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chande de tisane, établie sous un grand parasol de toile cirée : a Oh ! que j'aurais de plaisir à boire un verre de cocoî — V songes- tu? lui dit Théonie, te compromettre à ce point! faire toucher à tes lèvres le même vase où se sont désaltérés les gens du bas peuple! — Mais, lui répliquai -je, ces gobelets argentés sont delà plus scrupuleuse propreté. La marchande les rince avec soin devant vous et les essuie avec un linge blanc. J'ose vous assurer qu'il n'y a pas le moindre danger... Voulez-vous que je vous régale, charmante Anaïs? — Ma foi ! je meurs de soif, et j'accepte. »
Nous abordons aussitôt la marchande, d'une figure ouverte et riante, aux manières enjôleuses; elle présente à la jeune Anaïs son plus beau gobelet d'argen^ véritable, dont le dedans est en vermeil, et le remplit de tisane, la mousse au bord. La charmante espiègle l'avale à plusieurs reprises, en avouant que c'était un breuvage délicieux. Sa sœur hausse les épaules, et, le dédain empreint sur sa jolie bouche, annonce à quel point elle est scandalisée. Elle me serre le bras droit, en me disant bas à l'oreille : « Payez vite, et éloignonsnous! Si nous étions aperçus par des personnes de connaissance, je crois que j'en mourrais de honte. » J'avais déjà tiré ma bourse, etn'y trouvant aucune pièce de petite monnaie, je remets à la marchande une pièce de vingt sous pour acquitter la dette de cinq centimes... Au moment oii cette digne femme s'occupait à me rendre ce qui me revenait, accourt, toute haletante, une de ses petites voisines, en lui dit disant : « Venez vite, M"^« Frossard ! vot' petit garçon est tombé dans l'escalier, et l'on
tu CAUSERIES D'UN VIEILLARD.
craint qu'il n'ait Y bras cassé. » A ces mots, Texcellente mère pousse un cri perçant, et, s'éloignant, elle me dit avec un accent de confiance et de douleur qui me pénétra : a Mon bon monsieur, j'vous en supplie, veillez à rhon échoppe î »
Me voilà donc le gardien, le gérant d'une boutique en plein vent, mais parfaitement bien assortie. Là brillaient quatre grandes carafes remplies de tisane, auprès d'un vase d'eau, pour y laver les verres et les gobelets : ici dans un serre-liqueurs on apercevait plusieurs carafons d'eau-de-vie, et, tout à côté, une boîte remplie de cigares; enfin, plus loin, un ample panier de cerises de Montmorency était entouré de sept à huit douzaines de gâteaux de Nanlerre. < Eh quoi! me dit Théonie, vous vous abaisseriez jusqu'à débiter vous-même toutes cè^ drogues? — Il le faut bien, puisqu'on m'en a fait le dépositaire. — Moi, reprend gaîment Anaïs, je me chargé de distribuer les cerises et les gâteaux de îs^anterre. ~ Et moi, ajoutaî-je, les verres d'eau-de-vie et les cigares. — Toi, ma sœur, reprend l'aimable espiègle en riant de son dépit et de sa confusion, tu rinceras les verres et les essuieras avec soin. » En achevant ces mots, elle lui jette sur les bras une serviette qu'elle découvre sous le comptoir.
Théonie rejette le linge avec dédain, et déclare qu'elle ne sera point la servante des petites gens qui se présenteront. En effet, deux ouvriers maçons, pratiques afifîdées de M™*' Frossard, viennent demander chacun un verre d'eau-de-vie, et témoignent leur surprise de nous trouver à sa place ; je leur explique le mystère, et
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m'empresse de les servir en mellant grain sur bord. (( C'est bien, me dit l'un d'eux, vous vous ferez des pratiques.—La mère Frossard a ben choisi son remplaçant, me dit l'autre; et je ne serais pas surpris que vous fissiez boutique nette. » En achevant ces paroles, il me compte quatre sous pour son camarade et pour lui, ce qui m'apprend que chaque verre d'eau-de-vie se vend dix centimes; j'ouvre le tiroir du comptoir pour y déposer le montant de ma première vente, et j'aperçois dans une corbeille à compartiments, plusieurs pièces blanches et un plus grand nombre de monnaie de cuivre, dont je prends un compte exact pour le restituer fidèlement à celle que je représentais.
Arrivent à la fois plusieurs autres ouvriers occupés à l'édifice delà Madelaine et rejoignant leurs travaux, trois heures étant au moment de sonner. Même étonnement de leur part de me voir à la place de la mère Frossard; même explication de la mienne. « Oh! bon, puisqu'il est ainsi, disent les uns, nous doublerons la pitance. — Il y a plaisir, disent les autres, à voir de jolies demoiselles nous servir, ni pus ni moins que si elles étaient nos semblables. » Anaïs redouble de zèle à ces mots ; Théonie baisse les yeux et rougit, peut-être de regret de n'être pour rien dans un pareil éloge. Enfin nous distribuons, dans dix minutes de temps, quinze verres d'eau-de-vie et douze cigares, dont nous recevons le prix, que je remarquai parfaitement se monter à chacun quatre sous ; car ces braves gens, voyant que nous nous en rapportions à eux, ne firent pas tort d'une obole à l'excellente M«« Frossard : de sorte que nous réali-
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sàmes une vente d'environ dix francs, ce qui nous donnait du cœur à l'ouvrage. Anaïs était dans une joie dif-
cile à exprimer ; mais bientôt elle éprouva une émotion d'un autre genre.
