LA JEUNE ELISABETH
Plus on est élevé par le rang et la naissance, plus on a de mérite à descendre parmi le peuple, à lui prouver que la reconnaissance ne connaît que l'élan du cœur et le bonheur de s'acquitter. Il est de ces services qui ne s'effacent jamais du souvenir des personnes bien nées; et je vais en offrir la preuve à mes jeunes lectrices, en leur répétant avec fidélité ce que me raconta l'ancienne sous-gouvernanle des enfants de France, à l'époque où, présenté par Grétry, j'avais l'honneur d'être admis auprès de la reine Marie-Antoinette. J'y rencontrai plusieurs fois l'auguste, l'excellente lîlle des rois, dont je vais essayer de peindre l'adolescence ; et j'ose espérer que toutes les jeunes personnes, quelle que soit leur position sociale, seront émues de l'hommage touchant rendu, pendant plusieurs années, à la mémoire d'une simple villageoise, par Elisabeth de France, sœur bienaimée de Louis XVI, et digne descendante du duc de Bourgogne.
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Celte adorable princesse se fit remarquer, dès Tàge le plus tendre par cette bonté franche, expansive, dont la source est dans le cœur, et qui, par cela même, est inépuisable. Toute petite, la charmante Elisabeth, partageait ses joujoux, ses bonbons avec les enfants du peuple, qu'elle rencontrait le matin sur la terrasse de Torangerie de Versailles. La comtesse de Mackau, aux soins de laquelle elle était confiée, ne pouvait suffire à se procurer les hochets, les friandises de toute espèce, que la jeune princesse aimait à distribuer sur son passage. Donner était le premier besoin de son âme aimante; et s'entendre bénir par les petits heureux qu elle faisait, et par leurs parents, qui s'empressaient de se trouver sur ses pas, devenait pour elle une jouissance qui mouillait ses beaux yeux de douces larmes. Parvenue à rage de neuf à dix ans, elle distribuait tant d'or et d'argent, au nom de Louis XV, son aïeul, qu'ill'avait surnommée sa jeune aumônière; et la préférait à out autre pour dispenser ses bienfaits, parce qu'elle savait, avec une adresse remarquable, les couvrir du voile du mystère.
Parmi les exercices qu'on permettait à la jeune Elisabeth pour développer sa force physique et l'habituer aux fatigues du corps, l'équitation était celui qui convenait le plus à ses goûts : elle s'y livrait avec une prédilection qu'elle conserva toute sa vie. L'habile écuyer qu'on avait choisi pour diriger cette charmante princesse dans un exercice nécessaire à sa santé, mais quelquefois dangereux, avait dompté, non sans peine, un joli coursier, de moyenne taille et de race arabe, dont
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les formes sveltes, élégantes, les mouvements rapides t't subordonnés au commandement, offraient un ensemble parfait dans Fart du manège; et lorsqu'il était monté par la jeune princesse, on remarquait avec quelle grâce, avec quelle fierté il se soumettait aux rênes que dirigeait une main royale.
Cétait dans les bois de Sataury, et de là dans la plaine des Essarts, que la belle ccuyère, à peine adolescente, aimait à se livrer à Texercice du cheval, escortée à cette époque, des marquis de Souzy,de Bombelles, et de plusieurs autres officiers attachés à sa personne. Dans ses haltes, qu'elle savait toujours faire à peu de distance d'un hameau, d'une chaumière, elle se délassait d'une course longue et rapide en allant seule, avec une personne de sa suite, et sous un nom emprunté, offrir des secours et des consolations à de pauvres agriculteurs dont un orage avait détruit la récolte, leur unique ressource, ou qu'une épidémie avait privés des animaux nécessaires à l'agriculture. Jamais pour la bonne Elisabeth, une promenade, une partie de plaisir, n'eût été complète, si la bienfaisance ne fût pas venue l'embehir.
Aussi, malgré toutes les précautions que prenait cet ange terrestre pour ne pas se faire connaître des malheureux ou des affligés qu'elle secourait, son secret fut divulgué : la main généreuse qui donne sans cesse ne saurait être longtemps méconnue; et le nom d'Élisabelh fut répandu, béni, révéré dans tous les environs de Versailles. C'était à qui se trouverait sur le passage de son altesse royale, pour lui offrir le salut de la re-
connaissance; c'était à qui nettoierait, ratisserait les sentiers qu'elle devait parcourir, en un mot c'était à qui lui prouverait que le peuple aime, honore les grands qui savent l'apprécier, et compatir à ses besoins.
