‹ Causeries et nouvelles causeriesChapitre 15 sur 29 · LES ENFANTS DE JEAN BART · texte numérisé non relu

LES ENFANTS DE JEAN BART

qui sauva ton Zizi , Tordre de s' rendre auprès d' son capitaine, pour souper tous ensemble ; et j' dis que Y rhum d' la Jamaïque couVra joliment... Oui, mes enfants, vous conserverez ici vos deux caniches, à condition toutTois qu' vous vellFrez à ce qu'i n' déchirent plus mes bottines et n'cassent plus mes pipes... Comment douter, d'après ça, qu'nous sommes tous soumis à c' grand amiral qui tient Y gouvernail du monde?... Souv'nez-vous, mes enfants, qu' la subordination est Y soutien', dTordre , la prospérité des familles; et que Y premier d'voir pour tous tant qu' nous sommes... c'est l'obéissance. »

De toutes les qualités qui distinguent les enfants bien nés, et prouvent la bonne éducation qu'ils ont reçue, la plus remarquable, selon moi, c'est la discrétion : non cette taciturnité sombre annonçant un caractère sournois, hypocrite ; mais cette noble retenue, cette modeste crainte de compromettre par une confidence hasardée, le repos, l'honneur et souvent la destinée d'un innocent. Il arrive souvent que nos yeux mêmes nous trompent et nous exposent au remords le plus cruel que nous puissions éprouver , celui d'accuser d'un crime l'infortuné qui ne l'a pas commis. C'est en vain qu'on cherche ensuite tous les moyens de le venger de Tinjure qu'on lui a faite, de réparer le tort qu'il a si injustement supporté, la délation est une tache empreinte sur une étoffe d'où Ton parvient difficilement à faire disparaître la première trace.

Tels étaient les principes dans lesquels on élevait Albert et Stéphanie , enfants tendrement chéris de M. de

Branville, célèbre banquier de Paris , et de sa digna» compagne, modèle des mères et des femmes aimables. Uniquement occupée à diriger Thoureux naturel de ses, enfants, elle développait chaque jour en eux , avec un charme tout particulier , les faculiés de Tesprit et du cœur; et les conduisait , sans qu'ils s'en aperçussent , à: celle sociabilité qui nous fait rechercher dans le monde et nous procure de nombreux amis.

Parmi les gens que M. et M'°« de Branville avaient àleur service, était un jeune jockey, orphelin , nommer James, lils de Tancien cocher de l'hôtel, et pour lequel Alberl et Stéphanie avaient une prédilection bien naturelle. Il était à peu près de leur âge , les servait à lable et leur rendait mille petits services qui gagnent la confiance, rattachement. On n'était pas plus leste, el surloulplus prévenant que Jam.es. II comprenait loul d'un seul mot, d'un seul geste ; et mettait dans l'exécution des ordres qu'on lui donnait, une adresse, une exactitude avec lesquelles il s'attirait toute la bienveillance de sesmaitres. Enfin ce qui lui donnait dans Thôlel une cerlaine considération , c'est qu'il était le filleul de M""* de Branville.

Un seul défaut perçait à travers les nombreuses qua* lilés de James : nul de nous, hélas î n'est parfait; il nous faut toujours payer le tribut des simples mortels... Notre charmant jockey était donc d'une curiosité qu'il nepouvail vaincre. Rien de nouveau dans l'hôtel et dans^ loul le quartier, qui ne fut à sa connaissance. Entrait-il dans le salon, rempli d'invités, il feignait de ranger un meuble, de placer un candélabre , pour écouter tout c^

qu'on disait, soit sur les arts ou les spectacles, soit sur les événements du jour; et bien souvent il ne se retirait qu'au signe que lui faisait sa marraine qui l'avertissait de son indiscrétion. On ne faisait pas dans la famille de Branville une seule emplette de meubles, d'étoffes , de bijoux, que le jeune indiscret n'examinât tout , ne s'informât du prix qu'avait coûté chaque objet, du nom et de la demeure du marchand qui l'avait vendu. Il prétendait qu'un serviteur fidèle devait savoir ce que valait tout ce qui concerne les intérêts de ses maîtres; et, sous ce prétexte, il donnait l'essor à son incurable manie.

M"^^ de Branville avait fait remonter ses diamants qu'elle était allée porter elle-même chez son joaillier, ne voulant pas confier son écrin d'un très-grand prix , à quelqu'un de ses gens, et surtout à James, qui n'eût pas manqué d'en faire la revue exacte, et de s'informer de la valeur réelle de chaque objet. Parmi les nouvelles parures qu'elle avait fait établir, était une féronnière composée de trois gros brillants, dont elle se disposait à orner son front dans les grandes réunions de la haute tinance. La boite en maroquin rouge, ornée du double chiffre de M'"^ de Branville, était fermée par une serrure en vermeil dont cette dame portait ordinairement la clef suspendue à son cou par une longue chaîne d'or. Elle renfermait ensuite l' écrin dans son secrétaire dont le fond était à secret, de sorte qu'elle seule avait à sa disposition tous ses diamants d'une valeur d'environ 100,000 Ir.

Albert et Stéphanie n'avaient pu les voir qu'une seult; fois, à la hâte, depuis qu'ils avaient été remontés à neut,

parce que M""® de Branville, simple dans ses goûts et modeste dans sa parure, n'en avait pas encore fait usage. Mais, nommée patronesse d'un grand bal donné pour 1 es pauvres de son arrondissement, et forcée de faire assaut de toilette avec les dames d'un rang élevé, choisies pour diriger la fête avec elle, les diamants furent étal es dans toute leur magnificence. Rentrée au petit jour dans son appartement. M""*" de Branville, accablée de fatigu(î, laissa son écrin sur la tablette de sa cheminée, sans même songer à le fermer, ayant l'intention de brosser elle-même ses diamants lorsqu'elle aurait pris quelques > heures de repos. Réveillée vers midi, elle se lève, et elle sonne sa femme de chambre, pour avertir ses enfants qu'ils peuvent venir lui donner le bonjour dans son boudoir où elle passe aussitôt pour remettre en ordre une partie de sa toilette. Peu d'instants après Albert et Stéphanie entrent dans la chambre à coucher de leur mère à laquelle ils sont empressés d'entendre faire le récit de la fête... Mais quelle est leur surprise de voir James tenant à sa main l'écrin de sa maîtresse, le refermer furtivement à l'arrivée des deux enfants, et rougir de confusion ! Le frère et la sœur Yont auprès de leur mère qui les appelle et leur fait du bal une peinture exacte, en leur exprimant ses regrets que leur âge l'eût empêché de les y conduire. «Et tes diamants, bonne mère, ,ont dû produire un grand effet, lui dit Albert. — Ta belle féronnière surtout , ajoute Stéphanie, devait lancer des feux éblouissants? — Que trop, mes enfants, et j'en souffrais en silence. — En souffrir l et pourquoi? reprend Albert. — Il me semble, chère maman, dit vive-

iU CAUSERIES D'UÎT VIEILLARb.