Se présente à l'échoppe une jeune fille d'environ dix ans, d'une figure céleste, d'un regard pénétrant, et dont les vêlements annonçaient un état voisin de l'indigence. Elle tenait à la main deux pièces de deux sous, et venait acheter une hvre de cerises. Elle s'arrêta stupéfaite à la vue d' Anaïs, qui déjà se munissait des balances pour la servir. Je m'empresse de l'instruire de l'événement qui a fait disparaître la marchande; déjà ma première fille de boutique a mis le poids d'une livre dans un des plateaux de la balance et rempht l'autre de cerises; mais, uniquement occupée des intérêts de celle que nous représentions, elle soulève la balance de manière à ce qu'un plateau ne dépasse pas l'autre.
■ « C'est bien juste ! dit la pauvre petite avec une ingénuité ravissante : M"^^ Frossard me fait meilleure mesure. « Je prends aussitôt une poignée de cerises que j'ajoute à la livre pesée, me promettant bien d'en remettre en secret le prix au comptoir, y^ Excusez, mon bon monsieur! reprend la jeune fille, de l'accent le plus naïf: c'est tout nôtre diner à ma sœur ainsi qu'à moi. Le peu de bonne chère que nous pouvons nous procurer, c'est pour notre pauvre mère infirme que nous soutenons toutes les deux du travail de nos mains. — Oh! prèlez-moi cent sous, je vous en supplie ! me dit tout bas Anaïs, en déposant les cerises dans un des sacs de papier qui se trouvaient auprès d'elle. » Je lui remets en
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cachette une pièce de cinq francs qu'elle glisse avec adresse parmi les cerises , et la jolie petite se retire en nous remerciant bien de ce que nous lui avions donné en sus du poids véritable, et nous faisant remarquer la pureté de son langage. »
Une scène d'un autre genre vint varier nos plaisirs : c'était un jeudi; et, ce jour-là, tous les élèves du lycée Bourbon vont en promenade, sous les auspices dns surveillants qui les accompagnent. Ils suivaient l'allée du boulevard, au nombre d'environ soixante; et, parmi eux, se trouvaient les deux fils d'un de mes plus intimes amis; ils me reconnaissent et ne peuvent s'empêcher de dire à leurs camarades : « Oh ! regardez donc M. Bouilly qui vend du coco ! — Est-il bien possible? disent les uns. — Il est avec deux jolies personnes, disent les autres : qu'est-ce que cela signifie? — Serait-ce une gageure? — Il reçoit l'argent avec une avidité ! — La joie est peinte sur sa figure. — La jolie demoiselle à sa gauche pèse des cerises avec une grâce, une adresse ! — Il faut nous en régaler. »
Aussitôt ils entourent leurs surveillants auxquels ils me nomment, et, sans peine, obtiennent la permission de s'arrêter à notre échoppe. «Eh bien , notre cher conteur, vous voilà donc marchand de tisane? » me disent les deux enfants de mon ami, en me serrant la main avec une affection mêlée d'une vive curiosité. Dans un instant l'échoppe est entourée do tous leurs camarades et des surveillants, auxquels je raconte l'événement qui m'a mis à la place de la marchande. « Ce^ deux denioiselles, ajoutai-je avec intention, ont bien voulu me se-
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conder dans Texécution de mon mandat ; et, ma foi, notre petit commerce surpasse nos espérances. » Mille applaudissements se font entendre, et la troupe joyeuse annonce qu'il sera fait emplette de tous les objets composant notre fonds de boutique, à Texceplion toutefois des cigares dont Tusage était proscrit au lycée.
Pendant que j'achève de vider les carafes de tisane, qui furent bientôt épuisées, et les flacons d'eau-de-vie, où toutefois il fut convenu que je mêlerais une moitié d'eau pure, Anaïs pesait et distribuait les cerises de Montmorency par demi-livre. « Et vous, mademoiselle? dit un des plus grands lycéens à Théonie qui n'était pas insensible aux éloges dont on comblait sa sœur : est-ce que nous ne recevrons pas aussi quelque chose de votre belle main? — Il serait diflicile de vous refuser, messieurs, répond celle-ci en rougissant, moins de honte que de plaisir; et la voilà qui distribue elle-même tous les gâteaux de Nanterre, dont elle reçoit le prix, non à un sou pièce, mais à trois et quatre fois la valeur; les pièces blanches remplaçaient les gros sous, et notre recette monta, par ce généreux hommage, à près de soixante fi'ancs.
Cette scène, à la fois si neuve et si gaie, attirait tous les passants; et la maréchale D*** qui passait sur le boulevard avec ses deux filles, m' ayant reconnu, fit arrêter sa voiture, se mêla parmi les nombreux spectateurs qui m'entouraient, et qui lui révélèrent la cause du débit que je faisais avec mes deux charmantes acolytes. Elle perce la foule et me prie d'offrir à chacune de ses filles un verre de coco, qui leur rappellera, disait-elle, que ja-
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mais une bonne action ne peut qu'honorer celui qui la fait. Ces paroles remarquables ravissent Théonie, qui s'empresse d'essuyer elle-même avec soin le gobelet dont le dedans est en vermeil. Je remplis, pendant ce temps, une des carafes qu'avaient vidées nos joyeux lycéens, avec un reste de tisane contenu dans une grande cruche de grès, placée sous le comptoir; et ma seconde fille de boutique sert une rasade de tisane à chacune des filles de la maréchale qui lui dit, en lui remettant une pièce d'or : « Vous paraissez bien distinguée, mademoiselle; mais, de votre vie, vous ne ferez rien qui vous honore plus à mes yeux. » Elle s'éloigne à ces mots et regagne sa voiture, aux applaudissements des lycéens qui, ayant épuisé tout ce qui composait notre fonds de commerce, redoublèrent de félicitations et continuèrent leur promenade.
