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LA JEUNESSE DE RAPHAËL

Vous, jeunes gens, que vos goûts et les inspirations de l'àme destinent dès Tenfance à la culture des arts, écoutez le récit historique d'un trait de Tadolescence du plus grand peintre qu'ait produit Tltalie ; et vous aurez, je n'en doute pas, cette heureuse conviction que plus les obstacles semblent se multiplier à l'entrée d'une illustre carrière, plus il faut redoubler de courage et de résignation pour les surmonter, et suivre l'impulsion naturelle qu'on a reçue des cieux.

Raphaël Sanzio, né à Urbin, dans les états du Saint- Siège, vers la fm du quinzième siècle, était le fils d'un peintre obscur qui consacrait principalement ses pinceaux à décorer la faïence , et qui voulut que son enfant n'eût pas d'autre profession que la sienne. Tout petit, il fut donc habitué, par son père exigeant et despote, à peindre sur des vases de toute espèce et de toutes grandeurs, des fleurs, des oiseaux, des animaux et, par suite, des figures de différentes expressions. L'enfant

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montrait dans ces premiers essais une intelligence précoce, une grande flexibilité de couleur et surtout une correction de dessin qui annonçaient de rares dispositions. C'était à qui, des manufacturiers de la ville et du duché d'Urbin, emploierait le vieux Sanzio à orner les nombreux objets qu'ils débitaient dans une grande partie de ritalie. Le peintre sur faïence, en un mot, acquit une espèce de célébrité, tout en se créant une honnête existence. Toutefois il préférait la quantité du débit de ses ouvrages à leur qualité ; et lorsque le petit Raphaël, entraîné par le véritable génie qui l'inspirait déjà sans qu'il s'en doutât, donnait aux divers sujets qu'il était chargé de représenter une perfection dont on ne tenait pas compte à son père dans les manufactures, il subissait de celui-ci les reproches les plus sévères.

Mais le ressort tout neuf que l'on comprime, ne se détend qu'avec plus de violence. Tel est l'essor du génie naissant. Raphaël, alors âgé de douze ans, sentait en lui se développer un élan de pensée, un remuement de cœur qu'il cachait à son père, e^ dont ce dernier ne soupçonnait pas l'irrésistible puissance. N'ayant dans toute la journée que deux heures de repos, et surveillé par son argus inflexible, le pauvre enfant ne pouvait se livrer au développement de ses facultés naissantes, que le matin, dès l'aube du jour, tandis que son père sommeillait encore. Seul alors dans une espèce de grenier en mansarde qu'il habitait, il attendait avec impatience les premiers rayons de l'aurore, pour se livrer aux inspirations qu'il éprouvait... Mais sur quoi pouvait-il exercer ses pinceaux? Aucun cadre, aucune

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loile, n'étaient à sa disposition; ce n'éiait que sur les murs de sa chambre, que le pauvre enfant pouvait tracer au crayon noir quelques esquisses, improviser quelques sujets qu il lui fallait effacer aussitôt, de peur d'être surpris par son père qui Teùt puni, de perdre ainsi son temps à ce qu'il appelait des niaiseries.

Cependant cet invincible besoin de produire, cettr* voix secrète qui répète sans cesse: « Élance- toi ! la gloire l'attend ! » en un mot cet instinct créateur qui poursuit, enflamme, transporte; tout se réunissait pour exaller l'imagination du jeune Raphaël. La providence, qui tôt ou tard vient au secours des âmes dignes de la comprendre, voulut que le vieux Sanzio fût atteint d'un accès de goutte qui l'obligeait à garder le lit. Raphaël alors devint plus libre de se livrer à ses inspirations ; et, dans les entrevues qu'il eut avec plusieurs manufacturiers, il se fit connaître comme l'auteur des nouvelles peintures que leur avait livrées son père, et qui, chaque jour, avaient tant de débit dans leurs magasins. Un jour, il fut conduit dans un atelier de porcelaines, et fit, sans qu'on s'en aperçût, une étude profitable des moyens qu'on employait pour y peindre les divers objets qui en faisaient l'ornement. Peu de temps après, il rapporta au manufacturier qui lui avait confié un vase de porcelaine, l'image frappante d'une vierge très-honorée et très en vogue dans la cathédrale d'Urbin. La figure de la mère des anges était d'une expression ravissante et toute céleste. Raphaël reçut pour prix de cet essai une somme assez forte qu'il s'empressa de remettre à son père, à peine convalescent de la forte se-

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cousse qu'il avait éprouvée. Sanzio, qui tenait avant tout à l'argent, permit alors à son fils de se livrer à la peinture sur porcelaine, se réservant à lui la faïence qui seule convenait à ses habitudes.

