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la beauté sous ses mille expressions et sans opposer une théorie à notre sensation ? — Ne soyons pas plus sévères pour les œuvres des hommes que pour les œuvres de Dieu ; jugeons-les sans autre rhétorique qu'un sens droit et une âme ouverte à toutes les nobles émotions.
Sophocle le réclame plus qu'aucun autre poète. Il n'a ni le souffle lyrique d'Eschyle, ni l'imagination passionnée d'Euripide ; c'est un lac limpide et profond où l'on voit se refléter les nuages, où le flot chante avec une régularité mélodieuse. Le charme vous gagne sans qu'on puisse dire souvent d'où il est venu. La supériorité du poëte n'est point dans une qualité particulière et éclatante ; elle résulte de je ne sais quelle sublimité tempérée ; d'un ensemble harmonieux et d'une sorte d'égalité puissante qui n'a point de nom particulier, mais dont l'eff'et est invincible.
Quant à son pathétique, il ressort toujours de la fatalité, cette muse presque exclusive de la tragédie antique. Sophocle, comme le dit fort bien A. Schlegel, « nous invite au recueillement et à la contemplation, en nous présentant une image déchirante de la vie humaine et en ramenant nos pensées sur le mystère à jamais impénétrable de notre destinée. » Les chœurs, trop longs dans Eschyle, et qui, dans Euripide, détour-
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nent «cuvent de l'action, sont chez Sophocle des repos poétiques pendant lesquels le spectateur semble fermer les yeux et entendre les muses intérieures qui lui chantent leurs réflexions sur le spectacle auquel elles viennent d'assister. « Un mouvement toujours soutenu, remarque à ce sujet le critique allemand que nous avons déjà cité précédemment, exige une attention sans cesse tendue, donne à l'œuvre quelque chose d'uniforme et de fatigant, c'est comme de la musique où tous les sons seraient également forts, toutes les vitesses également rapides, et où le zèle des exécutants les emporterait toujours. Je voudrais des points d'arrêt. Je regrette ces suspensions heureuses où la poésie lyrique apparaissait chez les tragiques grecs. Il y a, dans la vie, de certains moments que l'âme solennise; ce sont ces moments religieux, ces consécrations d'une émotion profonde que je trouve dans les anciens et que je cherche en vain dans les tragédies françaises. »
Sophocle excelle dans ces épanouissements d'une poésie sereine. Son génie révèle l'heureuse douceur de son caractère, qui le rendit si cher à ses contemporains et lui permit d'ajouter le bonheur à la gloire. Par une rare exception, il n'eut point à expier sa supériorité. Les Athéniens, pour lui donner un témoignage de leur
admiration, relevèrent à la plus haute dignité ; ils l'élurent stratège, lors de leur expédition contre Samos, choix qui ne peut étonner, quand on se rappelle quel rôle jouait le théâtre dans la vie publique d'Athènes; les vers des poètes couronnés restaient dans la mémoire et passaient souvent à l'état de préceptes ; on ne craignait pas de les invoquer devant les tribunaux, à la tribune, et Démosthènes, dans son discours sur les prévarications de l'ambassade près de Philippe de Macédoine, cite un passage entier de VAntigonej en engageant les Athéniens à méditer ces conseils.
Cependant , quelque heureuse qu'eût été la vie de Sophocle, un chagrin éprouva sa vieillesse. Il montrait une préférence peut-être excessive pour un petit-fils illégitime qu'il comblait de présents. lophon, né de son mariage avec Nicostrate, s'effraya de cette prédilection, qui menaçait d'amoindrir ou même d'annuler son héritage ; il appela son père devant les juges et demanda qu'on lui interdît l'administration de sa fortune, prétendant que l'âge avait affaibli son intelligence. Les juges regardaient Sophocle silencieux I Alors celui-ci murmura ces vers de VŒdipe à Colone :
Celui qui désire vivre au delà de la mesure ordinaire
de la vie, celui-là est, selon moi, bien insensé ; car les longs jours ne font qu'ajouter à nos souffrances...
Le mieux est de ne pas naître, et, une fois né, le second degré du bonheur est de rentrer au plus tôt dans le néant.
Cependant les juges , incertains, après s'être interroges des yeux, demandaient encore au vieux poëte une preuve que chez lui l'intelligence n'avait point faibli. 11 redressa alors sa tète vénérable, et, élevant la voix, il fit entendre le dernier chant composé en l'honneur du bourg champêtre où il était né.
Étranger ! ce lieu où tes pas se sont arrêtés est le séjourlc plus délicieux del'Attique; c'est Colone, riche en coursiers. Là, au fond des fraîches vallées, sous les toufles de lierre, dans les arbres chargés de fruits que respectent les vents glacés, chantent les rossignols à la voix mélodieuse ; là, Bacchus, livré à ses joyeux transports, marche toujours escorté des nymphes, ses divines nourrices.
Là fleurit chaque matin, sous la rosée du ciel, le narcisse à la corolle gracieuse et le safran doré, antique couronne des grandes déesses. Les eaux du Céphise, toujours en fuite, serpentent dans la plaine qu'elles fécondent ; c'est la terre préférée des Muses et de Cypris aux bandelettes d'or.