‹ Causeries et nouvelles causeriesChapitre 22 sur 29 · LE BATEAU A VAI'KUR · texte numérisé non relu

LE BATEAU A VAI'KUR

de Tamilié. «Sans toi j'étais mort, dit Alfred, et quelques efforts que je fasse pour m'acquitter, je resterai toujours ton débiteur. — Je te devrai bien plus, moi, répond Bertrand, puisque, tant que nous vivrons, je ne pourrai jeter un regard sur toi sans tressaillir de joie : crois-moi, l'obligé n'est pas le plus heureux. »

Ils furent bientôt rejoints par leurs camarades, à l'auberge où ils s'étaient réfugiés. On conçoit les félicitations et les serrements de main que reçut Bertrand : ce trait de dévouement le rendit plus cher encore à ses jeunes amis; et chacun, parvenu le lendemain à sa destination sur un autre bateau à vapeur, répandit dans tout l'arrondissement de Melun le généreux dévouement du jeune Bertrand dont le père, ancien grenadier de la vieillegarde,disaità qui voulait l'entendre : «C'estbien! c'est très-bien!... mon fils n'a fait que son devoir. »

La comtesse de Fierville, à qui son cher Alfred fit le récit fidèle du danger qu'il avait couru et de l'héroïque secours de son jeune camarade, voulut elle-même lui en témoigner sa reconnaissance; elle se rendit donc à Melun chez le tonnelier Bertrand qu'elle félicita d'avoir un pareil fils, et voulut remettre à ce dernier une bourse contenant un assez grand nombre de napoléons. « Ce n'est point avec de l'or, lui dit le jeune lycéen, que j'ai sauvé mon camarade, mais avec mes bras; et ce n'est que dans les siens que je puis trouver ma récompense. — Bien, Marcel! lui dit son père, en lui serrant la main, c'est très-bien ! »

La comtesse, convaincue qu'elle ne pourrait s'acquitter avec de l'or, eut recours à de pressantes invitations

qu'elle fit au jeune Bertrand, de venir passer une partie de ses vacances à sa terre où il pourrait jouir des plaisirs de la chasse, de la pêche, et trouver tous les amusements d'une société nombreuse et choisie. « Du tout, du tout ! répond le père Bertrand : vous lui feriez accroire qu'il est un grand personnage; et j'en ai besoin, moi, pour expédier mes mémoires de l'année. Tout ce que je puis faire, madame, ajouta-t-il avec un malin sourire, c'est de vous le présenter la première fois que j'irai mettre vos vins en bouteille. » La comtesse, femme d'esprit, sentit toute la portée de cette plaisanterie, et se promit d'en profiter pour convaincre ces dignes gens que, parmi les personnes de qualité, il en est qui savent honorer toutes les professions utiles, et rendre aux vertus personnelles l'hommage qui leur est dû.

Peu de temps après, en effet, le père Bertrand et son fils se rendirent au château de la comtesse de Fierville. Marcel, d'après les ordres de son père, avait pris, ainsi que lui, le modeste costume de tonnelier: c'est-à-dire la veste et le pantalon de velours de coton vert pâle, la casquette de coutil et le tablier de cuir. Ils étaient curieux l'un et l'autre de voir quel accueil on leur ferait. Dès qu'Alfred aperçut son jeune camarade, il courut à sa rencontre, et lui prouva tout le bonheur que lui faisait éprouver sa présence; il serra très-cordialement la main du père qu'il appelait monsieur Bertrand, et les présenta tout de suite à sa mère qui jugea sans peine l'épreuve que voulait faire sur elle le malin tonnelier. Celui-ci fut touché, confondu de la gracieuse urbanité de la comtesse. Elle embrassa Marcel comme le sauveur

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de son Alfred, et lui déclara que, partout où le hasard le lui ferait rencontrer, il recevrait d'elle l'accolade de la reconnaissance. « Bien, se disait tout bas le père Bertrand, c'est très-bien!... » Ils demandent à remplir les devoirs de leur profession , et le plus ancien des serviteurs du château les conduit dans les caves, où tous les deux ils mirent en bouteilles une pièce de vin de Bourgogne première qualité. Marcel, qui depuis plusieurs années avait perdu Tusage du métier, se frappait quelquefois sur les doigts en enfonçant les bouchons; son vieux père ne pouvait s'empêcher de sourire; mais, ravi de la respectueuse obéissance de son fils, il répétait toujours entre ses dents : « Bien!... c'est trèsbien ! »

Cependant l'horloge du château vient de sonner cinq heures, et notre lycéen-tonnelier éprouvait une faim dévorante ; aussi fut-il agréablement surpris lorsque le même valet de chambre qui les avait conduits dans les caves, reparaît, une serviette sur le bras, en leur annonçant qu'ils sont servis. Ils s'attendent à trouver dans un coin de l'oftice un repas frugal qu'on leur a préparé, « Alfred n'aura pas voulu nous faire manger avec ses gens, dit Marcel à son père; et c'est une attention dont je lui sais gré. » Ils suivent donc le vieux serviteur qui leur fait traverser la salle à manger où ils remarquent un couvert mis pour douze ou quinze personnes : ils ne savent ce que cela signifie ; mais leur surprise est au comble lorsqu'ils entendent leur introducteur, ouvrant la porte du grand salon, annoncer à haute voix : « Messieurs Bertrand père et lils !» Us se regardent tous les Ueu^

asa CAUSERIES DUN VIEILLARD.