Bientôt vint nous rejoindre M"^ Frossard, se confondant en excuses de nous avoir retenus près d'une heure à son échoppe. Elle nous apprend que son enfant n'a que le bras démis, et que, grâce au ciel, il ne sera point estropié. «Eh! mon bon Dieu! ajoute-t-elle, en regardant son comptoir oîi il ne restait plus que quelques cigarres, i' m'paraît qu'vous avez tout vendu. — Oh! nous avons fait d'excellentes affaires, lui répond Anaïs avec l'expression de la joie la plus vive. — Voyez plutôt , ajoutai-je, en lui remettant sa corbeille : notre recette monte à cent vingt francs trente-cinq centimes. — Que dites-vous là, mon bon monsieur? Tout mon fonds, quand j'vous l'ai r'mis, n'montait pas à trente francs. — Eh bien ! nous en avons quadruplé la valeur, et nous
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nous en félicitons. » Je lui raconte, à ces mots, toutes nos heureuses chances; et cette excellente femme, baisant les mains d'Anaïs, et celles de Théonie qui n'y était pas insensible, venant ensuite me presser dans ses bras et me barbouiller du plusieurs gros baisers, s écrie avec enthousiasme : « Cent vingt francs dans une seule vente!.... C'est décidé, je nVlance dans Tcassis et la prune à Teau-de-vie. — Si vous aviez encore besoin de nous pour favoriser votre vente, lui dit Anaïs, avec rélan de la plus franche gaîté , vous n'aurez qu'à faire prévenir vos deux filles de boutique, rue du Mont-Blanc, n** Ad. » Théonie, quoique à moitié convertie, tremblait déjà que la m.archande ne prît sa sœur au mot ; mais la digne femme refusa, prétendant que ce serait abuser de la bonté de ses deux charmantes bienfaitrices..
Nous nous disposions à suivre les boulevards et à nous éloigner de l'échoppe où nous venions d'éprouver lant de jouissances, lorsque nous voyons revenir à nous la petite tille à la livre de cerises qu'elle rapporte dans le même sac, en nous disant avec cet accent de la vertu timide qui craint jusqu'au m^oindre soupçon, et présentant à Anaïs la pièce de cinq francs qu'elle m'avait empruntée : « Mademoiselle est Irop bonne pour avoir voulu nous mettre à l'épeuve, ma mère ma sœur et moi : nous ne sommes que de pauvres gens, mais nous ne recevons jamais rien que ce que nous produit notre travail... Reprenez votre argent, je vous en prie! et souvenez-vous que les filles d'un brave maréchal des logis, qui mourut au champ d'honneur, préfèrent passer ks nuits à coudre, plutôt que de recevoir la charité. — Cette
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noble ficrlt', lui icpoiid Anaïs, ne vous rend que plus jntcic'ssantc encore... laissez-moi vous embrasser! — Vous me faites trop d'honneur, ma belle demoiselle. — Et moi donc! dit à son tour Théonie, pressant dans ses bras celte intéressante petite. — Comment vous nommez-vous, chère enfant? lui dem.andai-je, en déposant un baiser sur son Iront. — Camille Durand, sœur de Joséphine, toutes les deux fill^^s de M™*' veuve Durand, ouvrière en lingo. — Et où demeure votre digne mère? — Rue Godotde Mauroi, n° 13, au cinquième, tout au fond de l'allée. — Remportez vos cerises, reprend Anaïs, elles vous appartiennent : vous les avez payées... Quant à la pièce de cinq fi'ancs que je reprends en ce moment, j'espère la faire accepter à madame votre mère, des mains de la mienne dont le père est mort de même au champ d'honneur, et qui porte un vif intérêt aux veuves et aux enfants des braves. — Oh oui, s'écrie Théonie, les secourir est notre occupation la plus chère. — Au revoir donc, noble et intéressante jeune fille! ajoutaije en lui serrant la mani. Continuez à prolonger, par votre dévouement filial, les jours de celle à qui vous devez la vie!... et croyez que vous en recevrez la juste récompense. »
Dès le lendemain, vers les trois heures, nous nous rendîmes, la baronne, ses deux filles et moi, chez la veuve Durand, à l'adresse que nous avait donnée la jeune fille; et nous fûmes émus du spectacle qui s'offrit à nos yeux. Dans un vieux fauteuil de tapisserie, était gisante une femme d'environ quarante-cinq ans, dont les tiaits, quoique altérés par la souffrance, avaient quelques res-
tes de beauté. Trop faible encore pour nous faire les honneurs de sa modique retraite, elle nous fit offrir par ses filles des chaises à peine rempaillées, qui, avec deux escabeaux, un lit en bois de noyer pour la mère, un autre un peu plus large pour ses enfanis, mais sans rideaux, composait tout son ameublement.
