LES ENFANTS DE JEAN' DAP.TH
Dunkerqiie. C'était surtout à seconder cette digne mère dans les secours que celle-ci distribuait aux pauvres marins estropiés, qu'on la voyait montrer un zèle et une activité qui lui gagnaient tous les cœurs. La jeune Barlh était citée, à Tàge de quinze ans, comme un modèle de grâce et de vertus. Déjà même les plus honorables familles de la contrée projetaient de rechercher son alliance. Mais la bonne et belle Madeleine, peu envieuse des prérogatives du rang et de la fortune, ne s'unirait jamais qu'à l'époux que choisirait son père, c'est-à-dire à quelque brave marin que ses exploits seuls rendraient digne de sa main.
Un soir qu'elle se promenait avec sa mère sur la belle jetée qui longe le port de Dunkerque, un pauvre vieux matelot privé de la vue, était assis sur un escabeau, et réclamait l'assistance des passants, dans une sébille que tenait à sa gueule un gro<^ chien caniche dont la posture suppliante rendait encore plus remarquable la prière de son maître. Madeleine qui, jamais n'avait rencontré un marin invalide sans l'assister, s'avance et dépose une pièce blanche dans l'écuelle du fidèle compagnon de ce malheureux vieillard. Mais quelle est sa surprise de voir le caniche flairer sa main, la lécher avec ivresse en laissant tomber le vase de bois, puis se rouler à ses pieds avec des hurlements dejoie, se frotter à ses genoux, et la regarder avec des yeux étincelants, qui semblaient dire : « Est-ce que tu ne me reconnais pas?
« Dieu ! si c'était lui ! s'écrie Madeleine. Brave homme, depuis quand possédez-vous cet animal si caressant? —
Depuis trois ans environ, ma bonne dame... Je sortais d'ia rade et regagnais en chaloupe, ainsi q'trois boils rameurs, mes camarades, un vaisseau d'iigne qui n'attendait qMa brise de Test pour gagner au large... V'ià que rflot fait passer près d'nol' chaloupe une d*ces p'li:es embarcations des enfants du porf, et j'suistout surpris d'entendre japper sous Vpont. J' rapproche avec fna rame, j'm'en saisis, et j'trouve dedans TpHis joli p'til caniche qui m'caresse et m'iaisse apercevoir à son cou un carton qu'attachait un lacet vert, et sus Tquel on avait écrit ces mots : Recommandé à la pitié des braves marins. — Sois Tbien v'nu, pauv'pelit! m'dis-je eh Tcarcssant à mon tour... — J'ie hisse avec moi dans le vaisseau, où par fou intelligence et sa gentillesse, il gagne bientôt rattachement d'tout Téquipage... Et le v'ià.
« —C'est Zozo! s'écrie Madeleine : ô! mon Dieu, que je vous remercie, et que je me félicite d'avoir eu l'idée decelte inscription! Ce fut moi qui relevai, bon aveugle, jusqu'à l'âge de deux mois... Il m'a reconnue!... admirable instinct!... oh ! je ne m'en séparerai qu'à la mort! — Pardon, excuse, ma bonne dame; mais sans mon guide fidèle, que d'viendrais-je? Vous l'voycz, j'eus les deux yeux brûlés par un maudit boulet qui m'passa d'vant l'nez : c'était dans l'attaque d'not' illustre Jean Barth contre la flotte hollandaise. V fait chaud sus l'pont, quand c'iuron-là commande ! — Eh quoi ! mon brave, dit à son tour M"*' Barlh, vous avez été blessé sur le vaisseau que montait mon mari!... Oh! vous ne demanderez plus l'aumône. Prenez mon bras , venez
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VOUS établir chez nous avec le chien fidèle qui nous devient plus cher que jamais, puisqu'il nous met à môme de réparer cnveis vous les coups du sort. » Elle emmène à ces mots le vieux marin qui croit faire un rêve; et le caniche, obéissant à son premier nom de Zozo, les accompagne en léchant de nouveau les mains de Madeleine, et par mille gambades exprimant la joie qu'il éprouve de reîrouvcr sa jeune mailrosse.
A cetle même époque, Jean Barlh, escorté de son fils, auquel il avait fait donner le grade d'aspirant , revint de sa grande expédition de Fly , sur les côtes du Nord, où, abordant lui-même le commandant de la flolle hollandaise, il lui prit un grand nombre de vaisseaux. Sa rentrt'c dans le port de Dunkerque, était une léte pu,; bhque ; tous les habitants allaient l'attendre à la sortie de son vaisseau. Le lecteur concevra sans peine que M"*^ Barth et sa fille ne furent pas les dernières à s'y rendre. Zozo les accompagnait. Zozo que Madeleine était si joy(»use de présenter à son frère... Le jeune marin s'élance au-devant de sa mère, de sa sœur; et celle-ci remarque, non sans une extrême surprise, qu'il est lui-même escorté d'un très-beau chien caniche qui vient la flairer et lui faire mille caresses, Zozo en fait autant à Jean qu'il reconnaît; et les deux charmantes bêtes de s'entre-lécher et de s'exprimer par de joyeux bonds, tout le bonheur qu'ils éprouvent de se retrouver ensemble.
Jean raconte alors qu'un matelot du vaisseau le Glorieux s' amusant à pêcher sur la rade, au moment même où l'on avait lancé les petites embarcations, avait de son côté délivré le prisonnier devenu l'animal le plus
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intelligent et de la plus belle race. « Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans ce jeu de la Providence, ajoute le jeune Barth , c'est que mon père lui-même a cent fuis caressé le caniche à son bord , sans se douter qu'il fut un des deux condamnés. Jugez de son étonnement lorsque, en entrant pour la première fois dans son vaisseau, je suis en sa présence dévoré de caresses par ce beau caniche que je reconnais d'après le récit du matelot... Je raconte à mon père ce que nous avions fait , ma sœur et moi, en jetant les deux proscrits à la mer ; il ne put s'empêcher de rire et de laisser échapper ces mots : — Dans Tfait vous m'aviez obéi, mes enfants; et r ciel a fait 1' reste. Je n'suis pas étonné, par sainte Barbe! qu' vot' r'commandation à nos braves marins ait produit son effet. »
Mais toutes ces mutuelles jouissances n'étaient rien, comparées à celles qu'éprouva Jean Barth en rentrant chez lui. « C'est toi, mon vieux Bertrand! s'écrie-t-il en voyant l'aveugle... J' te croyais d'puis longtemps enfoui dans r ventre d'un r'quin... Vous voyez, ajoute-t-il en le désignant à sa famille , vous voyez un vieux luron qui m'a sauvé la vie... Gomment tu n'es pas mort?» A ces mots il le presse dans ses bras avec l'effusion d'un franc camarade. « C'est lui, dit Madeleine, qui, de même, avait sauvé Zozo, devenu son compagnon fidèle; et nous avons pensé, petit père, que vous nous approuveriez de n'avoir pas voulu séparer l'aveugle de son chien. — Par sainte Barbe ! tu n'pouvais pas mieux faire, puisque par là j' puis acquitter ma dette... Viens ça que j'ie baise!... Toi, Jean, tu vas porter au mat'lot