‹ Causeries historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 17 sur 41 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Tite-Live; son histoire niée par les Allemands. — Salluste; sa vie et ses œaTres.— Un débat dans le séaat romain.— L*ère des Césars. — Juténai et ses satires, — Tacite et Saétone. — Récit de la mort de Néron. — Péroraison de la vie d'Agricola, — Fin de Tempire romain.

En parlant des efforts tentés par Auguste pour conserver, en la reconstituant, la tradition historique des Romains, nous avons nommé Tite-Live, dont la grande histoire prenait Rome à sa fondation et la conduisait jusqu'à Tan 743, c'est-à-dire jusqu'à la mort de César.

Son ouvrage était partagé en cent quarante Décades; il ne nous en reste que trente-cinq, encore quelquesunes ôont-elles incomplètes; mais elles suffisent pour nous faire connaître le système adopté par Tite-Live.

Voulant populariser l'histoire nationale, il se décida

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à la puiser dans les traditions. Tous les récits conserves par la transmission populaire furent scrupuleusement recueillis par lui, et il en fit les origines de son histoire.

Ce n'est pas tout : comme Thucydide, il entremêla son récit de discours supposés qui devaient lui donner une réalité plus vivante, mais sans avoir, comme l'historien grec, les documents certains qui pouvaient donner à ces discours, sinon pour la forme, au moins pour le fond, une sorte d'authenticité.

Le livre y perdit évidemment comme histoire ; mais il y gagna comme intérêt et comme couleur. Flottant, pour ainsi dire, entre l'épopée et la chronique, l'œuvre de Tite-Live emprunta à ce double voisinage un accent si dramatique -et si élevé, que, dans sa tragédie des Horaees^ Corneille n'a eu souvent qu'à traduire en vers la prose de l'historien latin.

Ceci suffirait pour expliquer la popularité des Décades. Elle fut telle que Caligula, irrité de les voir entre toutes les mains, ordonna de les saisir dans les bibliothèques pour les détruire I — Devant ces grands el poétiques tableaux de la vertu des ancêtres, il éprouvait, sans doute, la même colère que le parricide qui tuait à coups de pierre une heureuse nichée de jeunes

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oiseaux, en disant qn'ils l'aceusaient, dans leurs chants, d'avoir tué son père.

. Le pape Grégoire le Grand reprit, longtemps après, la même œuvre de destraction, parce que, disait-il, « les miracles des faux dieux que rapportait Tite-Live, pouvaient ébranler la foi des ctirétiens I »

Par compensation, l'histoire de Tite-Live fut tellement recherchée lors de la renaissance des lettres en Europe, que Ton vit des savants mettra leurs terres en vente afin d'acheter un manuscrit des Décades, et que Gosme de Médids, pour faire réussir une négociation près d'Alphonse, roi d'Aragon, lui en envoyait une belle copie. On engagea d'abord le prince espagnol à ne pas la recevoir, de peur que le manuscrit ne fût empoisonné (le poison était, dans cet heureux temps, un des arguments diplomatiques le plus en usage) ; mais Alphonse ne put résister au désir de relire un auteur dont il préférait le style, selon ses propres expressions, aux concerts des plus habiles musiciens, et qui le charmait jusqu'à guérir ses maladies.

Enfin, Henri IV , dans son enthousiasme gascon pour Thistorien latin, déclarait qu'il donnerait une province de France à celui qui découvrirait une de ces Décadesl — Heureusement qu'on ne lui proposa pas le marché.

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Tite-Live es^ de Técoie hî^rique à laquelle on a donné dans ces derniers temps le nom d'école pittoresque, et que les travaux de MM. de Barante, de Ségur, (l'historien de la grande armée), et même d*Augustin Thierry, qui y appartient par plusieurs côtés, ont justement mise en faveur.

H est la plus haute et la plus complète expression d'un genre dans lequel l'écrivain s'efface lui-même, en s'interdisant la critique qui choisit et la doctrine qui jage, pour s'imposer, avant tout, la tâche de reproduire le passé dans sa naïveté. Tite-Live est, en un mot, le type qu'a défini Quintilien, en disant que l'historien devait écrire pour raconter et non pour prouver.

