III. H
surtout méritent d'être étudiés, tant à cause de leur importance que de leurs caractères distincts. Ils révèlent à la fois trois époques et trois races qui dominent toute la première partie de cette histoire, la race germaine, la race franco-latine et la race espagnole.
Ces trois œuvres capitales sont : les Niebelungen, — le Chant de Roland ^ — le Romancero.
Toutes trois ont vraisemblablement reçu leur forme actuelle du dixième au douzième siècle^ mais pour de pareils poèmes, Tépoque de la composition ne donne point la vraie date des idées qui s'y trouvent exprimées. Le poète, aidé par des traditions plus anciennes, ne fait le plus souvent que les traduire dans la langue de son temps. Son œuvre reproduit moins le siècle où elle est écrite que celui de^ traditions qu'il a rajeunies. Ainsi quand Macpherson publia ses poésies d'Ossian, inspirées sinon fournies par de vieux chants, son recueil reflète évidemment plutôt l'époque gaélique que le dixhuitième siècle, et ses héros ressemblent certainement plus au véritable Fingal qu'à M. de Richelieu.
Le vrai millésime de ces médailles poétiques n'est donc pas autant celui du jour où elles ont été frappées, que celui des années auxquelles appartiennent les traits et les détails qui les composent.
Ainsi les Niebelungen^ écrits selon toute probabilité vers le douzième siècle, se rattachent par la mythologie du poème, par la nature des sentiments et par le caractère des héros, à une tradition barbare qui doi^ remonter bien plus haut.
Pour la mythologie d'abord, celle des Nhbelungen appartient si visiblement aux croyances Scandinaves, que plusieurs savants n'ont voulu y voir qu'une version de VEddaj poëme religieux composé, comme vous le savez, au onzième siècle, avec les plus autiques traditions du Nord. Mais cette opinion ne peut soutenir un examen sérieux. Bien que les Niebelungen aient évidemment puisé aux mêmes sources que YEdda^ ils ne sont point comme celui-ci une sorte de code historique et religieux ; on y trouve le récit d'une aventure dans laquelle les personnages ne représentent point de symbolisations, mais des hommes qui pensent, qui agissent et vivent pour leur propre compte.
D'autres érudits n'ont voulu voir dans l'épopée germanique, que le récit poétisé d'événements contemporains de Gunther ou d'Attila ; — mais une foule d'épisodes et de détails sortent trop visiblement du domaine historique et entrent dans celui de la fable, trop d'anaehronismes et de contradictions accusent les source»
. diverses auxquelles a puisé le poëme pour que cette explication puisse satisfaire davantage.
L'opinion la plus vraisemblable est celle qui attribue les Niebelungen à ces diverses inspirations. Composés avec de vieux chants populaires, avec les transmissions orales du foyer et les antiques légendes, auxquelles le poète a mêlé des ornements nouveaux, les Niebelungen ne seraient qu'un développement embelli d'œuvres antérieures.
Ce qui semblerait le prouver, c'est qu'un poëme plus ancien que les Niebelungen^ et intitulé la Plainte (die Rlage), traite le même sujet en l'abrégeant et fait mention d'un récit encore plus vieux et plus considérable consacré à la même aventure.
Celle-ci était donc une histoire qui remontait trèshaut, et que l'épopée dont nous nous occupons n'a fait que répéter, en l'agrandissant.
Mais que signifie le nom de Niebelungen?
— Ici on est encore réduit aux conjectures.
Dans la première partie du poëme, ce nom est donné aux compagnons de Siegfried, et dans la seconde partie à ceux du roi Gunther, peut-être parce qu'après la mort de Siegfried ses gens sont restés à la cour du roi des Bourguignons. — En tout cas le nom de Niebe^
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hngen n'est pas imaginaire : il était porté par une peuplade réunie aux Burgundes dans le cinquième siècle, on le retrouve dans TEdda et dans les Sagas un parent de Charlemagne s'appelait Niebelung^ et ce noin,est encore resté de nos jours à plusieurs familles allemandes.
La scène du poëme est alternativement sur les deux nves du Rhin, puis sur les frontières de TAutriche et te Tintérieur de la Hongrie. L'épisode de Brunhild ïeporte seul en Irlande; l'époque, indiquée par les personnages historiques introduits dans le récit, est le cin- Çïième siècle.