mrini Stéphanie, que tu vaux bien les clames patronesses qui, sans doute, avaient étalé toutes leurs richesses.— Él.ila^e ridicule, mes amis , parure indécente pour des fer. Qmes honorées du titre de bienSaitriccs des pauvres ! Ne trouvez-vous pas que c'est insulter à l'indigence, quiC de réclamer pour elle des secours en faisant briller ur t luxe dont la valeur soulagerait tant d'infortunés?... oJ X ! je me promets bien de ne plus reparaître dans de s< smblables réunions, qu'avec de simples fleurs sur la t' ête. D Les deux enfants approuvèrent la modestie , la t' iélicatesse de leur mère, et lui promirent, en l'embras- ; »nt, de préférer le bonheur d'être utile à la vaine gloire ■ de briller.

Ils repassent avec elle dans sa chambre à coucher ; et celle-ci prenant à la main une petite brosse du poil le plus fin, se dispose à nettoyer elle-même ses diamants, avant de les serrer dans son secrétaire. Elle ouvre l'écrin... et s'aperçoit qiie sa féronnière n'y est plus. Elle cherche en vain sur sa cheminée, sur le marbre de son secrétaire, et ne la trouve pas. « Pourtant, dit-elle, il n'y a pas une demi-heuna que je l'ai placée moi-même dans l'écrin. » Elle sonne de nouveau sa femme de chambre, s'informe si quelqu'un est entré chez elle; mais on n'a vu personne. M'"^ de Branville donne aussitôt Tordre qu'on fasse venir tous les gens de l'hôtel dans son appartement. Albert -ei Stéphanie se regardent stupéfaits, et leurs soupçons tombent naturellement sur James qu'ils avaient surpris refermant l'écrin; cependant il n'osent pas encore l'accuser. Tous les gens se rendent auprès de leur mail resse, ainsi que M. de Branville que

cet appel avait attiré. Le vol est annoncé. « Il n'est entré» dit le concierge, qu'un jeune garçon parfumeur... -;- Mais qui n'a point passé l'antichambre, réplique un làquais; c'est à moi qu'il a remis ce qu'il apportait à madame. — Le vol n'en est pas moins réel ; dit M. de Branville, et le soupçon ne peut s'arrêter sur personne ; mais il faut que visite exacte soit faite sur-le-champ dans la chambre de chaque domestique, l'un après l'autre, et en sa présence , afin de parvenir à découvrir le coupable; et c'est moi qui ferai cette recherche sévère. » James applaudit tout le premier à celte recherche importante. Albert et Stéphanie se regardent de nouveau, et l'étudient tous les deux avec la plus grande attention.

Chacun des gens déclare qu'il ne quittera pas l'appartement de madame, que la visite générale n'ait été faite; et déjà mille imprécations se font entendre contre l'infâme qui a pu trahir à ce point la confiance d'une aussi bonne maîtresse ; James exprime aussi toute son indignation avec une chaleur remarquable, ce qui n'échappe point à ses jeunes maîtres... Mais toutes les perquisilions sont vaines : M. de Branville a fait la revue la plus rigoureuse dans les cassettes, dans les armoires, et jusque dans les lits de tous les domestiques , le vol n'a point été retrouvé. « C'est une perte de quinze mille francs, dit W°^ de Branville avec une douce résignation ; si du moins elle eût tourné au profit des pauvres dont j'étais hier une des patronesses, loin de m'en plaindre, je m'en féliciterais. »

On conçoit qu'Albert et Stéphanie furent empressés de s'épancher ensemble : <( Dis donc, mon frère, as-tu

les mêmes soupçons que moi? — Comment ne pas les partager, quand nous avons vu James refermer Técrin devant nous? — Et surtout rougir de confusion ! — Oh! c'est lui, ma sœur; et malgré la discrétion que maman nousrecommandesanscesse, je croisque, en conscience, nous devons tout lui révéler. -- D'un autre côté, mon frère, James est d'une curiosité que rien ne saurait dompter : si c'était le seul motif qui lui eût fait ouvrir récrin, nous allons le perdre de réputation, le faire chasser de Thôtel ; orphelin, et sans autre appui que sa marraine, que deviendra-t-il? — Il est certain que s'il était innocent, nous ne nous consolerions jamais du mal que nous lui aurions fait. — Et il est si gentil! il a pour nous tant d'attachement ! — Tout cela me paraît fort embarrassant. — As-tu remarqué, cher Albert, avec quelle chaleur il approuvait la visite faite par mon père, avec quel empressement il l'a conduit lui-même à sa chambre? ce n'est pas là, mon frère, la conduite d'un coupable. — J'en conviens... mais il pouvait avoir caché sur lui les diamants. — Mon père nous a dit qu'il avait voulu quitter devant lui tous ses vêtements. — Cela m'a frappé comme loi... mais peut-être avait-il déjà déposé le vol quelque part. — Ah ! mon frère ! c'est pousser le soupçon jusqu'à la cruauté. — Tu as raison ; et je crois qu'en pareil cas, nous ferons bien de nous taire. Il vaut mieux, après tout, que maman perde sa féronnière, que de nous exposer, nous, à perdre un innocent. — Ainsi, voilà qui est convenu, bien arrêté ; nous ne dirons rien de ce que nous avons vu. — C'est dit; mais il nous faut avoir les yeux sur James, épier sa conduite ; et si nous

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nous apercevions de la moindre chose... — Oh! alors il n'y aurait plus à balancer. — Il faudrait le dénoncer vsans pitié. — Je l'espionnerai sans qu'il s'en doute. — Et moi, je suis alerte, et j'ai de bons yeux. En attendant, prudence et discrétion î Je te les promets. — Je ne sais quoi me dit, mon frère, que nous faisons bien. — Je crois entendre, comme toi, certaine voix secrète qui m'approuve. — Ne trouves-tu pas , Albert , qu'un secret à deux augmente encore l'amitié. — Oui; c'est un lien qui vous unit, qui vous serre plus fortement. — Nous n'avions pas besoin de cela pour nous aimer. — Non sans doute; mais un degré déplus fait tant de bien'.... » A ces molsl"s deux charmants enfants tombent dans les bras l'un de l'autre.

