‹ Causeries et nouvelles causeriesChapitre 24 sur 29 · LA JEUNESSE DE RAPHAËL · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE DE RAPHAËL

elle lorsqu'il aurait besoin de saisir quelques traits de son visage... mais toujours en présence de son altesse qu'elle remerciait de lui avoir fait connaître Fintéressant artiste auquel elle prédisait une haute célébrité. « Encouragé par vous, madame, lui répond le jeune peintre, et avec un pareil modèle, je sens déjà ce besoin d'une gloire que je serais heureux de devoir à vos bontés... et à celles de monseigneur. — Comptez, jeune homme, dit à son tour le duc, comptez sur toute ma protection. Si, comme je l'espère, les douze sujets composant la vie de laVierge sont dignes d'être offerts à Sa Sainteté, je me charge de votre avancement. Revenez étudier votre modèle toutes les fois que vous en aurez besoin : vous pourrez même apporter avec vous votre palette et vos pinceaux, afin de saisir toutes les nuances de la nature avec plus de fidélité. » Raphaël, s'inclinant avec respect, remercie son altesse de la permission si flatteuse qu'elle daigne lui accorder, et se retire en jetant un dernier regard sur la duchesse, qui, de son côté, le suit des yeux avec l'expression du plus vif intérêt.

On conçoit aisément combien fermenta la jeune tête du peintre. La ravissante figure de la duchesse d'Urbin s'était si profondément gravée dans son souvenir, qu'il en exprima sur la porcelaine tous les traits avec une vérité frappante. Le duc revint visiter son modeste atelier, et fut frappé de la ressemblance de la Vierge avec la duchesse : son orgueil en jouissait au point qu'il ne put s'empêcher d'avouer à Raphaël que c'était son altesse elle-même, et qu'il voulait avoir dans son

palais une copie de ce portrait ravissant, qu'il lui commandait, et dont il comptait se servir pour lui procurer tous les succès qu'il méritait.

Cette honorable confidence ne fit qu'exciter la verve de l'artiste, qui se surpassa dans les douze tableaux de la vie de la Sainte-Vierge. Il était, dans ses entrevues avec la duchesse d'Urbin, si respectueux et si soumis, que le duc, malgré toute son austérité, lui donna l'autorisation de se présenter devant son altesse, même en son absence, et d'obtenir d'elle toutes les séances qu'elle daignerait lui accorder. La belle duchesse, flattée de son côté des nobles inspirations qu'elle faisait naître, et désirant propager l'éclat de ses attraits sous les pinceaux de Raphaël, se fit tout à la fois un devoir et un plaisir de poser comme modèle chaque fois qu'il en exprimerait le désir; et celui-ci, ne pouvant se rassasier de contempler ce chef-d'œuvre de grâces, de beauté, mit souvent à l'épreuve la complaisance de son admirable modèle, si bien qu'au bout de quelques mois les douze portraits de la Vierge furent terminés, et bientôt envoyés au souverain pontife. Celui-ci, tout en adressant à son parent les plus affectueux remèrcîments, lui demanda le nom de l'artiste dont les pinceaux avaient, retracé sous des traits si divins la mère des anges, et que son talent devait classer bientôt parmi les peintres les plus renommés de l'Italie. Le duc d'Urbin s'empresse de nommer Raphaël; et, peu de temps après, celui-ci reçut un ordre d'Alexandre VI de se rendre auprès de lui.

Le vieux Sanzio venait de mourir, et son fils, encore

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jeune, se trouvai: orphelin, sans autre appui que ses pinceaux et la proleclion du duc d'Urbin, qui lui remit une recommandation particulière pour le pape, dont il recul l'accueil le plus encourageant. Alexandre avait fait voir les portraits de la Vierge sur porcelaine aux peintres les plus célèbres qui décoraient alors le Vatican de leurs admirables prcduclions; et le Pérugin otlrit d'admettre le jeune Sanzio au nombre de ses élèves. Raphaël ne tarda pas à s'y faire distinguer: introduit dans la chapelle que peignait à cette époque Michel- Ange, il devint bientôt l'égal du Pérugin, et quitla sa manière pour ne plus étudier et saisir que la belle nature. Il voulut débuter à Rome par un tableau qui fût l'expression de sa reconnaissance.

Instruit que la belle duchesse, dont les traits ravissants étaient sans cesse présents à sa mémoire, avait mis au monde un fils qui faisait la joie et l'espoir de son père, il peignit une mère caressant son enfant, et se montra, dans celte production, digne de monter au plus haut degré de renommée. Un heureux hasard conduisit le duc d'Urbin auprès du pape, atteint d'une maladie mortelle. On présume aisément qu'il s'empressa d'aller visiter son cher protégé ; il le trouva terminant son Amour maternel dont on parlait beaucoup dans l'école de Rome, et reconnut la duchesse dont la ressemblance était frappante ; mais il remarqua que la tète de l'enfant n'était pas terminée. « C'est que j'ai formé le projet, lui dit Raphaël, de représenter le fils aussi fidèlement que la mère. — Cela se trouve au mieux, lui répond son altesse; la duchesse a voulu m'ac-

