‹ Causeries et nouvelles causeriesChapitre 27 sur 29 · LA JEUNE ELISABETH · texte numérisé non relu

LA JEUNE ELISABETH

lèche, elle propose à Jeanne de les accompagner. « Oh pas possible ! répond celle-ci : qu'est c' qui préparerait ce soir le souper d' mon mari et d' mes deux enfants? ça passe avant tout, voyez-vous... Tout ce qu'il y a, c'est que je mourrai d'impatience d'avoir des nouvelles de l'ange que j'ai s'courue. — Dès demain, et pendant tout le temps de la moisson, vous recevrez tous les jours un billet de ma main, lui dit Elisabeth; et j'espère, grâce à votre généreux dévouement, ne pas tarder à vous aller exprimer chez vous toute ma reconnaissance... En attendant, Jeanne Decoeur, soutirez que je place à votre doigt cet anneau que m'a donné le roi mon frère, et qui vous rappellera cette journée... — C'est la plus belle d* ma vie, princesse, puisque j'ai pu vous conserver à tous les heureux que vous faites. Que le ciel vous accorde d' longues années ! ce s'ra ma plus grand' récompense !...» La villageoise baise à ces mots les mains d'Elisabeth, et suit des yeux la voiture qui l'emmène, jusqu'à ce qu'elle eût disparu.

Dès le lendemain, le marquis de Bombelles, escorté de deux écuyers, se rendit à cheval à la modeste habitation de Jeanne Decoeur ; il la trouve préparant déjà la boisson de ses chers moissonneurs, et se disposant à la leur porter, toujours accompagnée de son gros chien. Il lui remet un billet de la main de la princesse qui lui annonce que sa blessure commence à se fermer, et que Louis XVI, instruit de ce qu'elle a fait pour elle, lui assure une pension de 2,000 francs sur sa tête et celle de son mari. « En c' cas, s'écrie l'excellente femme, Decœur n'a plus besoin d'aller épuiser ses forces et cou-

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vrir d" sa sueur les champs qu'il nioisonne. — Où travaille-t-il en ce moment? reprend le marquis de Bombelles : je vais l'envoyer chercher. — A la grande ferme de l'Essart, près l'étang d' Yillaroy. — J'y cours, dit un des écuyers en lançant son cheval au galop. — Deux mille francs d' rente! répéîait Jeanne Decœur : la moitié nous suffira pour vivre ; et j'amasserons l'autre pour doter nos deux garçons. C'est qu' ce sont deux beaux brins d'homme, j' m'en vante : vous ahez les voir... Mais en attendant faut vous rafraîchir : v'ià justement d' la boisson qu j'avais préparée pour not' homme et nos enfants : moitié vin du pays qui gratte un peu, et moitié bonne eau d' source : ça rafraîchit. Voulezvous en tàter? — De tout mon cœur, ma brave femme ; je suis curieux de connaître tout ce qui contribue à la subsistance du peuple. — Dame! je n' sommes que d' simples ouvriers : si j'étions fermiers en titre, çà s'rait plus réconfortant. » Ces mots frappent M. de Bombelles, s ans qu'il en fasse rien paraître. Jeanne ajouta à la boisson du bon pain de froment, un fromage de chèvre tout frais, et d'excellents fruits bien conservés. Le marquis et l'écuyer font honneur à cet impromptu champêtre, pendant lequel s'établit une conversation trèsactive entre Jeanne et ses hôtes : « Oh ! s'écrie-t-elle, si la pension que le roi nous accorde pouvait d'venir une caution suthsante au propriétaire d'un domaine ici près, dont 1' fermier vient d' mourir ! nous n' travaillerions plus pour les autres, et j' ferions valoir par nos mains. — Et quel est ce propriétaire? demande M. de Bombelles, avec intérêt. C'est 1' comte d'Armagnac,

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officier dans les ï^ardes, à c' qu'on dit. —C'est justement un de mes amis; et je me charge de lui parler en votre faveur. — Mais pour entrer en ferme, faut d' fortes avances. — J'arrangerai tout : reposez-vous sur moi. » Comme la conversation s'animait de la sorte, arrivent l'autre écuyer, le père Decœur et ses deux enfants, encore tout éblouis de la nouvelle qu'on vient de leur apprendre. Jeanne les presse dans ses bras et leur confirme le bienfait qu'ils doivent à Xange-ÉUsdbeth. C'est ainsi qu'on la surnommait dans tous les environs. Mille bénédictions se font entendre pour elle et pour le roi. M. de Bombelles, touché de l'élan d'àme de ces braves gens, et remarquant dans les deux fils de Jeanne autant de force que d'adresse, leur propose d'entrer dans la vénerie du roi, dont il est le grand inspecteur, et leur promet un prompt avancement. Mais ces deux beaux garçons refusent en disant qu'habitués aux travaux de l'agriculture, ils n'ont d'autre ambition que de la faire prospérer; et que d'ailleurs il leur serait impossible de se séparer de leurs parents.— J'en étais sûre, dit Jeanne, en les embrassant. Je n' pouvons nous passer les uns des autres... m' priver d' voir mes enfants! autant vaudrait m'ôter la vie... et j'y tiens plus que jamais, n En prononçant ces mots, elle porte à ses lèvres l'anneau d« la princesse, en ajoutant : « V'ià qui m' dit que j' puis être encore utile sur terre. » M. de Bombelles les approuva, et se sépara d'tux en leur promettant d'employer tous ses soins pour leur faire obtenir la ferme en question: ce qui combla tous ces braves gens de joie et d'espérance.