« Vous voyez, nous dit M""^ Durand, une mère qui n'existe que du travail de ses enfants. Atteinte d'une maladie de langueur, causée par la mort de mon mari, je ne saurais aider mes filles à la couture; et les pauvres petites se privent de tout pour moi. — Et dans quel corps servait monsieur votre mari? lui demandai-je. — Dans le sixième de dragons, mon cher monsieur. — Et il est mort?... — A la bataille de Waterloo, après avoir chargé cinq fois Fennemi. — Combien avait-il de service? — Trente ans moins quelques mois; c'est ce qui m'a privée de la pension des veuves. — Mais on a des égards pour celles des braves morts sur le champ de batailie... Avez-vous un récépissé de vos pièces déposées au ministère de la guerre? — Le voici! répond vivement Camille, le tirant d'un portefeuille de cuir, déposé dans une vieille commode. — Veuillez nous le confier, dit aussitôt la baronne; et peut-être parviendrons-nous à vous faire obtenir justice... Mais, en attendant, permettez-moi, respectable veuve, de vous faire participer aux secours offerts par une réunion de dames dont je fais partie, aux familles des militaires victimes de leur courage. Si vous regrettez un mari, moi je pleure tous les jours un père : que c .tte douloureuse aftinité qui existe entre nous, me donne le droit de vous faire une of-
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frande... ou plutôt une avance sur la pension que je me propose de vous faire obtenir. — Taccepte, madame, et même sans rougir; il est de ces dons qui honorent à la fois et la main qui les offre, et la main qui les reçoit...» Ces mois, prononcés avec dignité, nous prouvèrent que ^pe Durand avait reçu certaine éducation qu'elle communiquait à ses deux filles dont le langage était aussi pur qu'expressif. La baronne leur remit une bourse contenant plusieurs pièces d'or; et l'heureuse Anaïs, pressant de nouveau la jeune Camille dans ses bras, lui dit en sortant : « Quand vous irez acheter quelque chose à l'échoppe de M""^ Frossard, souvenez-vous de ses deux filles de boutique. »
La prévision de la baronne ne tarda pas à s'accomplir : les fréquentes relations de son mari avec le ministre de la guerre firent obtenir à la veuve et aux enfants du maréchal des logis une pension de quatre cents francs, qui rendit à cette honnête famille l'aisance et le bonheur. M™® Durand recouvra la santé, et joignit le travail de ses mains à celui de ses filles dont le noble caractère se développait en même temps que les grâces de leur personne. Elles furent placées chez une marchande lingère très-renommée dans Paris, où elles se perfectionnèrent dans leur état, au point que la charmante Camille devint première demoiselle de comptoir.
La baronne ahait souvent la visiter avec Anaïs et Théonie, alors lancées dans le grand monde. L'aînée éprouvait un grand plaisir à raconter l'aventure de l'échoppe, en avouant toutefois combien il en avait coûté à sa vanité. La cadette répétait à qui voulait l'entendre
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l'anecdote historique de la livre de cerises, et surtout ces mots charmants de la petite Camille : « C'est hien juste!... » Puis, récapitulant tour à tour le bonheur d'avoir dompté régoïsme et la ridicule f.erté de sa sœur, d'avoir mis la bonne M"*^ Frossard en état de doubler son petit commerce, enfin d'avoir secouru dignement la veuve d'un brave mort pour son pays, et replacé dignement ses deux filles dans l'ordre social, elle me disait avec sa gaîté ravissante : « Voilà pourtant, vieux conteur, ce qu'a produit un seul verre de coco!... Vous qui parcourez le monde, en cherchant quelques traits dont le récit puisse intéresser, j'ose croire que vous n'oublierez pas celui-là. — Non, sans doute, lui répondis-je, et j'espère en faire mon profit. Je retracerai surtout les vives jouissances que vous a procurées cette aventure : je vous dépeindrai, vous, demoiselle d'un haut rang, m'escortant sous un parapluie de toile cirée, distribuant au peuple de la tisane, des gâteaux et des cerises, la serviette sous le bras, et rinçant les gobelets; je reiracerai l'honneur que vous a l'ail dans le monde cet acte de dévouement, de bienfaisance; et, vous citant pour modèle, je répéterai ces belles paroles d'un de nos plus grands orateurs de la chaire : « Plus on s'abaisse pour secourir l'indigence, plus on s'élève aux yeux de Dieu. »
Si les enfants songeaient à tons les tourments, à toutes les privations qu'éprouvent leurs parents pour diriger leur première éducation, ils se livreraient à l'étude avec plus de zèle, et par cela même s'épargneraient bien des dégoûts, bien des ennuis. Le jardinier qui soigne un jeune arbrisseau destiné à devenir un arbre utile, n'est contrarié dans ses soins que par quelques coups de vent qui nuisent momentanément à son ouvrage; mais une tendre mère qui ose entreprendre d'instruire à la fois ses deux jeunes fils d'un caractère impétueux et d'une espièglerie indom.ptable, ne saurait employer trop d'adresse, de dévouement et de patience pour atteindre le but qu'elle s'est proposé.
J'éprouve donc un grand plaisir à décrire ici le moyen tout à la fois ingénieux et touchant qu'employa une jeune dame de mes parentes, pour dompter la pétulance et l'insubordination de ses deux enfants, dont l'alné comptait déjtà neuf ans, et le cadet huit environ. L'un
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et l'autre avaient la figure la plus expressive, une force physique remarquable; mais ils étaient d'une vivacité, d'un entêtement surtout et d'une insouciance que n'avaient pu comprimer ni la tendresse qu'ils portaient à leur mère, ni la crainte même qu'essayait vainement de leur inspirer leur père, colonel de cavalerie. Frédéric, beau petit gaillard à la chevelure noire, savait à peine épeler; et son frère, Arlhur, faisait des contorsions et des grimaces, aussitôt qu'on lui présentait un alphabet. Cet étrange retard dans leur éducation n'eût point eu lieu, sans doute, si leur père ne s'était pas souvent absenté de Paris, pour remplir ses devoirs militaires; et la mère, femme d'un esprit séduisant et d'un savoir remarquable, avait toujours été retenue dans ses projets de première instruction, par l'aïeule paternelle des deux charmants espiègles qui les aimait à l'idolâtrie, leurs folies charmant la fin de sa carrière. La vieillesse et l'enfance aiment à se rapprocher : l'une rajeunit près de l'autre, et celle-ci jouit du bonheur qu'elle procure à la première, et surtout de l'empire qu'elle exerce sur elle.