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compagner pour rendre nos derniers devoirs à Sa Sainteté, et son fils est avec elle. Demain je vous amène Tenfant, et vous pourrez copier sa figure qui véritablement est celle d'un ange. » Raphaël s'empressa d'accepter la proposition. Le délicieux tableau de ['Amour maternel fut achevé en peu de temps, et offert au duc et à la duchesse comme un gage authentique de la protection qu'ils avaient accordée au petit peintre sur faïence, qui n'oublierait jamais leurs bontés. Ce tableau ravissant fut exposé dans les salles du Vatican, et réunit les suffrages des plus grands maîtres. Des amateurs riches et puissants en offrirent à l'auteur des sommes considérables; mais le jeune artiste les refusa, sous prétexte qu'il avait été commandé par le duc d'Urbin, et qu'il en avait reçu le prix d'avance.

Raphaël, à cette époque, comptait à peine dix-huit ans. Il avait déjà parcouru la majeure partie de l'Italie et s'était arrêté principalement à Florence, où il ne pouvàiX se lasser d'étudier les admirables cartons de Léonard de Vinci, et se pénétrait de la belle méthode de ce grand maître. Il enrichit son imagination dévorante du choix heureux dans les compositions, de la correction dans le dessin, de la grâce et de la noblesse dans les figures, et surtout du naturel et de l'expression dans les attitudes. Il devint, en un mot, un peintre du premier ordre.

Jules second venait de succéder au pape Alexandre. Bramante, célèbre architecte, lui désigna Raphaël comme l'artiste le plus digne d'embellir le Vatican de ses riches productions. Le pape le fit introduire auprès de lui ; et frappé de celte figure expressive, ravissaiite, de ce re-

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gard d'où le génie s' élançait en traits de flammes, il lui deman a son premier grand tableau dont il laissait le sujet à son choix. Raphaël qui faisait alors une étude particulière des personnages les plus célèbres de Tantiquité, conçut le vaste projet de peindre à fresque Y École d'Athènes, grande et majestueuse composition qui représente à la fois, sous les traits que nous retrace l'histoire, Platon, Aristote, Socrate, Pythagore, Diogène, Archimède et Zoroastre. Ce chef-d'œuvre, d'une conception si hardie et d'une exécution si parfaite, acheva de le placer au premier rang de l'École romaine, et le fit surnommer l'Homère de la peinture.

A partir de cette époque, Raphaël remplit l'Europe entière de sa renommée. Ce fut à qui des souverains enrichirait son palais de ses immortels ouvrages. François P"" voulut l'attirer en France, en lui faisant remettre une somme considérable pour un Saint-Michel qu'il lui avait demandé; mais l'artiste voulut prouver qu'il était aussi généreux qu'un monarque; il fit hommage à celui-ci de la Sainte-Famille qu'il composa pour lui , et dont la valeur était inappréciable. Le roi de France, grand protecteur des arts, força l'auteur de ce cheld'œuvre d'accepter un présent digne à la fois de la main qui l'otfrait et de celle qui l'acceptait. Il fit à Raphaël de nouvelles instances pour venir s'établir au Louvre, où le plus bel atelier lui serait préparé. Mais le pape Léon X venait de charger son peintre chéri de diriger la construction de la Basilique de Saint-Pierre, et le retint à Rome en lui accordant une pension qui le mit à même de tenir le rang qui lui appartenait.

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Raphaël ne voulut pas toutefois rester le débiteur du roi de France, et commença pour lui la Transfiguration de Ji'sus-Christ sur le mont Thabor, admirable et sublime production, regardée comme le chef-d'œuvre de la peinture. Mais les forces de son immortel auteur s'afTaiblissaient chaque jour, et ce chef-d'œuvre fut le chant du cygne. Raphaël, à peine âgé de trente-six ans, dévoré par Tamour de son art et l'excès du travail , n'avait plus qu'à retoucher la Transfiguration, lorsqu'il fut atteint d'un épuisement total qui le conduisit au tombeau. Il expira dans les bras de Léon X, les regards attachés sur son dernier tableau qu'il avait fait exposer au pied de son lit, et regrettant de n'avoir plus assez de forces pour y porter la derniàre main.

Sa mort fut un deuil général pour Rome et les États du Pape. Les honneurs funèbres qui lui furent rendus, égalèrent ceux qu'on n'accorde qu'aux têtes couronnées : il laissa des amis qui le pleurèrent, des admirateurs partout où l'on cultive les beaux-arts, et fut porté sur es bras de ses nombreux élèves au temple de l'Immortalité.

0 vous, jeunes artistes, pour qui j'ai tracé cette faible esquisse; adolescents, qui tenez d'une main timide, incertaine, vos premiers pinceaux, armez-vous de courage et de persévérance! Rappelez-vous que l'auteur do Y École d'Athènes, ùe la Sainte-Famille el de la Trans figuration, fut un petit barbouilleur sur faïence , réduit à faire au crayon ses premiières études sur les murs de l'humble réduit qu'il habitait, bravant les emportements d'un père avare et despote, s' élançant enfin de

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