I.A JEUNESSE DE RAPHAËL
son propre mouvement et par sa seule volonté vers la perfection de Tart... et n'oubliez jamais cette vérité proclamée par un homme célèbre et prouvée par l'expérience : « Une haute renommée est presque toujours en proportion des obstacles qu'il faut vaincre pour y parvenir. »
Le fond du récit que je vais faire, est historique : cette anecdote curieuse, intéressante, a eu lieu dans mon voisinage; et je m'en suis emparé, pour la joindre à ces traits populaires, attachants, que je vais ramassant sur la scène du monde, comme le botaniste, qu'on voit errer dans les vallons, sur les montagnes, cueillant les plantes salutaires, propres à calmer, à prévenir tous les maux de Thumanité.
Estelle Aubert était Tunique enfant d'un ouvrier imprimeur, qu'un travail forcé, opiniâtre avait réduit à vivre dans un fauteuil, privé de l'usage de ses jambes et de ses mains : position cruelle pour un homme de cœur, qui se voyait à la charge de sa femme et de sa fille! Celles-ci n'avaient pour toute ressource que leur modique profession de blanchisseuse en linge fin, à laquelle, depuis quelques mois seulement, Estelle avait ajouté celle de rac3ommodeuse de blondes et de dentelles, alln d'augmenter le gain de la journée.
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Cette honnête et pauvre famille habitait deux chambres en mansarde, ou plutôt nne partie d'un sixième étage, rue Chabannais, en face d'un hôtel dont le premier était occupé par un spéculateur de terrains, devenu grand capitaliste; le second par le vicomte de Saluées, écuyer cavalcadour; et le troisième par un commissaire-priseur.
Chacun de ces divers habitants de l'hôtel avait une fille : celle du riche capitaliste Saint-Omer, nommée Léonie, était une brune piquante, d'une figure ouverte et de la plus joyeuse humeur; mais distraite, étourdie, insouciante : son institutrice, femme d'un mérite distingué, ne pouvait parvenir à mettre dans la tète de son élève deux idées de suite, à graver dans sa mémoire les moindres notions de grammaire, d'histoire et de géographie. C'était, en un mot, une charmante folle, gâtée par ses parents, qui s'imaginaient que leur fille unique aurait bien assez de l'opulence pour briller dans le monde et faire un mariage avantageux.
La fille du vicomte de Saluées oifrait un contraste frappant avec celle du capitaliste. Clorinde, belle blonde, un peu fade, était froide et réservée : son regard imposant, ses lèvres dédaigneuses exprimaient la fierté. Sa gouvernante, ex-religieuse, la maintenait dans cette haute idée de naissance, dans cette roideur gourmée de caste nobiliaire, et lui faisait mesurer, à chaque instant, l'énorme différence qui existait entre elle et la fille d'un de ces nouveaux enrichis, qui s'imaginent pouvoir marcher de pair avec les grands seigneurs.
Quant à la jeune Emma, fille de M. Dumont, com-
missaire-priseur, elle n'avait ni la morgue de Clorinde, ni la folle insouciance de Léonie. Placée par le destin dans cette moyenne région de la société où Ton ne connaît ni Tennui du rang et de l'étiquette, ni les besoins de Tindigence; où Ton est, comme nous le dit un ancien sage, à Fabri des coups de soleil qui frappent la cime des grands arbres , et des inondations qui noient les petites herbes rampant sur la terre; Emma, élevée par sa mère, excellente femme, occupée à maintenir dans sa maison Tordre et l'aisance, à faire le bonheur de tout ce qui l'entourait, Emma habituée dès son enfance à vaquer aux soins domestiques, bonne par instinct, instruite sans prétention, charmante enfin , sans presque s'en douter... Emma n'était qu'une simple bourgeoise.
Estelle Aubert était souvent en relation avec ses trois jeunes voisines dont sa mère était la blanchisseuse de fin. Sa réputation d'honnête petite fille, ses tendres soins pour son père infirme, et le renom d'habile ouvrière qu'elle s'était acquis dans tout le quartier, lui donnaient déjà, pour ainsi dire, une espèce de vogue. Il ne se passait point de semaine qu'elle ne fût appelée, tantôt chez le riche capitaUste Sainl-Omer, pour raccommoder un voile de dentelle que madame avait déchiré en descendant de sa calèche au bois de Boulogne; tantôt chez le vicomte de Saluées , pour réparer un accroc fait à ses manchettes de mahnes brodée, ou bien une déchirure que dans un bal de la cour, la vicomtesse avait faite à ses barbes en point de Bruxelles ; tantôt enfin chez le commissaire-priseur, pour reblanchir et mettre à neuf
les collerettes en tulle de M™^ Dumont, ou bien les pèlerines en simple jaconas qui composaient la parure ordinaire de sa fille.