Pendant les douze à quinze jours qui suivirent, Jeanne Decœur reçut en effet cliaque matin des nouvelles de la princesse dont la santé s'améliorait, et qui ne cessait d'exprimer toute sa gratitude à celle qu'elle appelait toujours sa seconde mère. Enfin, un soir qu'une douce rosée était venue rafraîchir le sol brûlant, arrive en voiture l'ange-Élisabeth, accompagnée de ses deux écuyers cavalcadours. Elle descend à la modeste demeure de la famille Decœur, presse dans ses bras sa chère Jeanne, et leur annonce qu'ils vont occuper la ferme qu'ils désiraient. « C'est moi, ajoute la princesse, c'est moi qui veux vous y installer. » Elle prend Jeanne dans sa voilure que suivent Decœur et ses deux fils. Une joie inexprimable brille sur son charmant visage; elle n'avait pas seize ans... on arrive à la ferme qu'on trouve garnie de tous les animaux, de tous les instruments aratoires, et même d'une partie du mobilier qu'avait vendu la famille du fermier défunt. L'auguste princesse, remettant alors un titre à Jeanne qui croit que c'est le bail de la ferme, lui dit du ton le plus pénétrant : « Embrasse-moi, mère!... tu es chez toi. — Qu' veut dire Vot' Altesse? — Que le roi, mon frère, m'a fait acheter du comte d'Armagnac ce domaine qu'il possédait, pour que je t'offrisse, à mon tour, le juste prix de ton dévouement pour moi. Je te le répète, mère, tu es chez toi ; et pour te faire faire acte de possession, je vais te demander du lait de tes belles vaches suisses; car je meurs de soif et de chaleur. »

On devine sans peine quels furent l'étonnement et la joie de la famille Decœur, et les félicitations de tous

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leurs voisins accourus à coite grande nouvelle. Jeanne était si émue et si troublée, qu'elle présente d'abord à la princesse une cruche remplie de laitage, sans lui offrir un gobelet afin de boire plus aisément ; si bien que la princesse porte le vase à ses lèvres et s'y désaltère avec l'avidité et à la manière d'une simple moissonneuse. Jeanne ne put s'empêcher d'en rire, tout en s' excusant de son oubli : la pauvre chère femme n'avait plus la tète à elle. Mais ce qui mit le comble au bonheur qu'elle éprouvait, c'est qu'Elisabeth lui annonça que le roi voulait la voir, ainsi que son mari et ses deux fils, et qu'elle les présenterait elle-même à Sa Majesté, le dimanche suivant, dans la grande galerie, en présence de tous les seigneurs de la cour. Cette présentation eut lieu en eflet, ainsi qu'il avait été convenu. Louis XVI, qui aimait le peuple et surtout les agriculteurs, accueillit l'heureuse famille avec cette bonté touchante qui le caractérisait. Il dit à Jeanne en lui serrant la main : (c Ma sœur a bien raison de vous nommer une femme de cœur : je vous dois peut-être la conservation de ce que j'ai de plus cher au monde. » Puis s'adressant au nouveau propriétaire de la ferme, il ajouta: «Vous recevrez, en outre, pendant votre vie et celle de votre digne femme, la pension de deux mille francs que je vous ai accordée. — En c' cas, répond Jeanne, nous l'emploierons à faire dessécher, au nom d' Vot' Majesté, c' grand vilain marais qui s' trouve dans nos environs, et qui cause, pendant les chaleurs, tant d' maladies parmi les habitants. — Il serait difficile, reprend le roi vivement ému, de faire de mes dons un meilleur em-

ploi : je vous en remercie, dignes gens; et si votre pension ne suffit pas, je saurai pourvoir à tout. »

Peu de jours après, Decœur et ses enfants s'occupèrent du desséchemenL dont Jeanne avait eu Theureuse idée; et, grâce aux dons particuliers de Fange Elisabeth, cette grande et salutaire entreprise fut terminée dans le cours de plusieurs mois; si bien que, Tété suivant, cette surface immense d'une eau stagnante et corrompue offrait à Fœil le riche aspect d'une abondante moiîîson. Avec quel zèle et quelle ivresse Jeanne activait les travaux qui s'exécutaient au nom du roi, et lui attiraient les bénédictions de tous les hameaux situés au sud du palais de Versailles ! Avec quel élan d'àme cette excellente femme faisait participer la sœur chérie du roi à Tamour et à la reconnaissance du peuple ! Avec quel empressement surtout elle divulguait les dons de la princesse, pour accélérer cette utile et salutaire amélioration!... Mais, soit excès de zèle et de fatigue à surveiller ellemême, à encourager les nombreux ouvriers, soit Fair pestilentiel qu'elle respirait au milieu d'eux, elle fut atteinte d'une maladie qui mit ses jours en danger. L'ange Elisabeth venait souvent la visiter, lui administrer elle-même tous les secours de Fart; ils furent inutiles, l'excellente femme expira dans les bras de ses enfants, en exprimant un dernier vœu : c'était de reposer au sommet du marais qu'elle avait desséché, sous une tombe modeste sur laquelle on écrirait son nom qu'elle espérait devoir se propager dans le pays.

Son dernier vœu fut fidèlement accompli : la jeune princesse fit entourer de murs le coin de terre où re-

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