Déjà toutefois le colonel Darmincourt avait exprimé à ses deux fils le mécontentement que lui faisait éprouver leur ignorance. « A neuf ans, disait-il à Frédéric, ne pas savoir lire! ignorer les premiers principes de sa langue, de l'histoire, de la géographie!... Et toi, maudit petit mauvais sujet, disait-il ensuite au pétulant Arlhur, passer tout ton temps à jouer à la balle, à la corde, au cerceau ; employer tes matinées à préparer un cerf-volant, et tes soirées à le lancer aux Champs-Elysées ou sur la butte
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Montmartre!... — Bah! bah! lui répondait la vieille madame Darmincourt, laissez-les s'amuser tant qu'ils sont jeunes : les occupations et les soucis n'arrivent que trop tôt. A. leur âge, mon ills, je vous laissais vos coudées franches; à dix ans, vous n'étiez encore que l'enfant de la nature; et vous voyez ce que vous êtes devenu. — Oui, ma mère, mais c'est par un travail forcé, par des efforts opiniâtres qui faillirent me coûter la vie ; et c'est ce que je prétends éviter à mes enfants. » A ces mois, la vieille dame, qui n'aimait pas à être contredite, murmurait, s'emportait, tant était grande sa tendresse pour ses petils-enfants; et le colonel, qui portait rà sa mère un respect fdial, une soumission sans bornes, s'éloignait et la laissait gâter tout à son aise ses deux fils, qui redoublaient alors pour leur aïeule de dévouement et de caresses.
Cependant l'étrange ignorance des deux frères finit par être remarquée dans le monde, et les exposa à des humiliations qui blessèrent vivement Tamourpropre de leur mère. Cent fois dans les réunions des enfants de leur âge, ils furent en butte aux plus mordantes plaisanteries sur leur défaut de première instruction; et, comme ils n'étaient pas endurants, des plaisanteries on en venait aux gourmades, dont plus d'une fois ils rapportèrent les traces à la maison paternelle. Leur aïeule, aliière et despote, criait alors à l'insulte, et prétendait qu'il fallait en tirer vengeance; mais que faire à de jeunes étourdis qui n'avaient fait que donner aux fils du colonel la leçon qu'ils méritaient? Lui-même en faisait l'aveu, et prétendait que Frédéric et Arthur de-
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vaienl être privés de se mêler aux jeux de leurs petits camarades, tant qu ils ne sauraient ni lire ni écrire.
M""^ Darmincourt, dont le savoir égalait la raison, ne put, de son côté, supporter plus longtemps la pénible pensée de voir ses deux fils devenir, parmi les enfants de leur âge, Tobjet de querelles fréquentes qui pouvaient avoir de fâcheux résultats. Elle conçut donc le projet, digne à la fois d'une tendre mère et d'une femme d'esprit, de forcer Arthur et Frédéric à se livrer d'eux-mêmes à l'étude, à connaître les préliminaires d'une instruction indispensable. Elle s'entendit, pour réussir dans cette entreprise, avec son mari, qui ne désirait pas moins qu'elle soustraire ses deux fils à l'aveugle tendresse de leur aïeule, et les mettre à même d'être admis aux institutions qui devaient les conduire à la position sociale où les appelait leur naissance.
La veille du jour où il devait rejoindre son régiment, au moment où Frédéric et Arthur venaient offrir à leurs parents le salut du matin, ils trouvèrent leur mère assise sur son ottomane, la figure cachée dans ses mains, et paraissant accablée de douleur : le colonel, marchant à grands pas et affectant une grande colère, prononçait avec énergie ces mots effrayants : « Oui, madame, je vous le dis pour la dernière fois : si, dans trois mois, lorsque je reviendrai de mon service, vos deux lils ne savent pas lire très-couramment, je vous prive de leur présence, et les mels entre les mains des frères ignorantins, qui les traiteront comme ils le méritent. » Aces mots, il jette un regard plein de courroux sur les deux espiègles, tremblants et stupéfaits de l'emportemeni de
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leur père. C'était, en effet, la première fois que le colonel éclatait de la sorte; et, pour soutenir le ton de sévérité menaçante qu'il avait pris, il sortit furtivement et partit le soir même sans embrasser ses enfants.
Ceux-ci témoignèrent à leur mère, qu'ils adoraient, la vive et profonde impression qu'avaient produite sur eux les menaces du colonel; M""^ Darmincourt n'attendait que cet aveu pour exécuter le plan qu'elle avait formé ; elle leur déclara que, voulant éviter les humiliations qu'ils lui faisaient subir dans le monde, elle avait pris la résolution de ne plus s'y montrer jusqu'à ce qu'ils fussent en état de lire couramment trois grandes pages, prises au hasard dans tel livre qu'on choisirait. « Je me condamne aux arrêts, ajoutait-elle avec l'expression la plus touchante, pour me punir de ma faiblesse envers vous. Ni les invitations des honorables familles que je fréquente, ni la loge que votre père a louée pour moi au Thécàtre-Français, ni les admirables concerts du Conservatoire, dont l'exécution me ravit et me transporte, ni même les exercices de piété, que je remplirai seule dans mon appartement, rien ne pourra me distraire de la solitude à laquelle je me voue, jusqu'à ce que vous puissiez vous montrer en public sans me faire rougir... C'est à vous seuls, messieurs, qu'il appartient de faire cesser, ou de prolonger ma captivité. »