Mais trop de précaution devient souvent nuisible, a dit un sage ; et la jeune princesse en fit un jour l'épreuve. Par une belle matinée du mois d'août, à l'époque où commençait la moisson dans les fermes environnant Versailles, notre royale écuyère traversait avec la rapidité de l'éclair, sur son cheval arabe, une allée assez étroite des bois de Sataury, dont on avait soin d'élaguer les branches qui pouvaient nuire à son passage. Mais parmi ces branches élaguées, il en restait qui, tranchées en pointe par le croissant de l'ouvrier, présentaient une espèce de dard dont la pointe était dangereuse. La princesse en effet, au détour d'un sentier, est atteinte d'une de ces branches taillée en biseau, qui traverse son amazone d'étoffe légère, au côté gauche, au-dessous du sein, et pénètre dans sa chair, au point qu'elle pousse un cri perçant et tombe évanouie dans les bras de ses écuyers, en leur disant : « Je suis blessée, n
Ils la déposent sur un tertre de gazon, et aperçoivent des gouttes de sang qui traversent ses vêtements : ils veulent, dans leur premier mouvement, découvrir la blessure qui peut devenir grave, dangereuse ; mais le respect et la pudeur les retiennent. « Il faut, avant tout, prévenir le danger, s'écrie le marquis de Souzy; et il se dispose à écarter le vêtement qui couvre le sein de la
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jeune princesse; mais, tout à coup il s'arrête, en avouant que sa main tremble et que la force lui manque. Je le conçois, dit à son tour le marquis de Bombelles : si la princesse venait à reprendre ses sens au moment où sa poitrine virginale serait à découvert devant nous tous, à coup sûr, la vive et pénible émotion qu'elle éprouverait serait peut-être dangereuse. — Cependant, si la plaie est profonde, ajoute un écuyer, et si la branche d'arbre s'y trouve enfoncée de manière à ce que le sang ne puisse couler facilement, il pourrait se former un engorgement qui causerait peut-être une suffocation mortelle.—Il est de ces circonstances, dit un officier des gardes, où la nécessité commande au respect; et le moindre retard, en pareil cas, peut devenir funeste. Mais qui osera porter les mains, s'écrie un troisième personnage, sur ce modèle de grâce et de pudeur? — Oh! ce n'est pas moi, dit M. de Souzy.— Ni moi, dit M. de Bombelles.—Ni moi, ni moi, répètent à la fois tous les écuyers, dont un venait de courir ventre à terre au palais de Versailles, pour amener un homme de l'art.
Un nouveau soupir douloureux d'Elisabeth, toujours évanouie, annonce qu'elle souffre davantage, a 0 mon Dieu ! si elle allait s'éteindre au milieu de nous, faute de secours! s'écrient plusieurs écuyers; quels seraient nos regrets, notre désolation!... » Comme ils s'agitaient de la sorte et qu'ils luttaient entre le respect et la crainte, passe dans un sentier, tout près d'eux, une villageoise d'environ quarante-cinq ans, d'une figure fraîche et joyeuse, escorlée d'un gros chien de ferme, et tenant à la main deux petits barils vides, avec un troisième sur son
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dos, en bandoulière, et répétant gaiment le refrain d'une vieille chanson du pays. Le marquis de Souzy l'aborde, et lui fait pari de l'embarras cruel où ils se trouvent, tout en lui désignant la belle jeune évanouie, dont il lui tait le nom, de peur de l'intimider. « Pauv' gentille enfant! s'écrie la villageoise : ell' mérite bien qu'on la respecte, et j' vous en félicite tous, tant qu' vous êtes : v'ià c' qui s'appelle de braves gens... mais me v'ià, moi, et j' puis découvrir sa blessure : mon père, justement, était le r'bouteur du pays : j'en ai vu d' tout' les espèces... r'tirez-vous un instant derrière ces arbres, et laissezmoi faire! »
