‹ Causeries historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 20 sur 41 · III · texte numérisé non relu

III

qui, pendant quatre-vingts ans, semblèrent uniquement occupés, sauf de rares exceptions, à déshonorer le trône ou à Tensanglanter.

Juvénal était fils ou pupille d'un affranchi qui prit le plus grand soin de son instruction. Malheureusement les études littéraires étaient en décadence. La liberté, chassée du sénat et du forum, avait emporté avec elle les débats sérieux qui entretenaient la haute éloquence. A celle-ci avait succédé la déclamation ampoulée des écoles où Ton se livrait à des débats fictifs et à des amplifications de rhétorique sur les lieux communs de la littérature. C'est ce qui a fait dire à Boileau :

Juvéaal, élevé dans les cris de récole.

Poussa jusqu'à l'excès sa mordante hyperbole.

Ses ouvrages, tout pleins d'affreuses vérités,

Ètincellent pourtant de sublimes beauté&

Soit que, sur un édit arrivé de Caprée ,

Il brise de Séjan la statue adorée ;

Soit qu'il fasse au conseil courir les sénateurs.

D'un tyran soupçonneux, pâles adulateurs.

Ou que, poussant à bout la luxure latine.

Aux portefai;[ de Rome il vende Messalîne.

Ses écrits pleins de feu, partout brillent aux yeux.

Pendant longtemps, Juvénal dut réprimer sa verve satirique. Il laissa son contemporain Martial, aiguiser

ses quatrains sarcastiques, sachant que l'esclavage, chez un peuplé spirituel est Tépoque des épigrammes ; enfin^ au déclin de sa vie, sous le règne plus heureux d'Adrien, il crut pouvoir rompre le silence, et il jeta ce grand cri de mépris et de colère qui a traversé dix-huit siècles.

Ses satires sont au nombre de seize. Par leur énergie sauvage, elles semblent avoir voulu se mettre au niveau du siècle qu'elles flétrissent, se montrer sans pudeur et sans pitié comme lui. La muse de' ce terrible poëte de la société des Césars a accepté l'ofiSce de bourreau ; sa lyre est un fer rouge dont elle marque au front les scélérats ou les vicieux. Cependant, quelle que soit la crudité cynique de certains détails, Juvénal eût pu dire ce que dit de lui-même un de nos poètes vivants :

Mon vers, rude et grossier, est bonnête homme au fond.

H y a, en eflet, dans son accent, quelque chose de probe et de sincère; on sent que, comme il le déclare dans ses premiers vers, il est bien le poëte de l'indignation [facit indignatio versus).

Pour s'en convaincre, il faut lire la satire où il raconte l'histoire de ce fameux turbot oflert à Domitien,

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qui réunit le sénat pour savoir à quelle sauce le poisson devait être accommodé.

Juvénal fait arriver successivement les patriciens tremblants à la voix du maître, et écrit au front de chacun son histoire, qu'il résume par un mot flétrissant. — Ailleurs il nous peint ces hypocrites silencieux et à Tair austère, a dont les cheveux, dit-il, sont pluscourts que les sourcils » et qui, le nom de vertu sur les lèvi*es, ont pour dieux pénates tous les vices. — Il signale ces Grecs avilis, courtisans de tous les palais, parasites de tous les festins, qui flattent, comme d'autres travaillent pour vivre et qui savent prendre partout l'attitude ou le ton qui doit plaire. « C'est le talent de la nation, )> ajoute-t-il; le Grec naît comédien. Tu ris, il rit plus » fort; il pleure s'il voit couler les larmes d'un ami,- » mais sans en être plus triste pour cela; en hiver, de- » mandes-tu un peu de feu, il endosse son manteau; » si tu dis : a J'ai chaud, )> il commence à suer. »

Mais c'est surtout dans la belle satire intitulée les Vœux, que Juvénal s'élève avec une éloquence tour à tour impétueuse, amère et sublime. Il signale la folie de ceux qui souhaitent les richesses ou les honneurs, et, rappelant à ce dernier propos la disgrâce de Séjan :