Frédéric et Arthur se regardaient l'un l'autre, en cherchant ce que chacun pensait d'une semblable résolution. « Bah ! disait l'ahié, maman dit cela pour nous eflrayer ; mais, au premier bal où elle sera invitée, elle ne résistera pas à s'y faire admirer. — Elle aime à briller, ça
c'est sûr, disait à son tour le cadet , et il faut convenir qu'elle est bien faite pour cela; mais quand tine fois elle a résolu quelque chose... — Bon! gTand'maman ne souffrira pas qu'elle s'emprisonne de la sorte, et saura bien la forcer à paraître au salon, à faire les honm-urs de la table, quand nous aurons du monde à dîner. — Je pense comme toi, frère : allons jouer à la balle, et ne songeons qu'à nous divertir. )>
Le lendemain , nos deux insubordonnés, au lieu de trouver leur mère occupée avec sa femme de chambre, de sa toilette pour le soir, ne furent pas peu surpris de l'entendre annoncer à ses gens, qu'elle ne sortirait pas. Elle reçut le bonjour accoutumé de ses enfants avec affection, mais en les observant bien, et donna devant eux l'ordre qu'on lui apportât à déjeuner dans son boudoir. Elle se vêtit d'un simple peignoir de mousseline, releva ses beaux cheveux sous un réseau de gaze, et dit à ses deux fils avec un sourire affectueux, et la plus grande sécurité : « Vous, mes chers amis, vous déjeunerez avec votre grand' maman ; vous aurez pour elle tous les égards qu'elle mérite ; et si elle s'aperçoit de mon absence, vous lui ferez part de la résolution que j'ai prise, et qui, je vous le répète, est irrévocable. »
a Dis donc, Frédéric, cela devient sérieux au moins. — C'est une épreuve qu'elle veut faire sur nous; mais il faut tenir ferme et ne pas céder. — Je ne demanderais pas mieux; mais celle idée que notre mère garde pour nous les arrêts... Oh ! c'est bien dur à penser. — Et moi je te soutiens qu'elle n'y restera pas vingt-quatre heures sans que l'enuui s'empare d'elle. — Nous irons
la voir tous les jours, et plutôt dix fois qu'une? — Sans doute ; mais nous ne lui parlerons de rien ; il faut la voir venir: oh! moi, j'ai du caractère. — Pardine! je n'en manque pas non plus : cependant je t'avouerai que j'aime encore plus maman, que je n'ai de fierté. — Je ne l'aime pas moins que toi ; mais il faut savoir être homme. »
Telle fut la conversation des deux frères, en descendant au salon où ils se livrèrent àleurs jeux accoutumés, jusqu'à ce que parût leur vénérable aïeule qui leur prodigua les plus tendres caresses. «Eh bien, mon Frédéric, avons-nous bien joué ce matin sous les beaux arbres du jardin des Tuileries?... Et toi, mon Arthur, avons-nous bien disputé le prix du ballon, du cerceau? J'avais recommandé à mon vieux valet de chambre de vous acheter des gâteaux, du sucre d'orge, et de vous faire boire à chacun une bonne limonade... Ces chers enfants ! qui n'en raffolerait pas? ils sont si gentils, si charmants, si dociles î Ce sont de vrais petits anges. » Et là-dessus la grand'maman les couvrait de mille baisers, en répétant avec un enthousiasme maternel : « Oui, oui, ce sont de vrais petits anges ! »
Un laquais annonce que le déjeuner est servi. L'aïeule, qui déjà s'est emparée de l'épaule de Frédéric et tient Arthur par la main, gagne avec eux la salle à manger où elle s'étonne de ne pas trouver leur mère. Les deux enfants alors lui font part de la détermination qu'elle •avait prise; et la bonne vieille, riant aux éclats, s'écrie: « Le tour est ingénieux , il faut en convenir ; mais je la connais, et ne lui donne pas deux jours sans la voir redescendre parmi nSous. Demain justement il y a grand
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bal chez le commandant de la place de Paris, intime ami de mon fils : et, bien certainement elle ne manquera pas d'y assister. — C'est ce que je disais à mon frère, ajoute Frédéric : tenons ferme, et nous la forcerons de céder. -— Pour moi, réplique Arthur, je ne serais pas surpris que maman persistât à garder les arrêts. — Si l'on apprend cela dans le monde, reprend l'aïeule, on en rira beaucoup. . . mais je me charge de la faire revenir de cette folle idée, et d'attendre que le temps de commencer votre éducation soit venu. — Mon frère a neuf ans, moi j'en ai huit, bonne maman ; et pourtant nous ne savons même pas lire. — Bah! bah! vous en saurez toujours assez, mes petits amis : tranquillisez-vous, je me charge d'arranger tout cela.
Le déjeuner fini, la vieille douairière monte à l'appartement de sa bru qu elle trouve seule dans son boudoir, occupée à peindre des fleurs, son occupation chérie. Une vive conversation s'engage entre elles : l'aïeule prend avec chaleur le parti de ses petits-enfants, et soutient qu'il faut laisser se développer leurs forces physiques , avant que de les fatiguer par l'étude et de leur faire subir toutes les privations qu'elle impose. M"® Darmincourt combat sa belle-mère avec toute la déférence qui lui est due. Elle soutient à son tour que, lorsqu'on laisse de jeunes plantes trop longtemps sans culture , elles se fanent et sont avortées, même avant de rien produire. S'armant ensuite des paroles expressives qu'avait proférées le colonel devant ses enfants, la veille de son départ, elle déclara de nouveau qu'elle ne quitterait sa retraite et ne reparaîtrait dans le monde que lorsque
ses deux fils seraient en état de s'y montrer sans la faire rougir.