avec stupéfaclion, et s'imnginenl d'abord qu'on veut les mystifier; mais le jeune comte, accourant à leur rencontre, leur annonce que leur place est aux deux côtés de la comtesse dont il a reçu les ordres précis. « Tu suis trop bien ceux de ton père, dit-il à Marcel en souriant, pour êlre surpris que je n'obéisse pas de même à mon excellente mère. — Bien ! c'est très-bien ! répèle alors tout haut le père Bertrand, mais vous nous accorderez au moins le temps de quitter nos tabliers de cuir. »

Ils s'empressèrent donc de les dégratfer, rajustent le mieux qu'ils le peuvent leur costume plébéien, et sont introduits par Alfred au milieu d'une douzaine de personnes notables du pays, parmi lesquelles se trouve le général D*** qui s'écrie à l'aspect du père Bertrand : « C'est toi, mon camarade! oh! que je suis aise de te revoir!... Je vous présente, ajoute-t-il aussitôt en lui serrant la main, un vieux grognard de la garde impériale, qui m'a sauvé la vie. — En ce cas, s'écrie à son tour Alfred avec ivresse, nous ferons partie carrée ; car si vous devez la vie au père, je la dois de même à son fils. » Cette double rencontre produisit l'intérêt le plus vif parmi les assistants, et le dîner fut d'une gaieté ravissante. Le père Bertrand, placé à la droite de la comtesse, s'y tint, quoique sous son costume d'homme du peuple, avec cet aplomb, avec cette dignité d'un ancien brave. Marcel, sous le sien, fit briller la vivacité de son esprit, la richesse de son imagination, et prouva qu'un vêtement obscur peut souvent cacher le vrai mérite.

« J'espère, dit la comtesse, que le camarade d'Alfred, malgré la rédaction de nombreux mémoires de son

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].'èro, viendra passer une semaine entière au château. — C'est bien long, répond brusquement le vieux grognard. — J'ai besoin de tout ce temps-là, répond M'"* de Fierville, pour exécuter un projet que j'ai foi-mé. Depuis quinze ans je cultive la peinture avec quelque succès, et je vous demande la permission de faire le portrait de votre cher Marcel, que je prétends placer dans ma galerie, et sur lequel il me sera doux d'arrêter souvent mes regards. J'otîre en échange à votre fils le portrait d'Alfred, sur lequel il ne pourra lui-même jeter les yeux sans éprouver un honorable souvenir. — C'est dit, réplique vivement le père Bertrand ; dimanche malin je vous le ramène. »

Le jour convenu, Bertrand et son fds se rendent en effet auprès de la comtesse : mais le costume de tonnellier avait été remplacé par un uniforme de l'ancienne garde que portait le père; et Marcel avait repris son costume de lycéen. « Puisqu'on nous a reçus, disaientils, aussi gracieusement sous la veste de bure, il faut prouver que nous savons respecter les convenances. Quand les grands daignent nous traiter comme leurs égaux, c'est alors qu'il est de notre devoir de les remettre à leur rang. » La comtesse et son fils ne purent s'empêcher de faire sentir à leurs deux invités qu'ils étaient sensibles à leur déférence. Le dîner fut encore plus gai, plus expansif que le premier ; et, dès le lendemain, Marcel posa pour son portrait que la com.tesse fit d'une ressemblance frappante, et au bas duquel elle fit écrire ces mots : Il a sauvé mon fils ! Peu de temps après, le père Bertrand reçut une copie de ce beau portrait aveu

un billet ainsi conçu : « Vous ne m'avez laisse que ce seul moyen de vous prouver ma reconnaissance. » Mais ce qui surtout mouilla les yeux du vieux grognard, ce fut cette inscription que la comtesse avait fait tracer au bas du cadre: Il illustrera son nom... Cette prédiction s'est accomplie : j'ai su par des renseignements que j'ai pris au lycée où Marcel a terminé ses études, qu'après y avoir mérité le prix d'honneur, le ministre de l'instruction publique l'avait honorablement placé dans le monde savant où sa célébrité s'accroît de jour en jour. Le jeune comte de Fierville est plus que jamais fier de le nommer son ami , et se fait remarquer de son côté par cette iirbanité franche qui soumet tous les cœurs. Je les ai rencontrés tous les deux il y a peu de temps, et nous avons eu grand plaisir à récapituler ensemble tout ce qu'avait produit d'heureux notre rencontre sur le bateau à vapeur.

Les liaisons formées par le cœur et surtout par les convenances de rang, de fortune, sont la plupart fructueuses et durables : elles offrent un échange utile de services, d'agréments, qui influent sur le bonheur de la vie. Les liens au contraire qui semblent unir des personnes entre lesquelles il existe des distances sociales, ces liens-là peuvent bien flatter T amour-propre, remplir le vide de Tàme, ou écarter Tennui par d'agréables distractions ; mais elles ne durent pas longtemps ; la vanité les néglige ou les oublie sitôt que la scène change, et que, dans le monde, lès préjugés remettent chacun à sa place.

