‹ Causeries et nouvelles causeriesChapitre 16 sur 29 · L'ETOILE POLAIRE · texte numérisé non relu

L'ETOILE POLAIRE

Jeunes filles nées clans l'indigence, et qui n'avez pour tout bien qu'un cœur droit, une pieuse croyance! vous dont rintelligence commence à se développer et cherche un point d'appui , sans espérer de jamais le rencontrer ! jeunes orphelines que le sort isola sur la terre; mais qui, levant vers le ciel vos yeux pudiques et sereins, croyez que cette masse éblouissante de la lumière luit pour le plus faible comme pour le plus fort, réchauffe et ranime l'humble berger dans sa cabane, comme le souverain dans son palais !... vous enfin qui doucement résignées à la condition la plus obscure, ne voudriez pas en sortir aux dépens de votre innocence!... Ecoutez un récit historique et fidèle qui vous prouvera que partout où le destin nous place sur la terre, il est un droit, une quote-part aux bienfaits, comme aux rigueurs du destin.

Lk PETITE MONTAGiNARDE. 161

Dans un petit village de la Livonie, près du golfe de Finlande, au milieu de montagnes escarpées et de vastes forêts, était né d'un pauvre et obscur agriculteur, Catherine que la nature avait pris plaisir, à combler de tous ses dons. Des traits ravissants, un regard expressif et caractérisé, une énorme chevelure blonde, une force remarquable et tous les mouvements d'une grâce naturelle, tels étaient les avantages que réunissait la petite montagnarde, jetée dans ces climats âpres et sauvages com.me une fleur brillante parait et s'élève au milieu des halliers les plus inaccessibles.

Elle n'avait pas sept ans accomplis, lorsqu'elle perdit son père; devenue le seul soutien, l'unique consolation de sa mère infirme, elle exista cinq années entières auprès d'elle, n'ayant toutes les deux pour ressource que le travail de leurs mains. Catherine alors redoublait de zèle, de courage, et remerciait Dieu de lui avoir donné des forces suffisantes pour remplir à son gré le devoir qu'impose la piété fihale. Dès l'aube du jour, elle allait dans la forêt ramasser le bois mort dont elle faisait un feu pétillant qui réchauffait les membres engourdis de sa pauvre mère. Elle seule préparait une nourriture à peine sutiisante à leur existence; et le soir, dès que le soleil allait disparaître sous l'horizon, elle se mettait en marche pour aller chercher, loin de sa demeure, l'eau l'impide d'un ruisseau dont sa mère faisait usage pour sa débile santé. Jamais Catherine n'allait puiser cette eau salutaire sans arrêter ses regards sur l'étoile polaire qui brille à la chute du jour; elle semblait éclairer Catherine, la guider dans son pieux pèlerinage que, dans

les beaux jours, elle faisait nu-pieds, ses beaux cheveux épars sur ses épaules à peines couvertes de pauvres vêtements; mais toujours calme, résignée, et les yeux attachés sur son étoile chérie.

Un soir qu'elle avait déposé sa cruche auprès d'elle, et que, portant la main à la hauteur de son front, elle saluait de nouveau l'étoile étincelante, en lui disant avec un religieux recueillement : « Guide-moi toujours dans le chemin de la vertu; et, pour cela, fais que je conserve ma mère!...» elle fut accostée par un ministre luthérien qui revenait de porter à quelques malades les pieuses consolations de son ministère. Il lui demanda la permission d'étancher à sa cruche une soif ardente; et la petite montagnarde, élevant lestement le vase sur son épaule, le présenta aussitôt à la portée des lèvres du vieillard. Telle on nous représente dans l'Écriture sainte, la jeune Rébecca offrant Teau de l'hospitalité au vieux serviteur d'Abraham.

« Vous regardez avec une attention toute particulière, lui dit le ministre, cette brillante étoile qui s'élève vers le pôle? — Il est vrai, mon révérend; c'est mon fanal, c'est mon guide chéri : je crois voir en elle une protectrice. — Et qui vous a fait naître cette pieuse pensée? — La vive émotion que j'éprouve, en contemplant cette grande voûte du ciel. J'ai dans l'idée que chaque étoile est le regard d'un ange que Dieu a chargé de veiller sur nous, moi, j'ai choisi cet ange-là : tous les soirs je lui fais ma prière; et j'éprouve, à chaque fois, je ne sais quelle satisfaction qui m'encourage et me console. »

A ces mots elle lui fait le récit des malheurs qui l'ont

accablée, des infirmités de sa mère, et de leur grande indigence ; puis elle ajoute avec une imposante sérénité : « Je salue mon étoile, et le travail arrive : ma bonne mère semble retrouver des forces nouvelles ; le besoin disparaît et nous avons la jouissance de nous suffire à nous-mêmes. »

Le ministre ému, surpris de rencontrer d'aussi nobles pensées sous les vêtements de l'indigence, fait des que-stions à la petite montagnarde ; elle lui apprend que son père, tantôt agriculteur, tantôt fendeur de bois dans la forêt, se nommait Alfendey, membre d'une ancienne famille exilée en Sibérie, et que tous les soirs, à la suite de son travail, après lui avoir appris à lire, il lui faisait parcourir les plus beaux passages de la Bible où elle avait retenu qu'il fallait toujours se confier à la Providence, et ne jamais arrêter ses regards sur la voûte des cieux sans rendre grâce à son auteur. Tous ces récits ne firent qu'augmenter l'intérêt et la curiosité du ministre : il demande aussitôt à la nouvelle Rébecca de la conduire à sa demeure, pour y saluer sa mère et la féliciter d'avoir une fille si digne de partager ses peines et de les adoucir.

Le ministre luthérien suivit donc Catherine jusqu'à son humble habitation, où la propreté semblait écarter toute idée de la misère. Il y trouva la femme la plus vénérable, qui ne tenait plus à la vie que par l'amour qu'elle portail à son enfant. C'était une de ces fidèles luthériennes fort instruites qui, n'ayant rien à laisser après elle à sa fille, avait voulu du moins lui léguer une ferme croyance et la piété la plus sincère. On conçoit

aisément à quel point le digne ministre s'intéressa tant à la mère qu'à Tentant. 11 se déclara le père adoptif, Tinstituteur de Catherine, et l'initia par degrés aux préliminaires d'une instruction qui pût devenir sa ressource et son soutien.

Peu de temps après, en effet, la petite montagnarde perdit sa mère qui, en expirant, ne cessa de la recommander à son vénérable protecteur. Celui-ci, le jour même des funérailles de la luthérienne, qu'il fit luimême avec une piété exemplaire, prit Catherine par la main et la conduisit à sa demeure où, la présentant à sa femme, il lui dit : « Dieu nous donne un enfant de plus. — Sois la bienvenue, pauvre petite! » répond la digne compagne du ministre. Aussitôt elle lui fait prendre place au foyer avec ses enfants ; et, chaque soir, lorsqu'à u coucher du soleil, l'étoile polaire brillait à la voûte des cieux, l'orpheline ne manquait jamais de la saluer en répétant ces mots que lui avait appris sa mère : « Guide-moi toujours dans le chemin delà vertu. »

Bientôt se développèrent chez la jeune montagnarde les plus rares qualités de l'esprit et du cœur. Elle fit des progrès étonnants en s'instruisant avec les filles de son bienfaiteur, et devint, à l'âge de quinze ans, aussi remarquable par l'éclat de sa beauté, que par les nobles élans de fàme. On la citait partout comme un prodige; et la jeune fille alors, portant plus que jamais ses regards sur son fanal céleste, ne cessait de répéter : « Salut! oh ! salut, mon étoile tutélaire! »

Mais le sort qui sans doute voulait mettre la jeune orpheline à de fortes épreuves, la priva de son père adoptif.

Le ministre mourut, laissant sa femme et ses filles dans un état de fortune qui ne permettait pas à Catherine de rester auprès d'elles, à moins de joindre son travail à celui de leurs mains Elle se vit de nouveau réduite à une cruelle indigence qu'elle supporta avec une honorable résignation. Elle alla chercher asile à Marienbourg, auprès d'un riche habitant pour lequel on lui avait donné une recommandation, et qui lui confia l'éducation de ses tilles, tant il fut surpris et charmé du mérite et des gracieuses manières de la montagnarde. La voilà donc placée dans une famille honorable dont elle acquit chaque jour la confiance et l'estime. Ses jeunes élèves, qui la chérissaient comme une seconde mère, se faisaient remarquer à leur tour par tout ce qu'elles recueillaient de la bouche de leur institutrice. Elles devinrent la gloire et firent les délices de leurs parents. Ceux-ci ne cessaient d'exprimer leur admiration et leur gratitude à la modeste Catherine qui, se voyant entourée des heureux qu'elle avait faits, saluait tous les soirs sa belle ctoile avec une nouvelle ferveur.

Cependant le pays qu'elle habitait était devenu le théâtre de la guerre entre la Suède et la Russie. Parmi les guerriers qui revenaient ^blessés à la place de Marienbourg, se présente à ses regards un sous-otïicier doni le bras gauche venait d'être emporté. Qu'on juge de la vive émotion de notre belle montagnarde, lorsqu'elle reconnut dans ce jeune brave le fils du vénérable ministre qui l'avait soignée dans son enfance, et dont elle avait reçu les préliminaires d'une instruction devenue son refuge dans les rigueurs du sort î Oh ! quel touchant et

juste empressement Catherine fit éclater à soulager les souffrances du sous-officier, à panser elle-même ses blessures, à lui prodiguer toutes les consolations qui étaient en son pouvoir! «Et c'est moi, s'écriait-elle avec ivresse; c'est moi que la providence a choisie, a conduite ici pour secourir le fils de mon instituteur, de mon père adoptif!... ô ma belle étoile, que je te remercie! » On devine sans peine que le blessé, comblé des soins d'une aussi parfaite créature, ne tarda pas à recouvrer ses forces, à voir se cicatriser ses blessures. La main d'une belle et vertueuse jeune fille est un spécifique si puissant pour adoucir les maux de l'humanité souffrante!...

