‹ Causeries historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 21 sur 41 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Constitution de nouvelles nationalités. — Chacune d'elles réyélée par un monument littéraire. — Épopée germaine; les Niebelungen. — Origine de ce poëme. — Son analyse. — Caractère nouveau de la poésie barbare. — Ce qui manque aux Niebelungen.

Lorsque l'on se retourne vers l'époque romaine, deux choses surprennent au premier regard. — D'abord l'immense développement de Rome, puis sa décadence et

• sa ruine.

Les causes de cette double évolution ont été longuement étudiées ; on a surtout appuyé sur le changement des mœurs et des institutions, mais il importe de ne point rester dans le vague d'une indication générale et de faire ressortir clairement en quoi consistait ce changement.

Au commencement de k république, Rome s'accrut

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pur la bravoure, la sobriété et la fierté tenace de ses citoyens. L'État, fermement constitué sur l'association du patron et des clients et sur la rigide exécution de la loi, s'agrandit aux dépens des cités voisines moins heureusement constituées. C'est le beau temps de la république patricienne tempérée par le tribunat plébéien, véritable gouvernement de Rome et le seul qui convînt à sa nature.

Plus tard,. quand la domination romaine s'est étendue et qu'elle travaille à envahir le monde, la création d'une armée permanente lui donne sur toutes les nations une supériorité marquée. L'empire n'entretient qu'environ trois cent cinquante mille hommes, moitié de barbares, moitié de Romains ; mais il les a toujours à sa disposition , tandis que les autres peuples ne forment leurs armées qu'au moment de la guerre. Rome

a donc toujours l'avantage de troupes aguerries et la possibilité jde frapper les premiers coups.

C'est là surtout le secret de ses constants succès militaires. C'est grâce à cette oi^anisation , alors exceptionnelle dans le monde, que Rome put arriver à constituer un empire qui s'étendait depuis les déserta de l'Afrique jusqu'au Rhin, au Danube et au Caucase, sur we largeur d'environ six cents lieues^ et dont la lon-

gueur était de plus de neuf cents lieues, depuis l'Eupbrate jusqu'à l'Océan Atlantique I

Mais le système employé par les Romains dans leurs conquêtes devait, à la longue, tourner contre euxmêmes:

Pour s'emparer de chaque contrée, il avait d'abord fallu détruire, par la guerre, l'élite des populations ^ le reste avait été désarmé ou réduit en esclavage. — Afin d'assurer l'ordre, on avait fait un déserti

Les vainqueurs avaient pris possession des meilleures terres, qu'ils cultivaient au moyen d'esclaves, de sorte qu'au lieu de petites propriétés nourrissant un grand nombre de familles heureuses et librfes, on avait eu de vastes domaines où végétait un peuple de captifs découragés et abrutis. Les ai*ts mécaniques n'avaient plus trouvé d'ouvriers, et la production agricole avait subi une telle diminution que, sous Dioclétien, le soldat payait cinquante sous la livre de viande et vingt-deux francs la chaussure la plus grossière. Les patriciens, qui possédaient presque toutes les terres , avaient des do^ maines de dix lieues d'étendue, mais livrés à la stéri- Uté.

Les dispendieuses folies des empereurs avaient en^ core aggravé la situation en amenant des exactions qui

achevèrent de ruiner les provinces. Ces exactions prenaient, comme cela a toujours lieu dans les gouvernements que Ton appelle réguliers, la forme d'impôts. — n y en avait trois très-distincts.

D'abord l'impôt territorial (indiction) qui montait au tiers du revenu et que l'on doublait quelquefois sous le^ nom de superindiction (car en fait d'impôt l'important est toujours de trouver un nom qui donne à la rapine du fisc un faux air de légalité). Le second impôt était la • eapitation on taxe personnelle ; elle montait quelquefois à trois cents francs par tète I Enfîn^ il y avait les corvées on travaux exécutés gratuitement pour l'État.

Et savez-vous qui supportait la totalité de cet immense fardeau? — Une seule classe, la classe des eurudes, correspondant à la bourgeoisie de nos sociétés modernes. — Ni les familles patriciennes, ni le peuple proprement dit ne participaient au payement des taxes, tout devait être fourni par les curiales, ou propriétaires d'au moins vingt-cinq arpents, qui, en échange du ruineux honneur d'administrer la cité, devaient subvenir à tous ses besoins. C'étaient les communes du temps, mais, à la différence de celles du moyen âge qui se constituèrent pour se défendre , celles-ci semblaient ne l'avoir été que pour payer.