Mais l'accueil que recevait Estelle Aubert aux divers étages de Thôtel, variait suivant la condition des familles qui l'occupaient. Au premier son ouvrage était toujours bien reçu, apprécié à sa juste valeur; et chaque fois elle en recevait le prix, en proportion des soins et du travail qu'il avait exigé. Léonie rappelait ordinairement : ma bonne Estelle, et ne prenait avec elle aucun ton de hauteur ni d'arrogance.
Il n'en était pas de même au second étage : la vicomtesse de Saluées, fière et dédaigneuse, ne paraissait jamais satisfaite de ce qu'avait fait la jeune ouvrière qu'elle nommait tantôt ma petite, tantôt mon cœur, avec ce sourire insolent qui semblait mesurer les distances. Clorinde se montrait encore plus difficile, plus exigeante que sa mère. Elle faisait souvent recommencer à la timide, à la complaisante Estelle le travail qu'elle avait fait; et plus d'une fois la pauvre petite se retira sans avoir reçu son salaire. Quant au troisième étage, elle s'y présentait comme dans sa propre famille. M. et M^"^ Dumont la comblaient de caresses, de félicitations sur sa conduite. Emma surtout, la bonne, la charmante Emma ne pouvait se lasser d'admirer la perfection du travail de sa jeune voisine : elle lui serrait les mains, et l'eût volontiers embrassée, si la jeune blanchisseuse elle-même ne se fût tenue par modestie à la distance qu'elle croyait exister entre elles.
Bientôt Estelle se fit une réputation parmi les dames
les plus élégantes du quartier : c'était à qui vanterait son talent, son exactitude; c'était à qui lui confierait ses chiffons les plus précieux; enfm M"^ Aubert, car c'est ainsi qu'alors on la nommait, ne pouvant plus suffire avec sa mère à tout l'ouvrage qu'on leur confiait, fut contrainte de prendre plusieurs ouvrières, de faire des apprenties dans son étal, et pour cela il lui fallut quitter ses deux chambres en mansarde où il faisait si froid l'hiver, et si chaud Tété. Elle loua donc un joli petit appartement au troisième étage de la maison où elle demeurait, dont une pièce donnait au couchant sur la rue, et qu'habita son vieux père infirme qu'elle roulait elle-même dans un grand fauteuil vers la croisée, pour lui faire respirer le grand air, et le réchauffer aux rayons du soleil.
Placée alors en face des appartements qu'occupaient ses trois voisines, Estelle les suivait assez souvent dans leurs occupations journalières. Tantôt elle remarquait Léonie se pâmant de rire en faisant faire mille tours, mille gambades au singe chéri de sa mère, attaché par une longue chaîne à l'un des balcons du premier; tantôt elle apercevait Clorinde faisant de la tapisserie auprès de la vicomtesse qui s'était endormie au milieu d'une lecture édifiante; tantôt enfin elle recevait un salut gracieux, un aimable sourire d'Emma qui vaquait aux soins du ménage, tout en répétant la romance du jour. Bientôt son jeune frère Léon venait la rejoindre à la croisée, et, remarquant les tendres soins dont Estelle s'empressait d'entourer son vieux père, il la saluait à ;:on tour avec une vive émotion, et restait les regards
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attachés sur elle jusqu'à ce qu'elle se fût retirée au fond de son habitation pour reprendre son travail, et diriger celui de ses ouvrières.
L'hiver bientôt succéda aux beaux jours : il donna de nouveau à la jeune ouvrière en dentelles une juste idée de l'orgueil des rangs et des prérogatives de la naissance : ce qui l'affermit dans la résolution qu'elle avait prise, de n'avoir avec les gens titrés et les opulents du jour que les communications nécessaires à son état, ou bien aux besoins qu'on pouvait avoir d'elle. L'époque du carnaval approchait, et chaque classe de la population se livrait aux plaisirs que procurent les réunions de danse et de musique. Il y eut un grand bal chez le capitaliste Saint-Omer. Le ban et l' arrière-ban de la Chaussée-d'Antin avaient été invités : les préparatifs les plus splendides étaient dirigés par un habile tapissier ; le glacier le plus en vogue avait été mis en réquisition, en un mot rien n'avait été épargné pour étaler tout le luxe, toute la somptuosité de l'opulence. Estelle, qui, dès le ii^atin de ce grand jour, avait reporté à M""^ Saint-Omer une garniture de robe en point d'Angleterre, s'enhardit jusqu'à demander à la femme de charge la permission do se mêler, le soir, parmi les gens de l'hôtel, pour voir défiler dans l'antichambre les beautés célèbres de la Imnque et de la haute propriété, afin d'examiner leurs toilettes riches, élégantes, et de prendre une juste idée des modes du jour. Un valet de chambre en habit noir, chapeau à trois cornes sous le bras et en gants blancs, annonçait à haute voix toutes les personnes qui se présentaient.