Voilà donc noire gentil Raphaël, à peine adolescent, livré sans contrainte à toute la fougue de ses inspirations. D'ahord il peignit des fleurs de toute espèce, les fruits les plus beaux, les oiseaux du plus riche plumage ; et se hasarda plusieurs fois à représenter des figures, des personnages historiques , avec un succès qui passa ses espérances, et lui valut une somme assez forte qu'il eut encore la jouissance de remettre à son vieux père, convaincu, malgré lui, que son enfant pourrait avoir un jour quelque talent.

Une heureuse circonstance vint encore procurer au jeune artiste l'avantage de se faire connaître, et de commencer sa célébrité. Le duc d'Urbin, dont le faste égalait l'opulence, était proche parent du pape Alexandre VI, et saisissait toutes les occasions de s'attirer les bonnes grâces du pontife. Il conçut le projet de lui offrir un service en porcelaine, dont les douze principales pièces représenteraient la vie de la Vierge, depuis sa naissance jusqu'à son assomption. Le directeur de la manufacture, qui connaissait les diverses peintures du jeune Raphaël, lui confia cette importante entreprise.

Surpris, enthousiasmé du choix qu'on avait fait de lui, notre adolescent se livra plus que jamais à ses heureuses inspirations, et chercha les modèles dont il avait besoin pour remplir l'honorable mission dont il était chargé. Il rôdait le soir sur les bords du Métro, oti des-

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cendaient de la ville située sur une montagne les dames du plus haut rang, les jeunes personnes les plus élégantes, qui venaient respirer la fraîcheur du fleuve, et, en même temps, étaler leurs grâces, leurs parures. Raphaël, un crayon d'une main et des tablettes de Tautrc, essayait de saisir chaque profil d'une pureté parfaite, chaque maintien d'une pudeur virginale, qui se présentaient à ses regards. Il revenait aussitôt dans son humble atelier remettre sur la porcelaine ce qu'il avait saisi d'après nature, et déjà il était parvenu à exécuter les trois premiers sujets, c'est-à-dire la naissance, l'éducation et l'adolescence de la Vierge. Les ligures charmantes qu'il avait employées pour ces trois époques, étaient un chef-d'œuvre de beauté naissante, de candeur enfantine ; il en recevait de toutes parts les plus flatteuses félicitations.

Le duc d'Urbin, après s'être assuré par lui-même que le jeune artiste remphrait ses intentions , lui avait donné les plus honorables encouragements.... Mais quand il fallut peindre la Vierge à l'époque où elle reçut de Dieu l'immaculée conception , c'est-à-dire lorsqu'elle était la plus belle des belles de Nazareth, Raphaël ne trouva plus de modèles dignes de l'inspirer. C'est en vain qu'il esquissait des figures d'une correction idéale, d'une expression céleste; il ne découvrait point encore le chef-d'œuvre divin qu'avait rêvé son imagination. Il effaçait à mesure qu'il composait: il parcourait ensuite tous les tableaux, toutes les statues qui représentaient la Vierge, dans les principales églises de la ville et de ses environs ; il ne découvrait point ce

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qu'il désii'ait, et se condamnait, en quelque sorte , à r impuissance de produire ce qu'on attendait de lui, lorsqu'un jour il aperçut, pour la première fois, à Tun des balcons du palais ducal, une femme angélique, dont les traits, les formes, le maintien lui semblaient réunir tout ce qui devait composer la fiancée dû ciel. 11 tire aussitôt Ses tablettes, et se dispose à bien saisir ces lignes d'une admirable perfection, ces yeux d'une douceur si pénétrante, ce torse à la fois si svelte et si pudique, en un mot cet ensemble dont la séduction semblait disparaître sous le voile de la décence... Le jeune artiste, transporté de joie, allait esquisser ce chefd'œuvre, lorsque tout à coup cet admirable modèle disparait et rentre dans les appartements.