On a vivement attaqué de nos jours, non-seulement le système historique adopté par Tite-Live et que nous ne prétendons pas défendre, mais son livre lui-même. Parce que beaucoup de fables avaient été mêlées à l'histoire des premiers âges de Rome , les Allemands ont . résolument nié toute cette histoire et se sont déclarés mieux instruits que les auteurs latins des faits dont ceux-ci étaient plus rapprochés de près de vingt siècles I — Et savez-vous d'où ils tirent, pour cela, leurs preuves? — De l'historien même qu'ils regardent comme on romancier, où d'autres écrivains qu'ils déclarent

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aussi peu dignes de foi ! Leur système d'argumentation est appuyé tout entier sur ce principe ; prendre peur vrai dans chaque livre ce qui favorise leur explication et pour faux ce qui la contredit.

Mais quelle est l'histoire que n'altère point la légende populaire? Ne la voyons-nous pas se glisser dans le récit des faits contemporains eux-mêmes, et faudra -t-il pour cela répudier ces faits? Nierez-vous un événement toutes les fois que des circonstances fabuleuses y auront été ajoutées. — Car tout le raisonnement des Allemands et de leur école se réduit à cette argumentation : — La chose n'a pu se passer ainsi , donc elle n'a point eu lieu 1

Et qu'ont-ils substitué à l'histoire acceptée jusqu'à nos jours? Des suppositions I On a renversé le roman populaire pour y substituer un roman philosophique ! Ainsi, grâce à Niebuhr et à ses adhérents, nous savons aujourd'hui que les rois de Rome sont des mythes; chacun d'eux ne représente pas un homme, mais une évolution sociale ?Romulus symbolise le règne de l'aristocratie ; son frère Rémus, qu'il tue, représente la démocratie; Brutiis, fils de Tarquinia, signifie l'indépendance nationale naissant de la tyrannie ; en un mot, toute l'histoire romaine de ces premiers temps exprime,

par des noms d'hommes , des idées générales et collectives ; c'est un immense logogriphe offert à la postérité I

Et quel est Tauteur de cette énigme compliquée! — Au dire des Allemands, c'est tout le monde 1 Nous avons, sans nous en douter, la singulière habitude de traduire ainsi les faits généraux, et le genre humain est perpétuellement occupé à transformer des systèmes sociaux en biographies !

Aussi attendez que quelque érudit d'outre-Rhin raconte la révolutioja française : il prouvera que les noms célèbres qui y figurent ne sont point des personnalités réelles, mais des abstractions. — Louis XVI représente évidemment l'idée monarchique décapitée par l'idée démocratique; Robespierre, c'est la classe juridique; Danton, la violence révolutionnaire; Napoléon, le peuple armé I — Les écrivains français qui les ont regardés comme des individualités vivantes, ont prouvé leur manque de critique^ et les historiens philosophes ne peuvent voir dans ces grands noms que des symboles, comme dans Romulus, Tarquin, Goriolan et Guillaume Tell!

Sérieusement, estrce là ce qu'on appelle réformer ITiistoire? Quoi, parce que tout ne peut être cru dans Tite-Live, tout sera déclaré fabuleux? Les anciens au-

ront accepté pour vrai un récit imaginaire, dam le fond comme dans les détails^ et il aura fallu attendre jusqu'au xvm* siècle pour s'apercevoir da sa fausseté?

Et que met-on en avant pour soutenir une pareille opinion ? — L'aveu fait par Tite-Live qu'il a consulté des documents incertains? (Gomme si ce n'était point le cas de tous les historiens, sans que tous aient la bonne foi d'en convenir.) — La découverte de certains fragments de v«rs dans sa prose, d'où l'on a conclu des emprunts à de vieilles chansons et à de vieux poèmes (comme si la prose de Cicéron, de Pline, de Sénèque ne renfermait pas également un grand nombre de vers involontaires) : — enfin les contradictions fréquentes du récit (comme si ces contradictions ne s'expliquaient point par l'inexactitude des copistes auxquels nous devons la transmission des Décades). — En résumé, toute la critique faite de Tite-Live repose sur des inductions^ tandis que la valeur de son œuvre est établie par l'adhésion des contemporains et par l'admiration de dixhuit siècles.

