui détruira Tamitié la plus vraie et la mieux assortie!... Quelque temps après en effet les deux calomniées se rencontrèrent chez M'"^ de Morsan , qui réunissait chez elle, tous les mois, les musiciens les plus célèbres de la capitale. Christine faisait déjà les honneurs du salon avec beaucoup de grâce et d'intelligence; elle eut soin de faire placer à une assez grande distance M"^ de Menneval et d'Anglemont. Celles-ci s'étaient aperçues que leurs filles, qui se faisaient ordinairement Taccueil le plus tendre et le plus empressé, ne s'étaient même pas saluées du geste, et semblaient éviter leurs regards respectifs. Mais l'assemblée était si nombreuse, qu'elles attribuèrent à la difliculté de se rejoindre, l'étrange indifférence des deux jeunes amies. Christine en profita pour les animer encore l'une contre l'autre, et fortifier le perfide ressentiment qu'elle avait fait nailre. Passait-elle devant Clara, elle lui disait bas à l'oreille : « Voyez-vous comme Pauline est jalouse des regards qui s'attachent sur vous? » Puis, enfonçant le trait, elle ajoutait : « Elle a beau dire que vous avtz l'air gauche, la taille suspecte et la tête enfoncée dans les épaules, vous l'éclipsez partout où vous vous trouvez ensemble. » Saisissant ensuite l'occasion de s'approcher de Pauline d'Anglemont, elle lui dit de même à demi-voix : « Regardez l'hypocrite , elle n'ose lever les yeux sur vous, mais elle crève de dépit de ce que votre toilette est plus élégante que la sienne : elle échangerait volontiers sa petite figure qu'elle aime
tant, contre celle de la haquenée, malgré son cou de cigogne et ses yeux gris enloncés. » Ce manège infernal réussit au gré de la caqucteuse. Les deux charmantes personnes ne portaient Tune sur l'autre que des regards pleins de couitoux; et lorsqu'ils se rencontraient, un mouvement convulsif se faisait remarquer sur leurs figures. Ce fut au point que M"^ d'Anglemont, qui s'en apperçut la première, dit à sa tille : a II faut donc qu'il se soit passé quelque chose entre vous? — Il est trop vrai, maman , Clara, que je croyais si aimante et si honne... oh! la perfide!... Je vous instruirai de tout; mais tâchons, je vous en supplie, de sortir d'ici sans l'aborder... » M""^ deMenneval, de son côté, dit à Clara : « Que signifie donc cette froideur qu'on affecte en nous regardant? La mère semble arrêter sur nous des yeux étonnés ; stupéfaits ; et la fille nous lance les siens avec un dédain qui me confond... Il y a là-dessous quelque mystère. — Horrible, maman, inconcevable. Vous-même, quand je vous le révélerai , vous ne pourrez le croire... Oh ! qu'il est cruel d'être ainsi trahie dans sa première amitié!... mais j'étouffe : éloignons-nous, de grâce!., et surtout tâchons d'éviter leur rencontre. »
Les deux mères se firent instruire dès le soir même, du sujet important qui divisait à ce point les jeunes amies. M"»^ d'Anglemont, dont l'amour maternel était irrité, résolut, ainsi que sa fille, de ne répondre à toutes ces sottises que par un dédaigneux silence. Elle se fit un devoir de redoubler de tendresse pour sa chère Pauline, et de la conduire dans les cercles les plus brillants, où raccueil qu'elle recevait, lui prouvait clairement qu'elle
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n'était point une haqucnée au long cou de cigogne , et que ses yeux gris enfoncés étaient d'une expression ravissante.
