LA CITIT.NE DE SAINTE-CT.AIRE
Ire, et à pou près de la même grandeur; remplissez-la, et la rs^pcTlez à vos parents; ils ne s'apercevront de l'ien, et la faute de Toiiii sera réparée sans taloche, et suitout sans mensonge. — Merci biin, M°'^ Frémonl! reprend N'sa; dans V fait , vous n craigiM^z pas, vous, qu' vot' mère vous gionde; ou qu' vot' père vous balte.
— « Yoyrz c' que c'est, dit Tomi, tout en remplissant sa cruche à la citerne : Voyez c' que c'est que de n' jamais mentir; Dieu lô! ou 1aid nous en donne la récompense. — Promets-moi, chur enfant, de n' jamais oublier ces paroles-là. — J' ni'en souviendrai tout' ma vie, ainsi de c' que vous avez fait pour nous. — El la c:uche cassée, repnnd Nisa; qu allons-nous en faire? — Elle m'apparlienl, dit la belle feimière avec une expression remarquable; et je ne la troquerais pas contre le vase le plus précieux. — Vous nous promettez bien, reprend Tomi , de n'tn rien dire à mon père. — Soyez aussi ditcrets qu' moi, cheis petits, et vous n'auriz point à vous en repentir. » S'emparanl alors de la cruche ainsi que du morceau cassé, qui se trouve encore sur la pieire, elle remporte avec l'antre cruche remplie, en faisant des signes d'adieu au frère et ta la sœur, qui rt'j^ètent en s'en allant : « La dignefcmme!... quel strviceel' nous rend!... On a ben raison d' la nommer belle et bonne. »
Plusieurs mois s'écoulèrent; un hiver rigoureux succéda tout à coup aux beaux jours de l'automne. Estival, dont la pension de retiaile venait d'être réduite, avait de la peine à soutenir sa famille. Aussi, quoi(iu'à l'âge de plus de cinquante ans, il entreprit le pénible métier de fagoteur ; et, comme les bois sont rares dans la Beauce,
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si ce n'est quelques remises de chasses appartenant aux grands propriétaires, le vieux brave parlait dès l'aube du jour, et ne revenait qu'à la nuit rejoindre sa femme et ses enfants. Dans les beaux jours il aurait un travail moins rude; la coupe des foins et la moisson lui procureraient des journées plus lucratives; mais, en attendant, il fallait subvenir aux besoins de son ménage...
Un soir qu'il s'entretenait avec son excellente femme, des moyens d'achever la saison rigoureuse; et qu'ils croyaiant ne pas être entendus de leurs enfants jouant dans une chambre latérale; ils se confièrent mutuellement que, malgré tous leurs efforts, la recette ne pourrait jamais parer à la dépense. « El bien! dit la femme, il me reste une chaîne d'or que m'avait donnée feu la grande dame que je servais; elle vaut au moins deux cents francs : cela nous ferait gagner du temps. — Et moi , mille bombes ! dit le mari , n'ai-je pas cette pipe de bois de sandal, garnie en or, que j' pris en Egypte à la moustache d'un émir, à qui j'avais fait voler la tête d'un coup de sabre, pipe dont on m'a souvent offert dix napoléons : cela nous donnera le temps d'attendre les beaux jours. — Et nous, donc? disent Tomi et Nisa, venant se mêler à la conversation, n'ai-je pas les jolis pendants d'oreilles qu' j'ai r'çus d' mon père? — Et moi, les deux boutons de chemise en chrysocale qu' ma donnés ma mère? Faut bien s'entr'aider : c'est tout simple...»
Comme il achevait ces mots, entre un garçon de ferme, portant un grand vase recouvert en osier , et tenant à la main un billet conçu en ces termes : « Les habitants de Tûurry, ne pouvant souffrir que le brave Estival , qui
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versa son sang pour eux , éprouve le moindre besoin , le prient d'accepter cette mesure de froment, qui sera renouvelée exactement tous les samedis. » J'accepte, mir-z-yeux! et sans rougir, dit l'ancien militaire. Aussitôt le garçon de ferme verse dans un sac, qu'il lui présente, le vase contenant un boisseau du plus beau fioment; et reçoit pour sa course un bon verre de vin qu'il boit à la santé de toute la famille. « J'irai dès demain, dit Estival, remercier l'administration municipale; et j' prétends, mille bombes! répandre ça dans le pays. )> Il se rend en eifet à Tourry, se disposant à faire militairement sa harangue au maire; mais quelle est sa surprise d'apprendre que la municipalité n'est pour rien dans l'honorable don qu'il a reçu.