Au reste, une autre école historique avait été fondée quelques années auparavant par Salluste : c'était celle qui, prenant le contre-pied de Ticole de Tite-Live, veut

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avant totit que rhistoire soit une leçon etprouve quelque chose.

Salluste était né à Âmiterne , ville considérable du pays des Sabins, dont on retrouve encore aujourd'hui quelques ruines près de San-Vittorino, dans TAbrazze. — n naquit au temps de Marins, et se trouva mêlé, dès sa jeunesse, à cette gigantesque curée du monde romain.

Les désordres de ses premières années avaient rapidement englouti son patrimoine; en voyant que la puissance et la richesse étaient devenues une proie livrée aux plus audacieux, il se jeta dans la mêlée pour en revendiquer sa part.

Une aventure honteuse qui déshonora Fausta, femme de Milon, et qui attira à Salluste, son complice, un châtiment public, le jeta dans le parti de Glaudius. Leurs intrigues firent exiler Milon qui, rappelé plus tard, tua C3audius.

Pendant ce temps, Salluste avait continué à suivre le flot de corruption qui emportait la société romaine. Noté d'infamie et dégradé du rang de sénateur par les censeurs Appius Pulcher et Pison, il n'en fut pas moins Bommé questeur pour la seconde fois par le crédit de César, dont il avait embrassé le parti avec tous les hommes perdus de dettes ou de crimes.

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Il en est de certaines révolutions comme des iempètes de rOcéan; quand elles s'apaisent, on se trouve entouré de débris, mais Técume triomphe et surnage ! Après sa victoire. César fit ce que font les Césars de tous les temps: il éleva ses complices, dans la pensée que la hauteur du piédestal empêcherait de voir les flétrissures.

Salluste fut nommé proconsul de la Numidie, où il amassa d'immenses richesses par les moyens ordinaii^ aux proconsuls. Accusé à Rome, il acheta ses juges et vint s'établir sur le mont Quirinal, où il fit construire un palais entouré de vastes jardins, qui fut habité dans la suite par plusieurs empereurs romains. Il y réunit i prix d'or les œuvres d'art les plus précieuses, et c'est de là qu'ont été déterrées depuis une grande partie des antiques qui font l'ornement de nos musées modernes.

D'après une telle vie, on pourrait croire que les histoires de Salluste sont la glorification du succès, que, conformant ses doctrines à ses actions, il a prouvé que le gouvernement du monde appartenait au crime habile et que ses livres révèlent un prédécesseur de Machiavel !

Loin de là ! les livres de Salluste respirent une morale austère. Un souffle de la Rome républicaine semble traverser ces pages stoïquesl Étrange et lamentable

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contradiction dont l'histoire des lettres noos offre tant d'exemples I Ainsi l'homme peut se dédoubler I Trouver en lui-même deux êtres dont l'un condamne et méprise l'autre. Sorti de son cabinet de travail, il reprend à la porte les vices qu'il vient de flétrir ; près d'y rentrer il secoue ses souillures avec la poussière de ses pieds et redevient l'adorateur de la vertu I

Hypocrisie, direz-vous? Non, l'homme ne se masquerait point ainsi devant lui-même ; il ne jouerait pas un rôle dont il devrait être le seul spectateur. Si, rendu à la solitude, il retrouve tout à coup le sentiment du droit, le respect du devoir, c'est que tous deux parlent en lui, c'est que, pour étouffer leur voix, il faut les cris de la passion et les tumultes de la mêlée humaine.

Ce n'est point quand l'homme corrompu vante le bien qu'il ment, c'est quand il le trahit! La logique, aidée de la conscience, nous fait voir la vérité ; la mauvaise foi, aidée de l'intérêt, l'obscurcit. Nous sommes âncères en approuvant ce qui est beau, ce qui est juste, car nous ne faisons que suivre notre inspiration intérieure ; nous cherchons à nous tromper nous-mêmes en pratiquant ce qui est inique, ce qui est vil ; nous en rougissons, nous nous efforçons de masquer nos actes par la dissimulation ou l'audace.