Célestine et Nisa Dorsan, filles d'un officier d'artillerie, mort au champ d'honneur, passaient ordinairement les beaux jours avec leur digne mère, dans une jolie et modeste habitation, faisant partie d'un village situé sur les rives de la Seine, à douze lieues de Paris. Toutes les deux, élèves de l'honorable maison de Saint-

Denis, joignaient à Thabitude du travail des talents remarquables. L'aînée exécutait au piano les compositions de nos plus grands maîtres; et la cadette peignait à Taquarelle divers sujets avec une rare perfection. Leur modique revenu suffisait à peine pour les mettre à Tabri de la gène; et ce n'était que par leurs ouvrages qu'elles pouvaient se procurer l'aisance. Célesline composait des romances très-recherchées par les éditeurs de musique, ou bien arrangeait pour le piano les principaux morceaux des nouveaux opéras. Nisa copiait la nature sur la toile avec une admirable fidélité. Ses tableaux étaient remarqués aux expositions du Musée.

Ce concours de talents divers, cette mise en commun de deux sœurs contribuant à la douce et honnêle existence dont jouissait leur excellente mère, tout semblait resserrer le nœud sacré de la nature. Rien n'était à la fois plus admirable et plus touchant que la tendresse dont ces deux charmantes créatures ne cessaient de se donner des preuves; et pourtant elles étaient d'un caractère bien différent. Autant Célestine était posée, réfléchie et mélancolique; autant Nisa se montrait vive, distraite, étourdie. Ce contraste, loin d'élever entre elles • le moindre* nuage, les amusait beaucoup, et jetait sur leur existence mutuelle une variété qui semblait en doubler le charme. Célestine, dont les traits étaient nobles et réguliers, n'ouvrait la bouche que pour proférer des paroles pleines de douceur et de bonté : son regard pénétrant annonçait la sérénité de son àme. Nisa, tout au contraire, portait sur sa figure piquante et son malin sourire l'indice d'un esprit vif et caustique, d'une

fierté indomptable et de la plus énergique indépendance... C'était, en un mot, Timage vivante de feu son père. Mais ce caractère très-prononcé se trouvait modéré par l'éducation austère de Saint-Denis et surtout par cet usage du monde qu'elle prenait chaque jour dans les cercles des artistes célèbres qu'elle fréquentait.

Leur habitation touchait aux rives de la Seine, et se trouvait placée au bas d'une riche colline au haut de laquelle s'élevait un ancien et vaste château, entouré d'un parc immense. Il avait appartenu longtemps à un maréchal de France, dont il faisait la retraite chérie. A la mort de cet illustre guerrier, cette belle terre fut vendue, et le comte D***, pair de France, ex-ambassadeur à la cour de Vienne, en devint acquéreur. Autant le feu maréchal était simple et sans faste, ne s'occupant qu'à répandre des aumônes parmi les indigents et des secours à tous les vieux militaires, autant le pair de France était gourmé, fastueux, et ne faisant que le bien indispensable pour soutenir la splendeur de son rang.

Il n'avait pour enfants que deux filles qui, dès l'âge le plus tendre, avaient pris l'habitude de la grandeur et de l'étiquette. Leur mère, encore plus vaine que ne Tétait son époux, les avait emmenées avec elle dans les différentes cours où le comte avait eu l'honneur de représenter le gouvernement français; et là, sans cesse initiées aux usages, aux prérogatives de la haute diplomatie, elles en avaient rapporté cette morgue et cette roideur des princesses souveraines auprès desquelles le titre dont leur père était revêtu leur donnait souvint

accès. L'aînée nommée Clotilde, ne parlait que des bontés encom^ageantes dont l'avait comblée la reine de Saxe, que des preuves d'un véritable attachement dont l'honorait la nièce du landgrave de Hesse. Sa sœur cadette qu'on appelait Isabelle désignait tour à tour un riche collier que lui avait donné l'électrice de Brandebourg, un anneau garni de rubis qu'elle avait reçu des mains delà fille du roi de Bavière. L'une et l'autre enfin ne parlaient que des faveurs qu'elles avaient obtenues dans presque toutes les principautés de l'Allemagne, et se targuaient d'en avoir pris les manières et le langage. Le comte et la comtesse D.... se félicitaient à leur tour de retrouver dans Clotilde et dans Isabelle cette imposante dignité, ce maintien noble et ces expressions des augustes personnages dont elles avaient eu l'honneur d'approcher.

La fête patronale du village allait être célébrée; et ce beau jour, si cher à tous les agriculteurs des environs, rappelait aux jeunes filles l'usage d'orner de fleurs à l'église la statue de la Vierge, et de renouve 1er les riches habits dont la mère des anges était revê tue. A cet effet, une députation de jeunes villageoises parcourait, une bourse à la main, les principales habitations du canton, et faisaient une quête pour leur belle patronne. Elles se présentèrent d'abord au château, où, après avoir attendu plus d'une heure dans l'antichambre, elles virent venir à elles les superbes Clotilde et Isabelle dont l'une déposa dans la bourse une pièce de cinq francs. Mais elles reçurent en revanche des protestations d'intérêt et de protection avec ce ton de distance et de

supériorité qu'eût mis une souveraine envers ses humles sujettes.