Notre jeune brave fut donc promptement rétabli ; et, quoique privé du bras gauche, il obtint de ses chefs l'autorisation de continuer son service , son autre bras étant reconnu suffisant pour seconder son noble courage... Mais la reconnaissance conduit facilement à un sentiment plus tendre. Le sous-officier, épris des charmes, touché des admirables qualités de sa libératrice, lui proposa d'embellir des jours qu'elle avait conservés, et lui fit l'offre de sa main. A cette même époque, le père des élèves de Catherine, devenu veuf et croyant assurer son bonheur et celui de ses enfants, proposa de même à la belle montagnarde de l'épouser. Aux vives instances de cet excellent homme ses filles joignirent les plus touchantes sollicitations : elles peignirent avec une expression ravissante toute la joie qu'elles éprouveraient à donner le tendre nom de mère à leur chère institutrice, Elle allait devenir tout à coup riche et con-*

LA PETITE MONTAGNAUDE. 167

sidérée, épouse d'un des principaux habitants de Marienbourg, belle-mère des deux anges qu'elle avait élevés et dont elle serait adorée... Mais l'impression qu'avait faite sur son àme le blessé guéri par ses soins, ce titre surtout, ce titre irrésistible et si puissant de fils de son bienfaiteur, tout se réunit pour la déterminer à le préférer, bien qu'il fût privé d'un bras, et qu'il ne possédât rien au monde, que sa valeur et son amour.

Le jour fut donc arrêté pour cette union dont on parlait beaucoup dans la ville, et qui ne faisait qu'augmenter encore la haute considération qu'on y portait à Catherine Alfendey.

Elle se pare, dès le matin, de sa robe nuptiale, lève ses beaux yeux vers le ciel qu'elle invoque pour la prospérité des vœux qu'elle va former... Mais le jour même où les futurs époux doivent se jurer une foi mutuelle et former un lien dont la félicité ne finira qu'avec la vie, on annonce que le czar de Russie, que l'intrépide Pierre le Grand s'approche des remparts de la ville, et qu'il va hvrer l'assaut. Le fiancé de Catherine prend aussitôt les armes pour se joindre aux braves qui vont repousser l'ennemi. Déjà plusieurs soldats russes sont précipités au bas du rempart sous les coups vigoureux du sousofficier; mille cris proclament ses hauts faits; encore quelques traits de son mâle courage, et ses chels rélèveront au grade qu'il mérite; mais atteint d'un fer meurtrier, il tombe en prononçant le nom de Catherine, en exprimant le regret de n'avoir pu du moins emporter le nom de son époux,.. Marienbourg est prise d'assaut; sa

168 CÀLSEniES n'L'N VIEILLAIID.

courageuse résistance excite la colère brutale du vainqueur : la garnison doit être passée au fil de Tépée, tt tous les habitants vont se trouver k la discrétion d'une soldatesque effrénée.

La belle fiancée, si connue et si vantée, va courir le risque d'être insultée, menacée, et peut-être de craindre pour sa vie; elle consulte alors son étoile tutélaire qui semble lui conseiller de fuir et de gagner les rives de la mer Baltique. Elle s'abandonne à l'inspiration qui lui vient du ciel, traverse à pied les mêmes montagnes qu'elle escaladait dans son enfance, et se trouvant, à la chute du jour, au sommet de la plus élevée, elle regarde son étoile, en disant : « Le ciel a voulu me faire subir une forte et pénible épreuve; mais en même temps il m'a donné la force nécessaire pour la supporter. Quel que soit l'abandon cruel où je me trouve, j'ai plus que jamais confiance en toi, mon guide tutélaire! Éclaire mes pas, soutiens mes forces ; je m'abandonne à toi ! »

Epuisée de fatigue, exténuée de besoin , elle s'étendit sur la mousse épaisse qui lui offrait une espèce de lit de repos, et s'abandonna sans nulle crainte aux douceurs du sommeil. Elle ne se réveilla qu'à l'aube du jour; et remarquant encore l'étoile polaire sur l'horizon, elle la salua de nouveau, et suivit les sentiers arides qu'elle semblait lui montrer, et qui selon sa pensée devaient la conduire à quelque endroit habité, où l'attendaient les secours dont elle avait si grand besoin. Son espoir ne fut point trompé : après quelques heures de marche, elle arriva, non sans de pénibles efforts, dans un gros village situé 8ur les bords de la mer Baltique, dont l'aspect annonçait

LA l'ElilE .MONiAG-NAUDH:, 169

i'aisance et le mouvement que produisent la pêche et l'agriculture. Le hasard, ou plutôt son heureuse étoile, la conduisit chez un charpentier constructeur d'embarcations, homme d'une joyeuse humeur et delà cordialité la plus franche, auquel, avec cette expression d'àme et de vérité, la voyageuse raconta tous les événements de la petite montagnarde, ceux de l'élève du ministre luthérien, et enfin la perte cruelle que venait de lui faire éprouver le siège de Marienbourg.

Le charpentier, nommé Georges-Ivano, ne put se défendre du vif intérêt que lui faisait éprouver le récit fidàle de Catherine Alfendey , et lui dit avec cette brusque bonté d'un vieux marin : « Vous êtes ici chez vous; et dès ce soir je veux remercier avec vous l'étoile polaire qui vous a conduite sur ces rivages. » A ces mots, il la présente à sa femme et à sa tille unique, âgée de douze ans et d'une figure ravissante. « Tenez, ajoute-t-il avec émotion : voilà mon sang, mon unique trésor, le charme de ma vie, et l'espoir de ma vieillesse! devenez son guide, son amie! l'aites-en, s'il vous est possible, une seconde vous-même; et sa mère et moi, nous vous devrons bien plus que tout ce que nous aurons fait pour vous. » La femme de Georges et sa fille confirmèrent, par le plus touchant accueil, tout l'intérêt qu'ils ressentaient déjà pour l'étrangère; et, dès cet instant, elle se vit impatronisée dans celte excellente famille, comme si elle en eût fait partie.

Deux ans s'écoulèrent : Catherine devenue l'amie, la bienfaitrice des habitants du village, par ses tendres soins pour les vieillards, par ses utiles leçons à la jeu-

170 CÂUSSERIES D'UN VIEILLARD.

nesse et les secours aux indigents, se fit une réputation de femme de bien, qui rendait chaque jour ses hôtes heureux et fiers de la posséder chez eux. La jeune Bathilde, fille du charpentier, fit, par ses fréquentes communications avec la belle montagnarde, des progrès rapides, et ne tarda pas elle-même à se faire distinguer par les avantages d'une éducation bien dirigée. Georges s'avouait le plus heureux des pères, et ne cessait de remercier la digne institutrice de son enfant. La belle montagnarde, de son côté, retrouvait le calme de Tàme, des occupations analogues à ses goûts, une honnête position sociale ; et, comparant alors ce qu'elle avait reçu de bienlaits de la providence avec ce qu'elle avait souffert de ses rigueurs, elle ne pouvait s'empêcher de reconnaître que son étoile l'avait toujours bien dirigée et que, malgré les secousses, les dangers et les tourments auxquels sa jeunesse avait souvent été exposée, elle était arrivée à la plus douce, à la plus honorable existence. Cependant le czar des Russies, après la bataille de Pultava et le traité de Neustadt, se reposait sur ses armes victorieuses, et s'occupait à civiliser son empire. Déjà Saint-Pétersbourg s'élevait par ses soins, sur les bords de la Newa ; Moscou était portée au plus haut degré de splendeur. Pierre-le-Grand, maître des rivages de la mer Baltique, forma le projet de fonder une marine qui pût donner au commerce de ses états plus d'étendue et de relations avec les peuples maritimes de l'Europe. Il promulgua à cet effet un ukase promettant une somme considérable et une distinction personnelle à celui des maîtres charpentiers-constructeurs qui, le premier, lan-

LA PETITE MONTAGNARDE. ifi

cerait de ses chantiers un vaisseau de soixante canons. Cette promesse d*un monarque puissant devenait, pour les Russes, la parole de Dieu même. Elle excita Témulation de tous les constructeurs; et Georges Ivano fut un de ceux qui voulurent participer à ce glorieux concours. Il réunissait justement dans ses chantiers des sapins d'une beauté remarquable, des chênes et des cèdres, qui, bien employés, devaient produire le vaisseau dont le modèle était offert par le czar dans tous les ports de la Russie. Le point important c'était de gagner de vitesse tous les concurrents, afin de pouvoir lancer avant eux le bâtiment en mer. Georges, dont Tintelligence égalait le zèle, se mit donc en état de commencer cette importante construction ; et pour la conduire avec célérité il fit venir de tous les environs les ouvriers les plus renommés. Parmi ceux-ci, se présentèrent deux charpentiers se disant de Moscou. L'un et l'autre étaient d'une force remarquable, et semblaient annoncer sur leurs figures expressives une volonté ferme, une adresse à toute épreuve. Le feu qui jaiUissait de leurs regards et les termes techniques de l'art, dont ils se servaient à tout moment, en un mot, cette aptitude au travail et ce ton de franche camaraderie avec les autres ouvriers, tout se réunit pour gagner aux deux compagnons charpentiers l'attachement et la confiance de Georges qui les mit à la tête de son nombreux atelier.

Déjà la cale du vaisseau était construite, et les travaux se poursuivaient avec une activité remarquable. Les deux ouvriers moscovites, dont l'un se nommait Pierre et l'autre André, redoublaient de zèle et mon-

Iraient surtout un véritable savoir dans les proportions géométriques du navire qui, sous peu de mois, serait en état d'être lancé sur la mer Ballique. On devine aisément de quels égards et de quels soins furent comblés les deux compagnons par Georges et sa famille. Catherine surtout remarquait en eux certaine dignité d'homme, et ces communications de noble intimité que n'ont pas ordinairement les gens de leur état ; elle en fit donc une étude particulière. Pierre, dont le geste était impérieux, la voix expressive et le regard plein de feu, lui parut être un de ces chefs d'atelier habitués sans cesse à commander : aussi excusait-elle aisément les brusqueries qui lui échappaient, et ne s'attachaitelle qu'à ses qualités morales.

