‹ Causeries et nouvelles causeriesChapitre 13 sur 29 · LFS ENFANTS DE JEAN BARTH. H · texte numérisé non relu

LFS ENFANTS DE JEAN BARTH. H

Bientôt cet illustre marin eut le commandement du vaisseau le Glorieux^ de soixante-six canons, faisant partie de Tarmée navale commandée par Tourville.il se signala de nouveau par des traits de dévouement et de courage qui furent cités comme les plus hauts faits qu'on eût admirés jusqu'alors dans la marine française. Après s'être emparé, avec ce seul vaisseau, de six navires hollandais chargés de blé, dont on manquait en France, où la famine exerçait ses ravages, toujours intrépide, infatigable, Jean Barth retourne avec six vaisseaux de guerre, sur le Glorieux dont il avait si bien justifié le nom, et ramène dans le port de Dunkerque, sous le feu des Anglais et des Hollandais réunis, une flotte de plus de cent voiles chargées de grains et de farines, qui ramenèrent dans Paris l'abondance et la sécurité.

Celte action si mémorable lui valut des lettres de noblesse, qui ne changèrent ni la simplicité de ses mœurs, ni la rudesse de son caractère. Il ne voulut apporter aucun luxe dans son modeste loyer. M""^ Barth soignait elle-même ses enfants âgés de neuf à dix ans, préparait pour son mari les mets qu'il trouvait meilleurs lorsqu'ils étaient apprêtés de la main de son excellente femme. Elle s'occupait surtout à apprendre à lire à Jean et à Madeleine. Elle avait tant de fois entendu son mari se plaindre de ne savoir qu'à peine signer son nom! Cette tendre mère dirigeait de même ses enfants dans les principes d'une véritable piété, ainsi que dans les préliminaires d'une instruction qu'elle avait reçue d'un digne pasteur parent de feu sa mère.

Pendant les courses de son mari, M""" Barth conduisait, vers le soir, Jian el Madeleine jouer, sur le rivage de la mer, près du port de Dunkerque, avec les jeunes enfanls des pêcheurs; et là plus d'une fois ils s'éîaient amusés à lancer sur une petite Laie dont Teau paraissait calme et limpide, plusieurs embarcations d'environ deux pieds de long, et dont tous les agrès étaient parfaitement Lien établis. Cette espèce de concours habituait insensiblement les jeunes constructeurs à connaître tout ce qui compose le mécanisme d'un navire. On remplissait de sable le fond de chaque petite embarcation pour maintenir l'équilibre. Sitôt que le vent arrière donnait, toute la petite flotte était lancée, et le premier des bâtiments qui, favorisé par le hasard, ou meilleur voilier que les autres, entrait dans la grande rade, gagnait le prix du concours, composé de diverses friandises et de jolis hochets que fournissaient les habitants du port.

Madeleine prenait un grand plaisir à ces jeux maritimes. Elle préparait elle-même la voilure de l'embarcation de son frère, pour le faire jouter heureusement avec ses jeunes camarades; car ni la célébrité de Jean-Barth, ni les lettres dont on avait récompensé ses hauts faits, ne donnaient à ces charmants enfants la moindre idée de distance entre eux et leurs petits amis. Nés et élevés dans la classe des simples pêcheurs, ils en conservaient les mœurs antiques, les usages hospitaliers et le franc caractère.

Un d'entre eux, leur proche parent, leur avait fait don de deux petits chiens caniches dont la mère, qui les al-

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laitait, venait d'ôire écrasée sous les roues d'une voiture. Ces deux pauvres petites bêles avaient huit jours à peine, et cène fut qu'à force de soins et de vigilance, que Madeleine et Jean parvinrent à les élever. La précoce inlelligcnce de ces animaux et leur tendre atlachement pour leurs maîtres, se développaient de jour en jour. A deux mois ils obéissaient au geste comme k la voix. Zozo rapportait à sa jeune maîlresse tout ce qu'elle feignait de laisser tomber ; et Zizi faisait le mort au commandement de Jean, se redressait aussitôt avec fierté sur ses pattes de derrière, et portait les armes avec un petit fusil de bois. Quelquefois, il est vrai, ces deux jeunes chiens mordillaient un gant, déchiraient un mouchoir qu'on avait oublié^ sur un siège, ou laissés tomber par terre; mais ils étaient si gentils, si lestes, si caressants, qu'on tolérait aisément le dégât qu'ils avaient pu faire.