Nos jeunes vierges se présentèrent ensuite chez j^lmes Dorsan, et reçurent d'elles un accueil tout différent. Il leur fallut entrer au salon, s'asseoir, accepter des rafraîchissements ; et la charmante Nisa leur offrit une tunique brodée pour la Vierge, semblable à celle dont on couvre les madones à Rome , et dont elle avait dessiné la forme d'après un tableau d'Horace, Vernet. Célestin leur remit à son tour deux beaux vases de fleurs artificielles, ouvrage de ses mains, pour mettre de chaque côté de la Vierge ; et leur annonça que, le jour de la fête, elle exécuterait sur le piano un Ave maria chanté par plusieurs artistes célèbres de la capitale , parmi lesquels seraient Adolphe Nourrit et W^^ Damoreau. Cette annonce fut répandue dans tout le canton, et l'on conçoit aisément à quel point elle excita la curiosité.

Le jour de la fête en effet, tout s'accomplit comme l'avait annoncé Gélestine Dorsan : elle accompagna sur le piano-organisé les célèbres chanteurs qui parurent se surpasser, et produisirent un effet inexprimable. Jamais la patronne des vierges n'avait entendu, môme au ciel, de voix plus mélodieuses. Toutefois le zèle remarquable des exécutants n'étonna plus, lorsqu'on apprit que Y Ave maria qu'on venait de faire entendre, était le coup d'essai de Gélestine Dorsan qui se livrait à la composition. Le comte D.... et toute sa famille étaient dans le banc seigneurial ; et, au moment où Nisa sa sœur, qui s'était chargée de quêter, conduite par un de nos plus habiles

peintres, se présenta devant Tex-ambassadeur, elle reçut d'honorables félicitations sur le double talent de sa sœur. « Si jeune encore ! disait la comtesse : cela promet beaucoup. — C'est vraiment tout à fait bien; ajoutait Clotilde du bout des lèvres. — D'honneur on se croirait à la chapelle Sixtine ; » laissait échapper Isabelle, avec un léger sourire de satisfaction.

Le dimanche suivant eut lieu la grande réunion au château: jNF^ Dorsan et ses filles y furenfinvitées. Les ménétriers du village faisaient danser dans le parc tous les agriculteurs; et un orchestre qu'on avait fait venir de Paris fut établi dans les salons, pour la haute société dans laquelle on comptait des personnes du plus haut rang. L'étiquette et l'éclat brillaient dans l'intérieur du château, tandis que les ris et les accents du plaisir se faisaient entendre dans le parc. Aussi Nisa dit à sa mère, après avoir dansé quelque temps dans le grand salon : « En voilà bien assez pour le cérémonial; maintenant courons où l'on s'amuse ! » Elle emmène à ces mots Célestine et M"'^ Dorsan dans leparc, où toute la jeunesse villageoise, heureuse et fière de la préférence de ces dames, leur fit l'accueil le plus honorable et le plus flatteur.

Cependant on s'aperçut dans les salons que M"^ et M"^* Dorsan avaient disparu : plusieurs cavaliers appartenant à la haute diplomatie allèrent les inviter à reparaître parmi eux. On désirait surtout entendre la charmante Célestine chanter quelques romances de sa compo::-ilion : ce qu'elle fil avec une grâce et surtout avL'C une expression qui lui mérilèrentlous les suffrages.

Pendant qu'elle faisait applaudir son cbant mélodieux et sa brillante méthode, Nisa qui ne cessait d'étudier les hauts personnages dont elle était entourée, et de prêter une oreille attentive aux diverses conversations qu'ils formaient entre eux, entendit l'ambassadeur de Saxe demander à la Hère et brillante Clotilde quelles étaient ces deux demoiselles qui, sous des dehors modestes, réunissaient des talents si distingués. « Ce sont de jeunes voisines, répondit la fille du pair de France ; bonnes petites personnes tout à fait... à la campagne on prend ce qu'on trouve. » Ces paroles produisirent sur Nisa l'effet d'un coup de vent qui tout à coup renverse une fleur sur sa tige; mais reprenant sa force et sa couleur, elle se relève bientôt et se ranime aux rayons du soleil. Nisa feignit donc de n'avoir rien entendu, et traita les fdles du comte avec son affabilité naturelle. Toutefois un sourire malin apparaissait sur ses lèvres, lorsqu'elle leur adressait la parole. La jeune artiste préparait avec adresse sa vengeance, et se disposait à donner aux deux superbes sœurs la leçon qu'elles méritaient. Il est dans la vie de ces moments où l'àme s'élève à toute sa hauteur, et ne néglige rien pour se montrer dans toute sa dignité.

