LA NOUVELLE EVE
I/automne était venu ; les ombrages des Seaqhuttea allaient se dépouillant; d'épaisses brumes enveloppaient les rivos de la Werra, ot les veillées commonçaient à remplacor lespromenades du soir.
Le mnjor, assis près du poêle, dont le ronflement annonçait le retour du froid, paraiï?sajt plongé dans une sombre rêverie et continuait h bourrer machinale* ment, avec le pouce, sa pipe depuis lon^îtemps remplie. Le domestique entra tout à coup portant une lampe.
L'éclat de la lumière arracha le forestier k sa méditation; il releva la fête en tressaillant et mit la main
LK PASTËITR D^HOMMBd 119
devant ses yeux, qu'avait blessés cette Juear subite.
— Owl voos a appelé^ que voulez-voos, pourquoi cette Ismpe ? demanda-t^i} coup sur coup, d'un ton de iuauYai$Q humeur.
— C'est l'heure où M. le comte doit arriver, objecta le domestique.
— Qui vous l'a dit ?
-- Monsieur le major sait qu'il vient tous les soirs. -7 Et on vous a ordonné d'allumer ?
— Oui, monsieur.
— Madame Dalchid, sans doute ?
— Non ; madame votre nièce.
Lq forestier ne riipondit rien; le domestique posa la lanope sur le socle, redressa Tabat-jour et sortit.
Stankar le suivit de l'œil, puis remua la tête d'un air mécontent.
Placé par le comte près de Lina, Andréas lui déplaisait pour cela seul ; mais son exactitude ne laissait aucun prétexte de rrproches, et, tout en le soupçonnant, le major était condamné à le subir.
Il venait d'allumer enfin sa pipe, qu'il tenait depuis longtemps inutile, lorsque sa nièce entra avec madame Dalchid.
120 LB Î^ASrEOR B'KdïtfMES
Les trofe mois qui venafent de s*écouler n'avaient
apporté aucun changement chez celte derfiière, mais
ils avaient laissé une trace profonde sur le viisage de
^ Lioa. Non qu'elle fût moins belte, loin de là : ses yeux,
entourés d'un cercle brunie étaient plus doux, et la
mate blancheur de ses traits en augmentait encore le charme touchant. Ses cheveux, au Keu de descendre en boucles, comme autrefois, jusque sur le cou, étaient négligemment tordus et relevés par un peigne sans ornements; un châle plié très-court enveloppait sa taille , et sa robe de laine noire tombait jusqu'à terre. C'était à ta fois le négligé de la femme qui renonce à elle-même et delà malade que tout soin irrite ou fatigue.
Mais» sans qu'elle le soupçonnât, cet abandon lui donnait je ne sais quel attTait tendre : sà beauté, ainsi dépouillée d'atours, avait quelque chose de plus intime et de plus excitant ; elle attirait le regard par aa négligence même.
En la voyant paraître, Stankâr ne ftit frappé que de sa pâleur.
— Êtes-vous phis souffrante, Lina? ,demand»-t41 avec inquiétude.^
LE PA^T^OB D'HOMil£S 121
-^ Non» répliqua Dorothée ; mais j^ Vn forcée à reDtr^; i'air du soir est humide et froid.
— - Il me soulageait, dit la jeune femme en portant les deux mains à son front brûlant. Ici je me sens étouffée, il me faut de Tair, du mouvement^ de la fatigue.
Stankar la regarda.
— Ce qu'il vous faudrait, surtout, ma chère enfant, dit-il^ ce sont des distractions.
Madame Dalchid fît un geste de surprise.
— Est-ce bien vous qui dites cela, major ? s*écria*telle; comment, vous seriez une fois de mon avis?
— Par hasard, répliqua le forestier, .parce que vous avez raison.
— Mais alors pourquoi vous opposer aux plaisirs qui se présentent pour ma cousine ? reprit Dorothée ; hier, par exemple, cette promenade en bateau...