James, convaincu de son côté qu'Albert et Stéphanie ne s'étaient point aperçus qu'il avait refermé l'écrin, et qu'il ne pouvait pas être soupçonné du vol plus que tous les autres gens de l'hôtel, reprit son assurance ordinaire, et s'abandonna par degrés à ces mouvements de curiosité qui souvent lui attirait des réprimandes. Mais il savait, en quelque sorte, expier son étourderie pnrtantde zèle et de gentihesse, qu'il parvenait toujours à se la faire pardonner. Toutefois, il remarquait depuis quelque temps qu'Albert et Stéphanie avaient avec lui une certaine réserve, et semblaient épier sa conduite avec une scrupuleuse attention. Il n'en fut que plus exact dans son service auprès d'eux. Il chercha plusieurs fois à deviner la cause de ce changement étrange, et ne l'attribua qu'à la froideur assez naturelle que témoignaient M. et M'"*' de Branville pour tous leurs gens depuis le

vol qui avait éU't commis. Un semblable événement devient une calamiié pour les maîtres comme pour les serviteurs : le tourment de soupçonner est aussi cruel que le supplice de le faire nailre.

Cependant M""^ de Branville , quoique résignée à la perle qu'dle avait faile, se promit bien de ne plus exposer son écrin à la tcnlation de ses gens, parmi lesquels, malgré toute sa pénétration, il lui fut impossible de deviner le coupable. Tous, en effet, témoignaient les mêmes regrets, exprimaient la même indignation ; ils auraient volontiers fait pendant plusieurs années le sacrifice de leurs gagespourremplacerTobjet volé. James, surtout, faisait éclater dans cette circonstance son dévouement à sa marraine; et les expiessions dont il se servait annonçaient nn cœur vivement ému... Mais poui'quoi ouvrir Fécrin au moment même oii les diamants avaient disparu ? Pourquoi celle rougeur subite lorsque le frère et la sœur étaient enti es dans Tappartcment de leur mère ? Ces deux circonstances accablantes revenaient sans cesse à la pensée de ces deux aimables enfants; et la discrétion qu'ils gardaient si lidèlement venait alors les tourmenter. Albert surtout éprouvait parfois des remords que dissipait aussitôt Stéphanie, avec cette angéliquc douceur qui la caractérisait. Le jockey, dont elle étudiait tous les pas, tous les mouvements de Tàme, lui semblait de plus en plus incapable d'avoir commis le crime. Il étaitsansdoule léger, étourdi, gâté même par sa marraine; eh bien ! c'était, selon Stéphanie, cette même légèreté qui lui avait fait ouvrir J'écrin; mais il régnait dans tout son être une pureté, une

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franchise et même une dignité de caractère qui repoussaient tout soupçon. Albert en convenait; et, malgré certaines préventions qu'il conservait toujours, il répétait avec sa sœur qu'il valait encore mieux perdre une ferronière que do s'exporer à perdre un innocent.

Près de six mois s'écoulèrent sans qu'on put obtenir à la police le moindre renseignement sur le vol, quelques perquisitions qu'elle eût pu faire. M. de Bi'anville avait voulu remplacer dans l'écrin de sa femme les trois diamants qu'on y avait dérobés, et déjà son joaillier se disposait à fiii ru une ferronnièi'e absolument semblable a celle qui avait disparu; mais M'^Hle Branville s'y opposa formellement, et déclara que de sa vie elle ne porterait un seul diamant, tant que l'auteur du vol ne serait pas découvert. « Je ne veux point, disait-elle, m'ex poser de nouveau à des soupçons qui m'ont tant fait soutfrir; c'est payer plus cher qu'elle ne vaut la jouissance de briller dans un cercle et d'attirer sur soi tous les regards. Je préfère à ce triomphe de l'opulence le bonheur d'être entourée de serviteurs fidèles. »

Ce n'élail donc plus que parée de simples fleurs que W^^ de Branville paraissait dans les cercles de la haute finance. Le vol était en quelque sorte oublié; Albert et Stéphanie, toujours fidèles à leur discrétion, commençaient à s'épancher plus franchement avec James, en lui faisant toutefois des remontrances sur son insatiable curiosité... lorsqu'un jour M. de Branville, en déjeunant avec sa femme et ses enfants, lit dans un journal ce peu de lignes : «M... joaillier du quai des orfèvres, donne avis que plusieurs bijoux et diamants d'un grand prix

lui ayant été présentés par un individu ne pouvant donner des renseignements positifs sur la propriété, ii en avait instruit l'autorité, qui s'était emparée du porteur. En conséquence, les personnes qui depuis quelque temps auraient éprouvé des vols, sont invitées à se rendre à la préfecture de police, où ces divers objets ont été déposés.» « Oh ! si ma marraine pouvait retrouver ses diamants ! » s'écria James en sautant de joie...

Aussitôt il va répandre cette heureuse nouvelle parmi tous les gens de l'hôtel ; et chacun d'eux, comme soulagé d'un poids affreux qui l'oppressait, témoigne Tardent désir de connaître enfin le coupable. M. et M"« de Branville se rendent sur-le-champ à la préfecture , et reconnaissent au premier coup d'oeil la riche ferronnière, que le voleur n'avait pas même eu la précaution de démonter. On le fait paraître aussitôt, et M^^^^ de Branville reconnaît le commis parfumeur qui venait souvent lui apporter ses commandes ; et qui, s' étant caché dans l'antichambre, avait exécuté le vol au moment où cette dame était passée dans son boudoir. Tels furent en etTet les aveux que fit ce malheureux jeune homme, en se recommandant à la clémence et à la protection de M. de Branville , qui ne put le soustraire à la vengeance des lois.