La puissance est sujette à l'envie, les plus élevés tombent du faîte ; la longue liste de leurs titres les entraine au fond de Vabîme ; leurs statues descendent de leurs bases et suivent le câble qui les précipite. On saisit la bâche, on brise les roues du char triomphal qui leur avait été consacré, on frappe les jarrets de bronze des innocents coursiers. Déjà le feu pétille sous le souffle qui Texcite, déjà s'embrase dans la fournaise cette tête i\x favori de Tibère^ qae le peuple adorait; le grand Séjan éclate et se dissout! Maintenant cette face, la seconde de l'univers, va servir à faire dé petits vases, des bassins, des poêles et des cuvettes. — Orne ta maison de lauriers, cours immoler un taureau superbe au Capitole; le cadavre de Séjan est livré au croc, on le donne en spectacle, — et la foule de se réjouir ! — Vois, s*écrie-t>-on, quelles lèvres! quel visage! je n'ai jamais pu supporter cet homme. — Mais pour quel crime a-t-il été condamné? Parle-t-on de délateurs, d'indices, de témoins? — Rien de tout celai une longue et verbeuse lettre, avec le cachet de Tibère^ est arrivée de Caprée. — Fort bien, je comprends.

£t voilà nos citoyens ! — Comme d'habitude, ils se rangent du côté du succès ; ils maudissent la victime. Si la fortune eût favorisé Séjan et eût livré la vieillesse du prince à ses coups, ils le proclameraient maintenant Auguste ! Depuis que le peuple romain a cessé de vendre ses suffrages, il a renoncé à la politique ; lui qui distribuait jadis empire, faisceaux, légions, tout enfin, il demeure impassible, il ne lui faut plus que deux choses : du pain et des spectacles! — Écoutez ce qu'il dit dans

la foule : — J'apprends qu'il en périra bien d'autres, n'en doutez pas ; la fournaise est grande 1 Je viens de rencontrer, la pâleur au front, mon ami Brutidius qui se réfugiait à l'autel de Mars. Je crains bien que notre Ajax ne se venge d'avoir été mal servi. Vite, courons, et pendant que le cadavre de Séjan est encore sur la rive du Tibre, foulons aux pieds l'ennemi de César. Mais surtout, que nos esclaves nous voient, pour qu'ils ne puissent nous démentir et qu'ils ne traînent pas en justice leurs maîtres, tremblants et la chaîne au cou.

Quel terrible tableau d'une nation avilie par la servitude, n'ayant plus d'autre principe que la peur et n'avouant de sympathie que pour les victorieux!

Juvénal cherche les motifs de l'abaissement de la moraie humaine et il les trouve dans l'avidité des jouissances^ dans l'abandon de notre dignité, dans le besoin de nous sentir au-dessus de quelqu'un. Ceci avait été véritablement l'éternelle infirmité du peuple romain. Toutes ses facultés furent employées à la conquête et il avait mis sa gloire unique à dominer I De là l'affaiblissement des sentiments de justice et de droit; la force seule avait été adorée et 'on s'était préparé à l'esclavage par la tyrannie.

Des dépouilles enlevées dans les combats, une coi-

rasse suspendue à un trophée, la visière pendante d'un casque fracassé, un char sans timon, le pavillon d'une trirème vaincue, un captif tristement enchaîné au sommet d'un arc de triomphe; voilà ce que nous regardons comme le souverain bonheur!... On a soif de gloire, non de vertu l Qui voyons-nous embrasser celle-ci pour elle-même, sans l'attrait des récompenses? — Et cependant voilà bien longtemps qu'elle est fatale à la patrie, cette gloire d'un petit nombre, cette avidité de titres et d'éloges que l'on puisse graver un jour sur la pierre qui renfermera nos cendres ! — Fragile monument que le jet d'un figuier sauvage suffira pour détruire, car les tombes elles-mêmes sont destinées à périr.

Pèse Anniball combien de livres de cendre dans ce grand capitaine? Le voilà celui que ne pouvait contenir l'Afrique, depuis la rive battue par l'océaù mauritanien jusqu'aux bouches tièdes du Nil, entre les peuples éthiopiens et l'autre patrie des éléphants. Il ajoute l'Espagne à son empire, il franchit les Pyrénées ! La nature lui oppose en vain les Alpes et leurs neiges ; il entr'ouvre les rochers, il brise les montagnes dissoutes parle vinaigre. Déjà il tient lltalie et pourtant il veut aller plus avant. — Soldats 1 dit-il, rien n'est fait si nous ne brisons les portes de Rome et si je n'arbore le drapeau de Carthage au milieu du quartier de Suburre î — Oh l la merveilleuse figure et quel tableau que celui de ce borgne monté sur sa bête de Gétulie! — Mais voyons le dénouement. 0 gloire 1 il est vaincu ! H fuit en exil, et là, ce grand, cet incomparable client attend

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à la porte d'un palais qu'il plaise au tyran de Bithynie de s'éveiller. Cette âme qui bouleversa autrefois les nations ne quittera la terre ni par l'épée, ni par la pierre, ni par le javelot ; Cannes et le sang précieux qui y fut versé auront pour vengeur un atome de poison caché dans un anneau! — Va donc encore, insensé, coursa travers les Alpes glacées pour plaire à nos écoliers et devenir un sujet d'amplification de rkétoriqtie.