La famille de Saluées, invitée par convenance de voisinage, et qui n'avait pas cru pouvoir se dispenser de répondre à une pareille invitation, parut. A cette annonce que fait le valet de chambre : « M. le vicomte et « M"^ la vicomtesse de Saluées! » celle-ci s'imaginant que chacun, pénétré de Thonneur qu'elle fait à cette réunion de roturiers, va se lever et lui rendre l'hommage du à son nom, se gourme, étale avec emphase le volant de sa robe, et promène partout ses regards fiers, scrutateurs... mais étonnée de voir que personne ne bouge, ne se range sur son passage, elle rougit de dépit.
La grosse M""^ Saint-Omer vient seule au-devanl d'elle en l'appelant tout haut : « Ma chère voisine. » Léonie prend la main de Clorinde qui suit sa mère, la conduit parmi les danseuses en lui disant avec son élourderie ordinaire : « Coiffée à ravir!... mise comme un ange !... oh! ma chère, que vous êtes gentille ! » La franchise du compliment ne peut faire excuser la familiarité du langage, et la noble demoiselle, blessée de ce ton d'égalité, va rejoindre la vicomtesse qui dit à son mari : « Comme cela sent le parvenu ! quelle grossière espèce ! -— On a bien raison de dire, lui répond le vicomte, que l'or est comme le soleil; il donne à la boue de la consistance. » Tout en achevant ces mots, il serre la main de Saint-Omer qui l'aborde avec son gros sourire, et lui dit basa l'oreille : « Voisin, je vous ménage une bouillotte aux cinq cents francs... » mais ce qui suffoque la superbe Clorinde, c'est de voir Léonie, la demoiselle de la maison, faire, en passant devant l'antichambre, un signe de satisfaction et d'intelligence à la
jeune ouvrière en dentelles, qui rougit, et n'en paraît que plus jolie.
Dès le lendemain, Estelle Aubert ne manqua pas d'aller donner ta la famille Dumonl, qu'on n'avait point invitée, les détails de cette fête magnifique, et de lui nommer les dames qui avaient étalé les plus beaux diamants, les plus riches parures. Mais sa surprise fut grande lorsqu'elle apprit de l'honnête M. Dumont, qu'en sa qualité de commissaire-priseur il avait fait la vente des meubles d'une de ces dames les plus brillantes, pour apaiser les créanciers de son mari, qui le poursuivaient comme banqueroutier frauduleux.
Peu de temps après eut lieu, chez le vicomte de Saluées, une réunion non moins nombreuse, et composée des plus anciennes familles de la France. Ce n'était point un bal : la cour était en deuil, depuis quelque temps, d'une altesse royale étrangère ; et l'étiquette exigeait qu'on ne donnât qu'un concert, où l'on devait réunir les talents les plus renommés de la capitale. Saint-Omer et sa famille furent invités : le moyen de ne pas les admettre, tout roturiers qu'ils étaient, puisqu'on avait répondu à leur invitation ; et d'ailleurs le vicomte, joueur de profession, avait déjà, sur sa parole, emprunté quelques billets de mille francs au gros et joyeux capitaliste. Leur présence, il est vrai, faisait une disparate choquante dans une réunion de la haute noblesse ; mais nécessité devient loi.
Estelle Aubert avait un goût particulier pour la musique : elle chantait, avec une expression remarquable, les plus jolis airs des nouveaux opéras. Elle obtint de
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même la permission de se mêler dans Tantichambre parmi les gens en grande livrée, pour entendre les différents morceaux qu'on devait exécuter. Son ravissement fut inexprimable; mais ce qui Fétonna, ce fut de voir certains grands seigneurs s'endormir sur leurs sièges, d'en entendre d'autres causer entre eux, pendant que les artistes les plus renommés exécutaient les principales productions de nos grands maîtres, et se surpassaient pour en faire sentir toutes les beautés. Ce murmure de conversations particulières, ce costume de deuil qui couvrait les assistants, cet assommant fardeau de l'étiquette, ce concours d'ambitions, de préséances, tout semblait contribuer à répandre la tristesse qu'on voyait empreinte sur tous les visages ; et la jeune Estelle ne tarda pas à se convaincre que les grands, blasés, rêvent le bonheur sans jamais en jouir, et que l'ennui est souvent la calamité des heureux sur la terre.
