‹ Causeries historiques et littéraires (volume 2)Chapitre 11 sur 44 · CA^'SERIES HISTORIQUES · texte numérisé non relu

CA^'SERIES HISTORIQUES

limpides où tout le monde se désaltère et dans lesquels on puise également avec la cruche de terre et avec l'urne d'or.

Après avoir entendu le récit d'Ulysse, le roi Alcinoûs tient sa promesse ; un de ses navires conduit le prince fugitif à Ithaque. — Par l'intervention de Minerve, il est débarqué endormi sur le rivage.

Vêtu de haillons qui le rendent méconnaissable, il se rend chez Eumée, intendant de ses troupeaux. Télémaque arrive ; les haillons disparaissent, et le père et le fils tombent dans les bras l'un de l'autre.

Mais le retour du roi doit rester caché ; les prétendants sont maîtres du palais et conduisent le peuple à leur gré; s'ils retrouvent Ulysse, il a tout à craindre! Il garde donc les lambeaux qui le couvrent et se présente à la porte de sa propre demeure en mendiant!

Nul ne le reconnaît, sauf le chien qu'il avait autrefois élevé et nourri. — Vieux, malade, abandonné, le fidèle animal sort tout à coup de sa langueur, se traîne jusqu'à son maître et meurt de joie à ses pieds !

Cependant les prétendants ont aperçu l'étranger qui se tient sur le seuil; ils le raillent, l'insultent; et, comme il répond avec fierté, l'un d'eux, Antinous, lui lance un tabouret à l'épaule.

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Malgré la force du coup, Ulysse est aussi immobile qu'un rocher; seulement, il balance la tète sans proférer une parole, et va s'asseoir sur le seuil, en posant à terre sa besace remplie.

Il y a dans la position de ce roi qui mendie à la porte de son palais, qui reçoit les outrages de ceux qui le dépouillent et attend sans rien dire l'heure de la vengeance, une grandeur sombre qui prépare de loin le lecteur, le saisit et le tient en haleine.

La nuit venue, Ulysse reste couché dans le vestibule, d'où il voit les esclaves quitter leurs lits pour une orgie nocturne. — La peinture de celte maison sans maître, où la main d'une veuve et d'un enfant n'ont pu maintenir l'ordre, et donMa richesse s'écoule comme une eau fuyante, est pleijie d'une énergique vérité. Ulysse est vingt fois sur le point d'éclater; mais il pose une main sur sa poitrine, en disant : « Calme-toi, mon cœur, tu as supporté de plus dures épreuves! » et il attend.

Le lendemain, les prétendants reviennent pour un nouveau festin. Ils ont averti Pénélope qu'elle devait choisir entre eux son époux, sans plus de retard. Elle apporte l'arc et le carquois d'Ulysse, en déclarant que

celui qui pourra traverser de sa flèche les douze anneaux, obtiendra sa main. Mais tous essayent en vain de tendre Tare. Alors Ulysse le prend et perce de ses flèches les prétendants, tandis que les pâtres, accourus à l'appel d'Eumée, ferment les portes, et, aidés de Télémaque, achèvent le combat.

Tel est ce poëme, dans lequel vous trouvez à la fois le roman, la comédie, le drame et l'histoire. Aucune œuvre humaine ne renferme autant de richesse de détails, une science aussi complète de l'époque qui l'a produite. On sent que c'est le poëme de la maturité d'Homère; les horizons se sont agrandis devant ses yeux ; il possède mieux toutes les ressources du poète ; il connaît mieux les hommes ; il a plus de philosophie, plus de justice. Aussi, V Odyssée^ placée d'abord audessous de V Iliade, a-t-elle fini par reprendre le premier rang. Longin a cru l'abaisser en disant que, dans cette dernière inspiration, Homère ressemblait s.\i soleil couchant. Nous acceptons l'image, mais avec une intention contraire. Oui, le génie du grand rapsode a, dans y Odyssée, la majesté de l'astre du jour à son déclin. Comme lui, il semble tout inonder de flots d'or et de pourpre ; il a l'éclat d'une splendeur suprême et le charme touchant d'un adieu. Les contours adoucis, les

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teintes variées, les mélodies plus confuses lui donnent la beauté ineffable de ces soirées d'été où, tandis que le soleil s'efface lentement, les étoiles commencent à s'épanouir dans l'azur plus sombre.