Mais, me diras-tu^ l'homme ne doit-il donc former aucun vœu? — Crois-moi, laisse les dieux apprécier ce qui nous convient et ce qui peut nous être utile. Nous demandons ce qui plaît, ils donneront ce qu'il faut. L'homme leur est plus cher qu'il ne l'est à luimême -

Poussés par nos amis ou par un aveugle et irrésistible penchant, nous demandons une épouse qui nous rende père ! Ils savent, eux, quels seront ces enfants, quelle sera cette épouse I Si tu veux pourtant leur adresser quelque vœu. .. demande-leur la santé de l'esprit jointe à la santé du corps ; demande une âme forte, exempte des terreurs de la mort et qui sache la regarder comme un bienfait de la nature.

Ce dernier conseil était surtout utile sous les Césars, où chacun devait regarder la vie comme un prêt que l'empereur pouvait, à chaque instant, lui redemander. Vu son titre de poëte satirique, Juvénal pourrait être taxé d'exa-

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gération dans la peinture qu'il nous a laissée de cette sanglante époque, s'il n'avait pour garanties deux historiens que nous avons déjà nommés, Suétone et Tacite.

Suétone ne mérite le nom d'historien que dans une certaine mesure : c'est plutôt un chroniqueur à la manière de Froissart. Il est riche en détails, en anecdotes, en révélations curieuses ; mais il ne recherche ni la couleur, comme les historiens de l'école pittoresque, ni un enseignement, comme ceux de l'école philosophique. Son channe est dans la facilité et dans l'accent sincère d'une narration où rien ne frappe particulièrement, wtàs dont l'ensemble produit une impression singulièrement pénétrante.

Tacite, au contraire, appartient à l'école de Thucydide et de Salluste, mais les dépasse tous deux par la juste proportion des développements et la perfection de la formule.

Ce n'est pas seulement le plus profond des historiens : c'est le plus complet, en ce sens que rien d'important ne lui échappe ; le plus attachant, parce que sa sobriété prévient toujours la lassitudf ; le plus instructif, en ce qu'il indique les origines ou les conséquences de toute chose. Racine l'appelait le plus grand peintre de l'antiquité ; Bossuet le plus grave des historiens ; Montaigne

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avouait qu'il V avait couru d'un fil; Montesquieu le commente continuellement et d*Âlembert Tadmirait sans restrictions.

n ne faudrait point croire pourtant que son génie ait été à Tabri des critiques et même de la haine!

Outre le pape, qui fit jeter ses cendres au vent, nous pourrions citer Linguet, qui lui a adressé presque autant d'injures que s'il eût été un de ses contemporains, et l'empereur Napoléon qui, impatienté de ses révélations sur la tyrannie des Césars, le traitait àe mauvaise langue:

Et savez-vous comment il justifiait cette expression? Par ce que dit Tacite de Néron I — Selon lui, l'historien latin avait calomnié le ûls d'Agrippine ; il n'avait pas compris qu'après tout, celui-ci avait aidé à constituer l'unité de l'empire romain; il oubliait qu'à la mort de ce prétendu monstre couronné, certaines provinces avaient poussé des cris de désespoir et avaient élevé des autels à Néron.

Quant à la calomnie, nous ferons observer que, si elle existe, elle ne vient point seulement de Tacite, mais de tous ceux qui ont écrit l'histoire de son règne, et il serait étrange que tous se fussent donné le mot pour répétor le même mensonge. — Puis les faits sont

lil Qui a empoisonné Britannicns? qui a forcé Sénèque à s'ouvrir les veines? qui a fait égorger sa propre mère»?

L'unité du peuple romain exigeait-elle ces crimes?

Estr-il vrai de dire d'ailleurs que l'établissement de l'empire ait constitué cette unité? — N'est-ce pas de lui, au contraire, que datent les révoltes des légions, les doubles et les triples nominations d'empereurs qui habituent leâ provinces à combattre Rome et les en détachent peu à peu?

Quant aux regrets publics exprimés à la mort de NéroD, ils se réduisirent à ceux de quelques partisans, tels qu'en ont tous les scélérats, et à une ambassade du loi des Parthes, qui avait reçu plusieurs services du fils d'Agrippine et qui demanda que sa mémoire fut honorée; mais Suétone dit, en propres termes, qu'à la ûouvellQde sa mort a la joie publique fut telle^ que le P^ple parcourut les carrefours coiffé du bonnet de ^(affranchissement.

