H4 CAUSERIES HISTORIQUES
cour intérieure de son palais, où elle a fait entasser en forme de bûcher tout ce qu'elle tient d'Énée; elle monte jusqu'au sommet, saisit une épée dont elle avait fait présent au héros troyen, mais, hélas î pour un autre usage; elle regarde un instant les riches étoffes qu'elle avait reçues de lui, et cette couche nuptiale bien connue 1 étouffée d'abord par l'émotion et les larmes, elle se jette enfin sur la couche et prononce ces dernières paroles : — Adieu, dépouilles douces à mon cœur, tant que les destins et l'amour l'ont permis; recevez mon âme et délivrez-moi de mes tortures. — J'ai vécu ; j'ai fourni la carrière que la fortune m'avait ouverte; c'est une grande ombre que je lègue aux enfers. J'ai fondé une ville puissante ; les murs que je vois sont mon ouvrage... Trop heureuse, hélas 1 si les vaisseaux troyens n'avaient jamais touché nos rivages;
A ces mots, elle appuie ses lèvres sur la couche nuptiale. — Mourons donc sans vengeance, dit-elle; mais mourons 1 c'iest ainsi, c'est ainsi que je veux descendre aux enfers 1 Que de la haute mer le Troyen repaisse ses yeux de la flamme de ce bûcher, et qu'il emporte avec lui l'annonce de ma mort pour augure.
Elle parlait encore lorsque ses femmes, qui l'avaient vue fléchir tout à coup, aperçoivent l'épée teinte de sang et ses mains qui retombaient inanimées.
Ceci est, si nous pouvons nous exprimer ainsi, de la passion moderne : on chercherait vainement rien de pareil dans Homère. C'est seulem^t à Tapparition des
tiiagiques grecs que l'amour revêt ce caractère émouvant. Son exaltation est le signe d'une société dans laquelle le cœur prend plus d'importance et où les instincts se transforment en sentiment.
L'anacronisme par lequel Virgile fait Éuée contemrain de Didon, et la haine léguée à son peuple, par la reine délaissée^ contre les descendants du prince troyen, est, en outre, un trait de génie. Cette origine donnée à rinimitié de Rome et deCarthage appartient bien à l'épopée dont la mission est de poétiser les annales d'une nation et l'on aime à entendre Didon qui, près de monter sur un bûcher, annonce au fondateur de Rome les vengeances d'Ànnibal.
Cependant Énée continue sa navigation. H relâche en Sicile, où Virgile fait célébrer des jeux comme Homère dans V Iliade et YOdyssée\ puis il consulte la Sybille de Cumes, descend aux enfers et aborde enfin en Italie, où il est accuelli par le roi Latinus qui lui promet en mariage sa fille Lavinie.
Mais Tumus, roi des Rutules, qui recherchait la main de cette dernière et qui est excité par Junon, soulève tous les peuples du Latium contre les Troyens.
Énée, conseillé par le dieu du Tibre, remonte le fleuve Jusqu'à Pallantée, pour demander du secours au
roi Évandre, qui s'est établi avec une colonie d'Arcadiens au lieu même où Rome doit être bâtie.
Évandre habite un palais de chaume, son trône est une chaise d'érable recouverte de la peau d'un lion, sa garde, deux chiens qu'il nourrit lui-même, ses poètes, les oiseaux qui chantent sur sa tête ! Mais ces campagnes encore sauvages doivent devenir un jour la grande Rome ! Là sera le Forum ^ ici le quartier des Carènes, où s'élèveront les palais de LucuUus. Évandre montre à son hôte le bois d'Argilète, la porte Carmentaie, la roche Tarpéienne et l'emplacement du Capitole,
qui inspirait déjà une respectueuse terreur !
Le bon roi accorde à Énée un corps de troupes commandé par son fils Pallas, et Vénus, ^ rappelant sans doute le merveilleux bouclier qu'a autrefois forgé Vulcain pour Achille, en réclame un non moins précieux, sur lequel le divin forgeron a représenté, par anticipation, tous les exploits qui doivent illustrer plus tard le peuple romain.
Les quatre derniers chants décrivent les combats des deux armées, terminés enfin par la mort de Turnus. Longtemps regardés comme inférieurs aux premiers, il ont ^té réhabilités par Chateaubriand, qui remarque avec raison que ce sont les seuls qui appartiennent en
propre à Virgile, et qu'à bout de ses imitations d'Euripide ou d'Homère, il y a multiplié les inspirations personnelles et créé des caractères dont les types n'existaient point avant lui. Tels sont ceux de Camille, la séduisante amazone, que le Tasse a copiée, en l'affaiblissant, dans Glorinde; tels sont surtout Nisus et Euryale, ces deux amis si touchants de beauté, de dévouement, de jeunesse, qui combattent et meurent l'un prèè de l'autre, comme deux Spartiates du bataillon sacré.
Quant à la forme destinée à faire valoir ce plan ingénieux, elle est presque constamment noble, harmonieuse, savante. — Il n'est pas une page où n'étincellent des vers qui frappent et restent imprimés dans la mémoire en vivantes images I
D'où vient donc que VÉnéide ne vous emporte point comme les poèmes d'Homère? que, sans rien pouvoir y reprendre vous l'admirez faiblement, que la perfection même des détails semble tourner contre le poëme et vous allanguit? — D'où cela vient? De ce que l'épopée de Virgile est une œuvre artificielle, tandis que l'iliade et V Odyssée soni nées spontanément. — De ce que l*im procède de rinspiration nationale et en a le mouvement, tandis que l'autre est l'œuvre d'un poëte de