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Salluste, déprédateuret débauché, était rhomme factice d'une éducation déplorable et d'une société pourrie: Salluste, philosophe sévère, était Thomme primitif, rhomme du dedans, celui qui, dégagé des tentations, reconnaissait la grandeur de la vertu.

Mais ses écrits n'en sont pas moins la condamnation de sa vie. fls prouvent que Dieu lui avait donné une lumière dont il n'a point voulu se servir, et Dion Cassius a pu dire avec justice : a Salluste est resté déshonoré par ses livres mêmes. Les leçons qu'il y avait données ont toutes été contredites par ses actions ; César a pu l'absoudre, mais ses ouvrages sont un arrêt qui afiSche ses crimes au poteau. »

n ne nous reste de Salluste que l'histoire de la conjuration de Catilina et de la guerre de Jugurtha;^ sont deux chefs-d'œuvre 1 Tacite les jugeait comme la postérité l'a jugé lui-même à son tour. Il admirait l'é- •< nergique brièveté des narrations, la profondeur des aperçus, l'admirable habileté avec laquelle les discours étaient enchâssés dans le récit,

Jji conspiration de Catilina et la gu&rre de Jugurtha ne sont que des épisodes historiques ; mais l'admirable talent de Salluste en a fait des histoires complètes. L'une est le tableau rapide et saisissant d'une de ces guerres

lointaines qui transportaient l'aigle romaine au milieu des nations barbares ; l'autre nous donne sur les mosuîs de Rome, sur ses factions, sur l'esprit antique et l'esprit nouveau qui s'y trouvaient en présence, des indications si nettes et si vives que plus de paroles sembleraient superflues.

Nous avons dit que Salluste était le chef de l'école des historiens philosophes ouverte plutôt \que fondée par Thucydide, Son récit de la conspiration de Catilina débute par des réflexions très-:élevées sur les devoirs de l'homme et du citoyen. Il explique dans une sorte de justification détournée comment il a été conduite s'occuper d'histoire, et arrive enfin à son héros.

Ici nous vous demanderons la permission de citer ; la'manière de Salluste est de celles qui gagnent plus à être traduites, même par nous, qu'à être analysée. •Mci le portrait qu'il donne de l'homme dont il va raconter la criminelle entreprise.

Lucius Catilina était d'une race illustre ; il avait l'esprit énergique, le corps vigoureux, l'âme méchante et corrompue. — Dès son adolescence, il aima les dissensions intestines, les meurtres, les vols, les discordes civiles, et ce furent les exercices de sa jeunesse. — Il sa-

vait supporter les veilles, le froid et la faim au delà de ce qu'on pourrait croire. Homme audacieux, mais changeant, il était capable de tout feindre, de tout dissimuler, pn l'avait toujours vu avide du bien d'autrui et prodigue du sien. Ses passions étaient des flammes. Parlant assez bien, mais sans jugement , il se laissait toujours emporter, dans ses vastes aspirations, vers l'incroyable et l'impossible.

Après la domination de Sylla, il n'eut qu'une pensée : s'emparer de la république. Peu lui importaient les moyens, pourvu qu'il y arrivât. Cet esprit farouche était chaque jour plus excité par ses besoins et par ses crimes, que sa nature même avait accumulés ; il l'était également par. la corruption des mœurs, composés monstrueux de deux vices contraires : le luxe et l'avarice!

Dans une ville aussi grande et aussi perverse que Rome, Catilina réunit facilement autour de lui tous lés scélérats, dont il se fit une sorte de garde. C'étaient les impudiques, les adultères, ceux qui avaient dissipé les biens paternels à entretenir leurs vices, ou qui s'étaient endettés pour racheter leurs crimes î Puis venaient les parricides, les sacrilèges, les gens flétris par une sentence ou qui craignaient de l'être, les journaliers de l'assassinat ou du parjure, qui vivaient du sang de leurs concitoyens ; enfin tous les hommes que le libertinage, la pauvreté ou les remords tenaient en éveil. Tels étaient les intimes de Catilina. Si, par malheur, quelqu'un d'irréprochable tombait dans son

amitié, le commerce de tous les jours et la séduction le faisaient bientôt semblable aux autres.