On n'était pas plus exact que Pierre à remplir ses devoirs. Toujours le premier et le dernier au travail, aucune pièce du bâtiment en construction n'était posée, sans qu'il s'assurât par lui-même que c'était bien conforme aux règles de l'art. André, son camarade, le secondait parfaitement ; mais il n'avait pas celte fécondité d'idées et celte promptitude dans l'exécution que l'on remarquait dans Pierre, qui, d'un seul mot, d'un seul coup d'œil, faisait tout marcher à sa guise et tout exécuter avec une admirable perfection. Bientôt on ne parla plus dans toute la contrée que de l'atelier de Georges Ivano. Celui-ci, de son côté, reconnut dans son chef d'atelier, tant de rares qualités, qu'il conçut le projet de se l'attacher plus encore, en lui promettant la main de sa fille, de sa chère Balhilde qu'on recherchait dans tous les environs.

LA PETITE MONTAGNAUDE. 173

Un soir qu'après Theure du travail ils se trouvèrent seuls sur les bords de la mer Baltique, et qu'ils conféraient ensemble sur Tespoir qu'ils avaient d'obtenir la récompense promise par le czar, Georges, pressant une main de Pierre, lui dit avec celte expression qui part du cœur : « C'est à vous que je la devrai : eh bien, elle sera la dot de ma fdle unique dont je vous offre la main. »

Le compagnon charpentier ne put réprimer la vive émotion qu'il éprouvait, et répondit qu'une pareille alliance ferait le bonheur de sa vie, mais qu'il avait fait un choix plus analogue à son âge... Il avoua franche ment qu'il aimait Catherine. « Depuis que j'habite auprès de vous, ajoute-t-il, il ne s'est pas écoulé un seul jour sans que j'aie découvert dans la belle montagnarde les hautes vertus nécessaires dans la carrière que je me propose de parcourir. Je ne sais quoi me dit que je suis appelé à de hautes destinées, et il me faut une compagne digne de m'aider à les soutenir par une grande élévation d'àme, une bonté intarissable, en un juot, parcelle réunion de tout ce qui fait honorer etché- )ir : ce que possède si bien celle que j'ai choisie. — C'est la seule, reprend Georges, qui pût me consoler de ne pas vous avoir pour mon gendre... mais toucher soi7 cœur, n'est pas chose aussi aisée: et, quoique je l'aiw surprise plus d'une fois les yeux attachés sur vous, et cherchant cà étudier tous les mouvements de votre âme, je ne vous promets pas que vous réussirez dans vos projets. Il faudrait, avant tout, s'assurer de ses secrètes intentions, et, si vous le voulez, je m'en charge.— De tout mon cœur, lui répond Pierre avec cette brusque con-

fiance qui le caractérisait : dites-lui bien que c'est mon premier amour; et que, si je n'obtiens pas sa foi, je resterai garçon toute ma vie. »

Georges Ivano remplit son message auprès de Catherine dont il remarqua sans peine la vive émotion. Elle était trop franche et trop expansive pour ne pas avouer que le chef d'atelier avait p oduit sur son cœur une impression dont elle n'avait pu se défendre, et que, malgré la résolution qu'elle avait prise de rester veuve, depuis la perte cruelle qu'elle avait faite au siège de Marienbourg, elle ne pouvait résister à l'invincible ascendant que prenait chaque jour sur elle cet habile constructeur, cet homme qui se faisait à la fois craindre et chérir de tous les ouvriers sous ses ordres; ce caractère, un peu sauvage peut-être, mais d'une fierté imposante, et surtout d'une volonté ferme et sans détour, soumettant tout à son pouvoir. « Je ne sais quelle sera ma destinée, ajoutait-elle, en m'unissant à lui; mais mon étoile, que je consulte tous les soirs, semble m'annoncer qu'en acceptant sa main j'assure le bonheur de ma vie. »

Ces aveux, dès le jour même, furent reportés à Pierre qui, atfeclant la joie vive et populaire d'un simple artisan, courut se jeter aux pieds de Catherine Alfendey à laquelle il répéta qu'il n'avait d'autre ressource que son travail. — « Je n'existe de même, lui répondit la montagnarde, que des bontés de Georges-lvano. — Avec moi, reprenait Pierre, il vous faudra peut-être voyager, supporter des fatigues, affronter des dangers. — Ils me deviendront chers, dès lors que je les partagerai

avec vous : oh ! j'ai de la force et du courage. — En ce cas, nous voilà fiancés, belle et excellente Catherine.... Souvenez-vous bien que Pierre esta vous pour la vie.... quel que soit le rang que le ciel lui destine sur la terre. —Que voulez-vous dire? — Qu'une femme telle que vous ne peut qu'honorer la main qui s'unit à la sienne. » A ces mots, il lui met au doigt un anneau couvert de rubis, qu'il lire d'un petit sac de cuir, caché sur sa poitrine, en lui disant : « C'était celui de ma mère qui me recommanda en mourant de le remettre à celle qui serait digne de ma foi... Au revoir, ma belle fiancée! nous serons unis le lendemain que notre vaisseau sera lancé à la mer. » Il s'éloigne aussitôt : Catherine le suit des yeux jusqu'au port, et l'aperçoit se mêlant parmi les ouvriers constructeurs, la hache à la main, et se livrant au travail avec une ardeur qui excitait le zèle de tous ses compagnons.

Le bruit de cet hymen fut bientôt répandu parmi les habitants de tous les environs. Les uns l'approuvaient, les autres soutenaient que Catherine méritait mieux qu'un simple charpentier, et que sa beauté, son mérite et son instruction auraient pu l'élever bien plus haut; mais elle répondait à tout cela, que le premier rang sur la terre, c'est le parfait bonheur; et que tout se réunissait dans son fiancé pour lui en donner l'assurance. Georges était de son avis, et chacun voyait, avec une vive jouissance, s'élever chaque jour le vaisseau dont la construction touchait à sa fin.

Toutefois Catherine, à qui rien n'échappait, avait remarqué que Pierre et André son ami fidèle, avaient en

secret des entretiens qui paraissaient cacher quelque important mystère. Tantôt le premier prenait avec son camarade une attitude imposante, à laquelle celui-ci paraissait se soumettre ; tantôt le second attachait sur Pierre un regard d'admiration mêlé d'un certain respect, qui portait à croire qu'il existait entre eux une distance qu'ils s'empressaient de faire cesser sitôt qu'on les observait. Tant il est vrai que l'habitude de commander perce jusque dans le moindre geste, dans la moindre parole ; et qu'il est dithcile de se dépouiller tout entier d'un grand pouvoir. Catherine tombait alors, malgré elle, dans une profonde rêverie; et ces mots revenaient à sa pensée : « Souvenez-vous bien que Pierre est à vous pour la vie... quel que soit le rang que le ciel lui destine sur la terre.. — Serait-ce un boyard déguisé? se disait-elle avec un trouble dont elle^Be pouvait se défendre ; son regard est d'une imposante fierté ; sa parole est brusque, impérieuse ; mais sa franchise inspire la confiance, et son serrement de main va droit au cœur... Non, non, la ruse et la fourberie ne sauraient exister sous d'aussi pures apparences : confions-nous donc plus que jamais à mon étoile chérie qui me le désigne pour époux, et suivons avec une ferme résolution la destinée qui m'attend. »

Un soir que Catherine revenait, selon son usage, de visiter les vieillards, de secourir les indigents des environs, elle est accostée par un étranger dont le costume moscovite annonçait un haut rang, et qu'escortaient deuxécuyers : il lui fait plusieurs questions sur le vaisseau construit dans les chantiers de Georges Ivano, et

finit par lui demander si, parmi les nombreux ouvriers qui travaillaient chez ce digne homme, il n'y en avait pas deux, dont Tun se nommait Pierre et Fautre André. Catherine lui confirme cette vérité; aussitôt elle aperçoit .sur la figure de l'étranger un mouvemeal qu'il tâche en vain de réprimer. Il prie la belle montagnarde d'aller les prévenir qu'une personne connue d'eux, est chargée de leur communiquer un message important et trèspressé. Catherine se hâte de remplir la mission qui lui est confiée ; mais chemin faisant son trouble augmente, ses soupçons redoublent, et son cœur bat avec violence... Enfin elle arrive aux chantiers, où elle instruit les deux ouvriers moscovites qu'un étranger les attend. Pierre ne peut dissimuler un dépit mêlé d'un certain embarras; et donnant pour prétexte, des nouvelles qu'il attendait de sa famille, il regarde Catherine d'un air satisfait et confiant, lui serre de nouveau la main, et s'éloigne avec André, en jetant, à plusieurs reprises, les yeux sur sa belle fiancée qui se dit à elle-même : «Non, ce regard si touchant, ne peut être celui d'un trompeur. » Cependant on entend retentir au loin ces cris étranges : «Vive leczarde Russie! vive le souverain, le héros qui ne dédaigne pas de se mêler parmi le peuple! » On ne sait dans les chantiers ce que ces cris signifient : tous les travaux sont suspendus, chacun prête l'oreille, Catherine est dans une agitation difficile à dépeindre. Son ardente imagination s'abandonne alors à mille conjectures que sa raison repousse, mais que son cœur ambitionne... Enfin accourt, hors d'haleine, un habitant du village; il annonce que ce Pierre, qui, depuis trois mois.

178 CAUSERIES D'CN MEILLARD.

se livre aux travaux les plus pénibles , que cet habile constructeur, toujours debout, la hache à la main, se soumettant gaiement aux fatigues, aux devoirs d'un simple compagnon charpentier; que ce Pierre, en un mot, infatigable ouvrier et si bon camarade... est le czar en personne, Tempereur de toutes les Russies, ce grand vainqueur de la Livonie et de la Finlande, qui, voulant civiliser ses vastes états, après avoir parcouru les principaux ports de TEurope sous un nom obscur, accompagné du célèbre Lefortson ministre et son ami, avait voulu construire de ses mains le premier vaisseau qui serait lancé dans son empire...