Aussi, cette classe moyenne, qui forme toujours l'élément indispensable d'une nation, parce que c'est l'anneau qui sert à relier les deux autres, succomba-t-elle sous le poids. Une foule de euriales préférèrent renoncer à leur indépendance, qui n'était que le privilège de se ruiner pour les autres, et, abdiquant le titre de citoyens romains, ils se firent esclaves volontaires des patriciens, ou serfs attachés à la glèbe^

De leur côté, les esclaves, ne se sentant plus resserrés entre les classes intermédiaires qui les avaient jusqu'alors retenus dans le devoir, échappèrent à leurs maîtres et allèrent se réfugier dans les forêts, d*où ils étendirent leurs ravages sur les contrées voisines.

Tout contribuait donc à amoindrir les populations déjà affaiblies, et la solitude, comme un linceul de mort, semblait se dérouler pli à pli sur l'empire. On arriva enfin à ce résultat, que l'immense étendue indiquée plus haut nourrissait moins de cent vingt millions d'habitants^ parmi lesquels on ne comptait plus que six millions de citoyens romains.

Ce fut alors que parurent les barbares! Leur invasion fut d'autant plus facile, qu'ils trouvèrent partout d'immenses vides par lesquels ils entrèrent comme par autant de brèches :

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Les Goths, chassés des bords de la mer Noire et du Danube parlesISuns, vinrent s'établir sur les terres de l'empire avec l'autorisation de l'empereur Valens. On leur avait demandé d'abandonner, comme gage de leurs intentions pacifiques, leurs enfants et leurs ar«» mes I Les enfants furent livrés, mais ils gardèrent les armes, et bientôt, renforcés par les Ostrogoths et les Visigoths , ils marchèrent sur Rome, que les esclaves révoltés ouvrirent à Alaric.

A cette nouvelle, les Huns s'agitent et préparent leurs coursiers. Eux aussi veulent une part dans cette immense i<roie. Ils accoururent sous les ordres d'Attila, et partout où ils ont passé il ne reste que la terre nue.

Le roi des Vandales, Genséric, réunit, à son tour, ses hordes sur les bords de la Baltique.

— De quel côté faut-il tourner le gouvernail? lui demanda le pilote.

— Mets la voile au vent, répond le roi barbare , il* nous conduira contre ceux que Dieu veut punir.

Elle le conduisit à Ostie, d'où il courut assiéger Rome, qui fut prise et pillée pendant quinze jours. Tout ce qu' Alaric y avait laissé fut enlevé par les Vandales.

Ici finit l'empire d'Occident.

Mais pendant que la société latine s'écroule^ des nations nouvelles commencent à poindre.

D'abord une tribu de Germains, à laquelle se réunissent les esprits les plus indépendants et les plus vi& des autres tribus, vient s'établir dans les Gaules. Ce sont les Francs, qui, mêlés plus tard aux Romains de la Neustrie et aux Burgundes, formeront le peuple français.

Peu après les Lombards s'établissent dans le nord de ntalie et sont convertis par les soins de l'évèque de Rome, Grégoire le Grand.

Les Visigoths conquièrent l'Espagne, où ils se mêlent aux Suèves.

Enfin les Anglo-Saxons s'emparent de la Grande- Bretagne.

Les Allemands se fortifient et s'organisent en Germanie.

Cinq groupes se forment donc dans l'ancien monde romain et vont devenir les souches des cinq grandes nationalités du moyen âge.

Tout est encore dans le trouble tumultueux qui suit un si prodigieux bouleversement; mais derrière le morcellement qui vient de se faire, une grande asso-

dation se prépare, celle des consciences ! A l'unité violente et toute matérielle que les barbares viennent de briser, va succéder une unité spirituelle , Tempire romain sera remplacé par la chrétienté.

Ces peuples, qui se forment et qui vont grandir^ une foi commune les unit; dans des langues diverses ils adorent le môme Dieu. Là est l'immense progrès accompli. La nationalité reste distincte dans les institutions ; elle disparaît dans les âmes. Il y a un point (et le plus important I) sur lequel tous sont d'accord, tous sont des chrétiens, c'est-à-dire des hommes.

n ne faudrait point croire, cependant, que cette influence de l'Évangile ait été immédiate, et que les peuples barbares soient devenus chrétiens de cœur au moment même où ils reçurent le baptême. Le christianisme , qui est le nom religieux de la civilisation, ne pouvait être d'abord bien compris de ces esprits sauvages jusqu'alors nourris de croyances folles ou sanguinaires. 11 fallait laisser aux générations le temps de se renouveler. Ce soleil qui s*était levé sur le monde des âmes n« devait les pénétrer que lentement.

n nous reste, dans les monuments littéraires des premiers siècles du moyen âge, des indications significatives de cette progression dans la foi chrétienne. Trois

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