Peu de jours après, la famille Dumont reçut à son tour ses parents, ses amis, ses afifidés. Il n'y eut à cette réunion ni le luxe éblouissant de l'opulence, ni la tenue imposante des gens de cour : c'était le rassemblement joyeux des bons bourgeois du quartier; on n'y rencontrait que des cœurs épanouis de joie et de franche amitié. On s'accostait sans cérémonie; on se prenait le bras avec confiance, on se dégantait pour se serrer la main; c'était, en un mot, la fête des bonnes gens : aussi M. Dumont se promenait-il avec ivresse dans son salon proprement décoré, et ne cessait-il de répéter, au milieu des danses qui se formaient et des jolis groupes dont il était entouré, que le moyen le plus sûr d'è-
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tre heureux , c'est de Têtre du bonheur des autres.
Estelle avait été invitée à cette modeste réunion par le commissaire-priseur lui-même. Il lui dit, avec cet accent d'un homme de bien qui sait distinguer et apprécier le vrai mérite : « Personne assurément ne pourrait mieux embellir notre petite fête, que celle dont le travail soutient ses parents, adoucit les souffrances de son père infirme, celle enfin qui s'est acquis la considération de tout le voisinage. — Il nous tardait, ajoute M""^ Dumont, de vous donner cette preuve publique de notre attachement et de notre profonde estime. »
Oh ! que ces paroles pénétrèrent atant dans le cœur de la jeune ouvrière ! Qu'il est flatteur, le premier hommage que l'on reçoit et dont on s'avoue être digne! Estelle fut si vivement saisie de joie, qu'elle ne put proférer la moindre parole : un serrement de main, qu'elle reçut en ce moment d'Emma, lui prouva qu'elle s'unissait à l'invitation de ses parents; et le regard de Léon, son frère, lui fit deviner sans peine quel serait au bal son premier cavalier . Elle y fut accueillie avec tous les égards que l'on doit à la fille de bien, traitée par toutes les jeunes personnes comme une égale, comme une amie : chacun lui adressa les hommages les plus flatteurs, et lui prouva que la véritable vertu ne connaît ni les rangs ni les distances.
Trois ans s'écoulèrent : M"^ Aubert, devenue chef d'un atelier considérable, avait fait des gains légitimes fort au delà de ses espérances. Elle avait augmenté son petit mobilier, orné Tinlérieur de son modeste appartement. Sa mère, d'une faible santé, ne faisait plus le gros du
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ménage, il était confié à la veuve d'un soldat invalide ; le vieux fauteuil en bois du père Aubert était remplacé par une dormeuse en velours d'Utrecbt: il ne paraissait plus à la croisée de sa chambre qu'en bonne redingote d'espagnolette grise et en casquette de drap bleu. Estelle elle-même, sans rien changer à son habillement ordinaire, porta des étoffes un peu plus recherchées, couvrit ses jolies épaules d'un ample chàle de mérinos, hasarda même la petite montre en or , pour être à l'heure précise chez ses pratiques; mais elle la cachait avec soin sous sa collerette; elle ne craignait rien tant que de se faire remarquer, et se serait imposé les plus grandes privations, plutôt que d'exciter l'envie et les propos des habitants du quartier.
La première moitié de Tannée 1830 venait de s'écouler : Estelle, toujours bonne, simple et laborieuse, voyait chaque jour son destin s'embellir. Chérie, honorée de ses ouvrières et de ses apprenties, récompensée de ses tendres soins pour ses parents par le bonheur dont ils jouissaient auprès d'elle, notre jeune ouvrière comparait souvent sa position sociale avec celle de ses trois voisines qu'elle étudiait sans cesse, et se trouvait tout aussi heureusement placée dans le monde, puisqu'elle y était utile, estimée... Lorsque tout à coup, l'orage le plus terrible s'éleva dans la capitale, et retentit dans la France entière. Le pacte social fut brisé , Paris fut en proie au choc des partis et de toutes les passions qui fermentent en pareil cas.
Dans ce bouleversement général, on vit les plus hauts rangs anéantis, les plus belles positions sociales renver-
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sées et détruites. Le vicomte de Saluées fut dépouillé do ses pensions, de ses prérogatives : il suivit dans leur exil ses anciens maîtres, laissant sa femme et sa lille dans une gêne qui les contraignit de vendre leurs bijoux, leur mobilier; et bientôt, ne pouvant plus subvenir à leurs besoins, elles se retirèrent chez une vieille parente égoïste, avaraet superstitieuse, qui habitait le faubourg Saint-Germain.