«- Que lui offrait M. de Leutbold ? interrompit le major.
— C'est vous qui l'avez refusée ! acheva madame Dalchid.
Stankar lâcha une énorme bouffée de tabac et plia les épaules.
— Je û'aime pas les bateaux, dit-il sèchement.
— Vous n'aimez qu'à fumer ! murmura Dorothée d'un ton boudeur et en allant prendre sur un guéridon sa corbeille à ouvrage. ^
Mais tout à coup elle poussa une exclamation.
— Ah ! votre Bible, Lina ! s'écria- t-elle en retirant un livre du milieu de ses laines à tapisserie.
Lina le saisit vivement.
— Je la croyais perdue, dit-elle.
— Et vous y tenez beaucoup ? demanda Stankar d'un accent marqué.
— Si elle y tient! répliqua sa cousine : un souvenir de M. de Leuthold... notre meilleur ami!.,. Croyezvous que je re tionnc pns aux bracolets qu'il m'a offerts à mon jour de nr.isrance?... sans compter que la Bible donnée à Lina est un chef-d'œuvre d'élégance?
— Oui ne s'ouvre jamais ! fit observer le major en pos'^nl. lo (]()if:l avec inh^^ntion '^-ur le form >:r do vermeil.
— PonrquiH cela ? répliqua Dorothée ; ma cousine a la clef, un vrai bijou ! Montrez-la donc, ma belle, cfue je force le ranjor à admirer le bon goût de M. de Leuthold.
— Je crains que ce ne soit une prétention inutile,
fit observe? Lina avec un sourire çmbarraçaé ; mou oncIq est tell^eut sévère pour le comte. . .
•w^ pite& injuste, s'écria I)orot,hée ; oui, injivste, uia-r jor, je maintiens Texpression. Vous blâmez, de parti pris, tout ce qui vient de M. Rs^phaël, parce qu'il n'a pas vos opinions.
Un éclair traversa le rude visage au forestier.
— Eu effet, dit il ironiquement, je ne. crois point comme, lui que l'homme soit une machine nerveuse destijiiéa seulement h percevoir le plaisir.
— Mon Dieu, major, c'est un philosophe.
— Précisément un de ces philosophes qui font de leur système un hôpital pour leiu^s vices I penseurs égoïstes qui se croient forts parce qu'ils sont durs, et pour lesquels la joie des autres n'est qu'un épi à égrener ou une fleur à cueillir ! Ah î voui avez raison, madame, ces hommes je les liais; c^r j'ai appris comu>ent leurs sophismr^s pouvrionl é.:ariT des âm^s malades ou rro^) ardentes; je les mopri.s<*, car je connais l'audace hypocrite avec laquelle ils se présenient au foyer d'un ami dans un espoir infâme.
Lina dôvint plus pâle et ses lèvres tremblèrent, mais Dorothée éclata de rire.
m LB PASSEUR d'HÔMMES^
^Allons I voilà 1© major comme moa cousin Frédéric, dit-elle ; en vérité je ne conçds point cette persistance à vouloir que le comte vienne ici pour me faire la cour.
Stankar étonné la regarda.
— A vous ? répéta-t-il.
— Mon Dieu! vous croyez peut-être que je ne comprends pas vos allusions, reprit madame Daichid qui s'efforça de prendre un air blessé ; comme si les assiduités.de M. Raphaël n'étaient pas une chose toute naturelle dans ime ville où nous sommes ses plus anciennes connaissances !... Mais vous ne comprenez pas, major, qu'on puisse être aimable I
Stankar ne répondit rien et se remit à fumer.
— En lout cas, reprit Dorothée, ma cousine et moi nous devons nous estimer heureuses d'avoir trouvé quelqu'un pour nous tenir compagnie et nous distraire, pauvres femmes que nous sommes I abandonnées par ceux qui devraient s'occuper de nous.
Le forestier s'agita sur son fauteuil avec impatience.