Il ne nouç reste de Tacite que quatre ouvrages : Les annales, qui renferment l'histoire de l'empire, avec des interruptions , depuis Tibère jusqu'aux dernières lunées de Néron.

Les Histoires^ qui reprennent le récit déplus le règne

de Galba jusqu'à celui de Vespasien, dont elles donnent seulement une partie.

Les Moeurs des Germains^ tableau curieux d'utfpeupie qui joue un si grand rôle dans l'histoire de l'empire.

Enfin, la Vie d'Agricola, dont Tacite avait épousé la fille.

Aucun de ces quatre chefs-d'œuvre n'est à indiquer particulièî*ement, il faut les lire tous et les relire, car les écrits de Tacite ressemblent aux profondeurs du ciel pendant la nuit. Au premier coup d'oeil on n'aperçoit que quelques centaines d'étoiles, et à mesure qu'on regarde, il semble qu'elles se multiplient ; les centaines deviennent des milliers, puis les points lumineux fourmillent innombrables I Ainsi, dans les œuvres de l'historien romain, on n'est d'abord frappé que des grands épisodes; mais, à l'examen, une étoile semble naître à chaque page, à chaque ligne ; tout s'éclaire, tout brille, et la formule fait défaut à l'admiration.

Si, pour les lecteurs qui manquent de loisirs, il faut citer pourtant, nous indiquerons ce qui a rapport àGermanicus et à la révolte des légions, dans les Annales; et, comme opposition à ce tableau d'une noblesse émouvante, les détails intimes sur la vie de Néron. Ceux qui

ont rapport à ^es vanités d'artiste sont surtout curieux à lire. Ce fils d'Agrippine qui tenait le monde sous sa main et pour lequel la terre épuisait ses voluptés, n'avait qu'une ambition sérieuse, dévorante : l'ambition de passer pour le meilleur chanteur de son temps I — Les soins qu'il donnait à sa voix ne lui laissaient point le temps de s'occuper de l'empire. Voulant la faire applaudir, il parut sur le théâtre de Naples, et choisit de jeunes chevaliers et cinq mille plébéiens pour appuyer ses débuts. Us étaient partagés en plusieurs corps, et on leur apprit les difiërentes manières d'applaudir. Il y avait les bourdonnements^ les tuiles, les castagnettes. Les chefe de chacune de ses troupes gagnaient quarante mille sesterses (près de huit mille francs). — C'est à ce souvenir historique que nos claqueurs modernes ont dû le nom de Romains^ que l'argot du théâtre leur a conservé.

Après ses triomphes de Naples, Néron voulut pandtre sur la scène à Rome et y disputer le prix du chant. — Ici écoutons Tacite :

Le sénat, à l'approche des jeux quinquennaux, offre i Tempereur, pour le sauver de la honte, le prix du chant, en ajoutant la couronne de l'éloquence, afin de

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cacher Tavilissement de rhistrion ; mais Néron répéta qu'il n'avait besoin ni de la brigue ni de l'autorité du sénat ; qu'il voulait l'égalité avec ses rivaux et qu'il obtiendrait de la conscience des juges le triomphe qu*i aurait mérité. Il commença par déclamer des vers sur la scène; puis, le peuple le pressant de mettre ses talents au grand jour ( car telles furent ses expressions), il monta sur le théâtre et se soumit à toutes les lois prescrites dans les combats de la lyre, comme de ne point s'asseoir malgré la fatigue, de n'essuyer sa sueur qu'avec la robe qu'il portait, de ne pas cracher, de ne pas se moucher à la vue des spectateurs. Enfin il fléchit les genoux, et, tendant respectueusement la main vers l'assemblée, il attendit avec- une feinte anxiété la sentence des juges. La populace de Rome, qui avait coutume d'applaudir jusqu'aux gestes des histrions, trépignait en cadence et frappait des mains en marquant la mesure. On eût dit qu'elle se réjouissait, et peut-être se réjouissait-çUe, en effet, peu soucieuse de la dignité romaine.