— On admire V Iliade, disait Pope, qui l'a si bien traduite ; mais on aime l'Odyssée.

Le même poète fait une observation que nous ne pouvons nous empêcher de répéter; c'est que toutes les épopées ont été plus ou moins calquées sur celles d'Homère.

Fait-il un dénombrement des armées ennemies, dit l'écrivain anglais, tous les poètes qui l'ont suivi comptent et déploient leurs troupes dans le même ordre; a-t-il des jeux pour honorer les funérailles de Patrocle, Virgile en a pour honorer celles d'Anchise, Stace pour celles d'Archemor; Ulysse va-t-il visiter l'empire des morts , l'Énée de Virgile et le Scipion de Silius sont envoyés sur ses traces ; est-il retenu par les charmes de Calypso, Énée l'est par les charmes de Didon, Renaud par ceux d'Armide; Achille, pourvoie querelle, s'absente-t-il du combat , il faut que Renaud s'absente aussi longtemps pour la même raison ; Homère fait-il présent à son héros d'une armure célèbre , Virgile et le Tasse se croient obligés de faire pour les leurs la même dépense.

L'étendue des deux poèmes que nous avons dû analyser a laissé peu de place aux citations ; nous devons 'donc renvoyer à Homère lui-même. Cependant les courts passages que nous avons pu traduire ont suffi- , samment révélé le caractère de cette narration. — Elle est ample, ornée, savante; à chaque instant, répithète vient se joindre au nom comme une décoration.

Homère est la manifestation complète de l'esprit grec; son souffle est celui de sa race; ce qu'il y a en lui, vous le retrouvez en elle.

C'est d'abord la même logique; tout s'enchaîne, tout a une signification; la raison laisse l'imagination conduire le char, mais elle lui montre la route.

C'est le môme sens pratique, humain! Les Grecs sont tellement hommes, qu'ils abaissent le ciel à leur niveau ; ils veulent voisiner avec l'Olympe^ y retrouver tout ce qu'ils aiment.

C'est enfin la même adoration de la forme. Toute beauté ravit Homère comme elle ravissait les Grecs, qui allèrent jusqu'à lui accorder des prix aux jeux olympiques. Le chantre d'Achille et d'Ulysse est, en un mot, l'artiste sans égal du peuple artiste par excellence.

Chez les Juifs, le grand ressort de la vie est dans la religion, dans la croyance à l'Éternel.

Chez les Grecs, il est dans le sens de la réalité ornée. Ils regardent moins haut dans le ciel que le peuple de Dieu ; mais ils voient plus clairement à leurs pieds.

Le génie antique a sa complète expression dans V Iliade et l'Odyssée. Les grands poètes qui succèdent à Homère étendent son domaine poétique, mais dans le sens de ses premières conquêtes ; ce sont des continuateurs, ils semblent recevoir de lui le souffle qui les porte.

Cette direction donnée à la poésie des Grecs (et, plus tard, des Latins) parle merveilleux rapsode, A. Schlegel, l'a admirablement analysée.

L'ensemble des arts chez les anciens, dit-il, exprime le sentiment de l'accord harmonieux de leurs diverses facultés; ils ont imaginé la poétique du bonheur... Aussi leur poésie était celle de la jouissance, la notre est celle du désir. Celle-là s'établissait dans le présent, celle-ci se balance entre le souvenir du passé et le pressentiment de l'avenir... Les Grecs voyaient l'idéal de la vie humaine dans l'heureuse proportion des facultés et dans leur accord parfait; les modernes, au contraire, ont le sentiment profond d'une désunion in-

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