On conçoit la surprise et la joie de Georges et de sa famille ; mais comment décrire le trouble, Tincertitude et le tourment secret de Catherine? « Aurait-il donc voulu me séduire, se disait-elle, sous la promesse d'un hymen impossible?... oh oui, impossible! Moi l'épouse du czar! Ce ne pourrait être qu'une union secrète; et Catherine, quoique simple montagnarde, est trop fière, pour jamais y consentir... Cependant ces mots qu'il a prononcés d'un accent plein d'honneur et de vérité : — Je suis à vous... quel que soit le rang que le ciel me destine. — Ces mots retentissent malgré moi dans mon cœur... Insensée ! où t'égare ton fol espoir?... Non, non, tu ne peux atteindre à ce degré de splendeur : redescends, malheureuse, redescends dans l'obscurité qui fut et sera toujours ton partage... 0 mon étoile tutélaire, m'abandonneriez-vous donc pour la première fois, et me laisseriez-vous dévier du sentier de la vertu? »

Les cris de vive le czar!,,, vivePierre-le-Grand! se

font entendre de nouveau; les nombreux ouvriers des chantiers et du port volent à sa rencontre, et tout annonce qu'il s'approche. Catherine veut fuir, mais les forces lui manquent. Elle se mêle parmi les femmes du village, appuyée sur la jeune Bathilde qui cherche à calmer son extrême agitation... Enfin, Pierre s'avance escorté de son ministre Lefort et du boyard envoyé par le sénat de Moscou, pour avertir le monarque des troubles qui s'y sont élevés dans son absence. Le compagnon charpentier, ouvrant alors son vêtement de bure et découvrant le grand ordre de Saint-André, qu'il porte sur la poitrine, se fait reconnaître pour l'empereur de Russie, annonce à Georges Ivano, tout en lui serrant la main, qu'il aura la récompense promise au constructeur du premier vaisseau lancé sur la Baltique, et auquel il se félicitera toute sa vie d'avoir coopéré... puis relevant Catherine tombée à ses genoux, ainsi que tous les habitants du village, il la nomme sa fiancée, la désigne comme la femme la plus digne de partager sa couronne, et la proclame impératrice de toutes les Russies : titre inespéré, mais dont elle sut se montrer digne.

Elle fut couronnée, au commencement de 1724, en présence de tous les princes, de tous les boyards et aux acclamations universelles du peuple auquel on la vit souvent désigner son étoile protectrice... Elle se fit peindre en pauvre petite montagnarde, allant chercher, nupieds et couverte de haillons, de l'eau pour sa mère infirme; et, tout à côté de ce souvenir historique, dont elle se glorifiait, elle voulut qu'on plaçât son portrait en pied, dans tout l'éclat de la majesté impériale ; au bas

du premier cadre, elle fit écrire : « Ce que j'étais, « et au has du second : Ce « que je suis, w

Leçon frappante, trait delà Providence, encourageant et consolateur ! noble espoir otTert aux jeunes filles dont i'indigence n'ébranle point la vertu!... Puissiez-vous en profiter, vous toutes pour qui j'écris; non par l'idée d'obtenir une couronne, mais par l'assurance que, tôt u tard, rétoile que vous prenez pour guide vous conduira, pures et sans tache, au bonheur qui vous attend!

Que deviendraient les malheureux sans la douce espérance? Le pilote dont le vaisseau vient d'être fracassé par la foudre, sur Timmensité des mers, saisit un faible débris, et s'abandonne au gré dt^s vents, en disant : Espérons toujours!... Le cultivateur dont les champs viennent d'être ravagés par la grêle, les ensemence de nouveau, tout en répétant : Espérons toujours!... La tendre mère agenouillée près de son lils expirant, s'écrie, les mains jointes et les yeux levés vers le ciel : Espérons toujours !... Le pauvre mourant de froid et de faim dans sa mansarde; l'opulent étendu sur un riche éOn^lon, rongé de douleur et respirant à peine; le père de famille privé de ses entants; la jeune fille pleurant sur la tombe de sa mère, son unique soutien; le voyageur accablé de fatigue et n'étant qu'à la moitié de sa course... en un mot, tout ce qui souffre sur la terre ne peut voir luire un rayon de soleil sans croire que c'est Dieu qui vient ù son secours... Ne ces-

sons donc jamais d'espérer en sa justice, en sa bonté; mais pour cela , vivons de manière à nous en rendre dignes ! le premier, le plus grand allégement à nos maux, c'est de pouvoir se dire : « Je ne les ai pas mérités; Dieu veut m' éprouver sans doute : espérons toujours ! »

Un riche armateur de Marseille, ébloui par la constante prospérité deses vastes entreprises, et voulant augmenter encore sa fortune, se mit en léte d'aller établir un comptoir de commerce à Tlle de France, où déjà , par ses relations habituelles, il avait réuni des capitaux considérables. Ce négociant célèbre, nommé de Marsol, dans la force de l'âge, s'était marié depuis plusieurs années à la plus belle personne de la Provence, qui joignait aux nobles qualités du cœur une imagination ardente et le désir irrésistible de parcourir les lieux les plus remarquables des deux hémisphères. Elle était mère d'une petite fille, âgée de cinq ans, véritable chef-d'œuvre de la nature. Noémi de Marsol, citée dans Marseille, tant pour sa figure céleste et sa grâce naturelle, que par l'angélique douceur de son caractère, se faisait surtout remarquer par une piété vraie que lui avait inspirée son £ueule paternelle, femme d'un mérite éminent. Toute petite, Noémi élevait vers Dieu son àme candide et lui attribuait le bonheur dont ehe était comblée. Eprouvaitelle toutefois de ces maux passagers auxquels est sujette notre enfance, elle disait avec une touchante résignation : « Le bon Dieu le veut ; mais cela ne durera pas. » La souffrance venait-elle à cesser, on la voyait lever sa tête charmante vers la voûte céleste, et répéter tout

haut : « J'étais bien sûre qu'il veillait sur moi... Espérons toujours ! »

Elle accompagna donc ses parents dans le grand voyage qu'ils entreprenaient, après avoir reçu la bénédiction de sa grand'mère, qui lui dit en pleurant : «Charmante créature!... je ne te verrai plus!...» Et l'enfant lui répondait, en lui baisant les mains : « Espérons toujours !... » La traversée de la famille de Marsol fut constamment heureuse. Le vaisseau qu'ils montaient avait la réputation du meilleur voilier du port de Marseille ; et le capitaine, leur parent, marin très-renommé, s'était fait accorder un intérêt dans l'expédition. Après avoir parcouru pendant plusieurs mois l'Océan oriental, côtoyé l'île Bourbon, celle de Madagascar, ils arrivèrent à leur destination, où tout parut d'abord favoriser leur entreprise.

Bientôt le comptoir établi par l'armateur de Marsol à l'Ile de France, devint célèbre dans toute l'étendue des Grandes-Indes. Mais il excita la jalousie des insulaires, et principalement des Arabes, dont le caractère envieux et l'esprit mercantile ne souffrent point de rivaux dans leurs parages. Ils firent donc plusieurs prises importantes à la maison de Marsol. Celui-ci , que la fortune n'avait cessé de favoriser, et dont la noble audace ne souffrait aucune atteinte à ses opérations, arma plusieurs bâtiments et conçut le projet de quitter l'Ile-de-France et d'entrer dans le détroit de Babel-Mandel, d'où il gagnerait la mer Rouge et Tisthme de Suez. Il avait embarqué toutes ses richesses pour les soustraire au pillage des Arabes, et de là comptait rentrer dans la Méditerranée,

1 1 X CAUSEU lES n r N M i:: i.la i-. n.

avec sa femme, plus belle que jamais, et sa chère Noémi, qui, dans ce revers imprévu, rassurant sa mère désenchantée de ses voyages, ne cessait de lui répéter : « Espérons toujours ! »

Mais ce détroit de Babel-Mandel est un passage dangereux que les Arabes surnomment la Porte de Deuil. Aussi Tembarcalion du célèbre armateur y fit-elle naufrage, près de la petite ile du Pin. Tout à coup les insulaires parurent, pillèrent tout ce qu'on avait pu sauver dans cet affreux désastre , et conduisirent la famille de Marsol au fond d'un désert, où le père, la mère et l'enfant, dépouillés de leurs vêtements et couverts de vieilles peaux d'animaux sauvages, furent réduits aux travaux les plus grossiers. Le courage et la force physique de M. de Marsol s*affaiblissaient chaque jour. Son plus grand supplice était de voir sa femme et sa fille confondues parmi de vils esclaves. Mais Noémi ne cessait de consoler, de rassurer ses malheureux parents, et leur désignant le soleil qui dardait sur leur tête, elle répétait : « Espérons toujours ! »

Les efforts inouïs que fit M. de Marsol pour arracher sa femme et sa fille à l'esclavage, affaiblirent sa santé ; le désespoir s'empara de son âme, enflamma son sang; il expira dans les tourments les plus affreux, laissant sa famille dénuée de tout secours, exposée aux insultes, à la cruauté des insulaires au pouvoir desquels l'avait livrée le plus cruel destin ; et, pour comble de fatalité, M""® de Marsol se trouvait enceinte, n'ayant pour appui que sa chère Noémi, alors âgée de sept ans, et qui , frappée de tant de malheurs réunis, n'osait plus répéter que tout bas : Espérons toujours!