Raphaël s'informe quelle est cette divinité terrestre qui lui est apparue et produit sur lui l'effet d'un songe : il apprend que c'est la seconde femme du duc d'Urbin, une jeune princesse de Rimini, qui ne se montrait jamais que voilée aux regards de tous les habitants. « C'est la première fois, ajoute un homm.e du peuple, que la pauvre recluse parait à son balcon, le visage découvert : c'est qu'apparemment le duc n'est pas revenu de la chasse; et la belle aura profité de son absence pour respirer le grand air et se montrer un instant aux regards du peuple, dont elle est adorée. »

Quelques jours après, le duc d'Urbin vint savoir où en était le jeune peintre, et s'il avait enfin trouvé le modèle qu'il désirait. Celui-ci se garda bien d'avouer <iu'il l'avait rencontré dans la duchesse, dont cette indiscrète révélation eût pu compromettre le repos en

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excitant la jalousie de son argus. Il se born.a donc à dire qu'il désespérait de rencontrer ce modèle divin, et qu'il se verrait contraint de renoncer à exécuter le travail dont on l'avait chargé. « Eh bien, lui dit le duc avec un ton déliant et mystérieux, j'ai un modèle à vous proposer, et que je crois d'une beauté parfaite. Vous en jugerez par vous-même : demain vers midi, rendez-vous au palais, le mieux vêtu que vous le pourrez, et je vous présenterai à la première dame d'honneur de la duchesse, qui vous permettra de prendre, devant moi, l'esquisse de sa figure vraiment céleste... mais vous me jurez d'avance de garder le plus grand secret sur cette entrevue, et de ne rien révéler de tout ce que vous verrez, de tout ce que vous entendrez. Songez bien que la moindre indiscrétion de votre part vous ferait perdre pour toujours ma protection, et vous priverait de roccasion favorable de vous ouvrir une illustre carrière. » Raphaël promit sur l'honneur de garder fidèlement le secret que lui recommandait son altesse, et se prépara, non sans une anxiété dévorante, à l'entrevue projetée. Il ne douta point que cette beauté si parfaite, si mystérieusement annoncée, ne fût la duchesse elle-même qu'il n'avait aperçue qu'un seul instant, mais dont le premier aspect avait produit sur lui la plus vive impression.

Il se rendit donc au palais ducal, à l'heure indiquée, sous des vêtements qui annonçaient le goût et l'aisance d'un jeune artiste déjà distingué, mais avec la modestie, avec la timidité d'un adolescent introduit pour la première fois dans le palais des grands, ce qui char-

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mait le duc et le rassurait sur Vcïïcl que pourrait produire une semblable enlrevue. Il avait eu soin d'en prévenir la duchesse, qui, de son côté, s'était engagée à ne paraître devant le jeune artiste que sous le nom de sa dame d'honneur. Toutefois elle avait fait la toilette la plus recherchée, afin de se montrer, aux yeux du peintre, digne de représenter la reine des cieux. Le duc le prend par la main, et le conduit tout tremblant d'émotion à l'appartement de la duchesse dont la beauté ravissante et la grâce toute céleste produisent sur l'adolescent l'effet de la Vierge elle-même descendue sur la terre pour donner une idée de la divinité.

Raphaël s'inchne avec un respect religieux ; et son admiration est si forte, qu'il ne peut d'abord proférer un seul mot. Bientôt cependant, profitantavec adresse de l'espèce de déguisement qu'a pris son altesse, il lui parle comme A une dame de sa cour, et lui exprime avec cet enthousiasme du génie naissant tout ce que lui fait éprouver sa présence. Il termine, en un mot, par lui demander, sous les auspices du duc, la grâce de s'approcher quelquefois de son admirable modèle, pour en saisir toutes les beautés, et donner à l'image de la Vierge l'expression qu'il désirait.

La duchesse lisant sur la figure de son époux qu'il acquiesçait à l'instante demande de l'artiste, surprise et touchée tout à la fois du charme et de la dignité répandue sur toute la personne de Raphaël, de son regard flamboyant et de sa voix si pénétrante, lui présente une de ses belles mains à baiser, et de l'autre lui remet un écrit renfermant la permission de paraître devant

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