La grande secousse politique se fit sentir dans le cours des effets publics : elle causa la ruine d'un grand nombre de gens de finance, et principalement de ceux qui avaient spéculé sur les terrains et les établissements publics. Saint-Omer fut de ce nombre : après avoir vainement épuisé toutes ses ressources, tous les moyens d'échapper au désastre, il céda malheureusement aux funestes inspirations de l'amour-propre déçu, à Thumiliation de passer de l'opulence à la misère, et se fit sauter la cervelle au bois de Boulogne. Cette affreuse et cruelle détermination ne fut connue de sa femme et de sa fille qu'au moment où le juge de paix vint, au nom des nombreux créanciers du défunt, apposer les scellés dans son riche et vaste appartement.
La malheureuse M"^^ Saint-Omer fut obligée de s'en éloigner sans pouvoir même se munir des objets qui lui étaient le plus nécessaires; elle se réfugia dans un hôtel garni où elle attendit l'issue de cet épouvantable événement. Elle eut la douleur d'apprendre que tout ce qui composait le mobiher serait vendu, sans qu'elle pût faire la moindre réclamation, parce qu'elle avait été en communauté de biens avec son mari. Elle ne sut, ainsi
que sa fille, quelle ressource employer pour subvenir aux premiers besoins de la vie. Elles essayèrent en vain de recourir à la commisération de plusieurs grands capitalistes qui avaient eu de fréquentes communications avec le malheureux Sainl-Omer; elles en furent accueillies avec indifférence, éconduites avec adresse. Elles éprouvèrent alors que la plus grande souffrance des infortunés, c'est d'implorer les opulents.
Toutes les deux abattues par la douleur, en proie au dénûment le plus absolu, se voyaient réduites à implorer l'assistance d'un bureau de charité, lorsque Léonie, se rappelant avec quel zèle et quelle ivresse la jeune ouvrière en dentelles soutenait par son travail ses honnêtes parents, sentit se ranimer son courage et résolut d'aller un matin, rue Chabannais, confier à Estelle Aubert le désir qu'elle éprouvait et l'espoir qu'elle avait conçu de procurer à sa mère, sinon l'aisance, du moins Je pain de la journée, un abri contre la misère. Elle reçut de son ancienne voisine l'accueil le plus touchant. « Venez, lui dit Estelle en la pressant dans ses bras, venez avec madame votre mère : je vous occuperai toutes les deux dans mon atelier; et, s'il vous répugne de vous mêler parmi mes ouvrières, je vous fournirai de l'ouvrage dans votre appartement. Les deux chambres en mansarde que j'habitais sont à louer en ce moment; venez vous y établir. Je vous avancerai les trois mois de loyer et vous prêterai une partie de mes meubles. Ma bonne veuve fera votre ménage; enfin nous partagerons tout ce que je possède. Venez, M^'^ Léonie, vous qui me reçûtes toujours avec tant de bonté lorsque vous étiez
dans Topulence, vous qui jamais ne m'avez fait éprouver la moindre humiliation. Vous ne dédaignâtes point votre blanchisseuse : il est bien juste qu'elle ait son tour, et je vous remercie d'avoir compté sur Estelle Aubert. — Ah ! dites mon amie , s'écrie M^'^ Saint-Omer : hélas ! vous êtes la seule que je retrouve dans notre cruel désastre, et je vous avais bien jugée. »
Dès le lendemain, la mère et la fille, leur petit bagage sous le bras , vinrent s'établir à deux étages au-dessus de celui qu'occupait Estelle, qui, d'avance, avait garni les deux mansardes des objets les plus nécessaires. M™* Saint-Omer occupa celle donnant sur la cour , afin de n'avoir pas sans cesse devant les yeux les croisées du somptueux appartement qu'elle occupait en face, et dont justement on vendait le mobilier. Léonie ne pouvait s'empêcher de laisser tomber de sa lucarne des regards attendris sur cette belle habitation où elle avait passé des jours si heureux; où, bercée par les prestiges de l'opulence , elle était loin de croire qu'elle irait un jour se réfugier dans l'humble réduit de la pauvre ouvrière... oh! que de réflexions elle faisait alors sur les caprices du sort, et combien elle s'applaudissait de n'avoir jamais humilié ses inférieurs! Léonie ne rougit point de s'établir dans l'atelier de M"'^ Aubert, où elle ne tarda pas à prendre rang parmi les plus habiles apprenties.
Sa mère, atteinte de quelques infirmités causées par le chagrin, travaillait dans sa chambre, et secondait sa fille à se procurer les objets nécessaires à leur existence. Ce qu'elles avaient le plus à cœur, c'était de pouvoir
remettre à l'obligeante Estelle les différents meubles dont elle s'était privée , se réduisant elle-même à coucher sur un lit de sangle pour offrir à M'"^ Saint-Omer une retraite qui lui fût plus commode et Thumiliàt moins dans son malheur. Déjà la mère et la fille, par leurs travaux et leurs veilles , se disposaient à traiter avec un tapissier du voisinage, pour avoir Tameublement le plus modique, mais indispensable à leurs besoins, lorsqu'un événement étrange vint tirer M°^® et M"^ Saint-Omer de la position pénible où elles se trouvaient.