Mais Catilina recherchait surtout les jeunes gens dont l'esprit encore flexible se laissait plus facilement prendre au piège. Car, selon la passion qui les enflammait, il leur procurait des amours faciles, des meutes, des chevaux. Il n'épargnait ni son argent, ni sa réputation, pour se les assujettir et se les attacher.

Quand il les avait enfin à sa discrétion, il les formait à toutes les actions coupables. Il les prêtait d'aboïd pour de faux témoignages ou de fausses signatures ; il les accoutumait à mépriser la bonne foi, l'argent, le péril. Enfin, lorsqu'il leur avait fait nâettre sous leurs pieds la réputation et l'honneur, il leur confiait des missions plus hardies. S'il n'avait, dans le moment, aucun intérêt au crime, il faisait saisir et égorger des gens dont il n'avait jamais eu à se plaindre. Il aimait mieux être cruel sans besoin, que de laisser la main et le cœur de ses serviteurs s'engourdir dans l'inaction.

Voilà quels étaient les amis et les complices en qui Catilina mettait son espoir. — Sachant, d'ailleurs, que partout l'usure avait créé un peuple de désespérés, que les soldats de Sylla, ruinés par leurs excès, se rappelaient les rapines qui avaient suivi leurs anciennes victoires, et aspiraient à la guerre civile -, il forma le projet de détruire la république.

Salluste nous a conservé tous les détails du complot. m. 8

11 nous fait assister aux conciliabules nocturnes où les conjurés font leurs conditions et se partagent les dépouilles de la société comme si elle n'eût été déjà qu'un cadavre; il nous introduit ensuite dans le sénat et nous montre le grand débat qui s'ouvre à propos des complices de Catilina arrêtés par l'ordre de Cicéron. Et ici il ne s'agit plus seulement de discours supposés, comme ceux de Tite-Live ; tout nous engage à croire que les discours rapportés à cette occasion par Salluste sont, à peu de chose près, la fidèle reproduction des harangues prononcées au sénat.

On voit, en effet, dans Xénophon, que les Grecs connaissaient déjà l'art d'écrire par notes abrégées, de manière à pouvoir suivre, à peu près, la rapidité de la parole ; mais cet art, peu répandu avant Cicéron, fut perfectionné par un de ses esclaves, dont il fit plus tard un affranchi. Tullius Tiron s'appliqua à compléter la nomenclature des signes abréviatifs, et créa cette tachygraphie que Ton appela par la suite notes tironiennes^ La connaissance de cet art, simplifié par Sénèque et par quelques autres, se répandit dans tout l'empire ; on s'en servit pour la plupart des actes, dont on diminuait ainsi la longueur. Ce fut de là que les officiers chargés de leur transcription furent appelés noté-

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tes y parce qu'ils employaient les notes tironiennes.

On en fit usage en France jusqu'à la fin du ix« siècle, et en Allemagne jusqu'à la fin

Aujourd'hui la clef de cette écriture cursive a été complètement perdue. Le pape Jules n chargea en vain les plus savants hommes de son temps de la retrouver. — Cependant Carpentier a publié un Alphahefum tironktnum, et ce sont ces recherches qui ont conduit Tayloràla découverte du nouveau système de sténographie adopté de nos jours dans toute l'Europe.

n reste donc constant qu'à l'époque de Cicéron on pouvait recueillir les discours prononcés dans le sénat, au moyen de scribes tironiens que le consul lui-même avait fait placer près de la tribune. — Ce fut ainsi que Ton conserva sa première Catilinaire^ et sans doute les discours que donne Salluste dans le récit qu'il nous a laissé de ce célèbre débat.

Au reste, qu'ils soient ou non fidèles, nous croyons utile de les citer, soit comme un nouveau témoignage du génie de l'historien, soit comme un précieux document sur l'éloquence parlementaire des Romains.

Nous prenons le débat au moment où la punition des coupables est mise en délibération, et où chaque sénateur exprime son vole avec ou sans phrases.

