LES ENFANTS DE JEAN BAKTII
plus illustres capitaines dont s'honore la France. On voit de siècle en siècle de ces prodiges créés par la nature, qui, semblables à ces grands chênes des forêts, s'élèvent au-dessus des autres arbres, sans culture par la seule influence du soleil et malgré Tintempérie des saisons. Ainsi grandit Jean Barlh sur les rivages de rOcéan, étudiant d'abord son flux et reflux, s'habi tuant à braver à la nage la fureur des flots; apprenant ensuite à conduire un faible esquif, à monter un chassemarée, puisa lire à l'horizon, à veiller au grain, à marcher gaillardement : puis enfin, dès que le vent Iraichit, sachant courir à l'écoute, à la poupe, maîtriser la barre du gouvernail, baiss r, replier la voilure, braver la brise et le roulis, revenir sur la proue, vent arrière, hisser le pavillon de reconnaissance, et rentrer au port... Telles furent les études que fit Jean Barlh, jeune encore, sous les yeux de son père, habile marin, et qui, malgré toute sa brusquerie, ne pouvait s'empêcher de dire : a Le p'tit gaillard n' rest'ia pas à fond d' cale. »
En effet Jean Barlh ne tarda pas à se signaler par plusieurs actions qui prouvaient autant d'adresse que d'audace; elles lui firent donner par la suite le commandement de sept frégates et d'un brûlot, avec lesquels il parvint à passer à travers trente-deux vaisseaux anglais et hollandais qui bloquaient le port deDunkerque; il leur enleva quatre gros bâtiments richement chargés, et leur en brûla quatre-vingt-six autres. Un pareil début fit éclat dans la marine française, et valut à son auteur les plus grands éloges et le titre de capitaine de vaisseau du roi. Le jeune héros n'en fut point ébloui. Auss^
simple darls ses goûts, que brusque dans ses manières, il épousa la fille d'un de ses parents, simple pêcheur, dont il eut deux enfants, un fils auquel il donna son nom de Jean, et une fille qu'il nomma Madeleine.
Il serait difllcile de peindre la tendresse que portait àses deux enfants cet intrépide marin, que sa forte stature et sa grosse tête caractérisée avaient fait surnommer Tours. Rien n'était à la fois plus curieux et plus touchant que de voir, à son retour de ses courses en mer, ce redoutable capitaine prendre dans ses bras nerveux Jean et Madeleine, relever ses moustaches et les couvrir des baisers les plus tendres et des plus douces larmes. « Encore quéq'z-annôes, disait-il à son fils, et, par sainte Barbe î j' te fais mousse à mon bord... Quant à toi, chère petite, tu s'ras comme ta mère, la meilleure des femmes, supportant mes jurons marins, mes fumées d* pipe et mes emportements qui n' durent pas. Dieu merci!... Viens çà, que ]' te baise encore, car t'es bien la plus gentille enfant!... Tout c' que j' vous demande mes p'tits amis, c'est d'obéir sus-l'-champ à tout c' que j' pourrai vous commander. L'ordre que j' donne est-il à peine prononcé, qu'il faut, mille sabords! qu'on l'exécute. J'en ai pris l'habitude sur mer, voyez-vous; et quand on m' résiste, je n' suis plus maître de moi. » La voix tonnante avec laquelle Jean Barth s'exprimait ainsi, le feu dévorant de son regard et la rapidité de ses gestes, faisaient trembler les pauvres petits, qui, serrés l'un contre l'autre, se promettaient bien de ne pas s'exposer à l'effayante brusquerie de leur père, et de lui obéir, comme les simples mousses de son équipage.