LA CITERNE DE SAINTE-CLAIRE
l'aperçoit de loin assis auprès de la citerne Sainte- Claire, immobile, abattu. La pauvre petite respire à peine, et s'imagine que Tomi se sera blessé; elle court près de lui haletante, et le trouve dans un chagrin profend d'avoir cassé sa cruche, en jouant,avec ses jeunes camarades.
Si la maudite cruche n'eût eu qu'une échancrure, Tomi l'eût emporté presque pleine, et ses parents ne s'en fussent point aperçus ; mais elle était trouée au bas, ce qui ne permettait pas qu'elle pût contenir une seule goutte d'eau. « Oh ! combien papa va t' gronder! lui dit Nisa; une cruche toute neuve, et qu'il avait achetée pour toi ! — Si j' n'étais que grondé, j' prendrais aisément mon parti... mais c'est qu' je s'rai battu; et not' père touche quéqu'fois plus fortqu'i' n' se l'imagine. — Il est vrai que quand i' s' met en colère... Heureusement ça n' lui arrive pas souvent... J' crains bien qu' pour cette fois tu n'en sois pas quitte à bon marché.
— C'est justement pour ça qu' je n' veux pas rentrer chez nous. — Et que d' viendras-tu? — J' n'en sais rien.
— Et not' bonne mère qui nous aime tant, elle en mourrait de chagrin. — Oh ! c'est bien vrai. — Et puis papa t' chercherait, finirait par te trouver; et dam, alors... — J' s' rais rossé doublement : ça c'est sûr...
— « Écoute, Tomi! Y m' vient une idée... Oh! l'excellente idée! — Laquelle? — Tu diras qu' c'est moi qu'ai cassé la cruche... Ma mère me grond'ra, ça c'est juste; mais papa n'o'sra pas m' frapper : il a trop grand'peur de m' faire du mal; et par ainsi j' t'évii'rai d'èt' battu... Viens, petit frère! v'ià la nuit; n' perdons pas un in-
stant!... Eh birn ! tu n* me réponds pas? à quoi songestu donc? — Non, non; j'aime encore mieux eC baliu, qued' mentir; j'aurais ça sus 1' cœur, vois-tu; et quand on a fait un' fouie , oh bon , il faut avoir assez d' courage pour en supporter Y châtiment. — Méchant! qui n' veut pas que j' sois grondée à sa phice;... ça m'aurait fiut tant d' plaisir! Eh heu! quand nof père m' donn'raii une ou deux petites laloches; c'est bientôt pas?é. — Et moi je ne m'en consoltMais d' ma vie : ma sœur battue pour prix d' sa générosité! — Ça fait ben moins d' mal que lorsqu'on est coupable. — Ma bonne petit' Nisa punie d'une fau!e qu' j'aurais commise! Oh! c'est un' lâcheté, un' bas>esse indigne du fils d'un virux brave .. Plutôt cent fois et' rossé... Suis-moi, ma bonne peiite sœui'! — Eh bien, écoule, mon frèn; : quand papa lèvera la main sur toi, j' m'élanc'rai entre vous deux, et j'amortirai les coups. »
Ceten'retien, si naïf et si louchant, ce délicieux combat de l'iionncur naissant cl de la bonté natureilo venaient d'être entendus de la veuve u'un riche fiTiui» r du voi ir^age, W\U\ bru m; de iiente ans eiiviriin , et (jui s'étiil rendue à la cil( rne pour y puiser de l'eau «lans dtux cruch»'S de grès qu'elle portait de même, à l'aide d'un cerceau formant coiUre-poids. Cachh(; derrière une épaisse palissiide, elle avait prèié, non sans émotion, une oreille attentive h. tout ce (ju'avaienl dit le frère et la sœur. Elle \e> aborda au moment où ils regagnaient leur demeure; les embiasse l'un api'ès l'autre, et «Ile leur dit : « Le ciel m'envoie à vot' se -ours. Une d' mes cruches, vous le voyez, est toute neuve comme la vô-