L»ENFANT PERDU
Après avoir dépeint le mépris pour les indigents et la coupable indifférence à remplir les devoirs sacrés de Thospitalilé, que montrent quelquefois les jeunes personnes éblouies par Téclat de Topulence, il est juste de retracer ici les traits de dévouement et de bonté qu'on découvre souvent dans cette classe de la société qui se contente d'une honorable aisance, et transmet à ses enfants les principes de morale et d'humanité, en leur faisant chaque jour le récit fidèle du bonheur qu'on éprouve à les pratiquer.
Trois jeunes amies d'environ neuf à dix ans habitaient la même rue dans Paris, savoir Clotilde Grandval, fille d'un homme de lettres très-connu ; Germaine Valcour, dont le père était célèbre professeur de musique,
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et Stéphanie Melleville, de qui la mère, veuve et sans fortune s'élait composé, par ses peintures sur émail, une honnête existence. Il ne se passait pas un seul jour sans que les trois inséparables se montrassent en public, soit aux promenades, soit aux réunions d'artistes, soit aux exercices de piété.
Toutefois chacune d'elles avait un caractère différent. Clotilde élait vive, enthousiaste de la réputation de son père, et s'imaginait que rien dans le monde ne pouvait être au-dessus d'un homme de lettres. Germaine était posée, réfléchie, et cachait sous les dehors les plus doux, les plus modestes, le bonheur qu'elle éprouvait d'appartenir à la classe des artistes. Quant à Stéphanie, c'était la plus charmante folle, exprimant, sans réfléchir, tout ce qui lui venait à la pensée, entreprenant tout, et ne sachant rien faire; idolâtrant sa mère et l'interrompant sans cesse dans son travail ; riant de tout le monde, sans s'occuper de tout ce qu'on pouvait dire d'elle-même : en un mot, un enfant gâté, mais que son bon cœur et ses heureuses saillies faisaient aimer de tous ceux qui savaient l'apprécier.
Un soir des brûlantes journées du mois d'août , les trois jeunes amies , parcourant avec leurs mères une des sombres allées du jardin des Tuileries, s'étaient mêlées parmi plusieurs jeunes personnes de leur âge, qui se livraient à de petits jeux. La réunion était bruyante, ainsi qu'on peut le croire, et mille éclats de rire accompagnaient la vivacité des mouvements de cette jeunesse folâtre. Plusieurs petites filles d'un âge plus tendre , et sous la surveillance de leurg bonnes,
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faisaient cercle autour de ces groupes joyeux, et leurs regards exprimaient le désir d'être plub- grandes, pour se montrer ainsi dans l'arène. La nuit approchait, les jeux avaient cessé , et chaque jeune personne allait rejoindre ses parents, lorsqu'une charmante petite fille, âgée de trois ans à peine, et fort bien vêtue, tirant doucement par sa robe Clotilde Granval, lui dit avec la plus naïve familiarité : « Veux-tu m'em'ner?... ma bonne eV m'a perdue. — - Oh! quelle est jolie! s'écrie étourdiment Stéphanie Meileville. — Comment te nommes-tu? lui demande Germaine Valcour.— Je m'appelle Lili. — Et ton papa? — Papa!... j'en ai pas. — Et ta maman? — j'en ai pas. Et où demeures-tu? reprend Clotilde. — Par là... tout là bas... par là, répond l'enfant, désignant tour à tour les deux extrémités des Tuileries. — Et ta bonne, comment s'appelle-t-elle? — Javotte. ~ Est-elle jeune? Est-elle vieille? — Ne sais pas moi. —Et tu ne pleures pas de ne plus la voir? Oh! non : el' m'a battue. — Serait-ce un enfant qu'on aurait égaré à dessein? dit Germaine. -- En ce cas, je l'adopte, dit à son tour Stéphanie, toujours prête à faire une bonne action, comme une étourderie. — Un moment! dit Clotilde: c'est à moi que l'enfant s'est adressée la première, et je soutiendrai mes droits. — Il me semble qu'avant tout, reprend Germaine, il faut consulter nos mères. — C'est juste, répondent les deux autres. Les voilà donc qui conduisent l'enfant aux trois dames assises sur un banc, et racontent leur étrange aventure. Puisque cette charmante petite s'est adressée à toi, dit M"* Granval, tu dois répondre à l'instinct de la nature,
et t'en charger. — Ce ne sera pas pour longtemps , dit M"*^ Yalcour : nous donne^^ons le signalement, le nom de cet enfant à la police ; et ses parents ne tarderont sûrement pas à venir la réclamer. — Mais elle n a plus, à l'entendre, ni père, ni mère, répond Germaine; et tout lait croire que c'est une petite orpheline dont on a voulu se débarrasser. Tant mieux ! dit Stéphanie : nous rélèverons... si toutefois nos mères veulent bien le permettre. » Les trois dames répondirent qu'il était impossible d'ab?j!donner cet enfant, et il fut convenu que Lili, jusqu'à ce qu'elle fût réclamée, recevrait l'hospitalité chez celle 'Jes trois jeunes personnes qu'elle choisirait. « Laquelle veux-tu pour ta petite maman? lui demande Clotilde. — Toi, lui répond l'enfant, en lui baisant la main... Et puis loi , ajoute-t-elle en se jetant dans les bras de Germaine. Et puis toi ! dit-elle encore en se jetant au cou de Stéphanie —Eh ! bien, dit à son tour M""^ Melleville, elle aura trois mères pour une; et, si personne ne la réclame, elle passera quatre mois par année chez chacune d'elles : Clotilde l'instruira dans les lettres; Germaine dans la musique ; et Stéphanie dans la peinture. — Oh! ce sera charmant! s'écrie cette dernière en sautant de joie ; nous en ferons une personne accomplie. )) On emmène à ces mots Lili entourée de ses trois petites mères, qu'elle regarde avec une expression qui semble annoncer qu'elle les aimera toutes également , et qu'elle sera digne d'une aussi généreuse, d'une aussi touchante adoplion.
Ce fut d'abord dans la maison de Granval que Lili fut conduite; et Clotilde, pendant les quatre premiers
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mois qui s'écoulèrent, parvint à la faire lire. M. Granval s'occupait beaucoup d'instruction ; il était l'inventeur d'une méthode abrégée qui fil faire à l'enfant de rapides progrès. On conçoit avec quel zèle et quelle assiduité Clotilde lui donnait les mêmes leçons qu'elle avait reçues de son père : d'écolière, devenue institutrice, elle prenait, sans s'en apercevoir, un aplomb de caraclère et une justesse d'idées qui la rendaient chaque jour plus charmante. Germaine et Stéphanie venaient tous les soirs visiter leur enfant adoptif; et les trois petites mères sentiront que les liens d'amitié qui les unissaient, se resserraient encore par cette association de bienfaisance. Plus de poupées, plus de joujoux : tout était pour Lili, qui devenait la poupée vivante qu'on préférait à toutes les autres.
Les quatre premiers mois s'étarit écoulés, sans qu'aucune réclamation de l'enfant fût faite par la police, à laquelle on avait donné tous les renseignements nécessaires, Lili passa dans la maison Valcour. Elle y trouva les mêmes soins, la même tendresse dont l'avait comblée la famille Granval. Germaine, heureuse de remplir à son tour les devoirs de petite mère, initia l'enfant aux préliminaires de la musique, pour laquelle on remarqua qu'elle avait de si rares dispositions, qu'au bout du temps prescrit, elle savait déjà solfier une romance. Enfin, étant passée au bout des quatre autres mois, dans le riche atelier de M"'^ Melleville, elle y puisa, guidée par la mère et la fille, les principes du dessin. Stéphanie, voulant contribuer également à l'éducation de l'enfant, se livra elle-même au travail, et mit la pe-
as CAUSERItS DX'N VIEILLARD.
tite orpheline en état de copier au crayon le protil d'une figure.
L'année s'écoula de la sorte : point de réclamation. « Plus de doute, dit M""^ Granval, que cette petite fille ait élé perdue avec intention. C'est à nous à réparer envers elle les rigueurs du sort, en lui donnant trois familles qui ne l'abandonneront jamais.» A ces mots, Lili, dont les facultés intellectuelles se développaient comme par enchantement, et qui entrait dans sa cinquième année, venait se jeter dans les bras de M"'^ Granval, qu'elle appelait sa bonne maman. Elle donnait le môme nom à ^jmes valcour et Melleville, qui sentaient chaque jour s'accroître leur tendresse pour cette charmante orpheline. Elle revint donc recommencer Tannée chez sa petite mère Clotilde , où elle continua ses études d'instruction, et parvint à lire très-couramment, à connaître les préliminaires de la religion, les éléments de i'hisloire, à orner en un mot sa jeune mémoire de tout ce qui compose une éducation distinguée. M. Granval lui-même prenait plaisir à développer l'intelligence de Lili, à jet»T dans son àme tout ce qui doit faire la femme de bien. Clotilde, en aidant son père à donner ces précieuses leçons, perfectionnait elle-même son instruction'; car rien ne grave mieux dans notre pensée les nobles sentiments qui nous animent, que de les transmettre aux autres.
Les quatre mois révolus, Lili revint chez sa seconde petite mère ; et Germaine redoubla de zèle afin de coniribuer pour sa part à féducation de Tentant adoplif; elle lui lit faire de nouveaux progrès dans le bel art où
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son père s'était renda célèbre. M. Valcour, à Texcmple de M. Granval, prodigua ses soins à la jeune orpheline., dont il posa lui-même sur le piano les jolies petites mains; et au bout de quatre mois, Germaine eut la jouissance de voir son élève exécuter des gammes sur tous les tons. Stéphanie, sous les yeux de sa mère, n'obtint pas moins de succès, et fit faire de tels progrès à sa chère petite, qu'on la vit bientôt copier fidèlement une tète, et commencer même à dessiner d'après la bosse.