Un jour qu'elles étaient allées à l'office divin, et que, selon leur usage, elles avaient remis la clé de leurs chambres au portier de la maison, elles éprouvèrent en rentrant une surprise mêlée d'une émotion bien naturelle, en voyant une partie des meubles qui garnissaient leurs appartements respectifs dans l'hôtel qu'elles avaient habité. M°^« Saint-Omer reconnut son lit d'acajou, orné d'une draperie de pékin bleu ciel, avec son somno, sa longue bergère en maroquin vert et son grand chiffonnier. Elle s empresse de l'ouvrir, et le trouve rempli d'une partie de son linge de corps et de ses vêtements. Léonie s'élance dans sa mansarde, et reconnaît son lit de demoiselle, surmonté d'une flèche dorée portant des rideaux de mousseline, plusieurs petits meubles à son usage, sa causeuse de drap bleu lapis, son piano, tous ses recueils de musique, et, au-dessus, un grand cadre couvert d'une toile verte. Elle l'enlève avec empressement et retrouve le portrait de son père, au bas duquel on avait écrit ces mots : « Courage, ma
fille ! celle qui nourrit sa mère du travail de ses mains, tient toujours un rang honorable dans la société. » Le cri perçant que jette Léonie à l'aspect de cette image si chère, de cette touchante inscription, attire M™^ Saint- Omer, qui saisie elle-même de surprise, et pressant sa fille sur son sein, avoue qu'on n'a pas tout perdu lorsqu'on est encore mère ; et que les trésors les plus vrais, les plus impérissables, ce sont ceux de l'àme.
Léonie descend aussitôt chez Estelle Aubert, et lui raconte cette aventure dont celle-ci la félicite avec l'élan de la tendre amitié. Leurs soupçons alors se portent sur telle ou telle personne opulente et capable d'un aussi beau trait de générosité. Pour mieux parvenir à la découvrir, elles descendent toutes les deux chez le portier, lui font mille questions sur les porteurs de ces différents meubles. 11 leur répond que c'est M. Jamart, le tapissier de ces dames, qui lui-même a mis tout en pliice. « Il est venu, de là, remonter chez moi le lit que j'avais eu le bonheur de prêter à madame votre mère , dit Estelle ; allons l'interroger ! » Elles se rendent sur-lechamp auprès de ce digne homme qui demeurait au bout delà rue, et le sollicitent de lear faire connaître la main bienfaisante habituée sans doute à consoler , à secourir l'honorable indigence. Celui-ci avoue qu'en effet il a été chargé d'acheter, à la vente qu'on venait de faire, les divers objets qu'il a remis chez ces dames; mais qu'il ne peut nommer la personne qui Ta chargé de cotte commission, parce qu'elle a exigé sa promesse de ne jamais prononcer son nom.
Plusieurs mois s'écoulèrent : Léonie avait fait de ra-
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pides progrès dans Télat de raccommodeuse de dontelles, et, devenue par son adresse et son zèle la première ouvrière de Tatelier de M'^^ Aubert, elle gagnait amplement de quoi subvenir à la dépense de son modeste ménage. Mais si elle reçut d'Estelle des preuves d'une franche cordialité, Toccasion se présenta de lui prouver toute sa gratitude. Le vieux père Aubert, accablé d'infirmités, fut enlevé presque subitement à sa fille chérie; et, peu de temps après, sa femme le suivit au tombeau. Cette double perte frappa si vivement le cœur d'Estelle, qu'il fallut tous les soins, toutes les consolations dont Léonie était capable, pour empêcher son intime amie de succomber à sa douleur. Estelle ne reçut pas moins de condoléances de la famille Dumont. Emma passa plusieurs journées de suite auprès de sa chère voisine; et plus d'une fois, Léon vint unir ses consolations à celles de sa sœur : ces consolations-là ne furent peut-être pas celles qui portèrent le moins de douceur dans l'àme aimante de notre charmante ouvrière.
Celle-ci, toutefois se trouvant orpheline, à peine âgée de vingt ans, et d'une figure ravissante, voulut se donner une égide qui mit à l'abri de toute atteinte ses mœurs et sa réputation. Elle pria donc M""^ Saint-Omer de lui servir de mère, lui proposa de venir avec sa fille habiter auprès d'elle, et de confondre ensemble leurs travaux et leurs profils. Celte proposition fut acceptée avec transport. Léonie éprouvait une secrète jouissance il faire descendre sa mère de sa mansarde, à l'établir au troisième étage, où elle pourrait, avec les meubles qu'ehe tenait d'une main généreuse et toujours incon-
nue, retrouver quelques illusions de son ancienne position dans le monde. L'orgueil ressemble à Tespérance : il naît en nous; il y meurt le dernier.