Mais les citoyens des villes éloignées, où se conservent encore l'austérité et les mœurs de la vieille Italie, ceux qui, vivant au fond des provinces, sans rien savoir de ses désordres, étaient venus à Rome en députation ou pour leurs affaires particulières, ne pouvaient supporter un pareil spectacle, ni suffire à cette tâche honteuse. Leurs mains, mal exercées aux applaudissements, se fatiguaient ; ils troublaient les habitués et souvent ils étaient frappés par les soldats qui garnissaient les gradins pour empêcher les acclamations de se ralentir ou de cesser, ne

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fût-ce qu'un instant. — Un grand nombre de chevaliers furent écrasés en essayant de traverser la foule qui se pressait dans les couloirs, d'autres, à force de rester jour et nuit sur leurs bancs, contractèrent des maladies mortelles j car s'ils quittaient le théâtre, ils avaient tout à craindre ; les délateurs étaient là, qui, tantôt ouvertement et le plus souvent en secret, prenaient les noms des spectateurs, épiaient sur leurs visages la joie ou la tristesse î Les hommes obscurs étaient sur-lechamp livrés au supplice ; Néron dissimulait avec les personnages illustres : mais la rancune ne tardait pas à se montrer. On dit que Vespasien, réprimandé par l'affranchi Phébus de se laisser gagner par le sommeil , fut protégé à grand'peine par les prières des gens de bien, et qu'il fallut plus tard, pour le sauver d'une perte imminente, l'ascendant de sa destinée.

Voilà ce que Néron appelait s'en remettre à la conscience des juges sans employer la brigue.

Mais peut-être vous défiez-vous de cette mauvaise langue de Tacite ; interrogeons alors Suétone et voyons comment il raconte la fin de ce règne dont les Annales ne rapportent qu'une partie, ce sera en même temps le moyen de comparer la manière des deux historiens.

Le monde, après avoir supporté près de quatorze ans un tel prince, en fit à la fin justice. Julius Vindex,

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((ui commandait alors dans les Gaules comme propréteup, donna le signal en soulevant cette province. — Dés astrologues avaient autrefois prédit à Néron qu'il serait nn jour déposé, ce qui lui avait fait dire ce mot

célèbre : — L'artiste vit partout C'est à Naples

qu'il apprit le soulèvement des Gaules, le jour même où il avait tué sa mère! 11 reçut cette nouvelle avec tant d'indifférence et de tranquillité, qu'on le soupçonna de voir avec plaisir l'occasion de dépouiller, par le droit de

la guerre , les plus riches provinces de l'empire

Troublé enfin par les fréquentes et injurieuses proclamations de Vindex, il écrivit au sénat pour l'exhorter à venger l'empereur et la république; il s'excusa sur un mal de gorge de n'être pas venu en personne. Mais, dans ces manifestes, rien ne le blessa tant que de se voir traiter de mauvais chanteur et il allait demandant à tout le monde si on connaissait un plus grand artiste que lui?

Son premier soin, en préparant son expédition contre les rebelles, fut de choisir des voitures pour le transport de ses instruments de musique... Cependant le bruit courut que les autres armées s'étaient aussi révoltées... Il remit donc au lendemain pour prendre un parti. — S'étant réveillé au milieu de la nuit, il apprit que ses gardes l'avaient quitté. 11 sauta de son lit et envoya chez tous ses amis. N'en recevant aucune réponse, il alla, suivi de peu de monde, demander un refuge a quelques-uns d'entre eux. Toutes les portes lui furent fermées et personne ne lui répondit. Alors il revint dans sa chambre : les sentinelles avaient pris la faite,

emportant jusqu'à ses couvertures et ^a boîte d'or où

était le poison Il parut désirer une retraite pour se

recueillir. Phaon, son affranchi, lui offrit sa maison de campagne, située entre la voie Salaria et la voie Nomentane, à quatre milles de Rome. Il monta à cheval en tunique et pieds nus, comme il se trouvait. Il était enveloppé d'un vieux manteau déteint, avait la tête couverte, un mouchoir devant la figure, et, pour toute suite, quatre personnes parmi lesquelles se trouvait Sporus. En sortant, il sentit la terre trembler, vit un éclair et fut saisi d'épouvante. Lorsqu'il passa près du camp des Prétoriens, des cris lui arrivèrent ; c'étaient des imprécations contre lui et des vœux pour Galba!... Arrivé à un chemin de traverse, il renvoya les chevaux, et, s'engageant au milieu des ronces et des épines, dans un sentier couvert de roseaux où il ne pouvait marcher qu'en faisant étendre des vêtements sous ses pieds nus, il parvint, non sans peine, derrière

la maison de campagne On creusa une ouverture

sous la muraille, afin qu'il pût entrer secrètement et, en se traînant sur les mains, il gagna une chambre voisine, où il se coucha sur un mauvais matelas garni d'une vieille couverture