ESPÉRONS TOUJOURS. jgj

Le Ciel en cfïet parut exaucer un espoir si pur et si constant. M°^^ de Marsol, dont Tétat de grossesse inspirait une irrésistible pitié, et qui ne pouvait plus vaquer à aucun travail pénible, obtint d'être conduite avec sa fille sur un faible esquif, vers les bords de Tisthme de Suez, où la Providence lui procura chez de pauvres pêcheurs les secours de rhospitalité. Elle y mit au monde une seconde fille, qu'elle nomma Sara, et que Noémi, couvrant de larmes de joie, éleva sur ses bras, en répétant à sa mère : « Nous serons deux pour vous aimer. »

Tandis que M""® de Marsol, qui commençait, ainsi que sa fille ainée, à se familiariser avec la langue arabe, allaitait sa petite Sara, elle s'habitua à seconder dans leurs travaux les pécheurs qui l'avaient recueillie. Douée d'une dextérité remarquable , elle parvint à former des nattes de jonc, à tresser des écorces de liane, dont elle composait des filets; et, secondée dans ces utiles travaux par Noémi, de qui l'adresse égalait celle de sa mère, elle avait la jouissance de doubler les produits de la pêche, et de procurer à ses hôtes une ample indemnité de ce qu'elle recevait d'eux. Bientôt les peaux de bêtes sauvages qui la couvraient ainsi que sa fille, furent remplacées par des vêtements du pays, grossiers à la vérité, mais qui du moins les mettaient à l'abri de la nudité, et surtout préservaient leur tète des rayons dévorants du soleil. Noémi s'élançait alors dans les bras de sa mère , en s'écriant : « J'avais bien raison de vous dire : Espérons toujours !... — Oui, mon ange, lui répondait M"^ de Marsol, espérons toujours ! »

Elles passèrent cinq ans entiers sur les bords de

iià CAUSERIES D'UN VIEILLARD.

risthme de Suez, et s'habituèrent à la chaleur du climat, ainsi qu'aux usages grossiers, aux mœurs souvent barbares, des hordes [arabes qui venaient s'y établir. Noémi entrait dans sa treizième année, et Sara avait déjà vu luire cinq printemps. Son petit air sauvage semblait donner à sa jolie figure un charme plus piquant encore. Ce qui la rendait surtout aussi chère à sa mère, à sa sœur, c'est qu'elle était l'image vivante de son père. La charmante enfant, née, élevée parmi les insulaires, n'avait aucune idée de l'Europe ni de la France; elle s'imaginait que l'univers entier se bornait à la portion de l'isthme qu'elle habitait. Mais il n'en était pas ainsi de M""^ de Marsol et de Noémi : leurs pensées et leurs vœux les reportaient vers Marseille , où les attendaient une honorable existence, où elles retrouveraient des parents, des amis, et peut-être cette tendre et vénérable aïeule qui avait donné sa bénédiction à sa petite-fille avec une si vive émotion. « Nous ne reverrons jamais notre belle patrie, chère enfant ! disait la mère éplorée à sa fille.

— « Eh! pourquoi, chère maman? Si je me rappelle bien ce que nous disait mon père , l'isthme de Suez conduit aux bouches du Nil, sur les bords de la Méditerranée; et une fois sur cette mer tant désirée, nous regagnerions peut-être notre belle Provence. Je n'avais que cinq ans lorsque je la quittai; mais elle est toujours présente à ma mémoire... Je ne sais quoi me dit que nous la reverrons. Dieu nous a déjà, dans notre désastre, accordé bien des consolations : il ne nous abandonnera pas. — Comme toi, mon ange, j'ai confiance en son secours, en sa bonté ; mais comment parcourir cin-

quante lieues de déserts et de sables brûlants, seules , à pied , avec un enfant de cinq ans? — Je la porterai. — Moi-même dont les forces s'affaiblissent chaque jour, pourrais-je supporter une aussi pénible marche? — Je vous soutiendrai. —Et toi , céleste créature , comment résister à parcourir une longue roule, nu-pieds?... — J'en aiprisThabitude depuis que nous habitons les bords du golfe arabique. Et puis je me ferai des chaussures, ainsi qu'à ma sœur, avec des feuilles de bananier et des réseaux de jonc... Allons, chère maman, de la persévérance, du courage, et nous re verrons Marseille... je vous vois tressaiUir à ce doux nom. Fiez-vous, ah ! fiez-vous à rinspiration que je reçois du Ciel ! Il nous a mis sans doute à de fortes épreuves ; mais j'ai comme un pressentiment que nos maux sont à leur terme. — Eh bien! chère enfant, mon unique soutien, ma douce consolation, je cède à tes instances. Oui, je dois tout braver pour rendre à mes deux filles leur état, leur famille, leur fortune, je vais donc me disposer à ce long voyage. Mais n'en parlons pas à Sara. La pauvre petite ignore son origine, sa patrie ; et la moindre révélation, dans le cas où notre entreprise serait vaine , pourrait troubler son repos, tourmenter sa vive imagination. Ah ! respectons son innocence ! — Comptez , chère maman, sur toute ma discrétion, comme j'ose compter sur votre confiance en Dieu qui , dans ce moment , semble me dire plus que jamais : Espère toujours ! »

Quelques jours s'écoulèrent pendant lesquels M""" de Marsol prépara ses hôtes à leur séparation, en prétextant un voyage qu'elle voulait faire avec ses deux en-

fanls auxquels son intention était de donner connaissance des rives du golfe les plus avantageuses pour la vente du poisson que pourraient prendre les bons et sfénéreux pêcheurs qui daigneraient leur accorder l'hospitalité. Un matin donc , lorsque les rayons de l'aurore commençaient à briller sur l'horizon , la mère et ses deux filles se mirent en marche et parcoururent un assez long espace de chemin. M'»^ de Marsol, noircie au soleil et décharnée par la souffrance, avait l'humble costume d'une femme de pêcheur. Noémi, vêtue encore plus simplement, portait sous son bras la nourriture nécessaire pour plusieurs jours, enveloppée dans une petite natte de paille de riz ; et Sara, à peine couverte d'habits déchirés, marchait aux côtés de sa mère en faisant mille questions sur le motif de leur voyage. Il fut assez heureux pendant quelque temps : elles rencontraient sur leur chemin des habitations d'Arabes, où leur costume et leur langage, surtout celui de la petite Sara, les faisaient prendre pour des naturels du pays, et leur attiraient tous les secours dont elles avaient besoin.

Mais il fallait faire de la sorte les cinquante mortelles lieues de l'isthme de Suez, qui forment plus de quatrevingts de France. Bientôt les chaussures de feuilles de bananier que portaient Noémi et Sara, furent déchirées sur le sable brûlant : il leur fallut marcher pieds nus. Heureusement M""* de Marsol s'était procuré des babouches de bufile qui préservaient ses pieds délicats de la meurtrissure des cailloux. Ses deux jeunes filles étaient, depuis six ans , accoutumées à marcher à nu , ce qui

ESPÉRONS TOUJOUllS. 189

leur avait durillonné la plante des pieds, au point qu'elles n'éprouvaient aucune souffrance.

Cependant, en traversant le long d'une antique pyramide, la pauvre mère fit un faux pas, et se blessa de manière qu'elle fut forcée de s'arrêter plusieurs jours à l'ombre de quelques vieux arbres qui se trouvèrent sur son chemin. Les provisions furent bientôt épuisées; et cette intéressante famille eût succombé sans doute à la faim et à la fatigue, sans des conducteurs de chameaux, qui, touchés de leur misère, et les prenant pour des femmes arabes, leur donnèrent de quoi se substanler pendant plusieurs jours. Il fallut donc, malgré la douleur qu'elle éprouvait encore, que la tendre mère se remit en route pour sauver ses deux filles d'une mort certaine. Elle essaie de faire quelques pas : puis, cédant à la vive souffrance qu'elle éprouve, elle retombe sur le tertre qu'elle avait quitté, en disant : « Il m'est impossible d'aller plus loin... c'est ici, mes pauvres petites, que je terminerai ma déplorable existence... Mais vous, mes chers enfants, que deviendrez-vous? — Dieu nous voit, maman, et ne nous abandonnera pas... Espérons toujours ! — Vous voyez bien, ajoute Sara, qu'il nous a déjà procuré de la nourriture, sans laquelle c'était fait de nous : ma sœur a raison, espérons toujours!...» La pauvre mère se sentit alors ranimée par le courage de ces deux charmantes créatures, et surtout par l'espoir qu'elles avaient dans la Providence. Elle fit, dès le lendemain matin, un nouvel effort pour s'éloigner de la butte isolée où l'on avait passé la nuit. Elle appuie un bras sur celui de Noémi, alors âgée de quinze ans, et

presque aussi grande qu'elle , et pose son autre bras sur Tépaule de Sara , déjà dans sa huitième année ; celle-ci presse dans ses deux jeunes mains celle de sa mère, en levant ses jolis yeux au Ciel, dont elle invoque tout bas Tassistance.

Noémi, munie du sac contenant le reste de leurs provisions, ainsi que du bâton de la pauvre blessée, suit sur sa figure tous les effets de la souffrance qu'elle éprouve, et lui répète à chaque pas : « Allons, maman , du courage , et nous gagnerons les bords de la Méditerranée; et nous reverrons Marseille...» M"* de Marsol tressaillant encore à ces douces paroles, s'imaginait qu'en effet Dieu lui promettait de revoir sa patrie, et surtout lui ordonnait de sauver ses enfants. Elle marchait doucement à la vérité, mais avec un peu moins de douleur, tantôt promenant ses regards attendris sur les deux anges dont elle était escortée ; tantôt baissant la tète, les yeux attachés vers la terre et se soumettant à sa destinée... Tableau touchant! mélange enchanteur de l'amour maternel et de la piété filiale ! scène d'un effet irrésistible, et digne d'inspirer les pinceaux d'un grand maître!

Nos voyageuses furent près de deux mois à terminer leur course. Tantôt la mère était obligée de s'arrêter pour reprendre des forces; tantôt c'étaient les pauvres petits pieds de Sara, écorchés par les cailloux des sentiers peu fréquentés qu'elle parcourait; et les larmes que celle-ci s'efforçait de retenir, divulguaient la douleur qu'elle .éprouvait. Tantôt enfin c'était la privation de nourriture : Noémi allait en chercher au loin dans

les huttes sauvages qu'elle apercevait , et quelquefois elle essuyait des refus humiliants qu'elle savait dompter par la douceur de sa voix et le charme si touchant de son regard. C'était alors qu'elle s'armait de son pieux courage, et qu'obtenant de quoi sustenter sa mère et sa petite sœur, elle se confia plus que jamais à la protection du Ciel.