« Après tout, ajoutait M"^ Darmincourt, d'un ton digne et prononcé, Tignorance étrange où se trouvent mes enfants et l'isolement où elle me condamne , sont votre ouvrage ; et permettez-moi de vous dire , avec tout le respect que je vous porle, qu'il est pénible et cruel pour une mère de famille connaissant toute l'importance de ses devoirs, d'être sans cesse arrêtée dans les efforts qu'elle fait pour les remplir, par la crainte de déplaire à de grands parents qui ne tiennent pas toujours compte des sacrifices qu'on leur fait. Vous êtes si heureuse des espiègleries de vos petits-fils, et vous répétez si souvent qu'ils vous rajeunissent, que j'ai négligé jusqu'à ce jour de remplir les obligations d'une mère. Laissez-moi donc, je vous en supplie, réparer ma faute. Il en est temps : mon fils aîné devrait être en état d'entrer dans un lycée; et le cadet, entraîné par l'exemple et l'insubordination de son frère, ne connaît pas même ses lettres. Mais j'espère beaucoup de sa sensibilité naturelle et du tendre attachement qu'il me porte. Comblez-les de hochets, de friandises, chaque fois qu'ils vous rendent leurs devoirs; gàtez-les tout à votre aise, j'y consens; mais daignez me promettre de ne vous mêler en rien de l'épreuve que je vais tenter, de les laisser se livrer à toutes les réflexions que ma conduite leur fera naître, de ne pas les autoriser surtout à me résister... et, je serais bien trompée, si, d'ici à quelques mois, je ne leur faisais pas réparer le temps perdu, si je ne les rendais pas, en un mot, tout à fait dignes de votre tendresse. Vous les ido-
làtrez pour Texpression de leurs charmantes figures, pour la vivacité de leurs réparties; mais votre amour pour eux doublerait, ma chère belle-mère , si vous les voyiez soumis sans contrainte, instruits sans prétention, caressants sans calcul etpourvus, par des lectures utiles, de ce qui forme à la fois et Tesprit et le cœur, fait aimer, rechercher dans le monde, et nous y entoure d'une considération que seules peuvent nous procurer une instruction véritable, une éducation suivie. »
L'aïeule ne put s'empêcher de reconnaître la vérité d'un pareil langage, et déclara qu'elle ne se mêlerait en rien de l'entreprise formée par sa bru. « Mais je suis sûre, ajoula-t-elle, que vous-même, ma chère, vous ne pourrez résister ta renoncer pendant plusieurs mois aux attraits des cercles brillants dont vous faites l'ornement. Je ne vous donne pas quinze jours, sans que vous fassiez l'aveu qu'un pareil dévouement est au-dessus de vos forces , et qu'à votre âge , répandue comme vous Tètes dans le grand monde, il n'est pas possible de s'enterrer vivante. — Eh bien, je vous prouverai, je l'espère, de quels sacrifices peut être capable une mère qui sent bien toute la dignité de son titre, et les devoirs que lui prescrit la nature.
M""^ Darmincourt continua donc à se tenir dans la solitude où ses deux enfants allaient chaque malin l'embrasser , mais auxquels jamais la tendre mère ne parlait de la résolution qu'elle avait prise. Elle était la première à leur dire d'aller se livrer aux jeux de leur âge, croquer les friandises que leur réservait leur grandmère, et la bien divertir par leurs joyeuses espiègleries :
ce qu'ils ne manquaient pas de faire; et Theureuse aïeule, s'imaginant l'emporter sur sa bru, redoublait de cajoleries pour ses petits-enfants et ne cessait de répéter : « La belle recluse n'y résistera pas; et je gagerais que bientôt elle reconnaîtra sa romanesque extravagance. »
Cependant le bal avait eu lieu chez le commandant de la place de Paris , sans qu'on y vît paraître la belle M""« Darraincourt. Elle ne se montrait plus à sa loge aux Français ; toutes les personnes qui se présentaient chez elle n'étaient reçues que par sa belle-mère s'égayant toujours à ses dépens, au point qu'on fut instruit dans tous les cercles que fréquentait la femme du colonel, de l'étrange détermination qu'elle avait prise. Les uns la regardaient comme une singularité dont le principal motif était de se faire remarquer; les autres prétendaient que c'était une idée noble, ingénieuse, un véritable héroïsme maternel. Enfin ks gens plus sages, ou plus incrédules, disaient qu'il fallait attendre le résultai d'une semblable abnégation de soi-même; pour juger de l'inlluence qu'elle aurait sur les deux enfants.
Ceux-ci laissèrent quinze jours s'écouler, sans qu'ils parussent se ralentir de leurs jeux accoutumés. Ce qui surtout les maintenait dans leurs chères habitudes, c'était l'accueil gracieux que leur faisait leur mère , lorsqu'ils allaient la visiter. Jamais le moindre nuage sur son beau front, jamais le moindre reproche sur ses lèvres... Un soir cependant qu'elle était occupée dans son boudoir à faire une lecture attachante, entre Arthur, l'air triste et la démarche incertaine. Il prend un
tabouret, s'assied aux pieds de sa mère ; et la regardant, les yeux mouillés de pleurs, il lui dit du ton le plus expressif : « Voilà pourtant quinze grands jours que tu es prisonnière, tandis que mon frère et moi, nous nous livrons à tous les plaisirs dont nous sommes entourés!... mais je n'y tiens plus; et cette pensée que notre mère est captive, tandis que nous parcourons toutes les promenades, et qu'elle souffre lorsque nous nous amusons ! . . . oh! cela me déchire et m'accable. Il faut absolument que cela finisse : et, dès demain, je prétends prendre une première leçon de lecture. Vois-lu cet alphabet que notre bonne gouvernante a bien voulu m'acheter sur mes semaines? il ne me quittera pas que je ne sache lire tout couramment.» La mère, émue elle-même jusqu'aux larmes, prend son fils dans ses bras et le couvre de baisers, en s'écriant avec ivresse : « J'étais bien sure que tu me reviendrais... non, la nature ne perd jamais ses droits... Pourtant, je l'avouerai, j'ai trouvé la quinzaine un peu longue. » Et aussitôt la belle recluse s'empresse de donner la première leçon à son fils qui ne cessait de répéter : « Oh ! maman, que c'est diflicile ! je crains bien que tu ne restes longtemps prisonnière. — Ton aptitude et ta patience, cher enfant, abrégeront ma captivité. »