Tous ceux qui l'avaient suivi le pressaient de se

dérober le plus tôt possible aux outrages dont il était menacé. Il ordonna de creuser une fosse devant lui, sur la mesure de son corps, de l'entourer de quelques morceaux de marbre s'il s'en trouvait, et d'apporter près de là de l'eau et du bois pour rendre les derniers devoirs à son cadavre. Il pleurait à chaque ordre m. 40

donné, et répétait sans cesse : — Quellc^mort pour un si grand artiste 1 Pendant ces préparatifs, un courrier vint remettre un billet à Phaon; Néron s'en saisit et lut que le sénat l'avait déclaré ermemi de la patrie et le faisait chercher pour le punir selon les lois anciennes. Il demanda quel était ce supplice ; on lui apprit qu'il consistait à dépouiller le criminel, à lui serrer le cou dans une fourche, et à le battre de verges jusqu'à la mort. — Épouvanté il saisit deux poignards qu'il avait apportés et en essaya la pointe ; mais il les remit dans leurs gaines en disant : — L'heure fatale n'est pas encore venue. Tantôt il exhortait Sporus à se lamenter et à pleurer, tantôt il priait quelqu'un de se tuer pour lui donner le courage de mourir. Quelquefois aussi il se reprochait sa lâcheté ; il se disait : — Je traîne une vie honteuse et misérable I — Et il ajoutait en grec : — Cela ne convient pas à Néron ; cela ne lui convient pas ; allons, réveille -toi I — Déjà s'approchaient les cavaUers qui avaient ordre de le saisir vivant. Quand il les entendit, il prononça en tremblant ce vers grec :

Des coursiers frémissa/nts j'entends le pas rapide*

Et aussitôt, aidé par son secrétaire Épaphrodite, il s'enfonça le fer dans la gorge... Il expira les yeux ouverts et fixes, objet d'horreur et d'épouvante pour ceux qui le regardaient.

En lisant ce récit, on a peine à comprendre le juge-

ment de Lahaïpe, qui appelle Suétone un anecdotier et dit a qu'il rapporte tout, mais qu'il ne peint pas. »

Si nous ne nous trompons, il serait difficile de faire un tableau à la fois plus simple et plus saisissant de ces dernières heures de Néron. A chaque instant un coup de pinceau rapide accentue les physionomies et colore la scène. L'empereur histrion et le lâche égoïste se trahissent tour à tour avec une énergie bouffonne ou terrible, et quand on entend ce monstre naïf pleurer le grand artiste que Rome va perdre en lui, et engager un de ses amis à se poignarder pour lui donner du courage, on croit lire une des scènes de Shakespeare où le grotesque coudoie avec la terreur.

Loin d'accuser Suétone de ne pas peindre^ on pourrait, au contraire, l'accuser de ne jamais faire autre chose. Ce qui lui manque, c'est la grandeur magistrale de Tacite, le parfait rapport entre toutes les parties de l'œuvre. Son histoire n'est qu'une galerie de tableaux juxta-posés dont il ne cherche jamais à faire sentir la parenté. Il vous promène de Jules César à Domitien sans vous montrer Tenchaduement des hommes et des choses. Dans Tacite vous n'avez qu'un tableau, mais il embrasse tout. On sent qu'il a des principes qui lui servent à juger et à coordonner les faits, tandis que

Suétone n'a que des souvenirs qui se succèdent et qu'il juge isolément, d'après sa sensation. L'un n'est, enfin, qu'un conteur, l'autre est le premier des historiens philosophes.

Ce titre, au reste, personne ne le lui a jusqu'ici contesté. — Alors même qu'on a mis en doute son exactitude et son jugement, on a reconnu la supériorité de sa forme.

Nous nous trompons : il s'est trouvé quelques pédants modernes qui, à force de corriger des thèmes, ont cru savoir mieux le latin que Tacite et ont déclaré qu'il n'appartenait pas à la bonne école, c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'on ne trouvait pas ses tournures de phrases, ses expressions, son style enfin, dans Virgile ou dans Cicéron.

C'est une erreur commune et dont nous avons eu

des exemples récents, que cette confusion faite entre la

forme générale d'une langue à laquelle nul ne doit se

soustraire et les formes particulières qui constituent la

' personnalité de chaque écrivain.