Jean Barlh ne tarda pas à reparaître dans le port de Dunkerque, escorté de deux vaisseaux qu'il avait pris sur la flotte suédoise, et du contre-amiral, fait par lui prisonnier. Nouveaux hommages de ses concitoyens, nouvelle joie dans sa famille. Avec quel bonheur il embrassait sa femme et ses enfants! Comme il trouvait que Jean se développait et serait bientôt digne d'entrer à son bord ! avec quelle ivresse il nigardait sa petite Madeleine qui lui paraissait chaque jour plus charmante!... Mais tandis qu'il caresse et le frère et la sœur, avec toute l'effusion de la tendresse paternelle, il se sent gratter les jambes, et s'aperçoit qu'on déchire ses bottines... C'étaient les deux caniches, qui, voyant leurs jeunes

maîtres enlacés dans les bras d'un inconnu, cherchaient de même à lui faire fête. « Qu'est-c' que c'est qu' ça? dit l'intrépide marin, par sainte Barbe! j' n'aime pas qu'on m' prenne aux jambes.. .Tirez, les vilains!... Aces mots, il donne un coup de pied à Zozo, qui va tomber en criant dans un coin, et jette Zizi hurlant à vingt pas de lui.

« Oh ! père, dit Madeleine, grâce pour eux! ils sont si gentils!— J' n'aime pas les roquets, moi... Passe pour un gros chien d' Terre-Neuve, qui fait 1' guet, la nuit, sus l'pont d'un vaisseau ; mais ces marmottes-là ne servent à rien. — Père, nous les avons élevés, et nous les aimons tant ! — A la bonne heure ; pourvu qu'i' n se trouvent jamais sous mes pieds, et n' viennent pas me mordiller les jambes... — Oh ! père, nous saurons bien les en empêcher ! »

Pendant plusieurs jours en effet ni Zozo ni Zizi ne se trouvèrent sur le passage du capitaine, dont on conçoit aisément qu'ils avaient une peur effroyable. Ils ne quittèrent pas l'appartement des enfants qui les dédommageaient par leurs caresses de la brutalité de leur père. Mais, par un de ces événements inévitables en pareil cas, un jour que Jean Barth, après avoir fumé sa pipe, s'était endormi dans un grand fauteuil de bois, les deux jeunes caniches, qu'on avait laissés par mégarde entrer dans le salon, se mettent à jouer avec la pipe que le dormeur avait déposée sur un siège auprès de lui, et dont les glands en soie cramoisie, pendaient jusqu'à terre. Tout en jouant, ils mordillèrent le tube de bois de rose garni en or ; et, sans doute alléchés par l'odeur aroraa-

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tique de la pipe, ils la prirent pour un morceau friand , et la mirent en pièces.

Jean et Madeleine, qui cherchaient leurs deux chers petits, entrent dans cet instant même, et n'ont que le temps de les soustraire à la colère de Jean Barth, qui s'écrie avec des yeux étincelants: « Ma pipe chérie... qu' mes matelots m'ont donnée à la Saint-Jean dernière!... Dix mille vaisseaux démâtés 1 les caniches front TdéJGuner de deux marsouins : j'en jure par sainte Barbe!... Ecoute, Jean!... quelle heure est-i'? — Père, onze heures viennent de sonner au beffroi. —J'entends qu'avant midi ma pipe soit vengée, et qu' l' ailles jeter à la mer les deux roquets qui l'ont brisée. — Père, je n'aurai jamais ce courage-là. — Le fils d'Jean Barth manquer d'courage ! — Cela va faire bien de la peine à ma sœur. — Grâce, gràee, petit père ! dit en rentrant Madeleine qui venait de tout entendre. — Il n'y a pas de petit père jqui tienne : ma pipe est brisée, Tordre est donné, faut qu'i' s'exécute. — Et vous exigez que ce soit moi-même? — Est-c' que tu n' m'as pas entendu? — J'obéirai, père. » Il fait signe à Madeleine de le suivre, et celle-ci prenant une main de son père qu'elle baise avec une vive émotion, sort en lui disant : « Comme tu serais bon, si tu n'étais pas si méchant ! » Cette ingénuité lit tressaillir malgré lui le terrible marin ; et si sa fille eût dit un mot déplus, l'ordre cruel eût peut-être été révoqué. Mais Jean Barth revenir sur ce qu'il avait ordonné!... C'eût été la première fois de sa vie.