Mais ce qui perfectionnait plus encore Lili dans ses études, et lui faisait unir les charmes de l'esprit et les qualités du cœur au savoir et aux talents, c'étaient ces joyeux entretiens, ces épanchements d'attachement et de franchise qu'avaient entre elles ses trois petites mères. Chaque soir elles se réunissaient chez celle qui possédait l'enfant chéri; et là tout ce qui peut instruire et charmer, était employé par les trois inséparables, dont Lili retenait une heureuse saillie, imitait une pose à la fois gracieuse et modeste , apprenait le secret de plaire sans prétention, d'inspirer de l'attachement et de commander l'estime. Ce fut sous ces heureux auspices et d'après ces précieux modèles, que l'orpheline, parvenue à fàge de douze ans, devint la plus parfaite et la plus ravissante créature. On la remarquait dans les réunions de gens de lettres et d'artistes, où la présenlaieni ses trois petites mères, devenues alors des demoiselles de dix-neuf à vingt ans, et recherchées en mariage par les plus honorables partis. Mais l'une des trois, en se mariant, craignait de se relâcher des soins et de la ten-
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dresse qu'elle avait voués à sa fille adoplive : elle craignait surtout que le titre de mère véritable ne vînt bientôt affaiblir celui de petite mère, et ne réduisit l'orpheline à ne plus occuper dans son cœur que la seconde place. Clotilde, Germaine et Stéphanie résolurent donc de se marier toutes les trois le même jour; afin qu'aucune d'elle ne fût soupçonnée de se ralentir à contribuer au bonheur de forpheline. Celle-ci parvenue à l'adolescence, et douée d'un sentiment exquis, d'une rare intelligence, éprouvait une émotion difïicile à exprimer, en écoutant la résolution de ses petites mères pour lesquelles son attachement et sa reconnaissance étaient, par cela même, portées au plus haut degré d'exaltation. Oh! combien il lui eût été doux de connaître son origine et.de retrouver ses parents! Que de vœux au ciel faisait en secret cette adorable créature pour rendre à ces trois bienfaitrices le prix de leurs soins, de leur générosité!... vainement elle récapitulait tout ce qui Tavait frappée dans sa première enfance; ses souvenirs confus ne lui présentaient que celte Javotte qui l'avait perdue, maltraitée; et cependant, elle se le rappelait parfaitement bien, ne l'avait jamais couverte que de vêtements qu'on n'accorde ordinairement qu'à des enfants bien nés. Une fierté naturtllc, que seule avait pu tempérer l'éducation qu'elle avait reçue, semblait lui révéler en secret une honorable origine; mais jamais les noms de papa, de maman , n'avaient frappé son oreille enfantine ; jamais elle n'avaii reçu de douces caresses, que celles de ses trois petites mères... Oh ! quel vague dans ses idées! quel néant dans ses espérances!
Cependant la main de Clotilde est promise à un professeur de belles-lettres, élève de M. Granval; celle de Germaine à un jeune compositeur français de la plus grande espérance; et Stéphanie doit épouser un jeune peintre d'histoire, honore d'une médaille à la dernière exposition du salon. Ces trois prétendus ne possèdent que leurs talents, et les trois demoiselles n'ont qu'une dot de vingt-cinq à trente mille francs : c'est-à-dire qu'elles n'apportent en ménage que le strict nécessaire; mais le travail et l'économie produiront une honnête aisance. Il est expressément convenu, entre les futurs époux, que Lili continuera d'aller passer, tour à tour, quatre mois dans chaque nouveau ménage, jusqu'à ce que son âge et ses talents la mettent à son tour à même de former un heureux mariage. Ses trois petites mères espèrent m.ême , d'ici à cette époque, pouvoir contribuer à lui former une dot... Enfin, le jour est fixé pour la signature des trois contrats; et c'est chez M. et M"°^ Granval que la réunion doit avoir lieu.
Déjà le notaire était arrivé pour remplir ses fonctions; les témoins des trois couples, leurs parents et leurs amis formaient un cercle assez nombreux; et Lili, placée derrière ses trois petites mères, faisait au ciel des vœux pour leur bonheui-, lorsque la vieille bonne de la maison Granval, entrant furtivement, aniîonce qu'un étranger, décoi'é de plusieurs ordres, et à noires moustaches, fait dem;\nderd*êtreintroduitsur-le-champ. Les trois fiancées se regardent ; t-t, par un mouvement involontaire, l'orpheline éprouve un saisissement qu'on remarque sur sa charmante figure. Paraît tout à coup un oflîcier de ma-
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rine, âgé d'environ cinquante ans, et dont la figure martiale semble être altérée par la vive émotion qu'il éprouve. « N'est-ce pas vous, monsieur, dil-ilà M. Granval, qui daignâtes, il y a dix ans environ, recueillir chez vous un enfant perdu dans le jardin des Tuileries?
— Ce sont, monsieur, les trois fiancées que voici, qui, tour à tour, ont servi de mère à l'enfant dont vous parlez.
— Cet enfant appartient à d'honorables parents qui n'ont pas pu le réclamer plus tôt. » A ces mots, sa voix s'altère, ses yeux se mouillent de larmes ; puis il ajoute avec cette franchise militaire qui ne sait rien dissimuler : « Ne soyez pomt surpris du trouble inexprimable qui s'empare de moi... je suis son père. —Mon père! s'écrie Lili d'une voix pénétrante, et se précipitant dans ses bras. —Mon Amélie!... Oh! que tu es belle!... Je crois revoir ta mère, w La jeune fille veut parler; elle n'en a pas la force ; contempler son père de la tète aux pieds, poser sa main sur son cœur, et retomber éperdue sur son sein, voilà tout ce qu'elle peut faire. « Je suis le comte de Rosmore, reprend-il non sans peine. Ma femme perdit la vie en la donnant à son enfant... Forcé, peu de temps après, de rejoindre mon bord pour l'ile de Ceylan, dans les Grandes-Indes, et n'ayant que des parents éloignés à cent cinquante lieues de Paris, je confiai ce gage sacré de l'hymen à sa nourrice, excellente femme du village de Nanterre; et lui laissai trois mille francs en or pour subvenir aux besoins de l'enfant, pendant deux ans environ que devait durer mon voyage. Huit mois après mon départ, la nourrice mourut, après avoir confié son dépôt à sa sœur, à laquelle elle remit la moitié
de la somme qu elle avait reçue : celle-ci, après avoir dissipé l'argent, craignant sans doute d'être chargée d'un enfant qui lui deviendrait à charge, le couvrit de ses plus beaux vêtements, afin d'exciter plus d'intérêt en sa faveur... Et vous savez tout le reste. Tourmentée par ses remords, cette femme s'est éloignée de Paris, en déposant toutefois, chez un notaire, sa déclaration, qui ne laisse aucun doute sur l'identité... Voici les pièces en règle que j'ai l'honneur de vous présenter. » Le notaire les examine, et déclare que tout se réunit pour prouver, jusqu'à l'évidence, que la jeune fille est bien M"^ Amélie, fille légitime du comte de Rosmore, capitaine de vaisseau, et de dame Amélie-Dorothée de Saint-Vallier, son épouse. « Après avoir séjourné près d'une année dans l'ile de Ceylan, reprend le capitaine, je m'embarquai de nouveau pour la Géorgie, où j'avais reçu mission d'aller civiliser une nouvelle peuplade, lorsque, fait prisonnier par des hordes de sauvages, je fus retenu en captivité pendant cinq ans, et réduit au plus horrible esclavage... Enfin, recouvrant ma libeité par un hasard inespéré, je suis revenu à Colombo, patrie de ma femme, y recueillir la succession de son oncle maternel, l'un des plus riches habitants de cette colonie; et j'ai l'inexprimable bonheur de retrouver ma fille digne de sa noble origine, et de lui rapporter une légitime d'environ quinze cent mille francs en bons sur le trésor, et contenus dans ce portefeuille. « 11 le remet aussitôt à sa chère Amrlie, qui, s'élançant vers le notaire, le prie de stipuler aux contrats de mariage de ses bienfaitrices une dot de cent mille francs pour chacune d'elles, en leur disant : « J'au-
rai beau saisir toutes les occasions de vous prouver ma reconnaissance, jamais, non, jamais, je ne pourrai m' acquitter envers vous. »
Les trois mariages furent célébrés peu de jours après à réglise deTAshomption, où celte anecdote intéressante avait attiré un grand concours de monde. Ces unions ne pouvaient qu'être heureuses, étant si bien assorties, et se trouvant tout à coup dans une grande aisance par le généreux acquittement de la dette de Venfant perdu. Iir'^ de Rosmore pria son père d'acheter un hôiel dans le même quartier qu'habitaient les trois jeunes dames; et il ne se passait pas un seul jour sans qu'elle allât les visitiT. Elle exigea qu'elles continueraient à lui donner le simple nom de Lili, sous lequel, pendant dix ans entiers, elle avait reçu, dans leurs honorables familles, ce qui valait mieux qu'un beau nom et une grande opulence : c'est-à-dire, les qualités du cœur, des talents, et de nobles exemples à suivre.
Tant de rares avantages, réunis à l'opulence et ta la plus charmante figure, firent bientôt rechercher M"« de Rosmore, qui s'unit, à dix-sept ans, au fils unique d'un amiral français. Lancée dans le grand monde, environnée d'hommages, elle n'oublia jamais qu'elle avait été dix ans orpheline; et sa plus vive jouissance, dans les brillantes réunions qu'elle formait à son hôtel, était d'y recevoir Glotilde, Germaine et Stéphanie, de les présenter aux dames du plus haut rang, et de répéter avec ivresse : a Qui n'aimerait pas les trois petites mères? »
Rien de plus imprudent et de plus dangereux, que de faire sans cesse retentir aux oreilles des enfants les grands mots d'indépendance et de liberté. Astreints à la subordination des écoles, forcés de donner à Tétude indispensable du premier âge, un temps qu'ils aimeraient bien mieux employer à joaer ensemble, ils trouvent quelquefois leur cbaîne p'^sante; et, souvent égarés par des propos séditieux qu'ils écoutent, ils ne regardent plus leur existence que comme un véritable esclavage; ils se mutinent, se révoltent, et portent quelquefois le délire et l'audace jusqu'à s'armer contre ceux à qui sont confiés leurs premiers penchants et les préliminaires de leur éducation.
J'en ai recueilli la preuve l'été dernier dans la vallée de Montmorency, que j'habitais; et la scène que je vais raconter à mes jeunes lecteurs, les fera tout à la fois rire aux éclats, et gémir de pitié. Dans un des villages les plus populeux de celte belle vallée, est établi un en-
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scignement mutuel qui, tout en donnant aux enfants de ce village et des hameaux voisins, une instruction facile et nécessaire, les sauve de ces réunions tumultueuses, où, livrés à eux-mêmes, les jeunes villageois de huit à dix ans pernnent souvent de fâcheuses impressions, de ces habitudes grossières et dévergondées qui gâtent l'esprit, corrompent le cœur, et dont la funeste impression ne s'efface jamais.