Il y a partout deux langues : celle que parle tout le monde, et celle plus nuancée que parlent les hommes qui sortent delà foule. — Cette dernière est l'accent particulier de chaque génie ; c'est elle qui les différencie

et les fait reconnaître ; mais les gens qui n'ont pas le sens délicat de l'art prennent cet accent pour une défectuosité de langage. Parce que la phrase de Tacite n'est point celle dont ils ont l'habitude, ils la déclarent d'une pureté douteuse; — semblables à ces écoliers qui ne trouvent une langue étrangère bien parlée qu'à condition qu'elle le soit avec le? inflexions de leur maître.

C'est la même erreur qui a fait dire de nos jours que Yictor Hugo et Lamartine parlaient un français barbare ! — Reproche que nous voyons adresser dans tous les siècles aux écrivains d'une forme personnelle, à Bossuet, par exemple, à Labruyère, à Beaumarchais.

Mais à part ces étranges correcteurs de la latinité de Tacite, tout le monde est d'accord sur son admirable concision, qui semble cristalliser la pensée et l'enchâsser dans le récit comme une pierrerie étincelante. — Ce qui est moins connu, c'est la souplesse onctueuse de son style lorsque l'attendrissement le gagne. On pourra s'en faire une idée en lisant la péroraison de l'éloge d'Agricola.

On sait quelle fut la destinée de cet homme illustre. Envoyé par Vespasien dans la Grande-Bretagne pour la soumettre et la gouverner, il se rendit tellement cher

nu io.

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au peuple vaincu, que Domitien, qui ne pouvait cFoire à une autorité dépourvue d'ambition, le rappela à Rome. Agricola vécut dans la retraite sans regrets et sans murmure; mais cette vertu, même cachée, blessait l'empereur 'f il fi empoisonner secrètement le vainqueur des Bretons.

Tacite était alors absent, par suite d'un exil forcé ou volontaire, mais il s'occupa sur-le-champ de réunir tous les détails nécessaires à l'histoire de ce grand homme, qui, selon ses belles expressions, c< par ses propres vertus et par les vices des autres, était poussé, en même temps, vers la gloire et vers l'abîme. »

Après avoir raconté comment Agricola dut refuser un des proconsulats qu'on allait tirer au sort, afin de ne pas exciter les soupçons de Domitien, et comment sa mort suivit ce refus, il ajoute :

Déplorable pour nous, triste pour ses amis, sa perte ne resta indiff'érente ni aux étrangers ni aux inconnus eux-mêmes. Le peuple, bien qu'il fût occupé d'autres soins, venait souvent à sa maison et parlait de lui sur les places et dans les réunions publiques. Personne ne se réjouit à la nouvelle de sa mort. Personne ne l'oublia sur-le-champ. La pitié fut d'autant plus vive, que

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le brait s'accrédita qu'il avait péri par le poison. — Quant à moi, je ne sais rien de précis et je n'oserais heu afiSrmer. Du reste, pendant toute sa maladie, Domitien lui envoya, plus souvent que les princes n'ont coutume de le faire, ses principaux affranchis et ses médecins de confiance, soit par intérêt, soit pour l'espionnage. Au dernier jour même, on sut que des coureurs disposés sur les routes -avaient rendu compte au prince de tous les instants de l'agonie, et personne ne croyait que Domitien pressât de la sorte une nouvelle qui dût l'affliger. Il montra néanmoins une apparence de douleur, tranquille désormais sur l'objet de sa haine, et cachant mieux la joie que la crainte. — Il paraît certain qu'à la lecture du testament d'Agricola qui le nommait héritier avec une digne épouse et une flUe chérie {à qui il voulait assurer au moins une part de ses biens), il s'en réjouit comme d'un témoignage d'estime. Aveuglé et corrompu par des flatteries continuelles, il ne savait pas qu'un bon père n'institue pour son héritier qu'un mauvais prince.

Agricola... mourut dans sa cinquante-sixième année... Il a joui, dans toute leur plénitude, des vrais biens que donne la vertu, et, après les honneurs du consulat et du triomphe que pouvait y ajouter la fortune?... Mort avant sa ûUe et sa femme, on doit même le féliciter de s'être soustrait à l'avenir, sans avoir rien perdu de sa dignité, dans l'éclat de sa gloire, en laissant sains et saufs ses proches et ses amis* S'il n'a pas vécu jusqu'à ce siècle heureux, s'il n'a point vu le règne de Titus que nous annonçaient ses pressentiments et

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ses vœux, ce fut du moins, pour sa mort prématurée, une grande consolation d'échapper à ces derniers temps où Domitien épuisait le sang de la république, non par instants et en la laissant respirer, mais sans relâche et, pour ainsi dire, d'un seul coup.