Wpopée entière est partagée en deux parties, dont «ton diffère tellenient, qu'on les a attribuées, avec ^n, à deux auteurs distincts.
La première partie se compose de dix-neuf chants ou futures ^ la seconde de vingt chants ; la^ plupart sont urts, comme dans tous les Ipoëmes de ces premiers âges destinés à être chantés par les Minnesingers. Le poète nous transporte d'abord à la cour de Gun- «r» roi des Bourguignons, et nous fait connaître sa ur Chriemhild, dont on vante au loin la beauté et raconte à sa mère des rêves dans lesquels celle-ci ve l'annonce d'un noble époux.
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lutations. — Moi-même, je m'en ressens encore I — Dieu le préserve de jamais venir dans mon royaume.
Cependant Gunther, qui a entendu raconter des merveilles de Brunhild! la reine d'Islande, voudrait conquérir sa main ; mais il faut pour cela la vaincre dans un tournoi, lancer plus loin qu'elle une pierre énorme et la devancer par un saut rapide 1 — Quiconque succombe dans la triple épreuve a la tète tranchée I
Siegfried dit à Gunther de ne rien craindre, qu'il s'engage *à lui assurer la victoire, et, en effet, couvert du magique chaperon qui le rend invincible, il ao;j complit les épreuves pour Gunther qui épouse Brun^j hilde.
n s'est, en outre, présenté à la cour dislande commj le vassal du roi des Bourguignons, afin de relever Vil portance de Gunther. Brunhild qui l'a cru, traite ph tard sa bellensœur de femme de vassal, et celle-ci li répond par des insultes qui allument dans le cœur la reine des Bourguignons une haine irréconciliable Siegfried a eu beau châtier Chriemhild pour ses parok imprudentes (car les corrections maritales étaiei
dors dans les mœurs épiques), la femme de Gunther veut qu'il meure I
Elle s'adresse pour cela à Hagène, espèce de Diomède larbare, toujours prêt à la violence. On annonce faussement qu'une armée ennemie vient attaquer les Bourguignons ; Chriemhild, qui craint pour son mari, «voue au traître Hagène (qu'elle croit son serviteur fidèle) que Siegfried est vulnérable près de l'épaule, à tin endroit où s'est attaché une feuille de tilleul lorsqu'il s'est baigné dans le sang du dragon. Elle supplie Hagène de détourner les coups qui pourraient l'atteindre dans cet endroit. Hagène lui demande de le marquer par une croix brodée sur le vêtement de Siegfried, afin i'être plus sûr de le bien protéger } Chriemhild le fait «ans défiance, et le traître profite de l'indication pour frapper mortellement le héros des Pays-Bas.
Nul n'ose annoncer cette terrible nouvelle à Chriem- Wld; mais l'assassin s'en charge lui-même.
La douleur de Chriemhild est longuement et énerpquement racontée par le poète.
Le roi Siegmund vint où était Chriemhild et lui dit : • Malédiction sur notre voyage en ce pays ! — Mais
qui donc, parmi tant d'amis, a pu. enlever pat le meurtre, à vous un époux, à moi un fils?
— Qu'il me soit donné de connaître ce meurtrier, dit la dame d'une voix sombre, et, tant que je vivrai, moa âme ni ma volonté ne lui seront miséricordieuses. Je lui susciterai tant de maux, que ses amis ne cesseront plus de gémir
Le roi Gunther parut aux funérailles avec ses Bourguignons et le féroce Hagène...
Ils niaient leur crime ; mais Cbriemhild leur dit : — Que celui qui se prétend innocent en donne la preuve; qu'il marche au cercueil en présence du peuple, et qu'ainsi la vérité se montre à nos yeux.
Mais voici un prodige, — et de nos jours il se répète encore : — Quand le meurtrier marche vers sa viotime, le sang coule des blessures I — Ainsi cela arriva; — ainsi fut prouvé le crime de Hagène
On chanta une messe des morts: hommes,
femmes, enfants, tous accoururent à la cathédrale* Siegfried fut regretté, même par ceux qui n'avaiefll point d'intérêt à le voir vivre.