Le lendemain matin , Arthur retourna prendre sa seconde leçon qui lui parut moins effrayante ; et comme il descendait de chez sa mère, son alphabet à la main, il rencontre Frédéric dans l'escaher, qui lui dit : « Eh' d'où viens-tu donc? je t'ai cherché partout. — Je viens de chez maman , prendre ma leçon de lecture. — Com^
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ment, sans m'en prévenir? —Dam ! tu répétais sans cesse : (c il faut tenir ferme... il faut la voir venir...» moi, j'ai cru que c'était un fils qui devait aller au-devant de sa mère, et je suis allé me jeter dans les bras de la mienne. — Elle t'aura sans doute bien recommandé de m'ameneravec toi ? — Elle ne m'a pas dit un mot de cela : elle est bonne, maman; mais elle estfière, et je suis de son avis, ce n'est pas à une mère à faire les avances. — C'est juste... ainsi me voilà, moi , délaissé, oublié, réduit à ne rien savoir, tandis que toi tu seras un docteur. — Il ne tient qu'à toi de le devenir à ton tour : acbète un alphabet sur tes semaines, et viens avec moi chez notre prisonnière... je puis bien la nommer de la sorte, puisqu'elle a juré de ne pas reparaître dans le monde , que nous ne sachions lire. — Ainsi donc, s'écrie Frédéric, avec une expression remarquable, c'est moi seul qui prolongerais sa captivité!... Oh! non, non, j'en serais trop honteux, trop repentant... c'est fini, je suis vaincu : dès ce soir je t'accompagne, et nous verrons qui de nous deux fera le plus de progrès pour faire cesser la réclusion de notre chère institutrice. »
Je ne dépeindrai pas quels furent le triomphe et la joie de M™^ Darmincourt, en voyant Frédéric accompagner son frère. Rien n'était à la fois plus curieux et plus intéressant que ces deux jolis enfants disputant entre eux de zèle et d'intelligence pour vaincre les fastidieux éléments de la lecture. Mais au lieu de deux leçons par jour, ils en prirent jusqu'à six, et furent bientôt en état d'épeler les jolis contes de Perrault et les charmants dialogues deBerquin, Oh! combien l'intérêt qu'ils éprou-
valent leur donnait de force et de courage pour surmonter les difficultés qu'ils avaient à vaincre! Mais aussi quelle jouissance éprouvait leur tendre mère, en les voyant quitter leurs jeux accoutumés, abréger même leurs promenades, pour revenir, haletants de joie, auprès de la prisonnière, qui trouvait alors sa captivité délicieuse et la plus ravissante époque de sa vie! Chaque malin les deux frères renouvelaient les fleurs les plus rares contenues dans un vase placé sur la table du boudoir où ils recevaient leur leçon; et tandis que Theureuse mère, un bras posé sur les épaules d'Arthur , lui faisait lire le Petit Poucet ou Cendrillon, Frédéric, debout auprès d'eux , s'habituait à parcourir la Petite Glaneuse ou le Petit Joueur de violon^ en répétant : « Oh ! qui n'aimerait par Berquin! » Tandis qu'Arthur s'écriait : «Oh! qu'il est amusant, ce bon Perrault! » Avec quelle ivresse l'excellente mère donnait alors sa leçon ! Avec quelle ardeur s'appliquaient les deux charmants enfants !
Enfin des contes de Perrault et des dialogues de Berquin, l'adroite institutrice fit passer insensiblement ses élèves aux abrégés de la Bible et de l'histoire de France; de sorte qu'au bout de trois mois, les deux frères, nonseulement lisaient couramment, mais possédaient les premières notions de ce qui compose une instruction véritable.
A cette époque, le colonel Darmincourt revint de son régiment, et retrouva sa femme dans la même solitude où elle avait juré de rester jusqu'à ce que ses deux fils fussent en état de lire à livre ouvert. Elle convoqua donc, dès le lendemain de l'arrivée de son mari , un
grand nombre de leurs amis, propres à former un comité d'examen et fit paraître devant eux ses deux élèves dont les manières avaient déjà quelque chose de plus posé, et dont le langage offrait des expressions mieux choisies. Frédéric parut le premier dans la lice : on lui présente un grand in -8*' qu'il ouvre au hasard et dans lequel il lit, sans se tromper, deux pages du Télémaque de Fénelon ; il est couvert d'applaudissements.
Arthur ensuite s'avance; il lit avec non moins d'assurance que son frère, et surtout avec une expression ravissante, le joli conte de M""^ Daulnoy, intitulé Gracieuse et Percinet, pris au hasard dans son charmant recueil , et qui prouve le pouvoir et le charme que possède une tendre mère pour instruire ses enfants tout en les amusant. Cet heureux à-propos fait redoubler l'assemblée d'applaudissements qui vont droit au cœur de M""® Darmincourt. Elle prie alors les examinateurs de ne pas se borner à la simple lecture, et de faire à ses chers élèves des questions préliminaires sur la Bible et l'histoire de France. Ils y répondent avec une lucidité qui annonce une heureuse mémoire et une rare intelligence. Enfin il est reconnu par l'aréopage que Frédéric et Arthur ont, en quelque sorte, réparé le temps perdu, et que bientôt ils seront en état d'entrer au lycée. Le colonel ne peut contenir toute sa joie, et, pressant dans ses bras sa femme et ses enfants, il avoue qu'il ne fut jamais plus heureux d'être époux et père.
La vieille M'"^ Darmincourt, reconnaissant alors toute la force d'àme et la noble persévérance de sa bru, ne peut s'empêcher de lui adresser les plus honorables fé-
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licitations. Chacun, en un mot, reconnaît de quelle énergie, de quelle admirable patience est capable une tendre mère pour assurer le bonheur de ses enfants; et celle qui en offrait la preuve, profitant de celle importante circonstance pour donner aux grands parents un avis salutaire, dit à ses deux fils qu'elle pressait sur son sein, en jetant un regard expressif sur leur vénérable aïeule : « Ceux qui nous caressent le plus ne sont pas toujours ceux qui nous aiment le mieux... j'espère que vous n'oublierez jamais la leçon maternelle. »