— Oui, abandonnées, répéta Dorothée, qd se sentait forte sur ce terrain. Je ne parle pas de M. Dalchid; il e$t dans une position particulière...
LE PâSTISDR d'hommes 125
— En fuile pour banqueroute, dit Stankar à demivoix? vous appelez cela une position ?
— J'aurais dû dire un malheur, reprit madame Dalchid.
— Son troisième malheur, fit observer le major.
— Soit, continua Dorothée; en tout cas son absence est justifiée; mais celle de mon cousin Rudolphe... ou Jean le Précurseur... puisque c'est son nom de grand homme ! voilà trois mois qu'il est parti.
— Malgré lui, interrompit Stankar, vous le savez...
— Nous le savons par M. Raphaël ; car si le hasard ne Tavait conduit à la prison, nous en serions encore aux conjectures. Conçoit-on que mon cousin ait dis paru sans écrire? que, depuis son départ, il n*ait donné aucune nouvelle? Un silence de trois moisi...
— Savez- vous si ce silence ne lui est point imposé ?
— Pour moi seule, alors, interrompit Lina avec une vivacité amère ; car partout ailleurs sa parole pénètre librement; Técho de ses f)rédications retentit dans toute TAllemagne; les journaux nous les apportent chaque jour ; et, quand il ne trouve aucun obstacle pour faire parvenir ici Texpression de sa doctrine, il en trouverait pour faire parvenir celle de son amour?
128 Lfi I^ASTRUR D*HOMMÊS
femîUe. Le |our où Jésus reçut le nom de Christ, il dut détourner jes yeux des pleurs de sa mère. Je ne puis plus être pour Mûller le but de sa yie, mais tout au plus une distraction vulgaire et fugitive: la jeune Allemagne a retrouvé son apôtre, et moi j'ai perdu mon époux.
Elle s'était laissée tomber sur le canapé en se couvrant le visage de ses mains. Madame Dalchid sîapprocha pour la oonsolef et recommencer un réquisitoire contre Rudolphe. Elle devait avouer que sa conduite était sans exemple ! Négliger une femme qui l'adorait, pour une croyance! c'était d'un égoïsme affreux.
— Après tout, s'écria-t-elle enfin, animée par ses propres paroles, c!est folie de regretter qui nous oublie; on encourage ainsi l'ingratitude des hommes. Dans l'intérêt de votre dignité, ma belle, je vous, engage à rendre indifférence pour indifférence, à vous détacher de Rudolphe, à n'y plus songer, à chercher enfin dans le monde quelque occupation pour votre cœur.
— De grâce, parlons d'autre diose, madame, ior terrompit Stankar, dont Timpatience, visible depuis quelques instants, devenait de la colère.
LE PA$TEUR u'HOMMES 129
tu.
■^ Vous ne voidez pas que je la console? dit Dorothée surprise.
•^ Non, répliqua le forestier en se levant, j'aime mieux qu'elle souffre.
— Mais c'est affreux, ce que vous dites là, major!
— SoitI
— Lui refuser le seul moyen de guérison !
— Je vous en prie 1...
— Non, je le répète ? la conduite de M. Rudolphe est inexcusable et il mériterait...
. -^Par le cielî ne pourrons-nous laisser ce sujet! interrompit Slankar en frappant contre le poêle sa pipe qui se brisa.
Dorothée recula effrayée.
— Ah ! ne vous emportez pas, major, je me tais, je me tais, diteile d'une voix émue, dès que l'on ne peut plus accuser même les absents ! . . . r
Elle prit une tapisserie dans sa corbeille, approcha sa chaise du guéridon et se mit à travailler en silence.