Ces détails importants furent aussitôt rapportés à l'hôtel, et comblèrent de joie tous les gens. « Dans le fait, dit alors James ingénument, j'avais cru remarquer, en regardant l'écrin de ma marraine, que sa ferronnière n'y était plus. — Malheureux ! s'écrie Albert, ta maudite curiosité a failli te perdre. » A ces mots le frère et

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la sœur, allégés d'un secret qui les tourmentait, mais heureux et fiers de leur discrétion, racontèrent qu'ils avaient vu James refermer brusquement Técrin lorsqu'ils étaient entrés dans l'appartement de leur mère, et rougir comme un coupable. « C'est pourtant vrai, répond le jockey, palissant de frayeur ; je croyais que vous ne vous en étiez pas aperçus. — Juge, lui dit Stéphanie, juge toi-même, jeune imprudent, de l'embarras cruel où tu nous as mis, moi et mon frère ! Tout, à nos yeux, te désignait comme l'auteur du vol; mais te dénoncer à maman, c'eût été lui porter un coup terrible : elle t'eût chassé, t'eût retiré pour jamais son appui. — D'un autre côté, reprend Albert, conserver parmi nous un voleur, exposer nos parents à des pertes considérables, nos domestiques à des soupçons outrageants... Eh bien ! notre attachement pour toi nous a vaincus , et la crainte d'accuser un innocent nous a fait garder le silence. — Ah ! vous m'ouvrez les yeux, s'écrie James en se jetant aux pieds de ses jeunes maîtres, et j'abjure pour jamais cette funeste curiosité qui a failli me coûter l'honneur... et la vie; car je n'aurais pu survivre au malheur d'être abandonné de ma marraine, à la honte d'avoir encouru son mépris. — Et vous, mes chers enfants, leur dit M. de Branville en les pressant sur son cœur, quelle serait votre souffrance, aujourd'hui que l'auteur du crime est découvert! quels seraient vos remords d'avoir causé la perte d'un orphelin, filleul de votre mère, du fils d'un de nos plus anciens serviteurs, à qui nous avons promis de lui tenir lieu de parents ! Ah ! jouissez de votre prudence, de votre généreuse discrétion! Puissent

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tous les enfants de votre âge qui liront ce récit fidèle, ne pas oublier qu'il ne faut accuser qui que ce soit sans des preuves irrécusables, et qu'on peut être trompé même par les plus fortes apparences. »

Nos premiers succès nous aveuglent bien souvent, él nous égarent jusqu'au point de nous faire oublier nolrç naissance. Combien de jeunes personnes, éblouies par les couronnes qu'elles ont obtenues dans le cours de leurs études, s'imaginent qu'elles vont tenir un haut rang dans le monde, et qu'elles sont de petits prodiges! C'est en vain que leurs dignes institutrices leur ont donné des leçons de modestie et d'égalité sociale; c'est en vain qu'elles leur ont prouvé qu'une instruction élémentaire n'est pas le vrai mérite, et que les avantages <le l'esprit ne sont rien sans les qualités du cœur; on voit quelquefois dans l'honorable classe des artisans, de ces savantes de dix à douze ans, rapporîer au foyer paternel un orgueil ridicule , une insupportable manie de tout critiquer, en un mot, une morgue qui semble établir une distance entre elles et leurs parents. Telle est cette coupable infraction aux lois de la nature que je Yai? essayer de peindre dans ce récit.

lU CAUSERIES DCN VIEILURD.

M""^ Grosbourg, veuve d'un honnête marchand de rouenneries, qui ne hii avait laissé qu'une honnête aisance, continuait son commerce, où elle s'était acquis l'estime et la confiance de tous ses commetlarUs. Cette excellente femme, élevée dans un village de la Normandie, d'où elle était venue épouser à Paris un de ses parents, n'avait reçu d'autre éducation que celle des simples agriculteurs; mais, en revanche, elle était douée d'un heureux naturel, d'une rare intelligence, et surtout d'une franchise de cœur bien préférables à tout le clinquant de ces dames qui cachent souvent un esprit faux et la froideur de l'àme sous le prestige éblouissant de ce qu'on est convenu d'appeler le bon ton.

Cette digne veuve d'un honnête commerçant et d'un homme de bien, n'avait qu'une fille nommée Adrienne, que son père avait recommandée en mourant à son plus intime ami, M. Frocard, libraire très-renommé, et qui était devenu le tuteur de la petite, à laquelle il portait une affection d'autant plus vive qu'il n'avait point d'enfants. M"'^ Grosbourg ayant plus d'une fois éprouvé les inconvénients d'être privée d'une première éducation, voulut en préserver sa fille; et, de concert avec M. Frocard, qu'elle consultait sans cesse, elle mit Adrienne, alors âgée de huit ans, dans une pension du faubourg Saint-Germain, afin d'arriver au degré d'instruction nécessaire à son état, et surtout de s'y préparer à sa première communion.

Adrienne, dès son enfance, avait montré les plus rares dispositions, que secondait par ses soins le libraire, chez lequel on la voyait sans cesse un livre à la main; la

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boutique de M. Frocard étant située en face du magasin de M""^ Grosbourg, rue de la Harpe. Dès Tàge de six ans Adriennesavait lire très-couramment; à sept anselle écrivait sous la dictée; et à huit elle était familière avec la Bible, rhistoire de France et la géographie. Elle fut à ce moyen placée à sa pension dans la seconde classe, où elle ne tarda pas à se faire remarquer par des pi'ogrès rapides qui charmaient en même temps son tuteur mais effrayaient son excellente mère. Celle-ci consentait bien à ce que sa fille reçût une instruction suflisaiite pour une demoiselle de comptoir; mais elle ne voulait en faire ni une savante, ni surtout une bégueule, comme l'étaient devenues plusieurs jeunes filles d'honnêtes artisans, ses amis et ses voisins.