Aussi, toutes les autorités municipales veillent-elles sans relâche au maintien de ces précieux établissements, dont les résullats sont si favorables à la religion, aux mœurs etàTordre public... Mais plusieurs jeunes ????/^m5, trouvant qu'on les retenait trop longtemps à l'école, et qu'ils n'avaient plus la même liberté d'errer çà et là, de se livrer ta toutes les folies qui leur passaient par la tête, résolurent de s'insurger. « N'est-il pas humiliant, disaient les uns, d'être forc'i d'obéir à son semblable, d'être aux ordres d'un moniteur qui fait agir et parler selon son caprice, marcher, arrêter, et mettre à genoux, selon sa volonté? — Comment, lorsqu'on a du cœur, disaient les autres, peut-on se laisser parquer comme de vils troupeaux, se laisser endormir par des balivernes qui ne font qu'attenter aux droits de l'homme libre et du citoyen français? — Secouons un pareil joug! s'écriaientils tous ensemble. A bas l'école mutuelle! A bas tous les tyrans de la jeunesse! Vive la hberté! »
Ils formèrent donc en secret un enrôlement où vinrent s'inscrire plusieurs élèves pour reconquérir leur indépendance. A la tête de cet enrôlement était Gaspard Chardin, fils d'un pépiniériste, habitant un des hameaux
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des environs; et qui, bien qu'il fût doué d'une imagination vive, d'une rare intelligence, avait été plusieurs fois puni dans l'école, comme paresseux et perturbateur. Il était âgé d'environ douze ans, et joignait à la figure la plus expressive, une taille élevée, une voix forte et sonore. Il fut donc proclamé capitaine-porte-étendard de l'escouade révolutionnaire qui se forma dans le hameau qu'il habitait, et qui devait se réunir aux autres escouades, composant, avec les mutuels du village, un bataillon de trente à quarante braves tous résolus à se présenter chez le maire, ancien magistrat, honoré de la confiance et de l'estime de tous ses administrés.
Là, Gaspard Chardin, orateur de la troupe, devait lui faire celte déclaiation, qu'il avait rédigée avec les principaux insurgés, et conçue à peu près en ces termrs : « Nous, citoyens français et ci-devant élèves de l'enseignement mutuel, voulant reconquérir la liberté qu'on nous a ravie, déclarons aux autorités compétentes que nous n'entendons plus sacrifier à des études qui nous ennuient, un temps utile à la patrie, et qu'elle nous dit d'employer aux exercices du corps et aux précieuses fond ions de citoyen. En conséquence, hs ci-devant élèves réunis sous les armes, requérent que, sans désemparer, on ferme les portes de fécole, repaire du despotisme; et que le chef de cette ridicule et puérile institution ait à s'éloigner sur-le-champ du lieu de sa résidence, sou3 peine d'être fait prisonnier et de se voir traité avec toute la rigueur due à l'ennemi de la jeunesse, au corrupteur des principes de Tégalité. »
La consigne était que lo mardi suivant, jour où .'e
tenait au village l'assemblée municipale, chaque escouade de tous les hameaux voisins partirait à sept heures sonnantes, et qu'elles se réuniraient sur la place, au moment de l'entrée à l'école, afin de produire un effet subit, imposant, et de faire connaître aux officiers municipaux à quels lurons ils avaient affaire. Le capitaine Gaspard parut à l'appel le premier, une plume de coq sur sa casquette, un foulard tricolore en ceinture, et portant un étendard composé d'une perche de saule, et d'un tablier de taffetas gorge de pigeon, qu'il avait trouvé dans l'armoire de sa mère. Il fut bientôt accosté par Georges Landon, muni d'un tambour que lui avait donné son père, à la dernière fête de Montmorency, et sur lequel il battait le rappel avec un aplomb très-remarquable, étant le neveu d'un ancien tambour-major de la garde impériale.
A ce rappel, arrivèrent aussitôt cinq à six insurgés, plus ou moins bien affublés de casques de papier et de vieilles épées rouillées; on remarquait surtout Juhen Maigret, âgé de neuf à dix ans, que sa malice et son audace avaient fait élire sapeur de l'escouade; et qui, pour se faire un costume analogue, avait pris dans la boutique de son père, menuisier, un hachereau qu'il portait sur l'épaule; et, pour se faire un tablier, il s'était procuré une jupe de sa sœur aînée, qui, couverte de sa veste, formait une espèce d'amazone qu'il était impossible de regarder sans rire. Le rappel étant terminé, le capitainc-porte-étendard (car en pareil cas on peut cumuler les grades), le capitaine Gaspard, tait la revue de sa troupe qui aussi tôtse met en marche tambour battant.
En parcourant le chemin qui conduit au chef-lieu, les insurgés aperçoivent, assis à rentrée de son humble demeure et fumant sa pipe, le vénérable capitaine Vorme, officier de cavalerie réformé, vieillard très-honoré dans le pays, ets'amusant à commander l'exercice aux jeunes garçons du voisinage. A Faspect de cette vieille jambe de bois, de cette tête martiale couverte de cheveux blancs, l'escouade fait halte et lui rend les honneurs militaires. « Où diable allez-vous donc comme cela, mes petits amis? « leur demande l'ancien capitaine. La bonne madame Vorme, qui tricotait auprès de son mari, ne peut s'empêcher d'éclater de rire, en voyant le sapeur Julien Maigret, et désire également savoir quel est le but de cet étrange rassemblement. « Nous allons à la conquête de la liberté, répond gravement Gaspard, en parlant respectueusement la main à sa casquette. — Je ne suis plus étonné, mille bombes! d'une aussi belle tenue, « reprend le vieillard en souriant.
Gaspard, qui s'exprimait avec chaleur et facilité, exphque alors au vieux militaire le mécontentement des élèves de l'enseignement mutuel, et la ferme résolution qu'ils ont prise de briser des fers indignes des enfants de la grande nation. Il tire alors de dessous sa veste l'énergique proclamation dont il est le principal rédacteur; et tandis que le capitaine Vorme la parcourt des yeux avec une surprise qui se peint sur sa figure vénérable, une partie de l'escouade, déjà fatiguée du chemin qu'elle a parcouru, s'assied à terre sur les talons, et attend l'approbation que va donner le capitaine à leur héroïque entreprise, a II ne tiendrait qu'à vous, ajoute
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Gaspard au capitaine tandis qu'il achève de lire, il ne tiendrait qu'à vous de donner à notre expédition toute rimportance qu'elle mérite, et d'en assurer le succès.— Comment cela? répond le vieux brave en lui remettant sa proclamation. — Ce serait de nous accorder Tlionneur de marcher à notre tète, et d'accepter le tilrc de notre général. — J'aimerais mieux, triple escadron î me casser l'autre jambe et en porter deux de bois le reste de ma vie, plutôt que de participer à une révolte et de commandera des perturbateurs de l'ordre public... Savez-vous, mes petits gaillards, à quoi vous vous exposez, en faisant une pareille équipée? A vous faire mettre pendant quinze jours entre quatre murs, au pain et à l'eau. ))
A ces mots, la troupe révolutionnaire se regarde et paraît s'intimider. Il n'y a que Gaspard qui, s'appuyant sur le bâton de son étendard, et regardant fixement le capitaine Vorme, ne se laisse pas troubler, et se dispose à lui faire une vigoureuse réplique; mais il est désarmé par le ton paternel que prend aussitôt ce digne vieillard, qui leur fait sentir combien leur projet est insensé, ridicule, et contraire à cette véritable liberté dont ils se disent les défenseurs. Vous prétendez, ajoute-t-il, faire la loi à l'autoiité municipale : niais il sufiiraii des trois gardes champêtres pour vous mettre en déroute! Vous voulez détruire votre école : sans l'instruction, mes chers enfants, que seriez- vous un jour? des brutes ne pouvant prendre part aux droits sacrés du citoyen ; des èires grossiers qui s'abandonnent machinalement à toutes leurs passions, et deviennent le lléau de leurs fa-
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milles, que bien souvent ils déshonorent... Sans Tinslruclion, mes amis, comment diriger sa maison, conserver son bien, se mettre à Fabri des fripons, mener une vie honorable el se préparer une heureuse vieillesse?... Prenez exemple sur moi, mes enfants; né comme vous de simples agriculteurs, et conscrit il y a quarante-cinq ans, je fusse resté simple soldat et serais maintenant aux Invalides; mais instruit de bonne heure par les soins du digne pasteur de mon village, on m'a vu parcourir successivement tous les grades militaires, et mériter une honorable retraite... Disposez-vous donc, mes chers petits, à vous procurer le même sort. Livrezvous à Tinslruction que l'État vous offie si généreusement, et ne répondez point à ses bienfaits par Tingratitude, le dévergondage et la sédition !