« Clotilde et Isabelle, se disait Nisa, sont les filles d'un homme titré, opulent ; mais nous, ma sœur et moi, nous sommes issues du sang d'un otficier d'artillerie, mort au champ d'honneur , et qui peut-être serait devenu général s'il n'eût pas été victim.e de son courage. Prouvons donc aux filles du pair de France que nous ne sommes pas de pauvres voisines de campagne qu'on cultive faute de

mieux dans une terre isolée, et qu'on relègue avec dédain sitôt que les beaux jours disparaissent : c'est à Paris que je les attends ; oui c'est dans la capitale où chacun reprend son rang, que je prétends étudier nos deux superbes demoiselles, et les convaincre que les filles du lieutenant-colonel Dorsan, bien qu'elles vivent du travail de leurs mains, ont tout autant de fierté d'àme et peut-être plus de véritable indépendance dans le caractère, que les grands personnages astreints à l'étiquetle et aux courbettes des cours. »

La fin de l'automne ramena bientôt en effet le comte D... et sa famille dans Thôlel qui leur appartenait, rue Caumartin. M™^ Dorsan et ses deux filles se rendirent de leur côté à l'appartement qu'elles occupaient rue du Helder, au troisième sur le derrière. Cette riante habitation donnait sur des jardins, ce qui procurait à Nisa un jour favorable pour peindre ses aquarelles; et tout au bout d'un corridor se trouvait la chambre d'étude de Célêstine qui s'y livrait sur le piano à toutes ses inspirations musicales. Plusieurs semaines s'écoulèrent sans que M"*^ Dorsan et ses filles entendissent parler de la famille du pair de France. Au village où elles avaient passé la belle saison, il ne se passait pas un seul jour sans que les filles du comte descendissent la colline au bas de laquelle habitaient Gélestine et Nisa. On était avide d'entendre la nouvelle romance que l'aînée avait composée, de voir et d'admirer faquarelle que terminait la cadette. Oh ! comme on savourait avec délices un si charmant voisinage ! c'était au point que les doux noms de ma chère^ de bonne amie étaient donnés, avec une vc-

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ri table effusion de cœur, par les filles du pair de France aux deux sœurs artistes. Gélestine, bonne et confiante, se livrait à cette intimité apparente, avec l'abandon d'une àme pure et naïve ; Mais Nisa plus observatrice, et surtout d'après les paroles humiliantes qu'elle avait entendues de la bouche de la fière Clotilde, ne se fiait pas à toutes ces protestations d'amitié, de dévouement, et ne cessait de se dire : « On a besoin de nous pour se distraire : attendons le temps des épreuves , et ne perdons pas de vue mon projet de vengeance. »

Cependant un soir que M°^® Dorsan et ses deux filles faisaient ensemble une lecture intéressante, elles entendent frapper à la porte de leur appartement. C'était le chasseur du comte D... qui venait demander si ces dames voulaient recevoir la visite de M""^ la comtesse et de ses deux demoiselles. Il était neuf heures environ ; et nos deux jeunes artistes étaient, ainsi que leur mère, dans un négligé qui fit hésiter M™^ Dorsan à recevoir la visite annoncée. « Chacun a le costume de sa profession, dit Nisa: veuillez prier ces dames de monter!» ajoute-t-elle au chasseur qui s'éloigne aussitôt. M"'^ Dorsan, toutefois, se couvre d'un beau chàle de mérinos, et fait allumer à la hâte du feu dans son salon. Célestine rajuste les tresses de ses beaux cheveux , met devant elle un joli tablier écossais, et sur ses blanches épaules une collerette richement brodée. Quant à Nisa , elle ne fait aucun apprêt, pas la moindre toilette. Elle conserve ses cheveux relevés avec un peigne d'écaihe, son tablier de serge verte et sa vieille douillette de taffetas reteinte, en répétant avec un sang-froid

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observateur : « Chacun a le costume de sa profession. » Entrent dans ce moment la comtesse et ses deux filles, toutes les trois en riche costume d'étiquette. Elles allaient au cercle du ministre des relations extérieures, et n'avaient point voulu, disaient-elles, passer devant la porte deleurs chères voisines de campagne, sans s'informer elles-mêmes de leurs santés. «Il y a vraiment un siècle que nous ne nous sommes vues, dit la comtesse, et depuis notre retour à Paris nous n'avons pas entendu parler de vous: c'est fort mal. » M'"« Dorsan s'excusa sur les occupations incessantes de ses enfants, et sur les soins multipliés d'une maitresse de maison qui n'a qu'une seule gouvernante. Célestine, avec sa douceur angélique, donna pour prétexte une commande trèspressée que lui avait faite un des premiers éditeurs de musique ; et Nisa, étudiant plus que jamais le langage et les manières des filles du pair de France, reconnut aisément que ce n'était plus le même accent , la même communication. A ces gracieuses expressions si souvent employées au village, et qui peignaient si bien le bonheur de se trouver ensemble, succédaient ces phrases qui font sentir les distances : « Mademoiselle Célestine compte- 1- elle toujours dédier son nouveau recueil de romances à l'ambassadrice de Prusse? nous nous chargeons de le lui faire accepter.— Mademoiselle Nisa aurait-elle encore l'intention de faire à l'aquarelle un groupe des trois jolis enfants de la duchesse de Clermont ? nous aurions un vrai plaisir k lui procurer cet honneur. —Le plus bel attribut des personnes de qualité, répond la fière Clotilde en se gour-

mant, c'est de protéger les arts. — Et ces demoiselles peuvent compter sur nous, ajoute la superbe Isabelle, toutes les fois que Toccasion se présentera de leur être utiles.