Silaous, désigné consul pour Tannée suivante, opine à la mort. — Tous ceux qui parlent après lui sont du même avis jusqu'à César. Celui-ci avait eu avec Catilina des rapports secrets; on le soupçonnait de connaître la conspiration et de ne s'être abstenu d'y prendre part qu'après examen. En tous cas, c'était l'homme que vous connaissez : candidat de la tyrannie, il attendait l'heure favorable et ne voulait pas que trop de sévérité décourageât ces volontaires de toute usurpation, qui, après avoir échoué sous Catilina, pouvaient l'aider un jour à réussir lui-même. Dans tous les temps, l'ambition qui attend a ménagé les téméraires et les vicieiux comme les soldats naturels de son avenir.

César se lève donc et commence de cet air de calme nonchalant sous lequel il avait coutume de cacher toutes ses émotions.

Pères conscrits,

Les hommes qui ont à délibérer sur une question douteuse doivent avant tout être affranchis de haine, d'amitié, de colère ou de compassion. Si l'esprit en est assiégé, il démêle, en effet, difficilement la vérité, et jamais personne n'a pris le parti le plus sage en obéis-

sant à sa passion. Donnez à votre intelligence toute liberté, elle vous sert bien; qu'une passion l'obsède, au contraire, elfe en est bientôt dominée, et la raison devient inutile.

Je pourrais multiplier les exemples de peuples et de rois qui, poussés par la colère ou par la compassion, se sont égarés ; mais j'aime mieux vous rappeler ce que nos ancêtres ont fait de sage ou de juste contre les impulsions de leurs propres cœurs.

Pendant la guerre de Macédoine, les Rhodiens, nation puissante et riche qui devait ses agrandissements aux bienfaits du peuple romain, nous manquèrent de fidélité et se déclarèrent contre nous. Cependant, à la fin de la guerre, nos ancêtres ayant eu à délibérer sur leur sort, craignirent que Ton ne les soupçonnât de les attaquer plutôt pour ravir leurs richesses que pour venger l'injure reçue, et ils les laissèrent impunis. De même, lors des guerres puniques, bien que les Carthaginois, pendant la paix ou pendant les trêves, eussent souvent commis des actions indignes, nos pères n'en prirent jamais occasion d'user de représailles. Us préférèrent ce qu'exigeait leur dignité à ce que leur permettait la rigueur de la justice.

Vous aussi, Pères conscrits, vous devez prendre garde à ne pas être plus occupés du crime de Lentulus et de ses complices, que de votre propre honneur. Si l'on peut inventer un supplice proportionné à ce crime, j'approuve l'innovation proposée; mais si sa grandeur dépasse l'imagination elle-même, je crois qu'il faut appliquer simplement les peines indiquées

IIL 8.

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par la loi. Je suis convaincu que Décimus Silanus, qui est un homme ferme et courageux, n'a parlé que dans l'intérêt de la république ; je ne le soupçonne nullement de céder, dans de si graves conjonctures, à la faveur ou à la haine ; je connais trop bien ses habitudes de modération ; cependant, son avis me parait, je ne dirai pas cruel (que pourrait-il y avoir de cruel contre de pareils hommes ?) mais contraire à Tesprit de la république.

' Certes, Silanus, la crainte de l'avenir ou l'atrocité de l'attentat ont pu seuls décider un consul désigné à proposer un nouveau genre de peines.

Quant à la crainte, il est inutile d'en parler, puisque, grâce à la vigilance de notre excellent consul, nous avons tant de forces sous les armes ; je n'ai donc à m'occuper que de la nature de la peine.

Pourquoi n'as-tu pas ajouté à ton avis, Silanus, que les coupables seraient d'abord battus de verges? Est-ce parce que la loi Porcia le défend? Mais d'autres lois défendent aussi d'ôter la vie à des citoyens condamnés, et leur permettent de se sauver par l'exil. — Est-ce parce qu'il te paradt plus dur d'être battu de verges que de mourir? — Est-ce, au contraire, parce que le châtiment te semble trop léger? — Comment concilier ce respect pour la loi dans un point de peu U'importanee; avec sa violation sur un point plus sérieux.

