‹ Causeries et nouvelles causeriesChapitre 17 sur 29 · LÉ VERRE DE COCO · texte numérisé non relu

LÉ VERRE DE COCO

Ce qui nous paraît vulgaire et d'une modique valeur, a souvent les résultats les plus heureux, les plus importants. Rien n'est à dédaigner dans tout ce qui compose la subsistance du peuple. Le plus chétif morceau de pain qu'on jette avec dédain, ou par satiété, à l'anirnal vorace qui le guette, apaiserait quelquefois la faim d'un vieillard indigent, calmerait la soutîrance d'un enfant exténué de besoin.

Oh ! combien de fois dans Paris, sur la place des Innocents, j'ai pris plaisir à voir ces anciennes cantinières de nos armées, distribuer pour la modique somme de dix centimes une portion de potage composé des rognures que leur réservent les bouchers de la capitale, le tout assaisonné de légumes et de racines qui luj donnent le parfum le plus propre à exciter l'appétit! La Jeune veuve qui venait se réconforter, portant son enfant, lui présentait alors avec ivresse son sein nourricier.

LÉCHOPPE. îii

Lé pauvre infirme, appuyé sur le bras de la compagne de sa vie, retrouvait avec elle, moyennant deux sous, de quoi reprendre des forces pour le reste de la journée. L'orphelin sans asile prenait à son tour sa part de l'aliment populaire que lui présentait le premier assistant aisé qui se trouvait à ses côtés... Je ne pus résister un jour à l'envie si naturelle de goûter à cette manne du peuple; mais, au lieu d'une cuiller de bois, on m'honora d'une cuiller de fer, parfaitement étamée; et, à la place de la gamelle, on me servit une assiette de faïence, d'une propreté remarquable. Aussi je payai mon écot d'une pièce blanche, à condition qu'on donnerait la portion d'usage à deux pauvres petits savoyards, dont les lèvres altérées et les yeux avides semblaient annoncer qu'ils n'avaient pris de la journée aucune nourriture.

Le souvenir de ce repas populaire, si précieux aux yeux de l'observateur, me revenait souvent à la pensée-, et tout ce qu'inventait l'industrie pour satisfaire aux besoins de l'humanité me faisait éprouver un intérêt mêlé d'une sorte d'admiration. C'est à ce sentiment philaîithropique et si souvent renouvelé dans Paris, que je dus une des aventures les plus gaies, les plus intéressantes de ma vie ; et j'ose croire que mes jeunes lecteurs s'amuseront de tous les détails dans lesquels je vais entrer, et qu'ils partageront la jouissance que me fait éprouver le récit qu'ils vont parcourir.

Un beau jour du mois de juillet, je revenais des Champs-Elysées par le boulevard de la Madelaine, où je rencontrai le baron D*", conseiller d'état, avec lequel j'avais des relations littéraires. Il était accompagné

de ses deux filles, Théonie et Anaïs, d'un extérieur agréable, mais dont les goûts et le caractère offraient un contraste frappant. Autant Tainée était fière et réservée, craignant toujours de compromettre sa dignité, autant la cadette était simple, expansive, sMntéressanl à tout ce qui frappait son esprit ou parlait à son cœur. Elles disputaient souvent ensemble, et chacune d'elles défendait son opinion; mais la tendresse mutelle qu elles se portaient empêchait toujours qu'il n'y eût rien d'amer dans leurs discussions. « Fais la demoiselle de qualité tout à ton aise ! disait en riant Anaïs : cela m'amuse, et je ne t'en veux pas du tout. — Fais la plébéienne, répliquait Théonie, et contemple jusqu'à l'échoppe la plus obscure! je ne t'en aime pas moins, et suis toujours heureuse d'être ta sœur. »

Le baron, homme d'expérience et tendre père, avait souvent essayé de mettre ses deux charmantes filles d'accord; mais doué lui-même d'une gaîté naïve et d'un esprit observateur, il donnait souvent gainde cause à sa chère Anaïs, sans toutefois jamais blesser l'amour-propre de sa bien-aimée Théonie... Au moment où nous nous abordions» presque en face de la Madelaine, nous sommes accostés par un garçon de bureau, qui annonce au baron que le ministre de la guerre l'attend pour une affaire imprévue et très-pressée. Le père, à ces mots, me prie de reconduire ses deux filles auprès de leur mère, rue du Mont-Blanc; et nous prenons un des côtés du boulevard. A peine avions-nous fait quelques pas, qu'Anaïs, à qui je donnais le bras gauche, me dit en passant devant la modeste échoppe d'une mar-

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