Una était demeurée à la même place , tenant son mouchoir sur ses yeux, comme si elle eût voulu échapper à la lumière ; le forestier parcourait le parloir d^un pas brusque et inégal. Pendant quelque
130 LE ^AâT60K d'HOMaÎES
temps, on n'entendit que le brait de ce paâ âccompagné par le grondement monotone dU poêle et les soupirs de la rafale qui glissaît sur* le vitrage. Enfin, deux coups fermes et rapides fllrent frappés à la porte d'etitrëe. îStankar s'arrêta, les femmes relevèrent la tête.
— M. de Lëufhold, dit Lina, sans s*en apercevoir, en se parlant à elle-même.
La porte fut ouverte, et Ton entendit un bruit de pas éloigné.
'-^Peut-être est-ce Frédéric, reprit madàtne Dalchid à demi-voix ; il avait promis de venir.
Les pas s'étaient arrêtés. Le major et les deux femmes prêtèrent l'oreille avec un sentiment d'attente curieuse.
Mais Lina avait deviné juste, c*élait bien le comte à qui Andréas Venait d'ouvrir. Il fit trois pas dans le vestibule^ s'arrêta pour remettre au domestique son manteau, et après s'être assuré qu'ils étaient seuls :
— Eh bien? demanda-t-îl à voix basse.
— Il y avait Une lettre pour elle, répliqua Andréas sur le même ton.
— Dans le courrier de ce soir ?
LE PASreOR d'hohubs 131
-Oui.
— Donne.
Le domestique fouilla dans son sein et en tira une lettre à Lina, qui portait le timbre de Friberg.
— Encore de lui ! murmura Raphaël en y jetant rapidement les yeux et la faisait disparaître.
Andréas tendit les deux mains pour recevoir le manteau; le comte y laissa tomber en même temps une pièce d'or et prit le chemin du parloir.
À la vue du comte , madame Dalchid fit un geste joyeux.
— Ah! ma cousine avait raison, s'écria- t-elle, elle avait reconnu le coup frappé par M. de Leulhold.
Lina rougit, mais Raphaël ne parut point prendre garde à indiscrétion de Dorothée et salua tout le monde avec une politesse aisée.
— Je dois des excuses pour me présenter aussi tard, dit- il, mais j'ai vainement attendu Frédéric.
— Qui peut donc l'avoir retenu ? demanda Lina.
— Je n'ai pu l'arracher au banquet donné par le baron de Remberg.
— Ah 1 le grand forestier 1 dit madame Dalchid ; j'en ai beaucoup entendu parler ; on le dit charmant.
182 L« PASTEUR D'»(mHJSS
— Un fail murmura le major qui contumait à se promeoer de la porte à la fenêtre.
— Gommât? reprit Dorothée; mais songez doûc que vous parlez de votre supérieur.
— Un joueur, un libertio , ajouta Stankar.
— Mais, major...
— Un ignorant étourdi qui parcourt dos routes bd calèche, ne s'arrêtant que pour accepter des fêtes ou pour donner à dîner! qui s'enivre avec ses amis, chante des romances, danse la hongroise^ et appelle cela faire Tinspection des forêts du Hanovre !
— Pardon, dit vivement Lina, qui avait voulu interrompre son onde, vous ignorez sans doute que le baron est ami de M. de Léutbold.
— Nullement, madame, reprit Raphaël en souriant; M. le major doit même savoir que c'est moi qui ai. retenu M. de Remberg à ce banquet donné par le club des viveurs.
— Ahl qu'est-ce donc que ce club? demanda Dorothée en coupant un brin de laine avec ses dents pour avoir occasion de les montrer.
— Vous ne le connaissez pas? dit Stankar : c'est on cercle où les jeunes gens tes n^eox nés se témar
LM PASrEOR D^HOliMËS 133
seot pour parler de femmes, de vûss el de chevaux ; une association élégante dans laquelle on met en cdmmon ses ridicules et ses vices, et dont M. le comte est président.
Lina fit, pour arrêter son oncle, un geste de prière qui fut aperçu de Raphaël.
