‹ Causeries historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 19 sur 41 · III · texte numérisé non relu

III

sions est comme un champ qu'il fauche. U n'y a plus qu*uu être qui vit dans l'empire ; les autres sont des instruments dont il dispose, des moyens de jouissance!

— Conséquence inévitable d'une autorité sans limites.

— L'homme, créature vacillante et incomplète, ne vit jamais impunément dégagé de tous les freins ; s'ilpeat ce qu'il veut, tôt ou tard il voudra le mal, par l'imperfection de sa nature. Borner le pouvoir de celui qui gouverne, ce n'est pas se défier de lui, c'est simplement le croire un homme, c'est-à-dire cbrruptible. La toutepuissance ne peut appartenir qu'à la toute-science, et k toute-science n'est qu'en Dieu ! Que ceux qui doutent des dangers' de l'autorité absolue relisent l'histoire des successeurs d'Auguste ; ils comprendront comment elle conduit insensiblement à cette folie du trône qui empêche d'entendre et de voir. — Tous les Césars commencent comme des anges pour finir comme des monstres: l'un deux se fait surnommer à son début les délices du genre humain/ — C'était Néron.

Ce récit des commencements de l'empire est, au reste, le plus éclatant et le plus terrible enseignement que puisse donner le passé. On y lit clairement l'origine des décadences et on y apprend queb sont les symptômes de mort pour les nations.

D fiiut voir de quelle manière se fonde et grandit la longue tyrannie impériale qui consume le peuple romain comme ane fièvre lente.

Nous avons dit les efforts d'Auguste pour amortir et calmer; nous avons vu ses générosités, sa clémence, ruses politiques dont il avoue le secret à son lit de mort. Près de fermer les yeux, il dit à ses amis :

— Ai-je bien joué mon rôle?

Et, comme on lui répond affirmativement :

— Alors, ajoute-t-il, comme à la fin des comédies, citoyens, applaudissez !

Tel est le point de départ. Tibère continue dans la même voie. Au premier instant, tout en lui respire la modération. B n'accepte l'empire qu'avec résistance, à la condition expresse de s'en démettre un jour. Et comme le sénat insiste :

— T attendrai donc, dil^il avec soumission, que vous jugiez équitable d'accorder un peu de repos à ma vieil^ leste.

Craignant, en outre, que Germanicus ne fût impatient de lui succéder, il feignit une maladie qui lui laissait peu de temps à vivre.

Toute flatterie semblait lui répugner. Un Romain l'avait nommé son mettre; il l'avertit de ne pas lui

faire cet affront ; un autre avait appelé les occupations de l'empereur saintes; il le força d'y substituer le mot de laboriemes; un troisième avait dit qu'il s'était présenté au sénat jp«r son ordre ; Tibère l'obligea de dire : par son conseil/

Cette longue dissimulation n'avait d'autre but que d'assurer sa tyrannie. Il fallait s'aider du séliat pour faire rentrer dans le devoir la plupart des légions révoltées, quitte à s'aider plus tard des sympathies de la populace pour décimer le sénat. Auguste n'avait jamais été dupe de l'hypocrisie de Tibère ; il avait deviné ce que cachait cette méchanceté qui prenait son temps pour se produire, et on l'avait entendu un jour s'écrier:

— Mçtlheur à Rome qui sera broyée par une mâchoire si lente I

Quand il se sentit enfin maître Je tout, Tibère se démasqua. Retiré dans l'île de Caprée comme dans un antre, il commença à promener la hache et le poison sur tout l'empire. Les richesses d'un citoyen lui faisaient-elles envie, il lui envoyait l'ordre de le nommer son héritier et le bourreau ouvrait sur-le-champ la succession. Il fit battre de verges sa belle-fille Agrippine, la veuve de Germanicus, laissa mourir de faim dans un cachot ses petits-fils Néron et Drusus, et or-

donna de poignarder le grammairien Séleucus, parce qull répondait trop bien aux difficultés qu'il se plaisait à lui proposer.

Auguste, divinisé, était devenu un inépuisable prétexte pour sa cruauté et ses confiscations. Un citoyen avait osé changer de vêtements devant la statue d'Auguste: — la mort! Un autre avait vaqué à des occupations sordides avec un anneau qui portait son image gravée 1 — la mort 1 (Jn troisième avait osé blâmer une parole autrefois prononcée par lui 1 — toujours la mortl

Mais ce n'était point assez de défendre ainsi la mémoire du fondateur de l'empire ; Tibère prit sous sa protection celle de. tous les rois passés. Un poëte fut accusé d'avoir injurié Agamemnon dans une tragédie î 11 voulut se défendre en prouvant que sa pièce était ancienne et avait été applaudie par Auguste, à qui il l'avait lue ; on ne l'écouta point et on le traîna au supplice.

Une foule de citoyens, craignant les dénonciateurs, se frappaient eux-mêmes; Tibère leur en fit un crime et confisqua leurs biens. Il retenait ses ennemis dans la vie pour multiplier leurs tortures. Un jour qu'il visitait les prisons, un condamné lui cria :

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qui n* avait pas liante, disait-il, d'être plus riche que V empereur; un autre jour, apprenant qu'un de ses parents portait toujours sur lui des contre-poisons :

— Quoi! s'écria-t-il, avoir un antidote contre César!

Et il le fit massacrer.

Vous connaissez l'histoire de son cheval Incitatus, qu'il avait revêtu de la dignité de consul, et comment il se fit élever des temples où le peuple l'adorait. — Enfin .quelques-uns de ceux qui l'entouraient s'effrayèrent de sa folie toujours plus furieuse él l'immolèrent. Telle était la terreur, qu'on ne voulut point croire d'abord à la nouvelle ; on se persuada que c'était une ruse de Caligula pour frappter les Romains qui oseraient se réjouir.

Quelques sénateurs avaient cependant conservé, sous ces effroyables servitudes, un culte secret à la vieille liberté ; ils voulurent profiter de la mort de Caligula pour proclamer la république ; mais les prétoriens, qui préféraient un maître dont ils pouvaient attendre des largesses, allèrent porter la couronne à Claude, un des frères de Germanicus. Ils le trouvèrent caché derrière une porte et demi-mort de frayeur.

a II ne demandait que la vie, dit Chateaubriand dans

ses études historiques ; on lui donna l'empire et il pleura du présent. »

Que pouvait, en effet, ce poltron ridicule, dont la gaucherie avait été prise longtemps pour de la stupidité? Livré aux grossiers instincts de la brute, il laissa libre carrière à tous les crimes. Lui-même ne haïssait pas le sang; et, las de faire rire, il essaya parfois de faire peur; mais Agrippine, qu'il avait épousée, après avoir fait mettre à mort Messaline, voulut assurer le trône à son fils ; elle termina brusquement son règne par le poison, et l'empire romain tomba aux mains de Néron.

Nous nous arrêtons à ce nom, qu'il suffit de prononcer pour réveiller l'idée du tyran dans sa perfection. — Aussi bien, il est temps de donner la parole aux écrivains qui nous ont laissé le récit de cette incroyable époque.

Parmi ces écrivains, il en est trois (un satirique et deux historiens), qui la résument et qui surpassent tous les autres, nous voulons parler.de Juvénal, de Suétone et de Tacite.

Juvénal était d'Aquinum, aujourd'hui Aquino, dans l'Abruzze. — On croit qu'il naquit sous Caligula et qu'il mourut sous Adrien. 11 vit ainsi onze empereurs

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