Cette association fut approuvée de tout le voisinage : on reconnut là toute la pureté des mœurs qu'avait observée M"^ Aubert. Elle initia tout à fait Léonie aux détails de sa profession, et la présenta chez ses pratiques comme sa compagne chérie , comme sa sœur adoptive. W^^ Saint-Omer, abandonnée de tous les anciens affidés de feu son père tant que ceux-ci craignirent qu'elle n'eût besoin d'eux, leur parut alors estimable, intéressante. Les plus riches familles du quartier s'empressèrent de seconder ses nobles efforts, louèrent tout haut son dévouement fihal, et lui procurèrent les moyens de contribuer à la prospérité de l'ateUer commun, qui devint un des plus renommés et des mieux achalandés de la capitale.
Un jour que les deux associées s'entretenaient de leurs succès, de leur bonheur mutuel, entre chez elles une personne mesquinement vêtue, portant un vieux chapeau de paille noir, couvert d'un voile épais. C'était Clorinde de Saluées, qui n'avait pas voulu se faire reconnaître dans le quartier, et dont les traits, tout en exprimant encore la fierté, semblaient être altérés par les larmes. Elle avait su que sa voisine, la fille du riche capitaliste, était parvenue à se faire une existence indépendante par son travail et sa persévérance. Elle avait appris tout ce que l'ouvrière en dentelles avait fait pour l'aider à consoler sa mère, à lui rendre une vie douce et paisible : certaine de leur inspirer quelque inté-
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rêt par le récit de ses malheurs, elle venait les supplier de la seconder dans le projet qu'elle avait conçu.
Elle leur apprend alors que le vicomte de Saluées est mort en Ecosse, et n'a laissé que des dettes; que sa vtuve et sa fille s'étant réfugiées chez une vieille parente, au faubourg Saint-Germain, s'y trouvaient en butte à des humiliations qu'il ne leur était plus possible de supporter; qu'entin privées des secours de tous les gens de qualité qui, presque tous, avaient quitté Paris, elles se décidaient à vivre aussi du travail de leurs mains, dussent-elles se réduire à la plus dure existence; et qu'elle venait supplier ses deux anciennes voisines de leur procurer de l'ouvrage, a Soyez la bienvenue , mademoiselle! lui répond Estelle Aubert : ma compagne et moi nous vous mettrons bientôt en état de nous seconder; et, puisque vous daignez descendre jusqu'à nous, vous y trouverez une honnête indépendance que vous ne devrez qu'à vous seule. — Et cela vaut bien le rang et l'opulence, ajoute Léonie avec joie, je ne fus jamais plus heureuse, w Dès le jour même, Clorinde loua les deux chambres en mansarde qu'avaient occupées tour à tour les deux jeunes associées; et, le lendemain, elle vint s'y établir avec sa mère qui prit le simple nom de M'"'' Dupré, veuve d'un mihlaire mort au champ d'honneur. Estelle fit faire par sa bonne gouvernante toutes les provisions dont ces dames avaient besoin, afin qu'elles ne fussent pas reconnues dans le quartier; et bientôt, sans toutefois jamais paraître à l'ateher, la mère et la fille, par le travail de la journée, qui se prolongeait souvent dans la nuit , parvinrent à gagner de
quoi subvenir à tous leurs besoins, et à s'éviter le supplice de fatiguer la pitié des personnes dont peut-être elles avaient le droit d'attendre une honorable hospitalité.