— Tout cela me parait juste, et vous nous ouvrez les yeux, réplique le chef des insurgés; mais il n'y a plus à reculer, tous nos camarades nous attendent; et si je ne me trouvais pas à luur tête pour lire au maire notre proclamation, je passerais pour un lâche, pour un traître; et plutôt cent fois la mort ! — Eh bien, dit le capitaine Voime, il me vient une idée qui pourra tout concilier : vous m'avez proposé d'èti'e voti e chef, j'accepte. Attendez un seul instant. » Il rentre chez lui prendre son chapeau militaire, sa canne, son épée, et revient aussitôt, d'un ton martial, faire reprendre les armes à l'escouade, qu'il conduit tambour battant sur la place du village. Là déjà se trouvaient rassemblés une trentaine de révolutionnaires, ne sachant à quoi attribuer le retard de Gaspard Chardin, qui devait porter la parole;
mais à Taspect du capitaine Vorme commandant l'escouade, tous les cœurs s'épanouissent, les casquettes volent en Tair, et mille cris répètent : «Vive notre général ! »
Le maire, qui se trouvait à l'entrée de l'école avec le chef de l'institution, et qui déjà commençait à comprendre le sujet de ce rassemblement séditieux, ne peut concevoir qu'un ancien officier de l'armée impériale puisse donner l'exemple de l'insurrection. Le vieux capitaine s'amuse delà méprise; il fait, aux yeux du magistrat et d'un grand nombre d'habitants du village, une sévère inspection de sa troupe ; puis se plaçant en face, il s'écrie avec cet accent d'un militaire expérimenté : « Garde à vous !... Bataillon î portez... armes !... présentez... armes ! » Son commandement est ponctuellement exécuté. « Maintenant, belle jeunesse, reprend-il en souriant, répétez ces paroles d'honneur, la main posée sur la poitrine et les yeux attachés sur le maire : Nous reconnaissons notre erreur... et vous prions de V oublier.y> Il se fait un moment de silence ; plusieurs esprits forts sont indécis sur le parti qu'ils doivent prendre, lorsque leur porte-étendard, lorsque Gaspard Chardin lui-même, qu'avait frappé l'allocution paternelle du vieillard , s'écrie à son tour : « Notre général a raison , camarades, et nous lui devons respect, obéissance; répétons tous ensemble : Oui, nous reconnaissons notre erreur... et nous vous prions de l'oublier. »
A peine la troupe a-t-elle prononcé ces mots, que le maire et le capitaine Vorme tombent dans les bras l'un de l'autre, font avancer l'orateur qui déchire sa procla-
mation, et le comblent de caresses. Les élèves soumis à la discipline et qui n'avaient pas voulu s'insurger, sortent de Técole et viennent se mêler à leurs camarades, dont ils se gardent bien de se moquer, et auxquels ils ne font, pas plus que leur chef, le moindre reproche. La joie brille sur tous les visages, la réunion est franche, complète ; et le général des insurgés déclare qu'il n'a jamais fait de capitulation qui lui fût plus chère et plus utile à l'ordre public.
Le maire annonce à son tour que ce jour mémorable sera célébré comme il le mérite. En conséquence, il demande au chef de l'institution mutuelle que ses élèves soient libres, pour assister tous à un banquet qu'il va leur préparer dans sa demeure; et que là, toujours sous les ordres du capitaine Vorme, qui savait si dignement les commander, on répéterait, le verre à la main, le serment d'êlre à jamais unis, de respecter un établissement qui orne l'esprit en même temps qu'il forme le cœur; de supporter avec patience et résignation les travaux qu'exige l'étude, en songeant au grand avantage qu'elle procure; en un mot, de se montrer les dignes enfants d'une nation véritablement libre, qui n'avait déjà que trop souffert des discordes civiles, et chez laquelle ne devrait jamais être prononcé le mot affreux d'mwrrection.
A moi , charmantes jeunes filles de tous les rangs, qui trouvez un grand charme aux exercices de piéîé!... A moi, mères tendres, qui vous plaisez à diriger les nobles penchanis de vos enfants!... A moi, dames charitables, qui, même au faile des grandeurs, occupez tous vos loisirs à travailler pour Tindigenccî... A moi, pauvres et intéressantes ori)helines, qui retrouvez, dans l'asile préparé par la bienfaisance, une famille, un appui tuti'laire, un honnête avenir, un refuge contre les pièges , contre Us misères de la séduction'.... Oh! venez toutes m\'ntourer! Veuillez me prêtei" une oreille attentive; et j'ose vous assurer que vous serez touchées du fait hislnrique dont je fus l'heureux témoin, et du fidèle récit que je vais en faire.
Deipuis quelque temps, les dames de charité des principales paroisses de Paris, forment chaque année, sous les auspices de leur pasteur, une loterie composée des ouvrages les plus curieux et les plus attrayants, dont
LA LOTEKlli. 4r,
font offrande les personnes qu'animent les nobles élans de la charité. Le produit de celle vente qui, presque toujours s'élève à une somme assez forle, est consacré aux frais d'un étaMissement admii'able où l'on recueille les orphelines de huit à quatorze ans, auxquelles il ne reste sur la terre que la commisération publique. On les instruit dans la religion, on les forme au travail; et, lorsqu'elles sont parvenues à Tàge où il faut prendre un état, on les place avanlageusement, et l'on assure ainsi leur destinée. Rien de phis touchant, et en même temps déplus rassurant pour les mœurs, que l'aspect de ce nombreux troupeau de jeunes vierges très-proprement vêtues, d'une tenue pudique et modeste, se donnant le bras deux par deux, et se montrant tour à tour, soit dans les promenades les moins fréquentées, soit à l'église, où elles répèlent souvent, avec un ensemble parfait, des chants pour le bonheur et la conservation de tous ceux qui contribuent, par leurs dons et leur crédit, au soutien de leur précieux établissement.
Arriva donc l'époque où l'on renouvelle annuellement la loterie des jeunes orphelines, et pour laquelle on place un très-grand nombre de billets. Jamais les offrandes n'avaient été plus riches, plus abondantes. On y remarquait des tableaux d'un mérite renommé; des aquarelles, des peintures cur porcelaine, d'un assez grand prix. Là c'étaient les plus rich( s broderies composant des mantilles, des écharpes du dernier goût; ici, des sultans de soie ornés de lleurs admirablement nuancées, propres à serrer et à parfumer des gants, des mouchoirs. Enfin, tout ce qui peut servir à la toilette, à la parure des
femmes; tout ce qui compose ces petits meubles de luxe et d'élégance , si recherchés , si bien appréciés dans le grand monde, était étalé, assorti avec autant de goût que d'adresse, pour charmer la vue, et pour inspirer le désir de contribuer à une bonne œuvre.
Parmi les nombreux souscripteurs à cette loterie si renommée, étaient M"«^ Dorville, âgées de dix à douze ans, petites-filles d'un pair de France, le comte d'Angremont, longtemps célèbre dans la magistrature. Privées de leur père, maréchal de camp, elles n'avaient jamais eu pour institutrice que leur mère, dame d'un mérite éminent, et qui faisait consister l'éducation moins dans le brillant éclat de talents souvent éphémères, que dans les solides qualités du cœur. Ce n'était point pour être citées dans le monde, que cette excellente mère élevait ses filles : c'était afin qu'elles fussent un jour comme elle, femmes de bien.
Ces dames avaient placé, dans les cercles qu'elles fréquentaient , un grand nombre de billets de la loterie des pauvres orphelines, et s'en étaient réservé pour elles quelques-uns, qui semblaient leur offrir les plus heureuses chances. Elles-mêmes avaient envoyé plusieurs objets du travail de leurs mains. M™^ Dorville, dont le talent à la broderie égalait la patience, avait offert un voile de tulle anglais, enrichi des fleurs les plus parfaitement brodées; Laure, sa fille aînée, avait fourni un divan de satin rose, orné d'une couronne d'humbles violettes, au miheu de laquelle on Usait cette ingénieuse devise : Pauvres petites! Heureuse allusion aux jeunes filles en faveur desquelles on voulait inspirer de l'inté-
rêt. Caroline, sa sœur, avait fait don d"*un sachet de satin bleu-ciel, contenant une douzaine de mouchoirs de batiste, garnis d'une jolie valcncienne, et portant chacun dans un coin ces mots parfaitement brodés : Ne les oubliez pas! C'était encore une adroite recommandation adressée aux personnes qui feraient usage de ces mouchoirs.
Tous ces dons furent remarqués à l'étalage qui eut lieu pendant trois jours à la maison pastorale, et les noms des donatrices furent prononcés avec respect et reconnaissance. Mais ce qui excitait le plus l'envie et la curiosité parmi tous les lots qu'on avait réunis, c'était une très-riche bourse de quête en velours cramoisi, ornée du double chiffre de Tauguste main qui l'avait faite, et offrant au-dessous cette inscription : Les pauvres orphelines. On reconnut là cette inépuisable bonté, cette pieuse et modeste vertu de la donatrice; et chacun disait déjà tout haut : « Il faut que la personne à qui ce lot précieux écherra, fasse une quête dans toute l'assemblée, en faveur des jeunes filles si dignement recommandées. »
Enfin arriva le jour du tirage de cette loterie solennellement annoncée au presbytère de Saint-Roch. La réunion avait lieu dans une salle assez vaste pour contenir environ cinq cents spectateurs, qui tous étaient porteurs de billets tant pour eux que pour un grand nombre de personnes absentes. C'était le vénérable curé qui dirigeait ce tirage si impatiemment attendu ; et chaque numéro était pris dans l'urne placée sur une table élevée, par la plus jeune des pauvres orphelines, qui les
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yeux bandés, tirait d'une main tremblante, le cbiffre indiquant à chaque spectateur le lot que lui décernait l'aveugle fortune.
^jme Dorville et ses deux filles étaient placées près de la table, avec le comte d'Angremont, porteur de vingt billels qu'il avait pris : un d'eux lui fit adjuger un lot qui le ravit et surtout excita les applaudissements de l'assemblée : c'était un très-beau vase de porcelaine offrant le portrait, frappant de ressemblance, du célèbre Lamoignon de Malesherbes. M""^ Dorville obtint une trèsbelle copie, à l'huile, de la Vierge de Gérard; et Caroline sa fille cadette le même voile de tulle anglais qu'avait brodé sa mère; et dont elle déclara qu'elle ferait son principal ornement, le jour de sa première communion, qui devait avoir lieu quelques mois après. Quant à Laure, aucun de ses numéros n'était sorti ; et comme il n'en restait qu'un très-petit nombre dans l'urne, elle se résignait à ne rien obtenir, lorsque tout à coup par un effet du hasard, ou plutôt de la céleste justice, elle devient propriétaire de cette belle bourse de quêteuse , ouvrage d'une main si propice aux infortunés; et dont l'inscription en lettres d'or portant, les pauvres orphelines, fit dire à tous les assistants : « Une quête! une quête pour l'établissement!... » Laure, émue à la fois de pudeur et de joie, délie les cordons de la bourse; et, conduite par son vénérable aïeul, presque octogénaire, mais retrouvant en ce moment toute la vigueur du bel âge, elle fait la première quête dans ce loi qui lui devenait si cher. Elle recueillit ûes nombreux assistants une somme d'environ deux mille francs, qu'elle eut la jouis-
sauce d'aller, avec sa famille, et sous les auspices du pasteur, remettre elle-même à ses jeunes protégées; et elle en reçut mille actions de grâce qui pénétrèrent jusqu'au fond de son noble cœur.