Ils se tiennent tous à l'écart; mais les marquis de Bombelles et de Souz^- regardent, non sans une vive anxiété, à travers le feuillage, ce que va faire la digne femme à qui le sort de la princesse est confié. Celle-ci ouvre bien doucement, mais avec assurance, le vêtement de la blessée, dont elle couvre le sein du fichu d'indienne qu'elle porte sur son cou. Elle aperçoit une portion de la branche cassée qui bouche l'ouverture de la plaie, au point qu'il ne coule plus une seule goutte de sang, ce qui cause, au côté de la blessée, un engorgement formant une tumeur qui s'accroit par degrés. L'habile et excellente villageoise arrache, avec autant d'adresse que de prudence, la pointe de branchage entrée dans la chair, ce qui produit une vive douleur à la princesse, el lui fait reprendre ses esprits par degrés, pendant que son Esculapo, voyant que le sang ne coule qu'avec peine, appuie légèrement ses lèvres sur la blessure, aspire, à plusieurs reprises, le sang qui coule alors plus facilement, et fait
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revenir tout à fait la princesse de son évanouissement. « Eh que faites-vous là, bonne femme? lui dit Elisabeth. — N' bougez pas, ma belle enfant; et j' réponds d' vous. — Quoi! vous daignez poser vos lèvres!,.. — Sans c'ia, le sang vous aurait étouffée, ma belle petite... laissez, laissez-le couler... n'gn'ya plus rien dans la blessure, j'en réponds, et vous v là sauvée, w En achevant ces mots, elle essuie sa bouche et dépose sur le beau Iront de Tinconnue un baiser de joie; tandis que le gros chien, empressé de seconder sa maîtresse, lèche les mains de la blessée.
MM. de Bombelleset de Souzy s'avancent seuls d'abord, et remarquent sur la hgure de la princesse le retour à la vie. Tous les écuyers, dont les chevaux étaient attachés à des arbres, les rejoignent aussitôt ; ils témoignent le bonheur qu'ils éprouvent de voir hors de danger l'adorable princesse dont ils prononcent le nom. « Quoi ! s'écrie la villageoise, ce s'rait not' bonne Elisabeth qu' j'aurais eu l'honneur de s'courir ! celle dont le nom est béni dans tous nos environs, et qu'chacun nomme l'ange envoyé de Dieu, pour nous consoler sur terre ! ah ! je n' suis plus surprise du plaisir que j'éprouvais en aspirant sa blessure, el d' trouver son sang si pur et si doux; si ben qu' jen ons avalé queuqu' gorgées... c' qui fait qu' me v'ià maintenant du sang royal. —Vous avez raison, dit Elisabeth; et je vous regarde comme ma seconde mère... comment vous nommez-vous? — Jeanne Decœur, femme de Mathurin Decœur, fagoteur pendant l'hiver, pour vous servir, et, pour le moment, moissonneur à la grande ferme de l'Essart, avec nos
deux garçons à qui je revenais d' porter d' quoi s' désaltérer : c'est qu'on a chaud en plaine, par ce soleil brûlant. — Ah ! vous vous nommez Jeanne Decœur ! reprend la princesse, en lui serrant la main. Jamais nom ne fut mieux adapté : vous êtes bien en effet une véritable femme de cœur... Où demeurez-vous? — Près d' l'étang du Perray, au-d'là des bois d' Sataury. »
En ce moment arrive du palais de Versailles une calèche à six chevaux fendant l'espace avec la rapidité de l'éclair. C'était Marie-Antoinette elle-même accompagnée de son premier chirurgien, et venant au secours de sa belle-sœur, de sa plus tendre amie. L'homme de l'art visite la blessure et déclare que le dévouement de la villageoise, en facilitant l'écoulement du sang, a dissipé tout danger. « Dieu soit loué! dit gaîment Jeanne Decœur : « Quoiqu'çà, si j'avais su qu' c'était la princesse, j' n'aurais p't'être pas osé... v'ià comme souvent les distances privent les p'tits d' soulager les grands. — Il n'est plus de distance, s'écrie Antoinette, entre ceux à qui l'on sauve la vie; et pour vous le prouver, digne femme, embrassez- moi! —Dans le fait, puisque j' suis maint'nant d' la famille, et qu' Vot' Majesté veut ben 1' permettre, va comme il est dit ! » A ces mots, Jeanne Decœur presse cordialement la reine dans ses bras, et lui applique deux gros baisers, en lui disant : « Excusez si j'appuie un peu ferme, c'est qu'ça part du cœur, voyezvous; et puis vous avez d' ces figures où c' qu'un baiser tombe si ben d'aplomb...»
La reine ne put s'empêcher d'éclater de rire ; puis aidant elle-même Elisabeth à se relever et à monter en ca-