Enfin, après mille et mille obstacles, elles approchèrent des bouches du Nil et gagnèrent Tina sur les bords de la Méditerranée. A l'aspect de cette mer qui s'étend jusqu'au port de Marseille, M""^ de Marsol pousse un cri perçant, et, se prosternant avec ses deux filles, remercie Dieu de l'avoir protégée et soutenue dans le pénible et long voyage qu'elle vient de faire. Pressant aussitôt sur son sein la tête charmante de Noémi, comme celle de son ange gardien , elle lui dit : « Jouis de ton ouvrage, ma fille! C'était en effet le Ciel qui t'inspirait en le faisant répéter au milieu de nos tourments, de nos dangers : Espérons toujours! » Et les deux jeunes filles de baiser chacune une main de leur mère ; de s'élancer ensuite dans ses bras en s'écriant : « Oui, oui, espérons toujours! »

Elles reprirent à Tina leurs travaux de filets de pêcheurs, dont la vente subvint aisément à leurs besoins. Les lambeaux dont la jeune Sara était couverte, furent remplacés par des vêtements égyptiens analogues à son sexe, à son âge. Noémi renouvela les siens usés dans le voyage, par un costume qui donnait encore plus d'éclat à sa figure céleste ; et les deux sœurs ne marchèrent plus nu-pieds; mais avec des chaussures du pays qui les pré-

servaient de toute meurtrissure. M"^ de Marsol quitta de même lesbabouches debuffle qui lui avaient été si secourables; mais elle voulut se réserver son costume de femme de pêcheur du golfe arabique, et se promit de le conserver toute sa vie, comme un souvenir des maux qu'elle avait soufferts, et du pieux dévouement de sa chère Noémi.

Le travail de leurs mains et la considération qu'elles inspiraient à tous les habitants de Tina, leur procurèrent une existence aussi heureuse qu'elles pouvaient la désirer ; mais le cri de la patrie ne cessait de se faire entendre. Marseille les appelait; Marseille où Noémi s'imaginait toujours qu'elle retrouverait la mère de son père. C'est en vain qu'il s'était écoulé dix années depuis leur séparation , la bénédiction qu'elle en avait reçue ne s'était point effacée de son souvenir. M"'« de Marsol n'était pas moins empressée de revoir l'antique et vaste cité qui l'avait vue naître ; et la jeune Sara, dont Noémi faisait depuis quelque temps l'éducation, instruite alors qu'il existait une Europe, et que dans cette Europe était une belle France où l'attendaient mille plaisirs, ne désirait pas moins que sa mère et sa sœur de connaître ce nouveau monde qu'on lui peignait sous les plus riantes couleurs.

Mais comment traverser l'immensité des mers qui sépare les bouches du Nil des belles côtes de Fiance? Tina, quoique assez peuplé, n'était en quelque sorte qu'un abord de pêcheurs, d'où ne pouvaient approcher des bâtiments de transport. Il eût fallu, pour espérer un passage, gagner un port de marine marchande; mais par où? par quel moyen? « Je vois bien, répétait

alors la pauvre mère, je vois bien que je dois renoncer à l'espoir de remettre mes enfants au sein de leur famille. — Patience et courage ! lui répondait son ange tutélaire; le Ciel ne nous a pas permis d'arriver, malgrfj tant d'obstacles , sur les bords de la Méditerranée, pour nous priver du bonheur de la traverser, quelle que soit son immense étendue. » Chaque fois en effet que cette adorable et pieuse créature allait porter des filets et des nattes de jonc aux pêcheurs, et les échangeait contre des provisions, ses yeux avides et d'une expression remarquable, parcouraient l'horizon ; et le moindre petit point noir qui frappait sa vue, lui semblait être un vaisseau... mais bientôt, hélas! son espérance était déçue; et tout se dissipait comme une ombre légère qui se confondait avec le ciel. « L'épreuve est bien forte : se disait alors Noémi; mais pas plus que ma confiance en Dieu. »

Après des vents orageux , la Méditerranée devint calme et limpide; sa surface avait repris cette transparence de bleu d'azur, symbole de la douce espérance. Noémi, selon son usage, était venue sur ses bords, chargée des travaux de sa famille, et faisait sa prière avec une ferveur toute nouvelle , quand tout à coup ses yeux avides , pénétrants, aperçoivent un de ces points noirs qui tant de fois s'étaient dissipés dans l'espace, et lui semblait cette fois grossir à chaque instant. Elle interroge quelques pêcheurs : tous lui confirment que c'est un bâtiment qui cherche sans doute un attérage. Mais le vaisseau ne pouvant aborder la côte, est forcé de mettre en panne; et bientôt une chaloupe débarque au rivage le capitaine et deux matelots qui viennent réclamer des

secours, et s'annoncent comme des Français... « 0 mon Dieu! s'écrie aussitôt Noémi, Toeil en feu, la joie sur le front et les mains jointes, ô mon Dieu! m'aurais-tu donc exaucée? » Elle s'élance, va chercher sa mère et sa sœur, revient avec elles sur le port, à l'instant même où les étrangers vont rejoindre leur bord. M""^ de Marsol prie le capitaine de lui accorder un moment d'entretien; elle se fait reconnaître par les papiers renfermés dans un portefeuille qu'elle tire de son sein. Il se trouve justement que le brave marin auquel elle s'adresse, est Provençal, et qu'il a connu l'armateur de Marsol. Sa veuve raconte alors tous ses malheurs, ses longues souffrances. Noémi, par les fidèles récits de sa mère, inspire au capitaine l'intérêt le plus touchant, lui fait éprouver l'émotion la plus profonde; et il est arrêté que dès le lendemain , le bâtiment devant remettre à la voile, transportera la mère et ses deux filles dans le port de Marseille.

La traversée fut aussi favorable que pouvait l'espérer cette intéressante famille. Au bout de six semaines on aperçut les côtes de France , que salua M™^ de Marsol avec une émotion qu'il est impossible d'exprimer. Noémi, tombant éperdue dans ses bras, s'écriait : « Oh! c'est bien dans ce moment qu'il m'est permis de dire : Espérons toujours! La jeune Sara, émerveillée de cette entrée du port de Marseille, de cet aspect ravissant des belles habitations qui l'entourent, ne cessait de dire à son tour : Oh ! que c'est beau la France ! » M""^ de Marsol, que chacun reconnut sans peine , malgré les souffrances qui avaient sillonné ses traits, retrouva dans

Tancienne maison fondée par son mari , de quoi se former une honorable existence. Mais Noémi retrouva bien plus encore : ce fut sa tendre et vénérable aïeule octogénaire qui semblait rajeunir dans les bras de wsa petite-fille, et ne cessait de répéter avec elle : Espérons toujours! Bientôt M""^ de Marsol reprit cette haute dignité d'àme et ces gracieuses manières qui Pavaient si longtemps fait remarquer. Sara, devenant chaque jour plus belle , prit aisément ces usages de bonne éducation que lui donna sa mère ; et Noémi devint aussi remarquable par ses qualités morales , que par le charme séduisant répandu sur toute sa personne. Les récits que faisait sans cesse M"« de Marsol de l'héroïque dévouement de sa fille aînée, des ingénieuses ressources de son imagination et surtout de sa persévérance dans son espoir en Dieu , dans sa piété fihale, augmentaient encore le touchant et noble intérêt qu'inspirait cette créature angélique. On la rechercha dans les plus respectables familles de Marseille, où bientôt elle contracta l'union qu'elle méritait, et qui la rendit à son tour la mère la plus chérie et la plus digne de l'être. Jamais elle n'oublia la misère, l'abaissement, les tourments , les dangers qu'elle avait bravés avec tant de courage ; et les comparant à la brillante destinée que chaque jour semblait lui rendre la Providence , comme une indemnité de tout ce qu'elle avait souffert, la bienheureuse Noémi répétait avec une religieuse inspiration, ces paroles que tant de fois elle avait proférées, et qui devinrent sa devise jusqu'au dernier moment de sa vie : « Espérons toujours ! . . .»

L'intérêt que nous portons aux animaux, nous donne souvent une bien douce récompense, surtout de la part de ceux que le créateur dota d'intelligence et de bonté. Je pourrais citer ici mille traits [d'attachement et de reconnaissance, qui prouveraient que, chez les êtres audessus desquels nous nous plaçons si fièrement, et que nous appelons des bêtes, il est un instinct de mémoire, j'oserai même dire de générosité, que nous ne montrons pas toujours à l'égard de nos semblables.

On a vu souvent, dans les combats les plus sanglants, des chevaux s'arrêter au-dessus de leurs cavaliers blessés, désarçonnés, et leur servir d'abri, pour leur donner le temps de reprendre haleine et se soustraire à la mort. Nous avons tous admiré, dans Paris, la touchante résignation de ce chien resté sur les glaçons de la Seine, à l'endroit même où son maître avait été englouti ; et qui l'appelant par des hurlements déchirants, refusa la nourriture qu'on lui présentait sur le rivage, resta sourd

MABEIiOI^,

Sculp

« C'est à toi QU& je dois tout cela m

MÂDELON. 197

à rappel qu'on lui faisait de toutes parts, attendit enfin, pendant huit jours entiers, que ses forces épuisées rétendissent sans mouvement et sans vie. Je n'oublierai jamais d'avoir vu, au Jardin-des-PIanles , Téléphant mâle caresser de sa trompe , avec le tressaillement du plaisir, la tête d'une petite fille imprudente, qui s'était avancée vers l'énorme animal en lui présentant deux oranges, dont il ne prit qu'une seule, afin de partager avec elle.

Je vais donc raconter à mes jeunes lecteurs un fait récent , dont je fus en quelque sorte l'heureux témoin; et qui prouvera qu'on ne doit jamais balancer à se livrer au mouvement de pitié que nous inspire tout être souffrant.

J'habitais, Tété dernier, un des riants villages qui bordent la Seine, et j'y puisais, entouré d'aimables habitants et de plusieurs jeunes personnes, ce charme social auquel un septuagénaire est si heureux de participer. Le soir , nous parcourions des sites agrestes, et principalement une prairie assez spacieuse, où Ton menait paître les animaux des environs. Parmi nous était la veuve d'un officier d'artillerie, la baronne de Saint- Marc, jouissant d'une honorable fortune, et se faisant remarquer par les nobles épanchements d'une âme franche et généreuse.

Elle possédait un charmant petit épagneul qui répondait aux bontés de sa maîtresse par un tendre attachement ; et faisait, à un seul mot d'ordre, des tours d'adresse curieux, divertissants. Rien n'était à la fois plus gracieux et plus intéressant que Pyrame, ramassant le

m CAUSERIES D'UN VIEILLARD.

mouchoir de la baronne, qu'elle avait laissé tomber, portant avec orgueil son ombrelle enveloppée d'un mouchoir, se tenant en sentinelle sur les pattes de derrière, faisant le mort , l'exercice d'un conscrit et mille autres singeries qu'on lui avait enseignées. Chacun admirait l'instinct de ce jeune épagneul, auquel il ne manquait que la parole. Il nous accompagnait ordinairement dans nos promenades, courant après les sauterelles, les papillons, et toujours les yeux attachés sur ceux de sa maîtresse qui, d'un seul signe, le rappelait à l'ordre et lui faisait reprendre sa place auprès d'elle.