C'est en vain que M. Frocard lui disait : « Vous ne pouvez vous opposer à ce que votre enfant profite des heureuses dispositions qu'elle a reçues de la nature, et justifie le surnom de petit prodige que lui donnent déjà tous ses maîtres. — Qu'appelez-vous un petit prodige? s'écriait alors M'"^ Grosbourg , gonflant ses narines et le visage tout en feu; j' n'en veux faire, moi, qu'une digne femme, qui fasse le bonheur d'un honnête homme, comme j'ai fait celui d' son père; et qui m' succède dans mon commerce. T n'entends pas être obligé de lever la tête pour regarder mon enfant : j' veux qu'i soit z'à ma portée, ni plus haut ni plus bas, afin d' l'embrasser tout à mon aise... Mais pour ça, mon voisin, n'allez pas pour Dieu! lui farcir la tête de tout's ces balivernes q' vous appelez, vous autres, la hauie inducation... connaître à fond sa r'iigion, savoir tenir les livres en partie

double, écrire et parler correctement, afin de n' pas lâcher d' ces mots comme T m'en échappe queuq'fois, c' qui fait rire à mes dépens; enfin, être habile en couture, en broderie; savoir tailler un' robe , un' chemise, et au besoin r'iever un' maille à son bas : v'ià, s'ion moi, z'en quoi consiste toute instruction d'une jeune fille destinée à d' venir femme d' ménage et mère d' falYiille. — Tout cela suffisait autrefois; lui répondait M. Frocard; mais aujourd'hui c'est autre chose, pour assurer le bonheur de sa fille et lui procurer un établissement avantageux... reposez-vous sur moi, ma chère M"^ Grosbourg ; et croyez bien que tous mes vœux , que tous mes soins ont pour but de rendre ma pupille digne de votre tendresse. ))

L'année des études était enfin terminée : Adrienne venait de remporter à sa pension trois premiers prix et cinq accessits. Elle avait montré, dans les divers examens, une justesse d'idées, une mémoire si remarquable en citations d'histoire, de grammaire et de géographie, que tous ses maîtres la surnommaient eux-mêmes le petit prodige. M. Frocard laissait alors éclater toute sa joie; et M"^ Grosbourg, fronçant le sourcil, disait entre ses dents : « Y vont m' la gâter, ça c'est sûr; et n'en front qu'une bégueule, si je n' sais pas y mettre ordre. )>

Adrienne entrait dans sa douzième année : elle annonçait être, comme sa mère, forte en membres, brune et d'un embonpoint prononcé : elle avait ses yeux noirs à fleur de tète, son nez épalé, ses lèvres épaisses; mais, en revanche, de belles dents qu'elle montrait avec pré-

tention, un sourire malin, deux jolis trous dans ses joues potelées, des manières dégagées, une élocution rapide et le ton le plus imposant. Elle vint passer chez sa mère le temps des vacances; et il lui semblait dur, pour ne pas dire humiliant, de rester au comptoir, d'y vendre une robe d'indienne, une jupe de calicot, un petit fichu de percale imprimée. Oh ! que la Vie des grands hommes de la France , le Traité du beau langage et FÉtude admirable du globe, lui paraissaient sublimes, à côté de ce métier mercantile qui, disait-elle, rétrécit Tàme, assombrit F imagination!... Mais il fallait céder aux ordres d'une mère excellente , née , élevée au fond de la Normandie, et n'ayant aucune idée de ce qui compose une éducation complète.

Adrienne souffrait donc en silence, et avec une respectueuse soumission qui n'échappait point aux yeux clairvoyants de M""° Grosbourg. Celle-ci permettait alors à sa fille d'aller chez son tuteur passer tout le temps qu'elle pouvait dérober à ses occupations de commerce ; et là notre jeune prétentieuse, entourée de livres, secondée par Frocard, non moins ambitieux qu'elle, de la voir soutenir dignement son surnom de petit prodige, meubla son imagination des plus beaux traits de l'histoire ancienne, et fit même une étude assez sérieuse de l'histoire naturelle et de l'astronomie. Se trouvait-elle alors dans quelque réunion d'honorables artisans où l'on remarquait des hommes instruits , elle étalait avec emphase tous les trésors de son heureuse mémoire; citait tour à tour les plus beaux faits des rois de France et des empereurs romains; puis elle parlait littérature ,

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osait émeltie son opinion sur les charmantes poésies de MM""" Tastu, Desbordes- Val more et Ségalas; étonnait en un mot tous ses audileurs, au point que les uns, éblouis par une érudition si précoce, disaient tout haut : « C'est un petit prodige! tandis que d'autres, plus sensés, disaient tout bas : C'est une petite pédante bien ridicule!... » M*"' Grosbourg, qui n'avait entendu que ces dernières paroles, les rapportait le soir, en rentrant chez elle, à sa fille; et celle-ci ne répondait à sa mère que par ces mots, accompagnés d'un sourire sardonique : « Un philosophe de la Grèce nous dit : Quand on est digne d'i-xcitcr l'envie, il faut avoir le courage de la braver... — Je n' suis point, moi, z'unephirlosophe d' li Grèce; mais,]' le dis et j' te prédis q' tu n' s'ras qu'une sucrée dont tout 1' monde s' moq'ra. »

Chaque fois qu'Adrienne entendait sa mère donner ainsi quelque entorse à la langue française, elle éprouvait une souflrance inexprimable; car ces échappées d'un langage vulgaire, annonçaient dans M™^ Grosbourg une obscure origine, un défaut d'éducation première, ce qui contrariait les hautes prétentions du petit prodige. On essaya donc, mais avec beaucoup de ménagement, d'empêcher sa rnère de se compromettre ainsi, lorsqu'elle assisterait avec sa fille aux réunions où se trouveraient surtout des peisonnes habituées au langage des gens instruits. Mais le pli de l'habitude est inetfaçable. 11 eût fallu pour cela que la bonne M'"'^ Grosbourg s'imposât un silence absolu, lorsqu'elle se trouvait dans un cercle. Une pareille résignation était au-dessus de forces; la pauvre femme en serait morte de sutfoca-

LE PETIT Pr.ODIGE. UÔ

lion. De là, certains reproches adroits d'Adrienne à sa mère , du tort qu'elle pouvait lui faire dans le monde ; delà certaines vivacités de M""^ Grosbourg, qui n'aimait pas les remontrances; enfin de là, certaines expressions (lu petit prodige, qui semblaient annoncer que finstruclion établit une distance entre ceux qui la possèdent et ceux qui en ignorent les premiers éléments.