Mais qui osera, direz-vous, blâmer ce qui aura été fait contre les parricides de la république? — Qui? — Le temps, les conjonctures, la fortune, dont le caprice gouverne les nations. Quoi qu'il arrive, ceux-ci auront

mérité leur sort, j'en conviens; mais examinez mûrement, Pères conscrits, les conséquences de votre décision pour d'autres citoyens. Tous les mauvais exemples sont nés de bons principes, puis quand l'autorité passe à des hommes ignorants ou moins justes, le nouvel exemple donné à propos contre des gens qui le méritaient s'applique à tort aux gens qui ne le méritent pas. Après la défaite des Athéniens, les Spartiates leur imposèrent trente tyrans pour gouverner la république. Ceux-ci commencèrent par faire mourir des scélérats odieux à tout le monde ; le peuple s'en réjouit et cria que c'était justice ; mais, insensiblement, la licence s'accrut ; bientôt ils se mirent à sacrifier, selon leur fantaisie, les bons et lés méchants, et à répandre partout l'épouvante, de sorte que la république, acca- Wée sous la servitude, fut cruellement punie de sa joie insensée.

De nos jours même,- lorsque Sylla victorieux fit égorger Damasipe et ses pareils, élevés sur les ruines de l'État, qui ti'applaudit à cette action? Tout le monde répétait que des scélérats et des factieux dont les séditions avaient bouleversé Rome, méritaient bien la lûorti Mais ce fut le signal d'un affreux carnage, car, ^ès que quelqu'un avait envie d'une maison ou d'une ^rre, et, un peu plus tard, d'un vase précieux ou d'un '^abit, il en faisait inscrire le propriétaire sur les listes ^ proscription. — Ainsi, ceux-là mêmes qui s'étaient réjouis de la mort de Damasipe, furent bientôt traînés au supplice, et l'on ne cessa de tuer que lorsque Sylla ^ gorgé de richesses ses moindres partisans.

Je ne crains rien de pareil aujourd'hui, sous le consulat de M^rcus TuUius ; mais, dans une grande nation, tous les hommes ne se ressemblent point. Plus tard, sous un autre consul, qui disposera également d'une armée, une imposture peut s'accréditer ; alors si, d'après l'exemple que vous allez donner, le consul, autorisé par un décret du sénat, tire l'épée, qui pourra conduire son bras ou l'arrêter ?

Nos ancêtres, dans la crainte des pièges que les factions peuvent tendre à des innocents, ont proclamé la loi Porcia et plusieurs autres, qui permettent aux condamnés de s'exiler. Ce motif. Pères conscrits, me parait le plus puissant pour nous empêcher de rien innover. Certes, ils nous surpassaient en vertus et en sagesse, ces hommes qui, avec de si faibles ressources, formèrent le vaste empire qu'ils nous ont laissé, et que nous avons grand'peine seulement à maintenir.

Je conclus donc en demandant la confiscation des biens des coupables, leur dispersion dans les villes municipales où ils seront retenus prisonniers, et la défense de revenir jamais sur leur procès.

Ce discours artificieux dut produire une sensation profonde. César avait habilement ménagé toutes les opinions en les rappelant toutes à la prudence. Les allusions faites à l'instabilité des triomphes politiques, au danger des antécédents, dont les vaincus de la veille pouvaient s'armer contre les vaincus du lende-

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main ; le souvenir des proscriptions de Sylla ramené au moment où Ton voulait s'engager dans une voie sanglante ; tout était merveilleusement choisi pour effrayer les timides et faire hésiter les prudents. Cette harangue donnait la mesure de Cçsar, — intelligence

souveraine et déliée qui, à force de supériorité, d'à-

« propos et de souplesse, sut se faire une route à travers

tous les partis et recueillir la moisson que les autres

avaient semée.

Caton vit Tempression produite et monta brusquement à la tribune.

Vous connaissez tous ce dernier Romain si supérieur à ceux qui avaient autrefois porté le même nom, Cicéïon a lait son histoire en quelques mots : a Coton, ditilj dans une lettre à Atticus, avait prévu tout ce qui f^ arrivé; il s*y est opposé de tout son pouvoir y et il a <«fet«c cÂmé mourir que d'en être le témoin. »

A sa vue, les sénateurs, saisis d'une crainte respectueuse, reprennent leurs places et font silence. Caton parle ainsi :

Pères ccnscrltS) Mon opinion est entièrement contraire à celle de Ce-

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