Attirés par les cris joyeux de plusieurs villageois, et surtout par les sons d'un galoubet champêtre, qui rappelaient un des jolis airs de Grétry, nous entrons dans la prairie commune, où paissaient un grand nombre d'animaux : tout à coup deux gros chiens de berger se jettent sur Pyrame, et l'allaient mettre en pièces, lorsqu'une jeune fille d'environ douze ans, d'une figure expressive e1 d'une force remarquable, s'élance au milieu des chiens féroces, arrache de leurs dents et de leurs pattes le pauvre épagneul, couvert de sang et d'écume, poussant descris douloureux; et le rapporte à la baronne, en lui disant ingénument : « Oh ! s'il pouvait en r'venir, que je s'rais contente! — Oui, oui, lui répond M°'« de Saint-Marc, tàtant Pyrame de tous côtés ; et, grâce à toi, chère petite, j'en serai quitte pour la peur... Mais, toi-même n'es-tu pas blessée? le sang coule de tes bras, de tes mains. — Il est vrai , ces maudits chiens m'ont mordue; mais ce n' s'ra rien. — Cette morsure à ton bras droit est profonde, et tu pourrais être estropiée

pour ta vie. Suis-moi, chère enfant; je veux m'assurer par moi-même que tu ne seras point victime de ton généreux dévouement. •» Elle emmène à ces mots la pauvre petite, lui confiant Tépagneul qu'elle venait de sauver, et qui, par Finstinct de la reconnaissance , léchait déjà les plaies de sa jeune bienfaitrice. Celle-ci le caressait à son tour , et ne cessait de répéter : « Oh ! comme il est gentil!... On dirait qu'il me r'mercie. »

Chemin faisant, la conversation s'établit entre la baronne et la jeune fille. « Comment te nommes-tu? chère enfant. — Madelon, madame, pour vous servir, si j'en étais capable. — Que font tes parents? — Hélas! ils dorment tous les deux au champ du r'pos. C't affreux choléra, qu'a fait tant d' ravage dans 1' pays, m' les a ravis dans la même semaine. Je n' saurais songer à ça, voyez-vous, sans qu'un frisson ne m' prenne par tout r corps, et qu' des pleurs ne s'échappent de mes yeux. — Pauvre orpheline! Et chez qui demeures-tu maintenant? — Chez mon parrain Michaud, 1' charron du village, dont feu mon père était 1' premier ouvrier; un brave homme qui n'a pas voulu qu'on emm'nàt sa filleule dans un hospice... Mais comme il a six enfants tout grouillants, je n' voulais pas, moi, d'venir encore à sa charge; et sans not' vieux curé qui s'en est mêlé... c'est qu' voyez-vous, madame, quéqu' pauvre qu'on soit, on sent là certaine tierté... Mais je m' suis rendue utile chez mon parrain, et ça m'a donné du cœur... C'est moi qui couche et qui lève ses derniers nés, deux p'tits espiègles dont j' rafTole ; j' conduits les aînés à l'école ; j' prépare leux goûter quand i' z-en r'viennent; j' trempe

ensuite la soupe aux ouvriers, j' m'en régale avec eux; et sitôt r dîner, j' conduits paître à la prairie nos deux vaches, not' chèvre et nof àne... Oh! je n' manque pas d' besogne. — Et quel âge as-tu, pour suflîre à tant de travail ? — Douze ans à la Saint-Charles, qu' était V patron d' mon pauvre père... Mais j' sis forte pour mon âge : voyez plutôt mes bras... » En ce moment même, Tépagneul lui lèche de nouveau sa blessure, et Madelon reprend, en le caressant : « Oh! comme il est gentil! on dirait qu'i' voudrait m' guérir : sa petite langue est si douce, mais si douce qu'on croirait une feuille d' rose qui vient effleurer la peau. »

En achevant cet entretien, la baronne et Madelon gagnèrent une belle et vaste habitation, où bientôt on fit venir le médecin du village, homme d'un mérite reconnu, qui déclara que la morsure faite par un des chiens de berger, avait failli déchirer le biceps du bras droit de l'orpheline, qui peut-être eût été estropiée pour le reste de sa vie; mais qu'heureusement la dent meurtrière de l'animal était entrée de côté, et que la blessure n'avait rien de dangereux.

ft N'est-il pas vrai, cher docteur, reprend M*"^ deSaint- Marc, que le baume le plus salutaire qu'on puisse meUre sur la blessure de cette jeune orpheline, c'est la langue de l'animal qu'elle a sauvé? — Sans doute, répliqua le médecin ; il n'est point de plaie qui résiste à un pareil spécifique. — En ce cas, Madelon restera près de moi, jusqu'à ce que la plaie soit entièrement cicatrisée. — Oh! pas possible, madame! Eh! qu'est-c' qui frait mon ouvrage chez mon parrain? — Je mettrai quel-

qu'un pour te remplacer, et je me charge de tout. — Et mes chers petits, LolotteetFanfan, que diront-ils, quand i' n' me verront plus? V m'appeirront, i' crieront, i' s' désoleront... Oh! ça m' fend V cœur, rien qu' d'y songer. — J'irai moi-même les apaiser, leur porter des friandises, et leur faire entendre qu'il faut bien te donner le temps de guérir.— Et not' belle chèvre blanche? qu'est-ce qui la soignera, la conduira à la prairie? —Je la ferai venir dans mon parc, où elle pourra paître sous tes yeux. — Et mon parrain, qu' j'aurais dû nommer r premier, et qu' j'embrasse tous les matins, ni pus, ni moins qu' si'l était mon père?— Il viendra tous les jours recevoir ici ton baiser filial, et, pour sa peine, tu lui verseras quelques rasades de bon vieux vin qu'il boira à ta santé. — Et à la vôtre, madame la baronne. — Ainsi, voilà qui est bien convenu : tu resteras chez moi jusqu'à ce que ta guérison soit complète, w En ce moment, l'épagneul saute sur les genoux de Madelon, et lèche de nouveau son bras, a\'ec une ardeur semblant annoncer qu'il se chargeait d'accélérer sa guérison.

La baronne n'eut pas de peine à faire consentir le charron à ce que sa filleule restât auprès d'elle : il aimait trop sincèrement cette jeune fille, pour ne pas la laisser profiter d'un événement qui pouvait influer sur le bonheur de sa vie. Voilà donc Madelon installée chez la baronne qui la présente à tous ses gens comme si elle eût été de sa famille. L'orpheline en était toute confuse, et ne savait comment répondre aux marques d'intérêt que lui donnait M"^^ de Saint-Marc. Mais ce qui surtout

excita sa surprise et sa vive émotion, c'est que, dès le lendemain, la baronne la fit déjeuner à sa table, auprès d'elle, comme si elle eût été son égale. L'épagneul exprimait par ses bonds et ses caresses, qu'il partageait le ravissement de Madelon, à laquelle on servit, non du café, non tous ces mets dont font usage les personnes de qualité, mais une excellente soupe aux choux et au lard : ce qui lui fit croire qu'elle était encore parmi les ouvriers du charron. Toutefois elle accepta plusieurs friandises que lui offrit M'"^ de Saint-Marc, qui s'amusait beaucoup de son embarras, de ses naïvetés, et surtout des révérences qu'elle faisait au valet de chambre, chaque fois qu'il lui donnait une assiette blanche : au dîner qui suivit, l'orpheline occupa la même place, ainsi que les jours suivants. Le père Michaud, son parrain, venait la voir tous les soirs, et remportait à Lolotte et â Fanfan, ce que Madelon avait rais de côté pour eux, avec la permission de la dame.

Mais le dimanche arriva; le pasteur et les principaux habitants du village étaient invités ce jour-là chez M^^^ de Saint-Marc. Madelon, dont la blessure commençait à se cicatriser, se disposait à s'en retourner chez le charron, pour y reprendre ses travaux accoutumés.... Qu'on juge de sa surprise et de son saisissement , lorsque la femme de chambre de la baronne vient lui annoncer qu'elle a reçu Tordre de lui donner des vêtements qui puissent la faire admettre parmi les nombreux convives du dîner. Elle étale aux yeux de l'orpheline une jolie robe de mousseline blanche dont le corsage était brodé, le pantalon pareil, portant au bas une doublé

MâDELON. Î05

garniture ; plus, une jolie paire de souliers de soie puce, et des bas de coton anglais à coins à jour, plus enfin un large ruban rose, pour former de ses beaux cheveux noirs deux longues tresses, dont Tune, relevée sur son épaule, lui descendrait jusqu'aux genoux.

Madelon voulut d'abord s'opposer à ce qu'on la revêtît de cet élégant accoutrement, bien qu'il chatouillât son amour-propre et qu'il éblouit ses yeux, mais les ordres de la baronne étaient précis; et, moiiiô curiosité de la jeune fille, moitié crainte qu'on ne s'amusàl à ses dépens, elle se laissa métamorphoser en demoiselle, suppliant toutefois la bonne femme de chambre de lui conserver ses habits villageois qu'elle se proposait de reprendre dès le soir même.