Oh! combien elle fut ravie de Tordre admirable qui régnait dans cette pieuse institution ! Combien elle fut touchée du tendre attachement que se portaient entre elles ces intéressantes orphelines, sauvées du néant où les avait jetées la rigueur du destin , et se retrouvant en famille par la plus ingénieuse bienfaisance! Le vieux comte d'Angremont, AP^ Dorville et Caroline éprouvèrent une aussi vive impression, et se promirent bien de contribuer aux loteries qu'on faisait, chaque année, pour cet honorable asile de la religion , du travail et des moeurs.
Laure entendait encore retentir à ses oreilles les remercîments des pauvres fdles ; elle sentait encore ses mains pressées dans celles de ces jeunes vierges, et que plusieurs même avaient mouillées des larmes de la reconnaissance. La bourse féconde, qu'elle avait remplie dix fois dans la quête, devenait pour elle un monument qu'elle se proposait bien de faire servir au profit de ces intéressantes orphelines. Un jour que les deux sœurs s'amusaient à faire un choix, pour quelques petites filles du voisinage, parmi les joujoux dont elles avaient été comblées dans leur enfance, et qu'elles avaient relégués dans une armoire, leurs regards s'arrêtent sur une grande poupée de trois pieds et demi de haut, trèsrichement habillée; et dont, au moyen d'un ressort qu'on tirait avec adresse, les grands yeux bleus re-
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muaient , et la touche s'entr'ouvrait en découvrant les plus belles dénis. C'était un cadeau que leur avait fait leur honorable grand-père. L'aspect de cette ingénieuse mécanique produisit entre elles deux l'enlretien suivant : « Dis donc, Caroline, j'ai envie d'attacher ma bourse de quête sur cette poupée. — A quoi bon? — Il me vient une idée : c'est une folie peut-être; mais elle me frappe trop vivement, pour que je balance à f en faire part. — Explique-toi, ma sœur. — Si nous habillions celte brillante mécanique en pauvre orpheHne? — Quel serait ton dessein? — Nous déposerions dans ses deux jolies mains d'émail celle bourse si profitable, et, plaçant ensuite cette charmante figure dans le grand salon de réception, sur une console , les jours de soirées où se réunissent ici de hauts personnages et des personnes opulentes, nous ferions jouer le ressort; et la poupée remuant les yeux et entr'ouvrant la bouche semblerait prononcer ces mots, brodés sur la bourse : Les pauvres orphelines! je serais bien trompée si nous ne faisions pas quelques bonnes recettes, que nous aurions le bonheur d'aller offrir à leur établissement... Qu'en dis-tu? — L'idée est charmante; mais il faut la tenir secrète, afin que la surprise nous produise une quête encore plus profilable. — Tu as raison...; ainsi donc dès demain matin, dans notre chambre, nous commencerons le nouveau costume de la poupée : j'ai bien examiné celui des jeunes orphelines, il faut le faire absolument semblable. —Nous trouverons facilement dans les chiffons de maman tout ce qu'il faut; ainsi demain matin , dès six heures, nous serons à l'ouvrage. — On n'entre chez nous qu'à sept; nous aurons
donc le temps nécessaire pour préparer notre travail. — Et puis, grâce aux soins de maman, nous savons joliment manier Taiguille. — Dans sept ou huit matinées, notre pauvre orpheline sera prête. — Oh 1 Texcellente idée qui t'est venue là! — J'en augute un plein succès. — Moi de même. — Emhrassons-nous! » Ce pacte fut scellé par les plus tendres caresses; et, dès le lendemain, le nouveau costume de la poupée fut commencé.
On lui fit une robe de mérinos gris de lin, froncée par le haut jusqu'au col. On mit dessus une collerette de toile blanche tout unie, et à large ourlet; on serra sa taille d'une ceinture de cuir noir verni attachée avec une simple boucle d'acier; on la coiffa d'une petite capote de paille naturelle, et bordée d'un velours noir attaché sous le menton; on la chaussa avec une paire de bas de coton bleu; et on lui fit faire une petite paire de souliers à semelles épaisses, avec des pointes au talon, le tout absolument semblable au costume de l'établissement : on porta même la scrupuleuse attention jusqu'à lui placer sous le bras un petit paroissien relié en basane puce, et à lui attacher au cou une chaîne de métal, à laquelle était suspendu un cœur argenté portant ces mots : Dieu nous protège !
La brillante poupée une fois travestie en pauvre orpheline, on attendit une occasion favorable pour la faire paraître : elle ne tarda pas à se présenter. La fête de la naissance du comte d'Angremont attira chez lui un grand concours des plus hautes notabilités dans la pairie et la magistrature. Il est de ces renommées établies par le mérite personnel, qui rivalisent bien souvent avec
les prérogalives de la naissance. Les salons de l'hôtel du comte étaient remplis; et chaque invité remarquait sur une console, une espèce de figure fort élevée, couverte d'une draperie verte. Laure et Caroline se tenaient de chaque côté; le vénérable d'Angremont luimême s'approche avec curiosité, fait à ses petites-filles plusieurs questions auxquelles toutes les deux ne répondent qu'en souriant, et font tomber tout à coup la draperie qui découvre la figure emblématique d'une pauvre orpheline. Le comte, lisant l'inscripiion brodée sur la bourse, raconte l'effet prodigieux qu'elle avait déjà produit, et se fait un devoir d'y déposer le premier une double pièce d'or. Aussitôt, le ressort qu'on tire avec adresse, fait remuer les beaux yeux bleus et les lèvres de l'orpheline, qui semble remercier de ce qu'on fait pour ses jeunes compagnes. Cette pantomime produit l'hilarité générale, excite le plus vif intérêt; chacun s'empresse de déposer son offrande : un grand nombre de pièces d'or tombent dans la bourse bienfaisante, comme une rosée salutaire; et cette quête ingénieuse et d'un genre tout à fait neuf, surpasse encore celle qu'on avait faite dans la maison pastorale de Saint- Roch.
Avec quel empressement et quelle ivresse M""' Dorville et ses deux demoiselles allèrent , dès le lendemain, porter à rétablissement des orphelines ce qu'elles avaient eu le bonheur de recueillir! « C'est à ma sœur que vous en êtes redevables, leur disait Caroline, et je n'ai fait que la seconder. » Là-dessus mille bénédictions de ces intéressantes créatures retentissaient autour de
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leur jeune protectrice; et toutes répétaient ce chant mélodieux, pénétrant, qu'elles avaient coutume d'adresser à Dieu, pour le bonheur et la conservation de leurs bienfaiteurs. Oh ! combien ces accents de la candeur et de la reconnaissance émurent M"'^ et j\LW" Dorvillet Elles reconnurent qu'il est de ces moments où la charité chrétienne reçoit une récompense fort au-dessus de ce qu'elle a pu faire. « Ah ! disaient en sortant les deux filles à leur mère, nous venons d'éprouver le plus doux moment de nolie vie! — Puissiez-vous le renouveler souvent, chères petites! N'oubliez jamais que le plus bel attribut de l'opulence, est d'entendre bénir son nom par les heureux qu'elle a faits. »
On conçoit aisément que Laure et Caroline firent faire plus d'une quête à la poupée, devenue, pour ainsi dire, la providence des pauvres orphelines. Il ne se passait pas de mois que l'établissement ne reçût un nouveau secours, qui souvent y répandit l'aisance et la prospérité, étant presque toujours accompagné des dons particuliers qu'envoyaient des personnes honorables, dont la première offrande avait été déposée dans la bourse chez le comte d'Angremont. C'étnil en elfet une espèce d'engagement pris; et l'on s'habitue si facilement à la jouissance de faire du bien î... Tous ces dons réunis procurèrent à MM™«* Dorville un bien doux prix de leurs soins; ce fut le droit qu'on leur décerna de placer chaque année, dans rétablissement, une orpheline de leur choix, qui participerait à ses bienfaits.
M"'* Dorville voulut laisser à Laure et à Ciirohne cet honorable privilège; et ce fut encore la poupée mé-
canique dont on employa l'heureuse assistance, pour arriver à faire ce choix important. On déposait dans la bourse les noms des jeunes filles du quartier , qui se trouvaient sans parents, sans ressources... Et Ton n'en manquait pas... Alors, au moyen du ressort, on faisait porter la main de la quêteuse à cette bourse inépuisable; et le premier nom qui s'attachait aux jolis 0 i gts de la poupée orpheline, désignait sa nouvelle camarade. Laure et Caroline portaient aussitôt la mécanique à l'établissement, et par le mouvement expressif de ses yeux et de sa bouche, elle semblait confirmer le choix qu'elle avait fait. Paraissait alors la nouvelle élue qui bénissait le nom de M""^ Dorville et des deux ar.ges dont elle était escortée. On adressait ensuite mille remercîments à la poupée, qui les recevait avec un gracieux mouvement de tête, et à laquelle, d'une voix unanime, on donnait le nom de Laure : nom devenu si cher à tout l'établissement; nom que chaque élève ne prononçait qu'avec l'expression la plus touchante. Tous les regards alors se portaient sur la véritable Laure : elle s'entendait nommer dans le chœur religieux que répétaient ensemble les élèves de la charité, qui la vouaient à la récompense, à la bénédiction du ciel... Et ce qu'elle éprouvait ne saurait être décrit.
Mais tous ces hommages, tous ces honneurs, dont souvent rougissait Laure, n'étaient rien, comparés à la scène ravissante que je voudrais retracer avec les couleurs qu'elle mérite et la vive émotion qu'elle fit éprouver à tous les assistants. M'"^ Dorville et ses filles suivaient avec exactitude les exercices qu'on célébrait à
Saint-Roch, et principalement ceux des grandes fêtes. Elles étaient d'une piété douce, vraie, exempte d'intolérance et de fanatisme. Satisfaites de faire monter leurs prières jusqu'à Dieu, d'attirer sur elles ses faveurs, sa justice, elles ne s'occupaient jamais de ce que faisaient les autres pour obtenir la même grâce. Elles se défiaient de ces dehors affectant une grande austérité, et qui bien souvent ne sont que grimace, hypocrisie. Elles aimaient à se trouver placées au temple, près de ces figures calmes et confiantes en la clémence divine; levant les yeux au ciel par inspiration, et les baissant aussitôt par décence ; priant de cœur et non par écho ; résignées sur leur salut; et convaincues que, lorsqu'on fait sur la terre tout le bien qu'on peut faire, il nous fera pardonner dans l'autre vie le peu de mal qui nous est échappé.