— La protection est malheureusement nécessaire, pour réussir dans le monde , réplique Nisa conservant une noble attitude ; mais l'appui le plus sûr, le protecteur le plus puissant, ah! c'est le vrai talent: aussi je travaille sans relâche à me procurer celui-là, afin de me passer des autres. •»

Après un petit quart d'heure de conversation, la comtesse et ses filles se retirèrent, en renouvelant à la famille Dorsan mille protestations de dévouement et d'intérêt : on alla même jusqu'au serrement de main, mais avec ce ton qui semble dire : « Avec un pareil soutien, votre réputation est assurée... » Dès qu'elles furent sorties, Nisa fit observer à sa mère et à sa sœur l'étrange changement qui s'était opéré dans leurs voisines de campagne. « Avez-vous remarqué, disait-elle, ce ton de protection, ces regards qui s'efforçaient de descendre jusqu'à nous ? Cette Clotilde surtout est d'une morgue insupportable; et je ne respirerai bien à mon aise que lorsqu'elle aura reçu de moi la leçon qu'elle mérite. — Une leçon ! lui dit sa mère; et que t'a-t-elle donc fait? — Oh ! j'ai sur le cœur certaines paroles qui m'oppressent depuis quelque temps... je ne puis m'expliquer davantage; mais reposez-vous sur moi. »

Arriva bientôt la fête de naissance de M"® Dorsan, anniversaire qu'on célèbre ordinairement parmi les artistes. Célestine et Nisa, de qui les ouvrages étaient re-

cherchés dans Paris, voulurent réunir ce jour-là chez elles les premières réputations dans la musique et la peinture. Elles organisèrent un concert brillant qui devait être suivi d'un bal où paraîtraient les femmes de talent les plus renommées de la capitale. Tout fut donc, à cet effet, préparé par les deux sœurs, avec ce goût remarquable et cette élégance sans faste qui distinguent les réunions de tous ceux qui cultivent les arts. On crut devoir inviter le pair de France et sa famille. Nisa surtout mit dans cette invitation un empressement qui semblait annoncer une secrète intention. On eût dit qu'elle avait sur le cœur un fardeau pesant dont elle voulait s'alléger.

L'appartement fut disposé pour une fête de famille ; tout était jonché de fleurs : on avait mis à nu la jolie petite serre de la maison de campagne. On ne remarquait point, dans ce local d'artiste, ces riches draperies à franges d'or, ces lustres à cinquantes bougies, et ces caisses nombreuses d'arbustes rares, odoriférants, placées sur chaque marche de l'escalier : d'abord, parce que ces dames demeurant au troisième étage au-dessus de l'entresol, il eût falhi dégarnir à la fois plusieurs serres-chaudes; en second lieu, parce qu'une pareille dépense était au-dessus des moyens de l'honorable famille dont le travail é'tait la principale ressource. Mais, en revanche, on remarquait dans chaque pièce de ce modeste asile ce qui, tout à la fois, charmait les yeux et parlait à l'imagination.

Le salon surtout était orné d'aquarelles de la composition de Nisa, représentant différentes scènes de la so-

ciété. On en remarquait deux entre autres qui paraissaient nouvellement peintes et faisaient pendant. L'une représentait le réduit d'une famille modeste : la mère, assise dans un grand fauteuil, tenait un livre à la main. Sa fille ainée, à son piano, paraissait se livrer à d'heureuses inspirations, tandis que la cadette , devant son chevalet, était occupée à peindre. Elles venaient d'être interrompues dans leurs occupations respectives par l'arrivée de deux jeunes personnes, en costume de campagne, qui s'avançaient vers les deux sœurs, avec ce vif empressement , avec cette démonstration d'une franche amitié, et même d'une égalité parfaite.

Dans le tableau qui faisait pendant, la scène avait changé. La mère et ses deux filles dans un local plus soigné, offrant toutefois les attributs de la musique et de la peinture, recevaient une dame d'un haut rang, accompagnée de ses deux filles , toutes les trois en costume de cour. La mère de ces deux jeunes artistes paraissait, ainsi que sa fille aînée, surprise et confuse du ton sérieux et gourmé de ces trois brillants personnages, tandis que la sœur cadette en souriait secrètement, et semblait faire sur la toile l'esquisse de ce groupe fier et protecteur. c( Quel est donc le sujet que vous avez voulu traiter? lui dit un de ^nos peintres les plus célèbres. — Ce sont, répondit Nisa, les Voisines de campagne. Dans le premier tableau j'ai représenté cet abandon simulé, ce faux épanchement du cœur de jeunes demoiselles d'un haut rang, heureuses de rencontrer aux champs deux artistes qui charment leurs loisirs, et qu'alors elles comblent de prévenances... Dans le second tableau, j'ai essayé de