Quant à M""^ de Menneval, dont la figure fraîche et riante élait l'indice fidèle d'un caractère franc, expansif, elle ne put jamais se déterminer à croire que la meilleure amie de sa fille l'eût trailée avec tant de fiel et de fourberie. « Pauline, disait-elle, malgré toute la vivacité de son espri', ei ses heureuses saillies, réunit les qualités du cœur à un trop haut degré pour s'oublier à ce point. Elle est trop bien dotée par la nature, pour concevoir la moindre jalousie; et jamais elle n'a pu dire que ma gentille Clara, qui l'aime tant, a la taille suspecte et la tète enfoncée dans les épaules... Tu n'es pas grande, il est vrai, chère enfant; mais tu es d'une tournure qui, sans être remarquable, a de la grâce et surtout de la candeur... Je ne sais quel instinct méfait naître des soupçons. . . La jeune de Morsan a la réputation d'une bavarde, d'un esprit faux et brouillon... Je veux avoir le cœur net de tous ces propos-là. »
Elle se rend donc, des le lendemain, avec sa f^lle, chez M""^ dWnglemont, qui leur fait un accueil froid, embarrassé. « Je m'attendais à votre réception, lui dit naïvement M""^ de Menneval, et à votre place j'en ferais tout autant... Mais je ne sais quoi me dit que nous sommes jouées par la plus petite pesto... Faites, je vous prie, descendre Pauline de son appartement, afin qu'elle s'explique avec Clara, qui souffre, plus que je ne saurais l'exprimer, des injures qu'on attribue à sa meilleure amie. » M"'^ u'Anglemont fait avertir sa lille
qui s'avance les yeux baissés, mais éprouvant une vive émotion en présence de Clara. Chacune alors s'explique avec le noble épanchement de Tamitié. « Qui moi, te traiier de la sorte! s écrie Tune. Moi te peindre sous de semblables couleurs! lui répond Tautre. Et j'ai pu le croire! — Et j'ai pu douter de txDn cœur! — Ab! j'en rougis de honte. — Je ne me le pardonnerai jamais. — Empressons-nous de réparer notre aveugle crédulité!
— Promettons-nous de ne yjlus écouter ceux qui voudraient nous désunir! — Et lorsqu'on cherchera, sous d'adroites apparences, à Jeter sur nous quelque nuage, dissipons-le sur-le-champ en nous jetant dans les bras l'une de l'autre, comme nous le faisons en ce momeni !..
— Tout cela est au mieux, mes enfants, dit AI""^ de ÎVlenneval ; mais il faut nous venger de la Petite Peste. — Oh! qu'elle est bien nommée! s'écrie Clara en saulam de joie. — Le surnom de Petite Peste lui restera toute la vie, ajoute Pauline, et il faut avouer qu'elle l'a bien mérité. — Mais pour cela, reprend madame de Menneval, il faut qu'il lui soit donné solennellement, et je m'en charge. » Peu de jours après, en effet, cette dame aimable et très-caractérisée, donna, non sans intention, une soirée musicale et dansante, où se trouvèrent un grand nombre d'invités, et principalement M"^"" de Morsan et sa fille, qui se promeitait bien d'exciter de nouveau la zizanie qu'elle avait si bien établie entre Pauline et Clara. Déjcà son esprit inventif, infernal, cherchait de nouveaux ressorts à faire mouvoir. Elle accompagne donc sa mère, en donnant à son ajustement, et surtout à sa coiffure un dernier rafiinement de coquetterie, ira-
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verse un premier^salon, en s' assurant dans les glaces que rien ne manque à sa toilette, porte la lèlc haute et promène déjà ses regards sur les jeunes personnes qu'elle se propose de tourmenter... Mais quel est son désappointement, etquelle confusion la frappe, Tanéantit, lorsqu'elle entend le valet de chambre de M'"^ de Menneval faire Tannonce en ces termes et d'une voix retentissante : « M""^ de Morsan et la Petite Peste!...» Tous les regards sont attachés sur cette dernière; plusieurs éclats de rire se font entendre ; et M""^ de Morsan, pâle, tremblante du saisissement imprévu qu'elle éprouve, demande à sa fille l'explication de cette étrange annonce... « Elle est trop vivement émue pour vous répondre, dit alors M°^ de Menneval avec sa vivacité naturelle; et j'étais bien sûre que vous ignoriez les caquets dangereux et la perfide audace avec lesquels mademoiselle se fait un jeu de calomnier et de désunir les jeunes personnes de son âge. J'en appelle à tout ce qui compose cette brillante réunion, ajoute-t-elle, en prenant Clara par la main; trouvez-vous, messieurs et mesdames, que ma fille soit une véritable haquenée; que son cou de cigogne et sa longue figure noire pourraient la faire prendre pour une des trois Parques?... Vous êtes-vous aperçus qu'elle cherchât à captiver votre attention par des bons mots qu'elle répète en véritable perroquet de salon ?... Eh bien ! telles sont les gracieusetés dont M"* de Morsan prétend que l'aimable Pauline gratifie son amie la plus dévouée... Maintenant, conlinue-t-elle, en prenant la jeune d'Anglemont par la main, trouvez-vous, messieurs et mesdames, que ma-