Gernot et Giselher, frères de Chriemhild^ prirent enfin la parole : — Sœur et reine, dirent-ils, cesse de pleurer cette mortl... Nous^ te consolerons si la vie nous demeure I — Mais personne en ce monde ne la consola jamais I
Évidemment , ce n'est ici la voix ni de la muse d'Homère, ni de la muse latiue. H y a dans ce récit sanf
art, mais non sans charme, une simplicité qui ne peut appartenir qu'aux littératures naissantes. Il est clair que le poète n'a rien appris à la savante école de l'antiquité ; il compose seulement avec la tradition populaire et ses impressions. — Le récit y perd en éclat sans perdre en intérêt; au lieu de la nature ornée, on a la nature réelle ; on n'aperçoit plus le poëte, mais on reconnaît l'homme dont le fond du cœur ne change pas.
Cependant Attila a perdu sa femme Helka^ et cherche une nouvelle épouse ; ayant entendu parler de ChriemkiM, il envoie des ambassadeurs pour demander sa main.
U veuve de Siegfried refuse, jusqu'au moment où ces ambassadeurs lui promettent secrètement, si «lie épouse le roi des Huns, de la venger du passé. Cet espoir fait passer Chriemhild sur tout le reste. Bien qu'elle ait reçu le baptême, elle accepte le roi païen et devient mère d'un fils qu'elle nomme Ortlieb.
Sept années se sont écoulées depuis son départ de la lourde Bourgogne, sans que son esprit se soit détourné ûû seul instant de sa haine. — Depuis sept ans elle 8 est endurcie dans ses projets de vengeance; son cœur ^devenu semblable au mort chéri qu'elle a laissé à ^orms, dans son cercueil d'acier ; — froid et inacces-
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sible à toute pitié 1 Quand elle croit être sûre des guerriers qui Tentourent; elle envoie demander à son frère Gunther de venir lui rendre visite avec ses principaux serviteurs, sans oublier surtout Hagène.
Malgré les avertissements de ce dernier, le roi accepte l'invitatidn, et part accompagné d'une nombreuse suite.
Attila les reçoit avec courtoisie. — Le fléau de Dieu est devenu, dans le poëme germanique, un mari débonnaire, une espèce de roi dTTvetot, que tout le monde brave, et autour duquel les événements les plus terribles se multiplient sans qu'il les commande ni Jes empêche; — c'est déjà un roi constitutionnel qui règne ^ et ne gouverne pas.
Mais Chriemhlld prépare sa vengeance. Excité par elle, Bléda surprend une partie des Bourguignons à table et les égorge 1 Dankwart seul échappe; il arrive dans la salle où les chefs bourguignons dînent avec Attila et Chriemhild, à qui Ton vient d'apporter son fils, le jeune Ortlieb. A la nouvelle de la trahison, Hagène tue l'enfant et une bataille générale s'engage.
Cependant les Bourguignons laissent sortir Théodorie, qui emmène ses compagnons ainsi qu'Attila et la reine Chriemhild, puis le margrave Rudiger, dont la
fille est promise à un de leurs princes. -« Tout le reste est égorgé.
Mais au bruit du massacre, les vassaux d'Attila accourent. — Iring, le héros du Danemark, est le premier à attaquer Hagène ; il le blesse d'abord, puis il est tué. On propose auxBourguignons de leur laisser la vie s'ils veulent livrer le meurtrier de Siegfried et d'Ortlieb! Us refusent, la bataille recommence, et, après des diances diverses, tous sont tués, sauf Gunther et Hagène qu'on fait prisonniers. Le premier est livré aux bourreaux, et Chriemhiid frappe elle-même Hagène avec l'épée de son cher Siegfried.
Enfin, un des guerriers d'Attila, furieux de voir tant de braves mis à mort pour la haine d une femme, poignarde la reine, et le poète termine par cette ^rophe, qui semble être la moralité du poème :
Les chefe les plus illustres avaient perdu la vie ; les peuples restaient immobiles et muets de douleur. -^ Ainsi se termina cette funeste et meurtrière fête d'armes. — Ainsi l'amour mène à sa suite le malheur.
