‹ Causeries et nouvelles causeriesChapitre 20 sur 29 · LE BATEAU A VAPEUR · texte numérisé non relu

LE BATEAU A VAPEUR

VOUS rencontrer! me dit l'un d'eux, aux yeux pétillants, à la chevelure noire et bouclée, aux manières franches, prononcées, et d'une force physique remarquable. J'ai justement reçu, pour prix de narration française, vos Encouragements de la jeunesse, dont j'ai déjà parcouru le premier volume, et je vous en félicite. Il n'est pas possible de lire cet ouvrage sans désirer d'être digne un jour des hommages enivrants qu'ont reçus les littérateurs célèbres que vous mettez en scène. — Votre suffrage, lui répondis-je, est ma plus précieuse, ma plus honorable récompense ; et je ne sais par quel pressentiment je lis sur votre figure expressive que vous ferez un jour parler de vous. — J'en accepte l'augure, merépliqua-t-iJ avec une franchise ravissante; oui, j'espère m'élever, quoique j'appartienne aux basses classes du peuple : mon père, Marcel-Bertrand, est simple tonnelier; je ne rougis point de l'avouer. — Si vous étiez assez insensé pour rougir de votre naissance, lui répliquai-je, à coup sur vous n'eussiez pas remporté le premier prix de narration. J'aime à vous voir en ce moment réaliser ce passage (ÏÂusonius, que j'ai traduit par ces vers :

De tous ceux que l'on voit illustrer leur carrière , Par leur génie et leurs talents , La plus féconde pépinière C'est la classe des artisans.

— Oh ! répétez-moi ces vers-là ! me dit le jeune Bertrand : je veux les graver dans ma mémoire, et ne les oublierai de ma vie. » Je me fis un devoir de les réciter de nouveau, et j'ajoutai : « Cette vérité d'Ausone est

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confirmée par l'histoire. Notre immortel Molière naquit sous les piliers des Halles, d'un petit marchand tapissier; Fabert, simple garçon imprimeur, devint maréchal de France. On a vu, dans des temps plus modernes, d'Alembert, élevé par charité chez la femme d'un vitrier, devenir un des premiers savants de TEurope; Delille, La Harpe et Marmonlel, pauvres orphelins, placés par la bienfaisance dans des maisons d'éducation, furent, ainsi que Sedaine, simple tailleur de pierre, membres de r Académie française... Vous le voyez, dis-je en me résumant, la célébrité ressemble à ces beaux peupliers, qui, plantés dans les bas-fonds, ont une végétation plus vigoureuse que les arbres qui ne s'élèvent que lentement sur le sommet des montagnes. Jamais il ne faut cesser de prendre pour point de mire, quelque rang qu'on occupe sur la scène du monde, ces admirables paroles de Salluste : « Il n'y a pas moins de gloire à se « créer un beau nom, qu'à soutenir dignement celui que « nous ont laissé nos ancêtres. »

J'eus pour approbateurs tous les lycéens dont j'étais entouré, à l'exception d'un seul, que j'entendis nommer Alfred, petit- fils d'un pair de France, et l'unique enfant de la comtesse de Fierville, qui possédait une terre considérable dans les environs de Melun. H avait quitté son uniforme du lycée pour endosser un élégant costume de fantaisie, sous lequel il se gourmait et semblait faire bande à part. Il était escorté d'un bon vieux valet de chambre , l'appelant à tout moment monsieur le comte, et veillant avec soin à ce qu'il ne se confondît pas trop avec ses camarades.

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Le jeune comte Alfred était loin de ?e soumettre à cette égalité parfaite entre amis de collège, et je le vis laisser échapper un sourire ironique lorsque je proférai le passage de Salluste. « Voilà, medis-je en moi-même, un jeune présomptueux qui, tôt ou tard, se repentira de faire le grand seigneur... » Ma prédiction ne tarda pas à se réaliser. Un vent contraire, assez violent, s'étant élevé tout à coup, la marche du bateau fut ralentie au point qu'il faisait à peine une lieue et demie par heure. Il fallait tuer le temps à quelque chose, et Ton proposa de petits jeux. Après ceux qui exercent l'esprit, l'imagination, et dans lesquels brilla le jeune Bertrand, on proposa la main chaude, et je fus prié de servir de giron : ce que j'acceplai avec empressement.

Le brillant Alfred refusa d'abord de se mêler à ce jeu, parmi ses condisciples; il poussa même la vanité jusqu'à me déclarer tout bas qu'il n'oserait plus toucher les bras caressants de sa mère, si ses mains avaient été frappées par le fils d'un tonnelier qu'il avait vu cent fois, au château de ses pères, mettre les vins en bouteilles. « Il n'y a pas plus de déshonneur à les emplir qu'à les souffler, lui répondis-je en souriant : et j"ai vu souvent, dans ma jeunesse, des personnes de qualité souffler le verre dans nos manufactures. » Il parut confondu de cette vérité, et résista quelque temps encore à se mêler aux cris joyeux et aux niches d'écoliers que se faisaient nos lycéens. « Pourquoi donc, lui dit l'un d'eux, refuses-tu de prendre part à nos folies? — Je gage, dit Bertrand, que le comte de Fierville rougirait de me toucher la main. » Alfred rougit et baissa les yeux. « Il n'y

a point de comte parmi nous, s'écrient à la fois tous les lycéens : on laisse à Ja porte, en entrant au collège, les rangs et les titres : c'est le mérite seul qui nous classe. — Vous voyez cependant, reprend Bertrand, que notre camarade garde le silence. Mais il est un moyen de rassurer sa hautesse, et de la déterminer à descendre jusqu'à nous... Messieurs, dit-il aux personnes qui l'entouraient, quelqu'un d'entre vous aurait-il la bonté de me prêter une paire de gants? La peau rude et grossière du fds d'un tonnelier ne blesserait plus l'épiderme délicat et chatouilleux du comte de Fierville : peut-être alors daignerait-il s'humilier jusqu'à presser ses mains dans les nôtres. »

Cette mordante plaisanterie, qui fit rire tous les assistants, produisit son effet; et le jeune Bertrand, pourvu d'une paire de beaux gant s jaunes, conduisit respectueusem^ent Alfred, tout confus, parmi ses camarades. Celuici n'osa, pendant quelque temps encore, frapper dans la main du patient, de peur d'ètie deviné et de prendre sa place. Il souriait du bout des lèvres, et paraissait se soumettre avec effort aux lois de la camaraderie; mais, entraîné par degrés à cette ravissante folie, à ces joyeux épanchements d'une jeunesse ardente qui s'élance au plaisir, il se hasarde à frapper à son tour, mais avec taiit de maladresse et de timidité, qu'il eftleure à peine la peau du patient; celui-ci s'imaginant que c'est la main d'une femme, se relève tout à coup et demande si les dames sont du jeu. Toutes lui répondent que non, bien que plusieurs d'entre elles eussent désiré taire parlie de la bande joyeuse. Bientôt Bertrand, qui frappe à

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