On ne sera pas surpris, d'après cette doctrine que professait M'"^ Dorville, et dans laquelle étaient élevées ses deux filles, de ce qu'on les remarquât à peine dans l'église de Saint-Roch ; elles aimaient à s'y confondre parmi les fidèles qui s'y réunissaient, comme les agneaux d'une vaste bergerie s'y rassemblent pêlemêle à la voix et sous la garde du pasteur. Toutefois Laure et Caroline avaient une prédilection marquée pour les sièges qui se trouvaient auprès de ceux qu'occupait ordinairement le nombreux troupeau des pauvres orptelines, dont chacun louait la bonne tenue et la propreté des vêtements. Il était rare que les trois sœurs ne reçussent pas, soit en entrant, soit en sortant de l'église, un salut respectueux, un coup d'œil reconnaissant. Plus
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d'une fois même, dans la foule, elles avaient senti leurs mains pressées, couvertes d'un baiser rapide, expressif; Laure, surtout, était saluée comme uncpationne.
C'était le 13 du mois d'août, fête de l'Assomption, célébrée principalement par les jeunes vierges de tous les rangs de l'ordre social : il faisait une chaleur accablante; et l'annonce d'un prédicateur justement renommé, avait attiré de nombreux auditeurs. M'^^Dorville et ses filles étaient placées, selon leur usage, au milieu de la nef; et derrière elles se trouvaient, sur deux rangs, les pauvres orphelines qui prêtaient à l'orateur de la chaire une attention d'aulnnt plus soutenue, qu'il prêchait sur la charité. Oh! que de regards expressifs ces intéressantes jeimes filles attachaient sur Laure et sur Caroline! Tout ce que disait le prédicateur pénétrait dans leurs âmes; et les pieux exemples qu'il citait de la charité chrétienne les intéressaient si vivement! Mais s'il eût su ce que les deux sœurs avaient fait pour elle ! S'il eût vu cette bourse qu'avait tant de fois remplie la plus ingénieuse bienfaisance ! Enfin le sermon terminé, le pasteur entonne le cantique d'actions de grâce, et se dispose à répandre sur son nombreux troupeau la bi'nédiclion du ciel... lorsque tout à coup on entend du fond de la nef ces cris perçants : « Au secours!... Ma fille se meurt!... Ma sœur est morte!... » C'était Laure Dorville qui, sufloquée par la chaleur, et vivement émue de l'éloquente exhortation qu'elle venait d'entendre , était frappée d'un coup de sang. L'altération de ses traits, une couleur violette répandue sur sa charmante figure, et la perte totale de l'usage de ses sens, tout se réunis-
sait pour faire craindre une atteinte dangereuse. Déjà les pauvres orphelines Tonl entourée; les plus grandes la portent sur leurs bras, à travers la foule, en s'écriant : «C'est notre bienfaitrice; c'est notre ange lutélaire!... Place ! place!... Dieu nous fera la grâce de la sauver. •» Elles la transportent dans une ancienne sacristie, tandis que leurs jeunes camarades se répandent de tous côtés, cherchant un homme de Tart qui puisse venir lui donner de prompts secours. Un jeune chirurgien amené par elles se présente auprès de Laure Dorville toujours sans connaissance, et dont les convulsions semblent annoncer un pressant danger; il la saigne aussitôt à la veine jugulaire dans les bras de sa mère et de sa sœur, dont le saisissement est inexprimable, et qui ne peut proférer une seule parole. Toutes les jeunes filles, ainsi que leurs institutrices, forment un cercle autour de ce groupe si touchant; l'espoir, la crainte, l'espérance, la douleur et la confiance en Dieu, tout est peint sur leurs visages; le plus grand silence ajoute encore à ce que cette scène offre d'intérêt et de stupeur. « Le sang coule en abondaijce, dit le chirurgien : elle est sauvée!... » Oh! quelle renaissance de joie sur toutes les figures! M""' Dorville et Caroline, les mains tendues vers le ciel, et les yeux noyés de douces larmrs, adressent à Dieu les plus ferventes prières; et déjà toutes les orphelines, un gi-nou en terre, répètent, mais à demi-voix, leur pieux cantique, d'une expression si ravissante, qu'on eût dit le concert des anges remerciant Dieu d'un nouveau bienfait.
Ce fut au miheu de cet admirable tableau, ce fut aux
fis CAUSERIES D'UN VIEILLARD.
accents délicieux de ces vierges prosternées, que leur bien-aimée Laure reprit ses sens et revint à la vie. îl lui sembla d'abord qu'elle avait quitté la terre quelques instants, pour monter au séjour céleste. Mais bientôt, se voyant enlacée dans les bras de sa mère et de sa sœur, entourée de ses nombreuses protégées , qui baisaient avec rivresse de la joie ses mains, ses vêtements, les longues tresses de ses beaux cheveux, elle recouvre tout à fait sa raison, apprend le danger qu'elle a couru, le zèle et le pieux empressement qu'ont mis les orphelines à la secourir, et reçoit un généreux acquittement de tout ce qu'elle a fait pour elles... En ce moment s'avance un médecin très- renommé, qu'on avait été chercher à la hâte. Il annonce que l'attaque était mortelle, félicite le jeune chirurgien sur le moyen prompt, efficace, qu'il vient d'employer, et déclare qu'un quart d'heure plus tard, la jeune personne eût expiré.
«Ainsi donc, s'écrie aussitôt madame Dorville en pressant sur son sein maternel les orphelines, qui s'étaient fait un devoir d'emporter sur leurs bras l'agonisante : c'est à votre zèle admirable, c'est à votre empressement si religieux et si tendre, que ma fille doit la vie, et moi je charme de la mienne! » Puis, s'adressant aux nombreux assistants qu'avait attirés cette scène attendrissante, elle ajouta : « Jeunes filles de tous les rangs, qui nous entourez, n'oubliez jamais que c'est la charité quî sauva les jours de Laure Dorville: et chaque fois que vous trouverez l'occasion de l'exercer, oh! saisissez-la comme la source du bonheur le plus vrai, le plus inaltérable que vous puissiez^éprouver sur la terre ! »
S'il est un lien social tout à la fois légitime et durable, c'est celui qui unit entre elles les élèves d'une même institution. Cette mise en commun des premiers mouvements de rame, cette émulation mutuellement excitée, ces secours de tous les instants prodigués et rendus, cet irrésistible attrait d'un premier attachement, en un mot, cette aurore de l'existence qui influe si puissamment sur le reste de la vie... tout ne se réunit-il pas pour attacher entre elles de jeunes amies de pension, pour les enlacer comme le sont les rameaux de plusieurs rosiers élevés près les uns des autres et cyltivés dans la même pépinière?
Glorinde deMirecour, fille unique d'un homme de qualité, jouissant d'une grande fortune, avait été confiée à rage de dix ans aux soins deM""^ de Courville, veuve d'un otïicier mort au champ d'honneur, et qui dirigeait avec autant de mérite que de désintéressement une des maisons d'institution les plus renommées de la capitale.
60 GVUSEr.IF.S D L'N VIEILLARD.
Le père de Clorinde, homme d'esprit et de bien, avait remarqué dans sa fille une fierté souvent portée jusqu'à régoïsme, et qu'il avait inutilement essayé de dompter. La jeune personne, élevée dans le sein de l'opulence, entourée de nombreux serviteurs à ses ordres, et malheureusement privée de sa mère , la plus parfaite des femmes, communiquant sans cesse avec des gens titrés, opulents, avait pris un ton et des habitudes qui chaque jour alarmaient son père. Il crut donc ne pouvoir mieux les rompre qu'en plaçant Clorinde dans la maison de M""* de Courvilie, où Tégalité des droits, la confusion des rangs, et ce titre d'élève qui commande obéissance et subordination, dompteraient par degrés la jeune orgueilleuse.
Tout en effet répondit aux vœux de cet excellent père, et surtout au sacrifice qu'il avait fait en se séparant de sa fille, son unique consolation, son espoir le plus cher. Clorinde, si vaine et si despote dans la maison paternelle, où elle désirait rentrer promptement, fut d'une admirable soumission envers sa digne institutrice, et d'une atfabilité ravissante avec toutes ses compagnes. II semblait même qu'elle préférât celles qui se trouvaient le moins favorisées de la fortune.
Parmi celles-ci se faisait remarquer ApoUina Floquet, fille d'un professeur d'humanités au lycée Charlemagne. Veuf et sexagénaire, il avait fait de même les plus grands sacrifices pour perfectionner sa chère AppoHina dans une éducation qui devait être son unique richesse. 11 voyait de jour en jour ses vœux s'accomplir. Cette charmante élève, à peine âgée de douze ans.
LES JEUNF.S PENSIONNAIRES. 61
réunissait à une instruction solide plusieurs talents d'agrément. Elle faisait surtout des progrès étonnants en musique, et déchiffrait à la première vue les partilions des plus grands maîtres. Chaque année, au concours général de rinslitulion, elle remportiiit le prix de piano ainsi que celui de langue française. Les leçons particulières que lui donnait son excellent père avaient développé ses dispositions naturelles; et c'était principalement dans ses narrations qu Apollina réunissait tous les suffrages. On y remarquait des idées neuves, des expressions choisies et un fonds de gaité inépuisable : a Le style^ c'est le caractère, » a dit un écrivain célèbre. Aussi, de toutes les élèves de la pension de Courville, il n'en était aucune qui pût rivaliser avec Apollina en heureuses saillies, en récits amusants ou gracieuses folies; mais sans jamais blesser personne, sans jamais franchir les bornes de la décence.
Elle joignait à tous ces avantages une figure piquante, une taille svelle,élancée, et des manières pleines de grcâce. En un mot , on ne pouvait la voir sans la remarquer, Tentendre sans rire et la connaître sans l'aimer.
Clorinde, comme on le présume aisément, se prit pour elle d'un vif attachement, qui d'abord flatta sa vanité, mais qui bientôt s'affaiblit par l'humiliation de se voir éclipsée à chaque instant, de recevoir sans cesse de celle adorable créature des leçons d'égalité et de camaraderie, que l'orgueilleuse hypocrite feignait de recevoir avec plaisir; mais dont son incurable fierté souffrait en silence. Il est de ces funestes défauts qui s'enracinent
dans une âme neuve encore, et dont on ne peut les extirper que par de fortes secousses et des leçons réitérées. C'était ce que la justice divine préparait à la superbe Clorinde, et ce que je me fais un devoir de raconter à celles de mes jeunes lectrices que pourraient aveugler les vaines prérogatives de l'opulence.