Telle est cette Iliade germanique, qui appartient évidemment, sinon à la composition, au moins par
SOS GÂlIS£fiI£S HISTORIQUES
riospiration primitive, aux plus anciennes traditions poétiques de la muse barbare. Bien que la plupart des héros du poenie aient été baptisés, aucun d'eux n'est ' encore chrétien. On sent que la religion se trouve là seu- I lement comme une forme ; son esprit est absent. Le \ poëte parle bien d'évèques qui donnent la main aux | dames, de messes auxquelles Gbriemhild se rend dé- 1 votement, et de cérémonies funèbres célébrées dans la { cathédrale de Worms ; mais tout cela semble une ad-i dition faite par lui à la légende primitive. Je vois ses héros habillés en chrétiens ; les idées et les sentiments sont restés barbares. Cette reine, si attentive à écouta les messes matinales, n'a pas un seul scrupule sar la vengeance terrible qu'elle veut tirer de la mort de Si fried ; ce Hagène, qui va à l'église, précipite sans hési tation dans le fleuve un chapelain qui porte à la m uii crucifix consacré ; tous ces chrétiens, qui meurent à cour d'Attila, ne songent pomtunseul instant à leur âmel Le récit reste étranger à la foi religieuse des hé^ ros ; on pourrait retrancher tous les détails qui se rapportent à cette foi, sans rien changer à l'économie poëme. Évidemment ce sont des ornements ajou^ après coup, et l'aventure des Niebelungen n'en a faire*
C'est là sQrtout ce qui la vieillit. Si la forme n'est fas plus ancienne que dans le Chant de Roland ou fe Romancero espagnol, les idées le sont bien avantage. Aucun des pereonnages des Niebelungen 'appartient véritablement à la chrétienté. Siegfried, ;èûe, Chriemhild, Brunhild, le barde Folker sont icontestablement des païens.
Les Niebelungen sont donc, pour l'époque barbare, que sont les épopées d'Homère pour la Grèce hée ; une peinture altérée sans doute par des relaies plus modernes, mais dans laquelle se retrouvent couleur et l'empreinte primitives, ^ussi comme la forme diffère de tout ce que nous ^^ vu Jusqu'ici! — A cette brièveté des détails, à divison par strophes, à ces réflexions rapides qui ►upent le récit, on sent le poète qui n'a point nais son inspiration à un long travail, et qui s'aà des intelligences courtes, ignorantes, peu tives. Chaque aventure a l'air d'une improvisa- 5 séparée de la suivante par le bruit des coupes •e retentissement des armes. — Ce sont des contes lestins et de bivacs, souvent suspendus, souvent '^) et qui se suivent dans Tordre naturel des évé-^
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Partout où existe une littérature, c'est-à-dire un ensemble de productions intellectuelles soumises à une élaboration savante et suivie, l'œuvre, même la plus médiocre, révèle un art appris ; l'auteur a des précautions habiles. Tantôt il traverse rapidement les faits, tantôt il s'y attarde ; il les encadre dans une description ; il en fait ressortir les détails. Ici rien de pareil I L'auteur ne s'arrête pas plus sur la mort du fils de Chriemhild tué par le féroce Hagène que sur celle du batelier qui refusait da lui faire passer le Danube; il ne décrit pas plus longuement le palais d'Attila que la demeure du margrave Rudiger. Toutes ces distinctions lui sont inconnues. Il n'a qu'un but : raconter les événements comme ils ont dû se passeï: et faire dire aux personnages ce qu'ils ont pu dire.
Le manque d'artifice littéraire est poussé si loin que souvent le poète annonce, par une réflexion, la destinée future de ces personnages ou le dénoûment de l'aventure qu'il va raconter, enlevant ainsi par avance à son récit tout le charme de l'imprévu. D'autres fois, au contraire, il terminera brusquement une narration intéressante et passera sans aucune remarque à un nouvel ordre de faits ou de sentiments. Et pourtant, à travers cette inexpérience, on sent h
verve du poète qui marche hardiment et fort de luimême I II va à la conquête de la poésie comme ses compagnons barbares vo/nt au combat, sans tactique, sans armes brillantes, mais avec la simplicité confiante qui fait vaincre. Son archet est d'acier comme celui du barde Folker, et le son qu'il fait entendre blesse parfois l'oreille; mais on l'écoute malgré soi. — Il y a dans cette rudesse naïve quelque chose de direct que nous n'avions point encore trouvé ; on sent que la muse va descendre des régions un peu surhumaines de la poésie antique pour entrer dans la vie réelle ; son accent s'a- • baisse, mais il devient plus intime.
Ce qui lui manque, c'est la vibration qui soulève l'âme ou attendrit le cœur; elle va Tacquérir en se christianisant; nous la trouverons dans le C^aw^ de JRoland.