« Est-c' que par hasard tu rougirais d' ta mère? s'écriait alors M'"'' Grosbourg, en lançant sur sa fille un regard foudroyant. Si j' pouvais V penser, f te mettrais 1 endant six mois dans ta chambre, à pelotonner du colon.— Moi, rougir de vous, maman ! répondait Adrienne, en se jetant dans ses bras; ah ! ce serait rougir de moimême. — A la bonne heure sus c' ton-là... Mais, j' le V répète, ton ambition d' savoir te gàf ra V cœur, si tu n'y lirends garde; et quand on n'a plus d' ça, vois-tu, je n' fais pas grand cas du reste. » Cet élan de dignité maternelle produisit une vive impression sur Adrienne, qui se promit bien de remplir envers sa digne mère tous les devoirs que lui prescrivait un titre aussi sacré.

Mais la présomption du petit prodige fut mise à de rudes épreuves qui lui prouvèrent que ce n'est pas impunément que Ton rougit de ceux à qui Ton doit la vie, et que nous devons respecter même jusqu'à leurs dé- Hnits. Dans une grande réunion chez le maire du douzième arrondissement, où ce digne magistrat avait l'habitude de confondre tous les rangs de Tordre social, ^jme Grosbourg était placée avec sa fille parmi plusieurs femmes d'artisans, dont la rondeur et la gaité lui offraient avec elle une parfaite analogie. M. Frocard était

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debout, derrière Adiienne : il s'aperçut aisément de la souffrance qu'elle éprouvait d'entendre sa mère s'abandonner à cette hilarité parfois accompagnée d'expressions triviales et de locutions qui faisaient rire une grande partie des assistants.

Le tuteur prévoyant propose donc à sa pupille de la conduire, avec la permission de sa mère, prendre l'air dans un autre salon où se formaient plusieurs groupes de légistes, de savants et de gens de lettres dont le petit prodige était avide d'entendre la conversation, de recueillir tel mot remarquable, telle citation curieuse, M™^ Grosbourg y consentit d'autant plus aisément, qu'elle n'était pas fâchée, de son côté, de se séparer pendant quelques instants de sa fille, devant qui souvent elle se retenait de jaser tout à son aise , dans la crainte de proférer quelques paroles hasardées. Adrienne, sous l'égide de son tuteur, après avoir parcouru les différents groupes de cette nombreuse réunion, rentra dans le grand salon où sa mère se livrait à sa verve accoutumée. Plusieurs jeunes dames brillantes et paraissant appartenir à la classe opulente écoulaient la jaseuse et s'amusaient beaucoup des expressions qui lui échappaient. Une d'elles ignorant qu'elle parlait à sa fille, lui demande quelle est cette grosse commère dont le caquet est si risible.

« C'est une honorable commerçante de la rue de la Harpe, répond Adrienne rouge de dépit et de confusion. — Ah î je ia connais, dit une autre rieuse, c'est M"^^ Grosbourg, marcharde de rouenneries, dont on prétend quela tille est un petit prodige. — Rien d'étonnant à cela.

dit une troisième dame, il ne faut que voir et entendre cette intrépide causeuse, pour être convaincu qu elle doit admirablement diriger une belle éducation. —Ce qu'il y a de plus incroyable, reprend la première, c'est qu'on assure que le petit prodige rougit de sa mère ; tant pis ! cela lui portera malheur ! — Voilà pourtant, ajoute la seconde rieuse, à quoi s'exposent tous ces bons artisans qui laissent élever leurs enfants comme s'ils devaient occuper les premiers rangs dans la société... J'entre l'autre jour chez mon coiffeur, sa fille exécutait, dans l'arrière-boulique. les études de Kalkbrenner; je monte chez ma couturière, et demande, en son absence, à parler à sa fille, grande précieuse de dix-sept ans. Mademoiselle prend sa leçon de harpe, me répond une des jeunes apprenties. Enfin, pas plus tard que ce matin, j'envoie chez mon cordonnier demander les chaussures que j'avais commandées ; monsieur montait à cheval, et conduisait au bois de Boulogne ses deux demoiselles sur des chevaux fringants et en riches amazones... Je ne désespère pas de voir un de ces jours M"^^ Grosbourg y conduire en calèche son petit prodige, qui sans doute y produira le plus grand effet; on assure que c'est l'image vivante de sa mère, dont il paraît toutefois que le caquet l'humiilie ; remarquez bien qu'elle n'est point auprès d'elle. »

Oh! quel effet produisit cette conversation sur Adrienne! Car la manie de passer pour un prodige, n'avail point détruit chez elle l'heureux instinct de la nature. « Quoi, se disait-elle en laissant échapper de grosses larmes; quoi ! je passerais dans le monde pour

avoir honte de ma mère! ah! cette idée me brise le cœur et révolte ma pensée... ma tendre mère, la meilleure des femmes, serait dédaignée de celle qu'elle a fait naître, qu'elle a nourrie de son lait, dont elle n'a cessé de soigner, de protéger Texistence!... Et pourtant, ajoute-t-elle en faisant un retour sur elle-même, je suis forcée de convenir que j'ai donné lieu, par ma conduite, à cette cruelle accusation. Oui, j'ai porté l'excès de l'amour propre et l'oubli de moi-même jusqu'à me trouver humiliée d'entendre ma mère proférer de ces locu- •ions vulgaires... Que prouvent-elles, après tout? qu'elle est née au village , de bons agriculteurs , qu'elle ne doit qu'à son travail et à la plus austère probité l'aisance et l'estime dont elle jouit... Allons Adrienne, ouvre les yeux, renonce pour jamais à celte fausse honte de ton obscure origine, fais oubher ta naissance en t'élevant par l'instruction, redouble de zèle et de travail pour convaincre tes envieux et tes détracteurs que ce n'est pas en vain qu'on t'a surnommée le petit prodige. »