L'époque des vacances arriva ; Clorinde , toute ficre d'avoir remporîé dans le concours un second prix de broderie, et un accessit de chant, accompagna son père dans une très-belle habitation qu'il venait d'acheter à Saint-Gratien, vis-à-vis de Montmorency. ApoUina, couverte de couronnes, parmi lesquelles était le prix d'honneur de narration française, suivit modestement son père dans l'humble appartement qu'il occupait rue du Foin-Saint-Jacques. Mais cette résidence manquait d'air et de soleil; elle eût fini par altérer la santé de la jeune fille, habituée au grand jour et au feuillage frais def-' jardins de sa pension. Elle proposa donc à son père de louer un petit pied-à-terre dans un village aux environs de Paris , où lui-même il pourrait respirer l'air des champs, dont il avait grand besoin. Le hasard les conduisit à Montmorency, qu'on leur avait indiqué comme offrant aux habitants de Paris des logements à tous prix. Le vénérable M. Floquet et sa fille y louèrent en effet, dans un petit chalet sohlaire conduisant à la forêt, deux chambres fort proprement meublées, plus une troisième en mansarde, pour leur vieille et fidèle gouvernante qui avait élevé ApoUina, et pour laquelle ses soins égalaient sa tendresse.
Voilà donc l'humble petit ménage parfaitement établi
dans sa jolie solitude, où le père et la fille savouraient à longs traits le bonheur de se retrouver ensemble. Apollina se fortifiait chaque jour dans son instruction, sous les auspices de Fauteur de ses jours; et, sur un très-bon piano que lui avait prêté W^^ de Courville, qui la chérissait comme son enfant, elle exerçait son talent déjà très-remarquable, et parvenait à déchiffrer, à la première vue, la musique la plus savante.
Un soir qu'elle exécutait un des admirables morceaux de la riche partition de Robert-le-Diable, passe sous sa croisée, ouverte en ce moment, une brillante cavalcade composée de M. de Mirecourt, de Clorinde , en élégante amazone, et de plusieurs dames et cavaliers de leur société. Le talent remarquable de l'inconnue les arrête ; ils prêtent tous une oreille attentive à Texécutante, qui, s'entendant applaudir dans le chemin, regarde à la fenêtre, aperçoit Clorinde, et s'écrie avec cette joyeuse familiarité de jeunes pensionnaires qui se retrouvent : « Comment, c'est toi ?... Oh ! que je suis aise de te revoir ! )) Elle descend aussitôt avec la rapidité de l'éclair, et se dispose, dans sa joie, à embrasser sa jeune camarade... Mais celle-ci, à l'aspect de cette jeune fille médiocrement vêtue, les cheveux relevés avec un peigne de corne, rougit, se gourme, et ne répond à cet élan de l'amitié que par ces mots à peine articulés : « Enchantée, ma chère... d'avoir le plaisir de vous rencontrer. — Vous! réplique aussitôt Apollina, avec le plus mahn sourire... Mille pardons! ma belle demoiselle!... Je vous prenais pour une de mes amies de
pension; mais je m'aperçois que je me suis trompée. » Elle salue à ces mots toute la cavalcade avec la plus gracieuse aisance, et rentre chez elle en fei-mant la porte au nez de T insolente qui venait de profaner à ce point le lien le plus sacré.
« Quelle est donc cette jeune personne? demande à sa fille M. de Mirecourt — C'est une des élèves de M"** de Courville, reprend Clorinde avec le plus grand trouble... mais je la connais à peine... Nous n'étions pas dans la même classe. — Elle n'en est pas moins ta camarade, reprend sévèrement M. de Mirecourt; et méritait un autre acceuil. — C'est une fort jolie personne, dit une dame de la cavalcade. — Elle paraît avoir de l'esprit, ajoute une autre. — Elle-même, reprend alors Clorinde avec adresse, ne me croyait pas si bien escortée; aussi s'est-elle empressée de rentrer chez elle, pour cacher le désordre de sa toilette. « Ce motif parut vraisemblable à tout le monde, excepté à M. de Mirecourt : il reconnut avec peine que sa fille n'était pas encore guérie de cette varàté qui tôt ou tard nuirait à son bonheur.
Mais le hasard ménageait à forgueilleuse une leçon beaucoup plus forte , et qui devait lui porter un coup terrible; car plus la vanité croit s'élever en se livrant à sa chimère, plus elle éprouve d'humiliations et s'abaisse quand elle est démasquée. Tantôt haut, tantôt bas : '.elle est la position que prennent dans le monde les insensés qu'aveugle un ridicule amour-propre. Heureux ceux qui suivent la ligne que leur trace la Providence, la parcourent tout franchement ; et par cela même ne s'abaissent jamais I
Arriva la fête de Montmorency, qui, ordinairement attire un grand concours de monde. M. de Mirecourt, voulant donnera sa fille une leçon qu'il méditait depuis quelque temps, lui demanda quelles étaient celles de ses camarades de pension , restées chez M""^ de Gourville, qu'elle désirait inviter avec elle à venir passer une journée à Saint-Gralien. Clorinde, ne soupçonnant pas Tintention de son père, lui désigna les jeunes pensionnaires dont le rang et la foitnne pouvaient rivaliser avec elle; et celte invitation fut faite ainsi qu'il avait été convenu. « Est-ce que tu n'inviteras pas aussi ta jeune camarade que nous rencontrâmes l'autre jour? lui dit son père en l'observant bien. — Qui? la petite Floquet!... Elle n'aime pas le grand monde. — Elle réunit cependant tout ce qu'il faut pour y paraître avec avantage... H faut absolument que tu l'invites... Je me charge d'en faire autant à son père... Tu ajouteras à ton invitation l'annonce qu'à l'heure qui leur conviendra, tu leur enverras la calèche. — Oh! je vous assure, papa, qu'elle va très-bien à pied. — Mais son père est sexagénaire, m'as-tu dit; et d'ailleurs la chaleur est trop forte... Allons, fais ce que je te dis. »
Clorinde fut forcée d'oliéir h son père ; mais son invitation portait toujours ce vous dont Apollina s'était trouvée blessée; aussi le domestique porteur des deux lettres revint il une heure après avec les réponses de M. Floquet et de sa fille. Celle du père à M. Mirecourt exprimait les regrets qu'il éprouvait de ne pouvoir répondre à son honorable invitation; quant à celle d'Appolina, elle était conçue en ces termes :
66 CAUSERIES DUN VJEILLARD.
« Comment avez-vous pu, superbe Clorinde, abaisser vos regards jusqu'à moi? Vous habitez un vaste château; moi rimiiible portion d'une chaumière... Chaque soir, en bi illaute amazone, vous parcourez, sur un superbe coursier, la belle vallée de Montmorency; moi, je n'y parais qu'une seule fois par semaine, et mon palefroi n'est qu'un petit âne... Croyez-moi , restons chacune où le destin nous a placées... Je ne vais point chez les vous : je ne fréquente que les toi... Je n'en suis pas moins, belle Clorinde, avec tout le respect et toute la soumission d'une vassale à sa noble châtelaine, « Votre dévouée ,
« APOLLÎXA. »
La lecture de ce billet fit rougir Clorinde de dépit et de confusion. Elle y vit clairement qu'on s'amusait à ses dépens; et son père, lui prenant l'écrit des mains et le parcourant avec intérêt, lui dit : a Tu n'en as bien que ce que tu mérites... Cette jeune personne a tout à fait raison de dire qu'il est entre vous deux une grande distance. » Il s'éloigne à ces mots, en jetant un regard de pitié sur Clorinde qu'il laisse confuse, humiliée, et livrée à ses réflexions.
Arrive enfin le jour où M™^ de Courville se rend au château de M. de Mirecourt, avec plusieurs de ses pensionnaires restées auprès d'elle pendant les vacances, et que cette aimable institutrice cherchait à distraire, par mille plaisirs, de Téloignemi^nt de leur famille. Parmi ces charmantes personnes se trouvaient des filles d'ambassaJeurs, de lieutenants-généraux et de seigneurs
étrangers. Clorinde, comme on le présume, avait eu soin de désigner les jeunes demoiselles qui pouvaient le plus flatter sa vanité ; aussi leur fit-elle un accueil aussi gracieux qu'empressé. Le vous dont on avait humilié la pauvre Appolina n'était plus employé ; mais ce toi si doux à prononcer, ce toi qui prouve cette égalité d'usage entre pensionnaires, était répété avec ivresse. On était fière de tutoyer, devant plusieurs personnes qu'avait réunies chez lui M. de Mirecourt, de jeunes demoiselles appartenant aux plus nobles familles.
Après un dîner somptueux, dont Clorinde fit les honneurs avec un empressement et une aisance qui annonçaient tout le plaisir qu'elle éprouvait, M. de Mirecourt proposa d'aller voir le bal de Montmorency, établi sous une antique et belle chàteignerie qui couvre de ses rameaux épais des danseurs de tous les rangs; sous ces arbres sont établis les jeux destinés à l'amusement et aux exercices des joyeux villageois. Tableau ravissant! mélange heureux de tout ce qui compose la population !... Plusieurs voitures sont préparées pour transporter les convives au rendez-vous si renommé parmi les habitants de tous les environs. Il fut convenu qu'on reviendrait vers neuf heures à Saint-Gratien faire de la musique, où les charmantes élèves de M""^ de Cour ville devaient faire briller leur talent.
Mais, au moment de monter en voiture, l'orgueilleuse Clorinde, qui craignait de rencontrer au bal de Montmorency Apollina, dont la présence Teût embarrassée, prétexta une légère indisposition, et surtoul sa surveillance nécessaire aux préparatifs du concert, afin de
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rester au château. M. de Mirecourt, devinant sans peine le motif secret de sa fille, lui préparait une dernière épreuve sur laquelle il fondait Tespoir de la corriger. Il conduisit tout son monde à la danse champêtre; à peine M"*^ de Cuurville en avait-elle parcouru les sites les plus riants avec ses élèves qui ne pouvaient se rassasier de ce ravissant spectacle, qu'elle est aperçue par la jeune Floquet accompagnée de son père. Celle-ci, poussant un cri de joie , vient se jeter dans les bras de sa mère adoptive, et presse aussitôt dans les siens ses jeunes compagnes, dont elle reçoit l'accueil le plus touchant; c'est ce qualiendait avec impatience M. de Mirecourt. Apollina s'empresse d'annoncer qu'elle habite la moitié d'un petit chalet à peu de distance du lieu de la fêle, et qu'il est impossible que ses jeunes amies ne lui accordent pas l'inexprimable plaisir de les y recevoir. Le bon M. Floquet joint ses instances à celles de sa fille; et M. de Mirccouri, toujours son projet en tète, donne le bras à M"''^ de Courville, qui ainsi que ses élèves suivent Apollina.