Agricola n'a pas vu le sénat assiégé par les armes, le meurtre de tant de sénateurs égorgés dans un même massacre, tant de nobles femmes exilées ou fugitives... Carus Métius ne comptait alors qu'une victoire... et on en était encore à l'accusation de Bébius Massa!... Depuis, nous avons traîné Helvidius en prison ; nous avons vu condamner Mauricus et Rusticus; Sénécion nous a arrosés de son sang innocent! — Néron, du moins, détournait les yeux ; il ordonnait les crimes et ne regardait pas. Le plus grand de nos maux sous Domitien c'était de voir et d'être vus, lorsque les soupirs étaient enregistrés, lorsque son visage cruel et cette rougeur dont il s'armait contre la honte suffisaient à faire pâlir et à désigner tant de victimes. — Tu es donc heureux, Agricola, non-seulement d'avoir vécu avec tant de gloire, mais aussi d'être mort à propos. Ceux qui ont assisté à tes derniers entretiens disent que tu as subi ta destinée sans regret, comme si tu eusses voulu par ton courage absoudre l'empereur. — Mais pour moi, pour ta fille, ce n'est pas assez de l'amertume de ta perte; il faut encore qu'à notre tristesse s'ajoute la douleur de n'avoir pu assister à ta maladie, soutenir ta vie défaillante, nous rassasier de ta vue et de tes embrassements. —: Ah î pourquoi n'avons-nous pas recueilli tes volontés et tes paroles, pour les fixer au fond de notre cœur.

— C'est là notre regret, notre blessure. Forcés d*ètre absents , nous t'avons perdu quatre années avant ta mort. Sans doute, ô le meilleur des pères,-grâce au dévouement de la plus aimée des épouses, rien n'a manqué à tes honneurs suprêmes; mais il a manqué des larmes à tes restes, et tes yeux, dans les dernières heurs de la vie, ont dû désirer quelque chose.

S'il est un asile pour les mânes des hommes vertueux, si les grandes âmes, comme les sages aiment à le penser, ne s'éteignent pas avec le corps; — repose en paix et rappelle-nous de nos regrets impuissants et de nos plaintes efiëminées, nous qui sommes ta famille, à la contemplation de tes vertus, qu'il n'est point permis de pleurer. — C'est par notre admiration, par nos louanges éternelles, c'est en te ressemblant, si nous en avons la force, que nous honorerons dignement ta mémoire. Tel est le véritable hommage, le pieux devoir de ceux qui te sont unis. J'exhorte ta fille et ta femme à rendre ce culte au souvenir de leur père et de leur époux. Qu'elles aient toujours présentes toutes tes actions^ toutes tes paroles. 11 vaut mieux qu'elles contemplent ta gloire dans l'image de ton âme que dans celle de ton corps.

n serait difficile de vous faire entendre de plus nobles paroles ; aussi ce seront les dernières.

Entre le siècle d'Auguste et Tacite, le silence de la servitade n'a été interrompu que par un petit nombre de voix.

Nous y sommes donc enfin arrivés.

Cette longue élaboration préparatoire, qui frayait la route à TÉvangile, est achevée. — Les esprits, dégagés des anciennes superstitions du paganisme, étaient depuis longtemps ouverts à la bonne nouvelle; mais le fait résistait! — Les barbares le suppriment, et, sur la table rase préparée par Tépée, le monde moderne va enfin se fonder pierre à pierre.

Laissons-lui le temps de sortir des ruines antiques e^ de dresser un abri où puisse se réfugier et chanter la

muse. I

A partir de ce moment, la tradition est brisée. — U Grèce, que nous apercevions encore à travers les honzons latins, va complètement disparaître. C'est dans les chants sauvages qui s'élèvent au midi et au septentrioa qu'il faut chercher la poétique nouvelle.

Disons donc un dernier adieu à ces œuvres merveilleuses où nous avons vu le génie secondé par toutes te ressources de l'expérience. — Pareils à ces émigrantai qui abandonnent l'Europe civilisée pour chercher une nouvelle patrie dans les steppes américains, nous quittons tous les prodiges de l'art pour entrer dans Tinculte domaine de l'inspiration barbare. — Ne nous effrayons! pas trop, mais recueillons-nous ; tâchons d'oublier les

séductions delà muse antique, afin de comprendre celle qui va chanter; et, après avoir essuyé de nos lèvres ces traces du nectar versé par les Grecs et les Romains,

goûtons sans hésiter à l'hydromel que vont nous oiSrir les scaldes du Nord.

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