Adrienne en effet, rentrée à sa pension, se signala par de nouveaux succès, qui bientôt la tirent passer dans la première classe. Elle s'y livra tout entière à l'élude de ^a rhétorique, et s'initia surtout dans l'art de la narration, où ses progrès furent très-rapides. Oh ! ce fut alors que la jeune prétentieuse ne tarissait pas en citations littéraires, et qu'elle meublait sa mémoire des plus beaux passages de nos poètes, de nos orateurs. Elle eût Uni par devenir poëte elle-même; si sa mère, effrayée de l'essor qu'elle la voyait prendre, n'eût eu la prudence de la séparer de i^es maîtres, sitôt que sa première corn-

LE PETIT rUODIGE. 135

jiiunion tut terminée, et de la rappeler au comptoir où, placée à côté d'elle, on la vit vaquer aux occupations du commerce. En vain M. Frocard prétendit que c'était arrèler sa pupille au milieu de sa course, et la priver de tous les avantages que lui préparaient ses rares disposilions; la bonne M""^ Grosbourg lui répondait que, ne pouvant courir aussi vite que sa fille, elle n'entendait pas la perdre de vue, et qu'elle en savait assez pour vendre des rouenneries.

Il fallut donc céder à l'autorité maternelle, et se ré* soudre à borner les élans de son imaginaiion brillante aux fonctions de première fdle de boutique, à des travaux de couture et de broderie. Mais, hélas î que l'aiguille était abjecte, humiliante, pour une rhéîoricienne liabituée à parcourir les chefs-d'œuvre de nos grands maîtres! et qu'il fallait à la fière Adrienne de respect fihal pour se résoudre à s'amoindrir de la sorte, à se jrécipiter dans ce qu'elle regardait comme une humiliante nullité!... Mais sitôt qu'elle pouvait se dérobera ses occupations commerciales, elle se réfugiait chez son lu leur, où elle retrouvait tous les livres de science et de littérature qu'elle avait été forcée d'abandonner. Livrée alors à elle-même, et ne pouvant mettre aucun ordre, ni former aucun plan régulier dans la distribution de ses travaux, notre jeune érudile accumula tant d'objets divers, qu'il se forma, dans sa tète exaspérée, un mélange de notions et de principes qui souvent la jetaient dans des erreurs étranges, dans un chaos inextricable. La pauvre enfant peut-être en serait devenue folle, sans une aventure que le hasard fit naître, et qui , la guéris-

sant pour jamais de ses prétentions ridicules, la replaça dans cette région modeste et paisible où Ton peut allier les avantages d'une honnête éducation avec les devoirs que nous impose notre position sociale.

Quelques précautions qu'eût prises Adrienne pour cacher à sa mère les études qu'elle faisait chez son tuteur, et souvent même la nuit dans sa chambre, M°'^ Grosbourg avait trop de pénétration pour ne pas s'apercevoir que sa fille laissait échapper, sans y songer, des expressions scientifiques et surtout des citations qui prouvaient un travail opiniâtre. Souvent aussi la jeune crudité paraissait le matin au comptoir le teint plombé, ses grands yeux noirs voilés par la fatigue, 'x Oh ! disait alors M""^ Grosbourg, j' vois ben que V petit prodige n' veut pas en démordre, et qu'il se bourre de science qui tôt ou tard fra rire à ses dépens... Si j' pouvais lui mettre aux trousses quéqu' malin d'un véritable savoir, et qui la fit donner dans T panneau ! la honte qu'elle en éprouverait la guérirait p't-ètre... » Une occasion favorable se présenta. M. Frocard, libraire très-achalandé, possédait une jolie maison de campagne à Groslay, près Montmorency. Souvent, dans la belle saison, il y conduisait sa pupille et sa mère : et la jeune savante, alors âgée de près de quatorze ans , employait à des lectures sérieuses tout le temps que les autres personnes donnaient à la promenade.

On était à la fin du mois d'août, époque où les élèves des lycées jouissent des vacances, pour venir passer dans leurs familles, ou chez leurs amis, les délicieux jours de l'automne. M. Frocard était chargé par un libraire dâ

Toulon, son correspondant, de veiller à réducation de ses trois fils, pensionnaires au collège Louis-le-Grand. L'aîné, nommé Gabriel, venait d'achever sa rhétorique: il avait remporté le prix d'honneur. Edouard et Alfred, ses frères cadets, s'étaient de même distingués dans le concours général : etM. Frocard, heureux de leurs succès, les avait invités à venir passer huit jours à sa campagne, d'où ils pourraient aller parcourir la belle vallée de Montmorency. M""^ Grosbourg se fit un plaisir de venir, pendant cette époque, diriger la maison de son cher voisin, vieux célibataire; et la docte Adrienne se faisait une fête de lutter littérairement avec les trois lauréats, qu'elle avait plus d'une fois rencontrés chez son tuteur; et qui, par leurs piquantes saillies et cette verve étourdissante de jeunes lycéens, avaient plus d'une lois monté la tête du petit prodige.

Hjme Grosbourg saisit donc avec empressement cette occasion pour donner k sa fille la leçon qui pouvait la guérir. Un soir qu'elle se trouvait seule avec les trois frères, au fond du jardin, elle leur confia tous ses chagrins avec cette franchise de la meiheure des mères, et leur dit: «Vous pouvez m'aider à sauver mon enfant d' sa prétention ridicule, en la travaillant d' manière à c' qu'elle morde à l'hameçon pour la dernière fois. Flattez-là d'abord et gonflez-là comme un ballon : vous n'aurez pas grand peine, l'amour propre est si facile à s'enfler ! Ensuite vous embrouillerez ses idéees d' façon qu'elle déraisonne tout à fait, et mette, comme on dit, la charrue d'vant les bœufs. El' ne pourra plus alors retrouver son ch'min, et r'viendra tout' confuse dans les bras d' sa

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mère... Ça vous divertira, vous aut' qui d'vez avoir ' la malice ni pus ni moins que d' l'instruction ; et ça m' rendra z'un service dont j' vous aurai tout' ma vie un' fière reconnaissance ! »