demoiselle ait un œil plus petit que Tautrc, la taille suspecte, Tair gauche et la tèlo enfoncée dans les épaules?.. Avez-vous remarqué surtout qu'elle dansait les pieds en dedans, ne savait que faire de ses bras, et qu elle n'avait tout juste que ce qu'il faut pour n'êlre pas une idiote! » Mille éclats ne rire se font entendre de toutes parts et confirment le contraire, ce Eh bien ! continue madame de Menneval, tels sont les douceurs que l'obligeante Christine attribue à ma fille sur le compte de sa chère Pauline... Les deux pauvres petites en ont trop souffert pour que je ne cherche pas à les venger... Mille pardons, M""^ de Morsan, de blesser à ce point votre cœur maternel, en vous révélant ici même ce que votre aveugle tendresse n'avait pu découvrir! J'aurais dû le faire en particulier sans doute, et vous prévenir de la funeste manie de votre enfant; mais j'ai osé croire que vous me pardonneriez la souffrance que je vous cause par la forte leçon qui seule peut, en la frappant vivement, corriger mademoiselle et la rendre digne d'une mère aussi parfaite. — Pauline et Clara ne sont pas les seules que Christine ait voulu désunir, dit une jeune personne en se levant; elle a de même essayé de me brouiller avec Armantine de Colbec; mais elle n'a pu y réussir... Oh! qu'elle est bien nommée la Petite Peste! — Et moi, dit à son tour une autre charmante personne de douze ans environ, n'ai-je pas été victime de sa méchanceté ! Ne m'a-t-elle pas peinte sous les couleurs les plus injurieuses!... Oh! qu'elle est bien nommée la Petite Peste! »
A toutes ces révélations, qui faisaient sur M""^ de Mor-
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San l'effet de la foudre, elle couvre de sa mantille noire la tête de Christine, qu'elle emmène comme une criminelle rejetée du sein de la société, en disant à M™« de Menneva', les yeux noyés de larmes : « Vous m'avez fait bien du mal, mais je vous en remercie. — Oh! maman, s'écrie alors Clara, ne te repens pas de la leçon terrible que tu viens de donner à la Petite Peste. Elle m'a fait douter de l'amitié de ma bonne Pauline. — Et moi de la tienne, dit celle-ci, la pressant dans ses bras. — Mais quelle jouissance peut éprouver un pareil caractère! demandent les deux jeunes amies; et quel avantage peut-il faire espérer? — Le besoin de caqueter, leur répondit madame d'Anglemont, et qui malheureusement est si commun chez nos adolescentes... On s'imagine que le secret qu'on f'xige en calomniant, sera fidèlement gardé, et l'on espère accaparer la confiance des personnes qu'on divise. Mais bientôt tout se découvre : la confiance déçue et l'amitié outragée reprennent leur empire; on ne ménage plus celle qui nous a si indignement trahis et nous a tant fait souffrir. Alors la confusion, le mépris et l'isolement deviennent le partage de ces bavardes imprudentes, de ces faiseuses de caquets dont le venin finit toujours par rejaillir sur celle qui les invente, w
Tel fut en effet le sort de Christine de Morsan. Vainement elle crut effacer par un repentir sincère et une conduite irréprochable la fâcheuse impression qu'elle avait faite sur les esprits les plus sensés, sur les cœurs même les plus indulgents : elle les trouva tous fermés à son approche. Se présentait-elle dans un cercle avec le
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ton le plus humble et la retenue la plus remarquable, elle entendait répéter de tous côtés ces paroles accablantes : «C'est la Petite Peste! c'est la Petite Peste... ^Vainement elle obtint de sa mère reffort pénible de raccompagner chez M""^^ de Menneval et d'Anglemont, pour les convaincre du retour qu'elle avait fait sur elle-même, et tâcher d'obtenir de Pauline et de Clara le pardon qu'elle croyait mériter par ses remords. « Oh! nous vous pardonnons de bon cœur, lui répondirent-elles; mais vous ne pouvez plus regagner notre amitié. » Il lui fallut donc renoncer à toute liaison intime ; vivre dans cet isolement cruel qui flétrit l'àme, assombrit l'existence... Mais elle espéra que le temps effacerait de fâcheux souvenirs, et que, parvenue à l'époque où elle prendrait rang dans le monde, on aurait oublié les torts de son adolescence... Elle fut trompée dans son attente. A l'âge même de vingt ans, dès que son nom était prononcé dans l'intérieur des familles, et surtout annoncé parmi les jeunes dames de son âge, elle voyait chacune d'elles se composer à son approche, et les entendait répéter à demi-voix : « C'est la Petite Peste! »