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peindre ce qui n'arrive, hélas! que trop souvent dans le monde. Ces mêmes demoiselles, élevées par une mère habituée à Téclat des cours, en ont pris la vanité , le calcul des bienséances. Elles viennent visiter, à Paris, nos jeunes artistes, et leur font sentir toute la distance qui existe entre elles. — C'est parfaitement exécuté, disent à Nisa plusieurs personnes d'un talent distingué. — C'est une leçon de mœurs très-utile, dit un vieux littérateur qui se trouvait parmi les invités. — Vous devez placer avantageusement cette nouvelle production, dit un de nos premiers peintres à la sémillante Nisa dont il se plaisait souvent à diriger les ouvrages ; et je vous félicite devant tous vos amis des progrès étonnants que vous montrez à chaque exposition du Musée. Continuez, charmante créature, et vous arriverez à la célébrité. » Entrèrent en ce moment l' ex-ambassadeur, sa femme et ses deux filles, non dans une toilette d'étiquette, mais dans un costume convenable à des artistes. Le comte D... qui devait son élévation à la haute pratique des convenances, et qui, de plus, était homme d'esprit, n'avait pas voulu que ces dames vinssent étaler leurs diamants et leurs parures dans une réunion où la prééminence n'appartenait qu'au vrai talent. Il parcourut à son tour les différentes productions de Nisa, et s'arrêta, ainsi que sa famille, devant les deux tableaux en question. Il admire la distribution des personnages, la vérité des poses et surtout l'expression remarquable de chaque figure. La comtesse elle-même, loin de se douter du sujet, en fait le plus grand éloge, et prétend que c'est la nature prise sur le fait. Enfin elle demande à plusieurs artistes

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qui Tentourent, ce qu'a voulu représenter la charmante Nisa. c( Ce sont les Voisines de campagnes ! répond le vieil homme de lettres : dans Fun, la douce familiarité, le bonheur de se rencontrer au village ; dans l'autre, la morgue insolente et la dure nécessité de se revoir dans la capitale. » La superbe Clotilde baissa les yeux : une subite rougeur colora son beau Iront; et se rappelant alors les paroles humiliantes qui lui étaient échappées au château de ***, elle soupçonna que la malicieuse Nisa l'avait entendue et s'en était vengée. Ce soupçon pénible ne tarda pas à devenir une certitude.

Dans un de ces intervalles de danse et de musique où les conversations se raniment dans un cercle, un de nos plus illustres compositeurs, se trouvant auprès de la comtesse D... et de ses deux fdles étalées avec prétention sur un divan, demande à Nisa qui venait de leur parler, quelles étaient ces trois dames si huppées qui semblaient honorer la fête de leur présence. « Ce sont, « répondit la maligne espiègle, déjeunes voisines de vil- « lage, bonnes petites personnes tout à fait... à la cam- « pagne on prend ce qu'on trouve. » Ces paroles répétées textuellement, comme les avaient proférées Clotilde à l'ambassadeur de Saxe, produisirent sur elle Teffetde la foudre. Elles furent entendues de môme du comte et de la comtesse qui, justement blessés des expressions de la jeune artiste, se retirent quelques instants après, enjoignant à leurs fdles de n'avoir plus la moindre communication avec de jeunes impertinentes qui savaient aussi peu respecter les convenances... « Hélas! dit Clotilde avec l'expression d'un repentir tardif; c'est moi qui

suis la cause de celte étrange sortie de la jeune Nisa : elle n'a fait que répéter ce qui m'était échappé Tété dernier, et ce qui, je n'en doute plus, lui aura fait naître ridée de ses deux derniers ouvrages. —Je ne m'étonne plus, reprit alors le comte, de la verve et de la vérité qu'elle a montrées dans ses aquarelles représentant des voisines de campagne. Cela me donne une haute idée du caractère de cette jeune artiste; et je n'entends pas, mesdemoiselles, que vous rompiez avec une personne aussi distinguée. A notre première réunion à l'hôtel, j'irai moi-même inviter la famille Dorsan à nous faire l'honneur d'y assister; vous me seconderez j'espère, et nous lui prouverons qu'on est trop heureux de trouver à la campagne des voisines qui leur ressemblent pour ne pas s'en glorifier.

Quelque temps après, Nisa reçut un marchand de tableaux fort connu, qui acheta d'elle, à un prix trèsavantageux, plusieurs de ses charmantes aquarelles, parmi lesquelles furent comprises les Voisines de campagne. « Si cela continue de la sorte, se dit l'heureuse artiste, dans dix ans ma fortune sera faite , et je pourrai plus que jamais narguer les pairs de France et les ambassadeurs qui essaieraient de m'humilier. » Célestine, de son côté, venait de publier un album musical qui lui produisait fort au-delà de ses espérances : et les deux sœurs, entourant plus que jamais leur digne mère d'égards et de tendres soins, éprouvaient que le plus grand avantage que nous accorde la Providence, c'est de rendre, par notre travail , à celle qui nous fit naître, tout ce que nous avons reçu d'elle dans notre enfance...

si toutefois on peut jamais s'acquitter envers sa mère.

Un matin que les deux sœurs artistes savouraient le bonheur d'embellir mutuellement leur existence, se présente chez elles, du ton le plus respectueux, Fex-ambassadeur, qui venait les inviter, avec de vives instances, à honorer à leur tour de leur présence la fête de la comtesse, à laquelle on voulait procurer une surprise agréable. «Nous aurons, ajoute le pair de France, presque tous les artistes célèbres qui composaient, il y a quelque temps, la réunion que vous aviez formée pour fêter madame votre mère, et cette belle réunion serait incomplète si vous ne nous accordiez pas la jouissance et Fhonneur de vous recevoir... Vous surtout, mademoiselle, dit-il à Nisa, qui déjà faisait signe à sa mère de refuser, vous qui vous attachez principalement à retracer les scènes du monde, vous trouverez chez moi, j'ose le croire, des modèles à prendre, des groupes heureux à saisir ; et peutêtre vous offriront-ils l'occasion d'exercer vos pinceaux d'un esprit si piquant et d'une expression si ravissante.» Ces paroles de l'ex-ambassadeur, accompagnées de cette grâce familière aux gens de cour, ne permirent pas à M*"^ Dorsan et à ses demoiselles de refuser une si flatteuse invitation : il fut donc convenu qu'elles y répondraient.