L'honnête commissaire-priseur venait de marier sa chère Emma au jeune successeur d'un avoué très-renommé. Estelle Aubert avait été invitée à la noce , ainsi que sa jolie associée dont la gaité naturelle et l'heureux caractère lui conciliaient tous les cœurs. Une seule chose manquait au bonheur de Léonie : c'était de connaître l'anonyme qui lui avait fait retrouver, ainsi qu'à sa mère , une partie des meubles à leur usage , et surtout le portrait de son père , avec cette inscription qui ne sortait pas de sa pensée : « Celle qui nourrit sa mère du travail de ses mains, tient toujours un rang honorable dans la société. » Léonie et sa mère étaient parvenues , à force de privations , à réunir les quinze cents francs environ qu'avait dû dépenser l'inconnu pour ce trait de bienfaisance et de délicatesse : chaque fois qu'elles rencontraient le tapissier Jamart, elles le suppliaient de leur accorder du moins la satisfaction d'acquitter une dette aussi sacrée. Celui-ci, jouissant d'une honnête fortune et de l'estime générale , avait été invité avec sa famille au bal qui eut lieu chez le commissairepriseur avec lequel il était en relations d'affaires. Léonie le sollicita de nouveau de lui nommer le généreux anonyme. Ses instances furent si vives, si généralement approuvées par les nombreux assistants, que cet excellent homme, ému lui-môme, porte inopinément ses regards sur Estelle Aubert, qui rougit et baisse les yeux. Léonie
s'en aperçoit, presse de questions le tapissier, qui, ne pouvant résister aux sollicitations dont il est environné, hésite encore un instant, et finil par désigner l'ouvrière en dentelles. Léonie la presse aussitôt dans ses bras, et, ainsi que sa mère , la couvre des larmes de la reconnaissance. <:( C'étaient mes premières épargnes , dit Estelle, pouvais-je en faire un meilleur usage? Puis, s'adressant au tapissier, elle ajoute : Je ne vous en veux pas ; mais vous avez détruit la moitié de mon bonheur. »
Chacun redouble de louanges, de félicitations : la famille Dumont éprouvait une jouissance mêlée d'admiration ; et le jeune Léon, qui depuis longtemps brûlait pour sa voisine d'une flamme pure et chaste comme elle, Léon se promit tout bas de n'avoir jamais d'autre épouse. Tout favorisa ses vœux : M. Dumont devenait vieux; il crut devoir proposer à son fils de lui succéder dans son honnête profession. Le jeune homme accepte avec ivresse, sous la condition qu'il épousera... (c Qui donc? lui demande son père. — Estelle Aubert.— J'allais te la proposer; je ne connais point de jeune personne qui puisse mieux assurer ton bonheur et le nôtre. » Dès le jour même, M. et M™^ Dumont se rendirent à l'atelier d'Estelle qu'ils trouvèrent au milieu de ses apprenties, et lui annoncèrent qu'ils venaient lui demander sa main pour leur fils. Un tressaillement subit, qu'elle ne put réprimer, indiqua clairement que cette union était le vœu secret de son cœur ; et, peu de temps après, ce mariage eut lieu, à l'approbation générale des habitants du quartier.
Toutefois le nouveau commissaire-priseur ayant en-
core besoin des conseils et de Tappui de son père, on convint de demeurer ensemble; et comme Tappartement du second était vacant, les deux ménages s'y établirent... Oh! quelles furent alors les réflexions d'Estelle Dumont, lorsqu'elle se vit dame du salon où elle avait supporté tant de dédains, tant de caprices ! Chaque fois que de son balcon elle portait ses regards sur la maison qui lui faisait face, elle se disait : « Me voilà dans l'appartement du vicomte de Saluées, tandis que sa femme et sa fille sont reléguées dans les deux mansardes que j'habitais!... Je touche à la somptueuse demeure de l'opulent Saint-Omer, et madame et mademoiselle, devenues mes associées, occupent mon troisième étage! Ainsi donc à mesure que je m'acheminais tout doucement vers la demeure du rang et de l'opulence, ils se réfugiaient dans les greniers de la misère!... étrange bascule! singulier caprice de la fortune! oh! bien fou qui se lie à ses faveurs. »
Estelle et son mari ne changèrent jamais de système ni de plan de conduite. Ils connurent les charmes d'une honnête médiocrité : ils y restèrent fidèles. Et vous, jeunes filles, qui daignerez parcourir ce récit historique, conservez-en le souvenir! Vous, demoiselles d'une haute naissance, n'abaissez point des regards dédaigneux sur les bonnes gens qui vous entourent! Belles fleurs du jardin civique, ne vous élevez pas audessus des autres avec trop de fierté : il ne faut, hélas ! qu'un seul coup de vent pour renverser votre superbe tige et la faire ramper sur la terre... Vous, fastueuses héritières des opulents du jour, qui vous croyez si bien
312 CAUSERIES DUN VIEILLAUD.
cramponnées au char de la fortune, écoutez Léonie Saint-Omer : elle vous dira qu'un seul cahot suûit pour en descendre... Vous, jeunes et modestes bourgeoises, imitez Emma Dumont : restez comme elle au milieu de Téchelle sociale; et par cela même que vous ne chercherez point à monter, vous ne craindrez pas de descendre... Vous enfin, jeunes ouvrières, jolies grisettes, pauvres filles qui composez la plus grande partie de la population, visitez Estelle Aubert dans son humble mansarde, prolongeant, par ses soins, les jours de son vieux père, se conciliant Testime de tous les gens de bien; et vous apprendrez d'elle ce que produisent tôt ou tard le courage, la gaîté, la patience, Tamour du travail et les mœurs.
.A JEÎlOTE ElilISABETI
Le vieux cliien la reconnaît.