‹ Causeries et nouvelles causeriesChapitre 21 sur 29 · LE BATEAU A VAPEUR. Î · texte numérisé non relu

LE BATEAU A VAPEUR. Î

son tour, est deviné. Il remplace le patient; mais ses camarades Tobligent à quitter ses gants jaunes, en disant que de lycéen à lycéen il n'y a que la main. Alfred est sollicité de fi"apper dans cette main musclée, qui semble défier tous les joueurs. Le jeune comte hésite; mais voulant en ce moment réparer sa sottise, et prouver que la main d'un camarade n'est pas indigne de toucher la sienne, il presse vivement celle de Bertrand qui le reconnaît sans peine et lui lait prendre sa place.

C'est alors à qui de nos jeunes étourdis frappera dans la main d'Alfred, et lui fera payer par une vigoureuse taloche le dédain qu'il avait eu pour ses amis, et parmi lesquels, tous frappant également, il n'en pourra deviner aucun. Bertrand ému, satisfait de l'attouchement réparateur que lui avait fait le jeune comte, feint de lui donner à son tour une claque dont il conserverait le souvenir : déjà son geste menaçant fait sourire tous nos jeunes fous... Mais quel est leur étonnement de le voir serrer affectueusement la main du patient, auquel il dit d'un ton digne et pénétrant : a Vous m'aviez élevé jusqu'à vous, en pressant votre main dans la mienne; j'ai dû vous élever jusqu'à moi, et vous traiter comme un camarade... embrassons-nous! — Oui, oui, ton camarade, à la vie, à la mort! répond Alfred en se jetant dans ses bras. Tu vois que j'en prends le langage, et j'espère que tu m'imiteras. — De tout mon cœur, dit Bertrand : tu n'auras jamais d'ami plus dévoué, plus fidèle, w Ce pacte d'amitié fut scellé par les applaudissements de tous les lycéens, au milieu desquels Alfred re-

connut que le lien qui unit entre eux les élèves d'une même institution, est aussi fort que durable.

Le jeune comte éprouva ce jour-là même à quel point ce lien fraternel peut influer sur notre existence , et reconnut que l'amitié franche et dévouée est un des trésors les plus précieux qu'on puisse trouver sur la terre. J'ai déjà dit qu'un temps orageux avait obligé nos lycéens d'entrer dans la salle intérieure du bateau retardé dans sa marche ; une rencontre funeste, imprévue, avec un longj train de bois flotté, brisa tout à coup une des ailes à ramer du Parisien, et le fit sombrer sur le côté droit.

L'épouvante s'empara tout à coup des voyageurs : les cris des femmes effrayées augmentaient encore la stupeur générale; enfin le capitaine lui-même s'écria, peut-être imprudemment : « Sauve qui peut ! » A ces mots le comte de Fierville, pour qui l'avenir était si brillant et qui tenait plus que tout autre à la vie, s'élance, égaré par la frayeur, au milieu du fleuve, en appelant à son secours ; mais sa voix est confondue avec celle des personnes entraînées, comme lui, par le cours rapide des eaux sous lesquelles il disparait et reparaît tour à tour : Bertrand l'aperçoit, s'élance de dessus le pont, et, nageant avec la vigueur et Tadresse d'un enfant du peuple élevé sur les bords de la Seine, il atteint son camarade épuisé par les vains efforts qu'il avait faits et presque sans connaissance, le saisit et l'amène sur le rivage, en face du joli village de Saint-Port, où tous les deux ils font sécher leurs vêtements et savourent, pressés dans les bras Tun de l'autre, les doux élans

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