Déjà Célestine se disposait à se montrer aux salons du pair de France dans la toilette la plus élégante, la plus recherchée; mais Nisa prétendit que c'était, au contraire, l'occasion de prouver que les artistes n"ont pas besoin d'une riche parure pour briller dans un cercle, et que leur nom suffit pour les y faire distinguer et

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leur attirer tous les égards. « Veux-tu m'en croire, ditelle à sa sœur, si confiante et si bonne, paraissons Tune et l'autre sous les mêmes, sous les simples vêtements qui, Tété dernier, nous attiraient des filles du comte ces paroles qui ne sortiront jamais de mon souvenir : A la campagne, on prend ce qu'on trouve. Présentons-nous, en un mot, comme déjeunes voisines de village, bonnes petites personnes tout à fait. » En prononçant ces mots, la malicieuse Nisa exprimait par un sourire sardonique la nouvelle intention qu'elle avait de s'égayer aux dépens des filles de l'ex-embassadeur.

Elles se rendirent avec leur mère à Thôtel de ce dernier, et pénétrèrent, non sans peine, dans une humble voiture de place, jusqu'au perron, montèrent un vaste escalier jonché d'arbustes et de fleurs, et, au milieu des noms les plus anciens et des personnes tiîrées, entendirent annoncer : « Madame et mesdemoiselles Dorsan. » Célestine et Xisa furent bientôt remarquées dans la foule des beautés couvertes de pierreries, par la simplicité de leur toilette, com.posée d'une robe blanche de linon-gaze, ornée pour ceinture d'un modeste ruban bleuciel : leurs beaux cheveux, tressés autour de leur tête, ne portaient aucune fleur, mais ils donnaient un attrait inexprimable à leurs charmantes figures.

Nisa surtout promenait avec assurance et dignité ses regards scrutateurs surtous les personnages qu'elle rencontrait, et se disposait à saisir quelques bonnes caricatures dont elle enrichirait ses aquarelles... Mais quelle est sa surprise, en apercevant, parmi plusieurs tableaux de genre qui décoraient le grand salon, ses

deux jolis originaux des Voisines de campagne, que Texambassadeur avait fait richement encadrer, et au bas desquels il avait fait écrire et le sujet et le nom de Fauteur. « Je me suis empressé, dit alors le pair de France, avec une expression remarquable, je me suis fait un devoir d'acquérir ces deux charmantes productions, atin de rappeler à mes filles que ce qu'on trouve à la campagne vaut souvent mieux que ce qu'on rencontre dans la capitale; la jeune artiste qui, par son travail et sa réputation, contribue au soutien, au bonheur de sa famille, a des droits à l'estime, aux égards des personnes du rang le plus élevé ; il n'est pas une fille bien née qui ne fût heureuse et fière de la nommer son amie. » A ces mots, il prend une main de Nisa, qu'il presse sur son cœur avec celle de Clotilde, en ajoutant avec la plus touchante expression : « Un père n'implorera pas en vain le pardon de sa fille. — Tout est oublié, » répond Nisa, vivement émue d'une aussi noble réparation; et aussitôt elle presse dans ses bras la fille du pair de France, qui lui dit tout bas en l'embrassant : a Combien je vous avais méconnue ! »

Quelque temps après Clotilde reçut de l'ingénieuse artiste un troisième tableau de la même grandeur et du même genre que les deux premiers, représentant une réunion brillante et nombreuse au milieu de laquelle on remarquait un groupe composé d'un vieillard honorable enlaçant sur sa poitrine les mains de deux jeunes personnes, et au bas du cadre était écrit : La réconciliation. Elle fut en effet sincère et durable. L'été suivant les deux familles se visitèrent souvent à la campagne : on

descendait tous les jours du château à la modeste retraite des beaux-arts, où les épanchements du cœur étaient sans morgue et ne mesuraient plus les distances. Clotilde et Isabellese plaçant ainsi sous le niveau du vrai mérite, n'en devinrent que plus parfaites et plus aimables.

Leur excellent père alors jouissait de son ouvrage, et redoublait d'attachement pour la famille Dorsan. 11 fut le patron, le preneur de Gélestine et de Nisa auprès des hauts personnages qu'il fréquentait sans cesse, et contribua beaucoup à fonder leur réputation, à assurer leur fortune: car le talent double d'éclat par les protecteurs qu'il se procure. Les quatre jeunes filles, en un mot, devinrent, pour ainsi dire, inséparables. Toutefois; la clairvoyante, la fière Nisa, tout en s'épanchant avec les filles de l'ex-ambassadeur, disait tout bas à sa chère Gélestine : « Elles sont charmantes et méritent vraiment qu'on les aime : répondons avec franchise à leurs prévenances, à leurs caresses... mais crois-moi, chère sœur, ce n'est jamais qu'avec ses égaux qu'on doit former les liaisons du cœur. »

ILA JEITNESSE BE IRAPHAÊL.

Elle lui présente une de ses telles mains à t

aiser

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