Tout s'exécuta le soir même, ainsi que l'avait désiré M""^ Grosbourg ; et le vieux Frocard, qui commençait à blâmer l'exagération de sa pupille, promit de se prêter à la mystification. Nos trois jeunes lauréats, par les diverses couronnes qu'ils avaient obtenues, formaient une espèce d'aréopage littéraire, et s'étaient distribué leurs rôles. Ils adressèrent d'abord au petit prodige les plus adroites félicitations. « Notre professeur de rhétorique, dit Gabriel, a eu l'honneur d'entendre mademoiselle au concours général de la pension, dont elle était l'élite ; et jamais, nous a-t-il dit, il n'avait rencontré dans une jeune personne autant de savoir, de goût, de brillante élociition... « Adrienne aussitôt de tressaillir en secret, et de rougir on baissant ses grands yeux. Edouard ajoutait alors: « On désigne mademoiselle à notre collège, comme devant renouveler dans notre siècle les Dacier, les Deshoulières, les Sévigné. —Ah! répondait Adrienne, en poussant un profond soupir, je suis encore bien loin de ces beaux modèles î — Mais vous ne tarderez pas à les égaler, mademoiselle : disait à son tour Alfred, le plus malin des trois mystificateurs, ces femmes célèbres ne réunissaient pas à votre âge tout ce qu'on admire en vous. »

Chaque mot qui sortait de la bouche de l'espiègle, pénétrait jusqu'au fond du cœur d'Adi ienne. Persuailée de la haute opinion qu'avaient d'elle nos lycéens, et;

voulant la justifier, elle se livra sans réserve à tout l'étalage de sa mémoire et de son érudition; mais la pauvre enfant Tavait remplie de tant d'objets différents, qu'il lui arrivait quelquefois de les confondre entre eux. Les trois lauréats profitaient de sa méprise, pour l'égarer tout à fait, et renchérissaient sur elle par les sentences les plus emphatiques, les citations les plus erronées, et surtout par des phrases qu'ils improvisaient, et donnaient impudemment comme les chefs-d'œuvre des grands philosophes et des grands orateurs de l'antiquité.

Oh ! quelle riche moisson croyait faire alors le petit prodige 1 Que de notes la jeune prétentieuse prenait le soir dans son appartement!... Celte parade, à laquelle Adrienne s'imaginait trouver un si grand profit, dura huit jours entiers, à la grande satisfaction deM*"^ Grosbourg, qui ne cessait de répéter tout bas : « Tant mieux ! plus la dose est forte et plus el' sera profitable, w Enfin, le matin de la dernière journée que la mère et la fille devaient passer à la maison de campagne du libraire Frocard, M°^ Grosbourg saisit l'instant favorable pour porter le grand coup qu'elle avait préparé. Elle entre dans la chambre d' Adrienne, qu'elle trouve occupée à mettre en ordre les notes soi-disant savantes qu'elle avait recueillies, et lui révèle, en éclatant de rire, la comédie que depuis huit jours les trois lauréats jouaient à ses dépens, en ajoutant : « Veux-tu, chère enfant, t'en convaincre par toi-même? suis-moi...» Elle la conduit, à ces mots, dans une chambre séparée par une seule cloison en menuiserie de celle occupée par nos jeunes fousj

et là Adrienne entend la conversation suivante : « Dis donc, Gabriel, que penses-tu des belles sentences que j'ai données au petit prodige comme appartenant à Sénèque ? — Et moi, messieurs, que dites-vous de la définition du vrai bonheur, que j'ai mise dans la bouche de Salluste, qui n'y songea de sa vie ? — Tout cela, dit Alfred, ne vaut pas le traité de Tamitié, que j'ai volé à Cicéron pour le prêter à Tacite. Gomme la prétentieuse avalait tout cela ! — C'est bien, répliquait Edouard, la plus comique petite pédante que j'aie jamais rencontrée ! — Je crois l'entendre encore , ajoutait Gabriel , confondre ensemble les héros de Sparte et de Rome ! — C'est un vrai salmigondis que tout ce qui sort de cette tête-là, — Elle ne sera jamais qu'un prodige de ridicule, qu'un vrai chaos où tout est mêlé, bigarré, foulé, confondu. — Un vrai panier rempli de rognures. — C'est cela même ! s'écrient tous ensemble les jeunes fous. A ce soir donc nouvelle mystification ! amusons-nous du petit prodige ! »

(c Sortons! dit Adrienne à sa mère, d'une voix altérée et respirant à peine. Ah ! vous m'avez dessillé les yeux et me rendez à moi-même... Je me vouais au ridicule; j'aurais détrait pour jamais le bonheur de ma vie. — Et d' la mienne, chère enfant ! s'écriait ]\P« Grosbourg, pleurant de joie en la pressant sur son sein. Eh ! qu'importe, après tout, quéq's fautes d' langage, quand tout c' qu'on dit sort du coeur ?... Efin j'ai r' trouvé ma fille ! — Ah ! croyez bien que cette importante révélation pénètre trop avant dans mon âme pour que jamais je l'oublie !.. .Mais partons, maman, partons à l'instant même.. .

C'est le dernier mouvement de vanité que je vous supplie de me pardonner. »

Elle gagna donc à pied, seule avec sa mère, les voitures de Saint-Denis, avec Fattitude calme d'une ferme résolution, et de là se rendit à Paris, où, depuis cette époque, elle renonça pour toujours à ses livres scientifiques, à ses études nocturnes, à ses rêveries de haute érudition qui ne font que fatiguer la mémoire, troubler le repos, égarer la raison. Se rappelant alors les principes qu'elle avait reçus de son institutrice, elle se livra modestement aux travaux de son sexe, aux devoirs de sa position sociale , aida son excellente mère à tenir les livres de commerce, à faire sa correspondance. Elle reprit par degrés ce ton sans prétention, cette douce affabilité qui font plus d'amis et de partisans que la manie du bel esprit. Elle se vit entourée de Testime générale, recherchée pour les qualités de son cœur ; et reconnut que tous ces avantages qu'on ne trouve que parmi ses égaux, que toutes ces jouissances d'intérieur et de famille valent bien le renom , trop chèrement payé , de femme savante, et le titre ridicule de petit prodige.

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