Le samedi suivant même offrande, même émissaire; mais au vase rempli de froment on avait ajouté un panier rempli de beurre et d'excellents petits fromages destinés aux enfants du vieux brave. « Je ne puis accepter, dit celui-ci, sans savoir quelle est la main généreuse.. — Dam! répond l'émissaire, on m'a r'commar.dé de ne nommer personne; et vous n' pouvez m' blâmer d'èt' fidèle à ma consigne. — C'est juste, répond Estival; mais dites à la personne qui vous envoie, que c'est la dernière fois que j'accepte.. »
Huit jours après, troisième offrande de la mesure de froment, avec le panier rempli, cette fois, de friandises pour les enfants. Ceux-ci lorgnent surtout du coin de l'œil une large galette encore toute chaude, exhalant une odeur ravissante : « Va pour la galette! dit leur père, ne pouvant s'empêcher de la tlairer lui-même avec
plaisir ; mais rcmporlez tout le reste, ou bien nommezmoi celui qui vous envoie, — Si Ton vous avait dit, quand vous étiez au service, de trahir V mot d'ordre, rauriiz-vous fait, mon brave? — Non, triple clungo d'escadrons!... Mais ne pourriez- vous, sans manquer au devoir, nous instruire. .. — Tout c qu'on m'a permis, c'est d' dire à vos geiiti's enfants qu' tout ça leur vient de la fontaine de Sainte-Claire. — C'est d' M'"'^ Fiémonl! s'tcrie Nisa. — J'en étais sûr, ajoute Tomi. J' Tenlends encore nous dire : Soyez discrets, chers petits, et vous n'aurez pas à vous en repentir. — Discrets? et de quoi? demande vivement Estival. — Nous allons tout vous apprendre, mon père... »
Aussitôt les deux charmants enfants racontèrent tour à tour, et souvent tous les deux ensemble , l'aventure de la citerne, la peur de l'un d'être battu pour avoir cassé sa cruche, la proposition de l'autre de passer pour le coupable et de subir le châtiment de son fière... — « Tu as refusé, n'est-ce pas, Tomi? — Plutôt cent taloches que d' faire un mensonge. — Viens ça, que j' frotte ma moustache sur tes joues!... J' t'aurais battu, ça c'est SÛT ; et j'en aurais ei-suite été fâché. — Eh bien ! c'est la bonne M^"*^ Frémont qui nous a sauvé tout ça. — Aussi depuis ce moment-là , reprend le gai'çon de ferme, elle conserve comme une r'iique c'ie cruche qu'elle a fait r' vêtir en osier, et dans laquelle j' vous apporterai tous les sam'dis la provision. J' crois ben même qu'el' Unira par la remplir d' son meilleur \\n; car elle a fuir r'niasliquer solidement V morceau du bas qu'était casse; comme ainsi qu vous pouvez 1' sentir en passant la
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main jusqu'au fond. — C'est pourtant vrai, dit Nisa, enfonçant son joli petit bras dans le vase; il n'y parait plus. — Ma chère cruche! ajoi^te Tomi en la caressant, j'étais loin de m' douter q' tu m' porterais autant d' profit. — Nous vous accompagnei'ons chez M*"^ Frémont, reprend Estival; et j'espère qu'elle bornera là ses généreux dons. — Ehben! v'nez tous; maisj' vous prédis qu'ça ne servira de rien; car dès qu' not maîtresse s'est mis un quéqu' chose dans la tête... — Oh ! je n' suis pas moins obstiné qu'elle, dit l'ancien militaire; et nous verrons. »
Ils arrivent donc tous à la ferme, une des plus considérables de la Beauce, et trouvent la belle et bonne M"** Frémont vaquant elle-même aux soins de sa grande administration rurale. A sa vue, Tomi et Nisa vont se jeter dans ses bras et l'accablent de caresses, auxquelles elle répond avec l'effusion de l'àme la plus franche. Le vieux maréchal-des-logis, qui s'était muni de son uniforme, afin d'imposer davantage, remercie cette excellente femme de ce qu'elle a fait pour ses entants; et termine sa harangue assez expressive, par la déclaration formelle qu'il ne reccvia plus rien d'elle ; et que son travail joint à sa modique pension de retraite, suffiront pour le faire exister avec honneur , lui , sa femme et ses enfants.
tt Mais c' n'est pas à vous qu' j'ai affaire, répond la fermière, en toisant de la tête aux pieds l'ancien militaire. C'est à ces deux bijoux-là, qui m'ont fait passera la citerne Sainte-Claire un des plus doux moments de ma vie. Malgré vos épaisses moustaches et vos grands
yeux noirs flamboyants, vous n' pouvez pas m'empêcher d' les aimer, pTètre : i' sont si bons! si gentils!... G' Tomi préférer àun mensonge, d'être rossé par vous... et c'te Nisa, proposer à son frère d'èf battue à sa place!... si ces enfants-là n' font pas un jour dlionnêtes gens, je ne suis pas moi-même une honnête femme. . . aussi quand je fis avec eux réchange de la cruche cassée, je jurai d'vant Dieu de n' l'employer q' pour leur bonheur; et g' n'y a pas d' puissance au monde, pas même un maréchal-des-logis, capable de m' faire manquer à ma promesse... allons, entrez tous! vidons ensemble qué'qu'rasades; et qu' ça finisse! »
Estival, déconcerlé par cette bonté si naïve et si débordante, suit M™« Piémont dans une grande pièce aux murs bien blancs, aux meubles bien cirés, où tout annonce l'abondance et la simplicité. La femme d'Estival contemple la fermière avec la stupéfaction de la reconnaissance et de l'admiration. « Vous r'gardez autour de moi, reprend celle-ci, pour savoir si j'ai d'z-enfants... eh ! mon Dieu! non ; ajoule-t-elle en soupirant : j' n'ai jamais eu le bonheur d'être mère ; il est vrai q' j'ai perdu mon mari peu d' temps après notr' mariage. On m' sollicite de tous côtés pour en former un second; mais j'ai pris l'habitude d'ôt' maîtresse de mes volontés : i* n' tiendrait qu'à vous d' me faire accroire que j' suis mère... donnez-moi vos deux enfants! — Moi, me séparer de mon Tomi! s'écrie M""* Estival.— Ne plus voir ma petite Nisa! dit le vieux militaire, en la serrant déjà entre ses bras, comme si l'on voulait la lui ravir... Jamais! jamais!—Nous vous aimons bien, M"»» Frémont, disent