Voilà donc les deux pauvres enfants chargés d'une

i2Q CAUSERIES D'UN VIEILLARD.

exécution qui leur coûtait plus qu'on ne saurait Texprimcr. Les deux condamnés à mort ne leur avaient jamais paru si gais, si gentils. Zozo n'avait point encore léché les mains de sa jeune maiiresse avec autant d'affection; et Zizi, les yeux attachés sur son instituteur, n'avait jamais mieux fait l'exercice... Mais ils avaient brisé la pipe du capitaine ; et avant tout, il fallait obéir... «Écoute, dit Jean à sa sœur, il me vient une idée qui, tout en exécu!ant l'ordre de mon père, nous laisserait l'espoir de sauver nos deux charmants caniches : prenons chacun le nôtre, affectons un grand chagrin, et partons! »

Ils se rendent aussitôt chez un pêcheur, leur voisin, et dont les deux jeunes fils préparaient plusieurs petites embarcations pour le concours qui devait avoir lieu le lendemain. Chacune d'elles, ayant environ deux pieds de long sur dix pouces de large, pouvait aisément contenir un des caniches qu'on placerait sous le pont, et qui recevrait de l'air par l'écoulille qu'on tiendrait eritr'ou verte. Ce serait Jean lui-même qui les lancerait sur la baie, d'où ils entreraient en pleine mer où peutêtre (juelque àme charitable poun'ait leur porter secours. A cet efTet, Madeleine proposa qu'on attachât au cou des deux proscrits une inscription portant ces mois : Recommandés à la pitié des braves marins! « Oh! la bonne idée! » s'écrie Jean; et sur-le-champ le double écrit fut placé, comme il était convenu. Enfin, l'heure de midi ne pouvant tarder à sonner, et les enfants de Jean Barth étant habitués à lui obér ponctuellement, on place les deux déportés chacun da-is sa prison flot-

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tanto, et l'on se rend sur le rivage pour procéder à la cruelle exécution.

Madeleine voulut elle-même porter Tembarcation qui renfermait Zozo, auquel, avant de s'en séparer, elle donna plusieurs baisers mouillés de larmes; et Jean portait Zizi, qui se démenait en diable dans son embarcation, et semblait, par un jappement plaintif, faire ses derniers adieux à son jeune maître. Le frère et la sœur étaient accompagnés de leurs petits voisins mis dans la confidence, et qui portaient de même chacun une embarcation destinée à escorter les deux proscrits, afin de faire croire aux pêcheurs à l'ancre sur le rivage, que c'était une nouvelle flotte qu'ils essayaient pour le concours.

Enfin le cortège arrive sur le bord de la baie, justement en face de plusieurs bâtiments où l'on déchargeait des marchandises. La marée descendante et le vent arrière favorisaient l'expédition, au point que les petites embarcations, livrées au vent, gagneraient promptement au large et disparaîtraient à tous les regards. Jean, d'unemain tremblante, lance la première barque pontée à deux voiles carrées, qui fend la surface des eaux avec 'la rapidité de l'éclair, et dans laquelle était blotti Zizi, dont un aboiement semblait être le dernier qu'il ferait entendre. Séparation douloureuse ! obéissance cruelle ! Un des petits voisins, qu'aimait beaucoup Madeleine, lance ensuite un chasse-marée à une seule voile, comme faisant partie de l'embarcation ; puis Jean prend des bras de sa sœur l'autre barque à deux mâts qui renferme son cher Zozo. Elle s'agenouille alors sur le rivage,

soutenue par son jeune voisin , beau petit garçon d'une bonté parfaite; et au moment où son frère va lancer le faible esquif, elle joint les mains et fait au ciel une fervente prière pour le salut du déporté, dont les hurlements exprimaient la douleur qu'il éprouvait de se séparer de sa chère bienfaitrice. Les mouvements que faisaient les deux pauvres bêtes, chacune dans sa prison, donnaient encore plus d'essor aux esquifs qui les portaient. On les vit tout à coup gagner la rade et se perdre dans rhorizon de la pleine mer.

Jean et Madeleine rentrent chez eux le cœur gros, les yeux encore mouillés de larmes. « Eh bien! dit le capitaine à son fils, ma pipe est-elle vengée? — Oui, père. — Tu as j'té toi-même les deux roquets à la mer? — Oui, père. — Si vous aviez vu ça, dit Madeleine, je gage que vous leur auriez fait grâce. — C'est bien, mes enfants, c'est très-bien.... Plus un acte d'obéissance coule, et plus il fait honneur à celui qui l'exécute... J'ai tant d' foi s passé parla, mille bombes!... Je suis content d'toi, Jean; et sous peu tu m'suivras à bord. Quanta toi , ma p'tite, pour te consoler d'ton Zozo, dont un marsouin n'aura fait qu'une bouchée, à mon premier voyage d'iong cours, j'i'apporterai un beau perroquet gris qui prononc'ra mon nom, mes jurons marins, et qui (lu moins n'cass'ra pas ma pipe. »

Plusieurs années s'écoulèrent. Jean fit ses premières armes sous les ordres de son père. Il ne larda pas à se signaler par son courage et surtout par son entière subordination. Madeleine resta près de sa mère et devint la plus parfaite, la plus charmante des jeunes filles de

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