On arrive à l'humble demeure, remarquable seulement par une extrême proprelé , et surtout par une riche collection de fleurs, que depuis quelque t-mps la jeune solitaire s'occupait à peindre; car, se destinant à l'honorable profession d'institutrice, elle cherchait à réunir tous les talents qui lui seraient profitables. Oh! quelle joie, quel bonheur éprouvait celle charmante créature de recevoir dans sa modeste retraite sa bonne amie et ses élèves! « Il en manque une, dit alors M. de Mirecourt avec une expression très-remarquable ; mais
la manière dont elle vous accueillit l'autre jour, ne lui permettait pas, mademoiselle, de se présenter aujourd'hui devant vous, w ApoUina, qui avait remarqué l'absence de Clorinde, baisse les yeux ainsi que son père, et tous les deux gardent le silence. Alors M. de Mi recourt raconte lui-même, avec un noble effort, la scène étrange de la cavalcade, et supplie ces dames de le seconder dans son entreprise, qui pourra peut-être faire sur sa fille une impression salutaire. Il est donc arrêté que M. de Mirecourt et W^^ de Courville se rendront seiils au château, où sans doute sont déjà réunies hs personnes les plus distinguées, et que ks jeunes camarades d'Apollina resteront auprès d'elle et de son père, jusqu'à ce que l'épreuve tentée sur Clorinde ait produit son effet.
Voilà donc le charmant et joyeux troupeau qui se livre dans l'humble chalet à tous les plaisirs, à tous les épanchements de la plus franche amitié. M. Floquet, partageant l'ivresse de sa fille, fit préparer à l'improviste une collation qui n'offrait ni l'abondance ni la riche argenleiie du grand dîner de Saint-Gratien; mais des fruits fraîchement cueillis dans des paniers garnis d'un vert feuillage, du laitage sortant de l'étable, des petits gâteaux cl des croquignoles. Ce qui faisait surtout l'ornement de ce petit repas champêtre, c'était cet abandon déjeunes cœurs, habituésàs'épancherentreeux, c'était cette gaité naïve et toujours de bon ton que M""® de Courville savait maintenir avec soin dans son troupeau.
Oh ! que de mots heureux, de rires francs et d'affec-tueux épanchements dans celte ravissante réunion ! Jamais Apollina n'avait été plus folle, plus aimable , plus
expansive ; jamais ses jeunes camarades n'avaient su mieux apprécier toutes les qualités de son esprit et de son cœur.
Que Tairait pendant ce temps-là la superbe Clorinde? Surprise de voir arriver seuls au château M'"'' de Courville et son père, elle éprouve la confusion la plus accablante, lorsqu'elle apprend que ses camarades, instruites de rhumiliation qu'elle avait fait éprouver à leur chère ADollina, étaient restées auprès d'elle pour la lui faire oublier. « Je n'ai pu m'opposer, dit M"* de Courville, à cet élan d'amitié si naturel et si touchant; et je n'aurais jamais pu croire qu'une de mes élèves se fût oubliée à ce point. — Mais on nous attend dans le grand salon pour le concerl, dit M. de MirecoLirt; allons rejoindre nos nombreux invités. — Le concert ne peut avoir lieu sans mes jeunes amies, répond Clorinde avec confusion, et retenant avec peine les larmes qui mouillent ses beaux yeux. — En ce cas il faut y renoncer, reprend le père avec austérité ; car les camarades de I\P^ Floquet ne la quitteront pas; et vous avez mis cette charmante personne dans l'impossibilité de se présenter chez moi. — Il n'y aurait qu'un seul moyen qu'on pourrait tenter, reprend à son tour M"^^ de Courville , mais dont je ne garantirais pas le succès. — Je suis prête à tout faire, bonne amie, pour réparer ma faute; disposez de moi! répond la jeune élève, paraissant faire un sérieux retour sur elle-même. — Si c'est véritablement le repentir qui vous guide, ma chère , et non le désir d'exécuter votre concert , je m'offre à vous conduire chez la jeune Floquet. Elle est vivement blessée, je ne puis vous le dissi-
muler ; elle a le droit de Têtre... — Mais son cœur est si bon, si généreux... et je serai si repentante, que peutêtre je pourrai la fléchir... Partons ! »
Au moment où Theureuse Apollina s'épancliait si délicieusement avec ses jeunes compagnes, elle entend une voiture s'arrêter devant sa demeure, et bientôt s'ofTre à ses regards M"^^ de Gourville accompagnée de Clorinde de Mirecourt, dont le regard fier et la tenue prétentieuse avaient fait place à l'extérieur le plus modeste, au ton même le plus suppliant. A son aspect toutes les jeunes personnes expriment par leur froideur et leur immobilité, que la superbe a perdu ses droits à leur estime, à leur attachement; lorsque celle-ci d'une voix altérée, et s' avançant toute tremblante vers Apollina, lui adresse ces mots : « Je viens réparer envers vous une faute... qui, je puis vous l'assurer, pesait en secret sur mon coeur...» ApoUina garde un morne silence... «Ah! si vous connaissiez bien toute la sincérité de mon repentir, vous en auriez compassion... » Même silence, même apparence d'impassibilité... «Apollina, vous dont la bonté
fut toujours si franche, ne me répondrez-i;oM5 rien ?
Je ne connais point les vous, laisse échapper Apollina. — Eh bien! s'écrie Clorinde avec une expression vive et pénétrante, je m'adresse donc à toi... — A la bonne heure, et je reconnais ma camarade ! » réplique aussitôt la jeune Floquet, tendant les bras à Clorinde, qui s'y précipite; et toutes les deux sont confondues dans les plus tendres enlacements. « Combien je fus coupable, chère amie!... — Pas un mot de plus! répond vivement Apollina, lui mettant la main sur la bouche : cela ne servi-
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rait qu'à nous faire rougir toutes les deux. N'altérons pas la joie que nous éprouvons, toi de réparer une erreur, moi de retrouver une amie. — Je n'attendais pas moins de vous deux, dit à son tour M"^^ de Courville, et je suis chargée par M. de Mirecourt, dont la tendresse palernellea tout dirigé, de vous conduire à son château, confirmer cette heureuse réconcilialion. — Ma toilette est bien simple, répond Apollina, pour oser paraîîre dans un corcle aussi brillant ; mais, si la première parure est un visage riant, ce que j'éprouve en ce moment me fait espérer que je tiendrai ma place parmi les dames du plus grand ton. — Tu leur prouveras chère amie, que les vassales comme toi valent bien les châtelaines. — Mon billet t'a piquée; eh bien, tant mieux ! c'était mon intention. — Dis plutôt qu'il m'a ouvert les yeux. Va, je te dois plus que je ne saurais l'exprimer. »
M. Floquet, ravi de ce que la leçon avait si bien profité, conduit M""" de Courville à l'une des trois voitures qui les attendaient au bas du chalet : ils y font placer avec eux Clorinde et Apollina ; leurs jeunes camarades remplissent les deux autres voitures; et vingt minutes après, le cortège fit son entrée triomphale au château de M. de Mirecourt, où celui-ci atiendait avec impatience le résultat de sa dernière épreuve. On conçoit toute la joie qu'il ressentit à la vue de Clorinde et d'Apollina se tenant par la main. Il presse aussitôt sa fille sur son sein, la couvre de baisers palernels en lui disant : « Tu m'as rendu ta mère...» Puis, se tournant vers la bonne Apollina, dont il baise la main avec une vive émotion, il ajoute : « Vous voyez tout ce que je vous dois. »
On passe dans le grand salon, où déjà s'était réunie une société nombreuse et brillante. Apollina se met au piano pour répondre à l'empressement qu'on avait de J'entt'ndre. Elle ravit, elle étonne en exécutant una sonate de Litz avec la verve et la grâce qu'exige cette admirable composition. Elle accompagne ensuite plusieurs personnes qui chantent les plus beaux morceaux de Técole italienne, et reçoit d'unanimes félicitations sur son talent tiès-remarquable à tenir la partition. Mais ce qui produit le plus d'effet, et comme chant naturel et comme heureuse application, c'est un duo que l'ingénieuse Apollina propose à Clorinde de chanter avec elle et que souvent elles avaient exécuté ensemble à la pension. C'était ce chant d'une expression si vraie, dans le charmant opéra de Jeannot et Colin^ musique de Nicolo, composée sur ces paroles : Plaisirs de notre enfance^ vous voilà revenus. Les regards attendris des deux exécutantes, et la manière dont elles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre en achevant ce duo, produisirent sur tous les auditeurs une impression profonde dont ceux qui n'étaient pas dans le secret, cherchèient en vain à interpréter la cause. Apollina reçut d'eux tous les plus touchantes félicitations et les plus tendres cai'esses.
Mais sa digne institutrice, voulant prouver que les talents de son élève ne se boriiaient pas à la musique, l'invite à dt' clamer quelques morceaux de poésie à son choix. Apollina récite la Chute des feuilles, de Millevoye, et la Pauvre fdle de Soumet. Elle mouilla tous les ycux, pénètie tous les cœurs : c'est à qui l'en-
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tourera, lui prodiguera d'honorables suffrages; elle est traitée en un mot comme la reine de la fête. Au moment où elle se relirait avec son père dans un coin du salon, pour se soustraire à ces enivrantes félicitations dont rougissait sa modestie, Clorinde, qui l'accompagnait, lui dit avec une grande franchise de cœur, en lui rappelant son ingénieux billet : « C'est loi, ma chère amie, qui deviens la noble châtelaine, et je ne suis plus que Y humble vassale... Ah! tu viens de me prouver ce qui jamais ne s'effacera de mon souvenir : c'est que le rang et l'opulence ne sont rien, lorsqu'on les compare à la puissance des nobles qualiLés de l'àme et au' prestige des talents. »