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CHAPITRE V

Sophocle. — Si les anciens connaissaient la règle des trois unités. — Procès de Sophocle contre son fils. — Influence de l'école ionique sur les productions littéraires d'Athènes, —Tragédies de Sophocle.— Son Œdipe et celui de Voltaire. — VÉlectre des deux auteurs. — Œdipe à Colone. — Un mot sur Ducis, — Appréciation du génie de Sophocle.

Nous avons déjà dit comment l'épitaphe composée par Eschyle lui-même, et qui fut inscrite sur son tombeau, rappelait son courage à Marathon et à Salami ne ; ce dernier nom se rattache, par un singulier hasard, aux trois poètes tragiques les plus célèbres de la Grèce. Eschyle combattit sur la flotte athénienne ; Sophocle, qui sortait seulement de l'enfance, fat choisi pour chanter l'hymne de la victoire en dansant autour des trophées, et Euripide naquit pendant le combat dans l'ile même de Salamine. L'heure de toutes les gloires était arrivée pour

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Athènes; elle. venait d'atteindre ce moment de force et d'éclat que les nations traversent comme les individus et qui leur fait prendre leur véritable rang dans l'histoire. Pendant deux siècles, nous allons voir les grands penseurs se succéder et traduire tous les mouvements de cette société vigoureuse qui complétait sa civilisation pour la léguer ensuite au monde.

Le successeur immédiat d'Eschyle dans cette chaîne de grands poètes fut Sophocle.

Il était né à Colone, bourg situé aux portes d'Athènes, et qu'il immortalisa plus tard dans une de ses tragédies. Son père dirigeait des forges ; tout fait croire qu'il occupait un rang distingué parmi ses contemporains.

On prétend que Sophocle composa de cent vingt-cinq à cent trente pièces pour lesquelles il fut couronné vingt fois. Eschyle en avait fait représenter un nombre presque égal, et Euripide, soixante-quinze . Les critiques difficiles, qui rappellent chaque jour les modernes à la sobriété de production et qui leur citent les anciens pour modèles, ne semblent pas bien instruits de ce détail. La fécondité, autrefois estimée comme un des plus heureux dons dupoëte, est devenue , dans ces derniers temps, une cause de réprobation. L'abondance stérile

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do (jLielques improvisateurs a fait condamner la riche veine des plus heureux génies; fatigués d'entendre touurs la même voix , nous avons fait comme le paysan d'Athènes qui bannissait Aristide : nous avons voulu économiser l'admiration trop souvent sollicitée ; les œuvres ont été condamnées, non pour ce qu'elles étaient, mais pour leur nombre. On a rangé dans la foule les écrivains féconds et dans l'élite les écrivains stériles ; un premier livre vous ennoblit; au second, les gentilshommes de la pensée se scandalisent ; au troisième, vous tombez en roture.

Il n'est point hors de propos de rappeler à ces juge urs sévères dont les arrêts sont redits, acceptés, que chez les anciens comme chez les modernes, et à peu d'exceptions près, les génies les plus élevés se sont montrés aussi les plus faciles et que, depuis Eschyle jusqu'à Voltaire, les plus belles sources poétiques ont été les plus abondantes.

Sophocle fut le premier poëte qui se déroba à l'obligation de jouer le principal rôle de ses tragédies; la faiblesse de son organe y mit obstacle. Il ne parut que dans quelques rôles de femme (rôles toujours joués par des hommes sur les théâtres anciens), parce qu'ils exigeaient des talents particuliers. Ainsi, il représenta I. ii

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ïhamyrls jouant de la lyre , et Nausicaa jouant à la paume avec ses suivantes.

Mais, s'il ne put prendre personnellement part aux représentations, il les perfectionna sensiblement : le chœur devint plus nombreux ; la pompe du spectacle fut augmentée ; le lyrisme d'Eschyle se détendit, et lespersonnages ne furent plus seulement les prête-noms du poète ; ils parlèrent un langage approprié à leur caractère, à leur situation.

Sophocle s'éloignait ainsi de l'origine de la tragédie; il amoindrissait son caractère épique ; l'hymne dialogué devenait une action progressive et combinée ; il lui donnait enfin la forme que devait lui continuer Euripide et à laquelle les modernes empruntèrent plus tard les règles du genre. Ils le crurent du moins; car, il n'est pas inutile de le dire ici, ces règles dont on s'est armé si longtemps contre toute innovation, que l'on a supplié l'Académie française de défendre, il y a quelques années, à une époque où l'intelligence n'avait point été détrônée en France, et où les questions d'art n'étaient point encore descendues au niveau des rébus illustrés ; ces règles étabUes, disait-on, par les anciens, comme le palladium du génie tragique, les anciens ne les avaient jamais connues l Ils les violaient dans presque toutes leurs pièces.