Entre en ce moment M""^ de Saint-Marc, suivie du fidèle épagneul. Elle voulut juger par elle-même du changement opéré dans le costume de Madelon. Celle-ci va se jeter aussitôt dans ses bras, en lui disant avec une expression remarquable : « Ah ! ne m'humiliez pas ! — T'humilier, chère enfant!... Je n'ai d'autre dessein que de t'élever jusqu'à moi. — Je ne vous comprends pas, bonne dame. — Bientôt tu sauras tout... mais, en attendant, laisse-moi t'examiner tout à mon aise. Cette robe te sied à ravir. — Je n'en sais rien ; car j'n'ose pas me r' garder. — Elle découvre tes belles épaules, ta taille élancée; et sous ton pantalon, on remarque une jambe fine. — Tiens, j'onsla jambe fine! jen'm'en étais pas doutée. — Et ton pied, quoiqu'un peu en dedans, est d'une fort jolie forme. Tes souliers te gênent peutêtre uû pçu?— r m' serrent jolimeEt, ça, c'est sûr; inai§

j'm'y frai. — Tes mains et tes bras, noircis aux rayons du soleil, contrastent trop ■visiblement avec une pareille toilette ; mais nous les couvrirons de gants longs et d'une couleur tranchée... — Vous voulez m'ganter jusqu'au coude ! — Excepté ton bras blessé, qu'on enveloppera de soie noire... Voyons, marche un peu, pour que je juge de ton maintien... Pas mal! en vérité. Je veux que, dans trois mois, tu aies la plus jolie tournure. . . Je me charge de ton éducation. »

A ces mots, elle Ta fait asseoir auprès d'elle, et tout à coup Pyrame, qui avait tlairé plusieurs fois les jambes de la jeune fille pour s'assurer que c'était elle, saute sur ses genoux, et lui lèche le visage, les mains, et surtout sa blessure, dont la douleur devenait supportable. Madelon rendait au charmant animal caresse pour caresse, et ne cessait de répéter : «Cher Pyrame! c'est à toi que j'dois tout cela. »

Bientôt le pasteur du village, le maire et le juge de paix, ainsi que plusieurs habitants notables, que la baronne avait fait inviter, se réunirent dans le grand salon, se demandant entre eux quelle était la cause d'une invitation aussi prompte, aussi instante. Ce mystère leur fut bientôt expliqué par l'apparition de M"'*' de Saint-Marc, donnant la main à la jeune orpheline qu'elle présenta comme sa fille adoptive. Madelon était si tremblante et si confuse, qu'elle ne comprit pas d'abord les étranges expressions de la baronne. « Oui, messieurs, reprend celle-ci, je vous ai réunis chez moi pour constater, par un acte authentique et sacré, que, veuve et sans enfant, désirant m'attacher un être qui remplirait le

MAnni.ON'. 203

vide de mon àme et me rendrait les douces illusions d'une mère, j'ai choisi Madelaine Perrin, qui réunit, sans le savoir, toutes les qualités que je désirais trouver dans celle dont je ferais la compagne de ma vie, le soutien de ma vieillesse, et l'héritière de ma fortune. Madelon, en un mot, sous les auspices de M. le maire et de notre vénérable pasteur, assistés de tous les témoins ici présents... Madelon devient M'^' de Saint-Marc dont elle a déjà le costume, et dont je me charge de lui donner bientôt le langage et les manières.

c( Moi, d'veni' grand' demoiselle ! s'écrie l'orpheline, d'une voix entrecoupée et respirant à peine. Non, non, c'est impossible; et je n'saurais accepter... » Sa modestie allait prononcer un refus que démentait peut-être son cœur, lorsque l'épagneul, qu'elle portait sous son bras gauche, l'empêcha d'achever, en léchant ses lèvres tremblantes, et lui coupa la parole. Tous les assistants applaudirent au choix de la baronne. Le curé, le maire et le magistrat citèrent plusieurs traits de courage et de bonté, qui prouvèrent que la jeune fille était digne de tout le bonheur qui lui arrivait, et que c'était Dieu qui chargeait en ce moment M°^* de Saint-Marc d'accomplir sa justice.

« Tu le vois, s'écrie alors celte femme adorable, pressant Madelon sur son sein, mon choix était écrit dans le ciel... Rends-moi Tenfant que j'ai perdu, chère orpheline; appelle-moi ta mère! — Ma... prononça la jeune fille éperdue ; ma... madame, j'n'os'rai jamais. — Allons, du courage ! de la confiance!... Je t'appelle bien ma fille» moi. — Eh bien ! puisque vous le voulez tous;

aussi bien je n' peux plus m'en défendre... ma... ma mère!... ah ! qu'on est bien dans vos bras! »

Dès le soir même, cette grande nouvelle fut répandue dans tout le village. Michaud, sa femme et ses enfants accoururent féliciter leur chère Madelon, qu'ils n'osèrent ni tutoyer, ni embrasser, la retrouvant sous le costume d'une demoiselle. « Est-c'que nous n'te... nous n'vous verrons plus? disait le charron, n'osant presser sa main gantée. — Qu'est-c'qui soignera mes p'tits, battra l'beurre et fra mes fromages? ajouta sa femme. — Et nous donc! s'écriait en pleurant Lolotte et Fanfan, est-c'que j' pouvons nous séparer d' toi? Quitte, quitte ben vite ces vilains beaux habits, et r'prendsceux d'Madelon. — Oh! leur répondait celle-ci, avec l'élan du cœur, si' m'fallait r'noncer à vous voir, à me r' trouver parmi vous, je r'nonc'rais à l'instant même à tout l'bien quel'ciel m'envoie... N'est-c'pas, madame... n'est-c'pas, ma mère, qu'vous m'permettrez d'aller tous les jours chez mon parrain? — Tant que tu voudras, chère enfant ; et moi-même je t'y accompagnerai. Tu pourras, le soir, reprendre tes vêtements d'orpheline, pour aider la mère Michaud dans son travail... Je t'aiderai, s'il le faut, à battre le beurre et à faire des fromages, ajouta gaiement la baronne. J'ai fait de toi une demoiselle, eh bien, tu feras de moi une fermière ; et par ce moyen nous serons toujours inséparables. »

Tout s'exécuta comme l'avait annoncé M"" de Saint- Marc. Madelon, qui jamais ne voulut changer de nom, fut bientôt entièrement guérie par la langue salutaire de Pyrame. Cet eicellçnt ^n^fnal s'^tiacbait çhîiwe jour

davantage à sa libératrice : il la suivait partout, couchait chaque nuit au pied de son lit; et le matin, dès cju'elle s'éveillait, il lui prodiguait les plus tendres caresses, sautant de joie, et montant sur les meubles qui pouvaient l'élever jusqu'à elle, afin de lui lécher le visage et de lui exprimer toute sa reconnaissance. Aussi chaque fois que la nouvelle demoiselle remerciait la Providence des insignes faveurs dont elle était comblée, elle posait l'épagneul sur une table, appuyait doucement sur lui son bras qu'il avait guéri; et, jetant un regard sur son vêtement de demoiselle, ainsi que sur la longue tresse de ses cheveux noirs qui lui descendait sur l'épaule, jusqu'à ses genoux, elle pressait doucement Pyrame sur son sein, en répétant : « C'est à toi que je dois tout cela. »

On conçoit que la fille adoptivede la baronne de Saint- Marc, profitant de ses leçons, ne tarda pas à saisir le ton et les manières d une jeune personne distinguée. Son langage s'épura : son intelligence développée par des lectures choisies, profitables, fit découvrir en elle un esprit vif et naturel, un goût parfait, un bon sens inaltérable. Conduite à Paris par sa mère adoptive, et présentée dans les cercles brillants qu'elle fréquentait, Madelon se fit remarquer par son maintien digne et modeste, par sa pudeur timide, craignant d'attirer les regards, et surtout par cette justesse d'idées et cette raison naturelle qu'on ne pouvait se lasser d'admirer. Sa figure, sans être belle ni correcte, avait une expression ravissante; et ses traits quoique assez fortement prononcés, offraient l'empreinte d'une àme aimante, généreuse

et capable du dévouement le plus sublime. On aimait, en un mot, dans cette jeune demoiselle Tempressement qu'elle mettait à raconter la cause de son élévation, et sa persistance à ne vouloir être appelée que Madelon, par toutes les personnes qu'elle fréquentait, et au milieu même des hommages dont elle était environnée.

Mais ni le prestige enivrant de la capitale, ni les ressources sans nombre qu'y trouvait la fille adoptive de la baronne pour mettre à profit les heureux dons qu'elle avait reçus de la nature, ne pouvaient lui faire oublier le village où elle était née, l'atelier du charron Michaud, où s'était écoulée son enfance. Elle s'imaginait entendre Lolotte et Fanfan appeler leur chère Madelon pour faire avec elle la prière du matin, recevoir de sa main la tartine de miel ou de beurre frais, les fruits de la saison et les hochets de leur âge. Elle songeait à cette vie agreste, à cette existence laborieuse, à ces mœurs de bonnes gens, au miheu desquelles son âme franche et pure avait reçu les premières impressions. Aussi, dès que M""' de Saint-Marc annonçait son départ pour sa terre, la brillante demoiselle reprenait sa gaîté naïve, ses habitudes villageoises, et redevenait Madelon. Ce qui surtout la ravissait lorsqu'elle revoyait le lieu de sa naissance, c'était de retrouver chez son parrain un air d'aisance et de prospérité.

Tous les dons en argent qu'elle recevait, étaient remis régulièrement au charron, qui agrandit son atelier, fit des entreprises profitables, et finit par acheter la maison qu'il habitait. La baronne, instruite de l'usage que la jeune fille faisait de ses dons, en augmentait de temps en

temps la valeur. Elle éprouvait une vive jouissance à voir, vers le déclin du jour, son enfant adoptif se revêtir avec ivresse de ses habits rustiques, traverser ainsi la majeure partie du village, et porter son offrande à Thonnête famille qui Vavait élevée, en répétant avec ivresse à répagneul qu'elle portait sous son bras, pour le préserver de l'atteinte des chiens de ferme : « Cher Pyrame!... c'est à toi que je dois tout cela. »

Enfin Madelon parvint à l'âge de dix-huit ans, et fut recherchée en mariage par le fils du maire qui avait reçu et signé son acte d'adoption. Ce jeune homme, héritier d'une belle fortune et d'un nom célèbre dans la magistrature , préféra l'orpheline aux partis les plus brillants, et par ce choix assura le bonheur de sa vie. M""^ de Saint-Marc se vit bientôt entourée d'une nouvelle famille qui fit le charme et fut l'appui de sa vieillesse. Tous les enfants du charron formèrent successivement des établissements avantageux. Pyrame, quoique devenu vieux, infirme, ne cessa pas d'être chéri, soigné par la jeune dame, devenue la bienfaitrice de son village; et lorsqu elle tenait sur ces genoux le vieil épagneul, au milieu des heureux qu'elle avait fait, elle répétait en le caressant encore : « C'est à toi que je dois tout cela. »

L'ECHOPPE,

Page 1