Eschyle, Sophocle, Euripide étaient des romantiques sans le savoir. H est clair que^ si les académiciens qui s'armaient de leur autorité les eussent lus sérieusement, ils se fussent aperçus qu'ils ne suivaient aucune des lois qu'on disait établies par eux.

Ces lois étaient résumées dans ce qu'on appelait la règle des trois unités : ■— unité de temps, unité de lieu, unité d'action.

L'unité de temps consistait à resserrer les événements du drame en vingt-quatre heures ! Or, dans l'Agamemnon d'Eschyle, quand la pièce commence, Troie vient d'ôtre prise ; des feux allumés de promontoire en promontoire en ont porté la nouvelle à Argos. Il faut plusieurs jours à Agamemnon pour la suivre ; le poëte ne s'arrête pas à cette difficulté; il lui fait franchirles mers en quelques secondes, et nous le voyons paraître à la porte de son palais. Dans les Suppliantes d'Euripide, une armée part d'Athènes, livre une bataille et revient victorieuse tandis que le cœur chante. Yoilà pour l'unité de temps, — Une partie de la pièce des Furies (Eschyle) se passe à Delphes, l'autre partie à Athènes ; dans VAjax de Sophocle, l'action commence au camp des Grecs et se termine, loin de là, dans un lieu écarté et solitaire ; dans les Traehiniennes du même auteur, on fait trois

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fois le voyage de Thessalie en Eubée. Voilà pour l'unité de lieu. — Quant à l'unilé d'action, nous ne citerons que VHécube d'Euripide , dans laquelle deux actions distinctes se succèdent sans que le drame perde rien de son grand caractère ni de son pathétique.

C'est qu'en réalité l'unité nécessaire à l'intérêt ne vient pas de la concentration de tous les faits dans une seule action, mais de la convergence de tous les mouvements du drame vers une même direction d'idées. Dans VAndromaque de Racine, il y a une double fable : celle qui se rapporte à Andromaque et à Pyrrhus et celle qui concerne Hermione et Oreste; mais toutes deux tendent au même but et constituent ainsi une véritable unité d'intérêt.

D'où vient donc, en définitive, cette triple règle que ne connaissaient point les inventeurs de la tragédie et qu'ils ont négligé d'appliquer dans leurs chefs-d'œuvre? — D'Aristote, au dire des rhéteurs ! — mais ouvrez le livre de ce législateur universel, vous trouverez qu'il ne parle que de Vunité d'action. Pour l'unité de temps, il se contente d'une vague allusion ' , et il ne

* La voici : L'épopée diffère encore de la tragédie par C étendue» La tragédie tache de se renfermer dans un tour de soleil ou s'étend PEU AU DELA, ct Vépopéc n'u pas de durée dclerniinée, quoique, dans

dit pas un mot do l'unité de lieu. Ces lois dont on a fait tant de bruit n'ont donc, à rexamen, aucune des autorités qu'on leur attribue, et là, comme partout, l'art relève bien moins de préceptes généraux formulés d'avance que de la personnalité du poëte et de rapproi)riation de son œuvre à sa nation et à son temps. Les conventions imposées par les rhétoriques comme des codes ne sont, après tout, que le résultat de certaines observations faites sur certaines créations ; elles indiquent les inoyensemployéspardesécrivainscélèbres, rien de plus ; mais, au fond, il n'y a de lois absolues que celles qui règlent l'action de l'intelligence elle-même ; pour le reste, chaque grand esprit se fait à lui-même sa route et y marche à son pas, suivi de moindres intelligences qui sont ses soldats I

Laissez donc à chacune de ces troupes qui s'avancent à la conquête de l'art, la liberté de sa tactique et de son allure ; n'exigez pas qu'elle marche à la voix d'un système comme au bruit d'un tambour.. Quand notre œil rencontre un visage qui lui plaît, cherchons-nous à le rapporter à un type unique ; n'accueillons-nous pas

ks commencements, il en fût de même jiour tes tragédies. — Il est évident qu'Aristote constate ici une habitude bien plus qu'il n'établit une règle.

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