— Laissez, dit-il tranquillement; M. le major n*est point causeur, et quand il veut bien me parler, même à la troisième personne, c'est un honneur dont je suis toujours reconnaissant. Il est trop vrai qu'on m'a nommé président d'une réunion de fous...
— Furieux parfois, fit observer Stankar; M. de Leothold doit le savoir mieux que personne^ lui qui a du répondre l'autre jour à la provocation du colonel Ervin.
Cette fois, le calme du comte parut ébranlé. Il croyait la querelle, à laquelle [le major venait de faire allusion, complètement ignorée, et son regard se reporta avec inquiétude de Tonde à la nièce.
GeUe*ci remarqua ce mouvement de trouble.
— Se pourrait-il ?. . . Vous vous êtes battu ? rqpriteile vivement.
— £t M. de Leuthold a prouvé qu'il ne maniait pas
13^ LE PASTEUR d'hOMMES
moins habilement Tépée que la parole, répondit le forestier*
»— Mais la cause de ce duel ?
Raphaël baissa les yeux ; Stankar lui jeta un regard ironiquement triomphant*
— Je ne sais si je puis me permettre de répéter les bruits répandus, dit-il avec une hésitation jouée ; monsieur le comte pourrait m'accuser encore de prévention.
-^ Ah I quelque rivalité d'amour I je parie « s'écria madame Dalchid.
— Ce n'est pas moi qui l'ai dit , fit observer le major. . — Ainsi, j'ai deviné I Et nomme-t-on l'objet du débat?
— On a parlé de la signora Lorzi.
— Quoi 1 cette cantatrice italienne ?
— C'est impossible ! interrompit Lina, qui depuis le premier mot prononcé par le major, tenait les yeux attachés sur Raphaël ; n'est-ce pas, monsieur le comte, que c'est impossible ?
De Leuthold s'était déjà remis.
~ Pourquoi donc, madame ? dit-il en souriant ; le major ne vient-il pas de vous l'assurer?
— Mais s'il a été trompé, reprit-elle plus vivement, qui vous empêche de rectifier une erreur honteuse?
LE PASTEUR d'hommes 135
Raphaël te regarda fixement.
— Je préfère Tentretenir , dit-il sérieusement.
— Et dans quel but, monsieur ?
T^ En effet, ajouta Dorothée, je ne puis comprendre. . .
— Le colonel Eryin avait insulté une femme , reprit de Leutholdqui appuya avec intention... peu importe laquelle !... je ne pouvais, je ne devais pas le souffrir. Cette femme... le public a cru la reconnaître; il a nommé la signora Lorzi, à qui cette supposition ne peut nuire; dois-je, pour me défendre, reporter ailleurs les soupçons, mêler à celte querelle un nom pur et respecté ?
Lina et Dorothée firent un mouvement : Stankar, qui avait compris l'intention, s'arrêta stupéfait.
Ce fut au tour du comte de lui lancer un regard ironique.
— Alors, je conçois, dit madame Dalchid, qui faisait tous ses efforts pour jouer rembarras... ce n'est pas la signora....
— Ai'je dit cela? reprit Raphaël légèrement'; la signora est charmante, et je suis, vous le savez, adorateur de toute beauté. Pourquoi supposer un but sérieux aux actes de ma vie? Vous devez me connaître assez
pour savoir que je suis un. de ces sybarites qui n'aiment les roses que pour les effeuiller. N'est-ce pas ainsi que vous Tentendez, major? Si j'ai expc^é ma poitrine à une éçée , ce ne peut être que par égoïsme, par caprice ! J'ai voulu, sans doute, goûter à l^émotion du danger I J'aurai ambitionné la honteuse renommée que donne un duel heureux ?
— Ah ! que dites-vous ? interrompit Dorothée. . — Ce que tout le monde doit vous répéter^ continua Raphaël, dont l'accent passait par une gradation insensible de l'indifférence à l'émotion ; il y a des destinées faites ainsi : la foule vous a donné un rôle, supposé un caractèi'o, et elle ne veut pas croire que vous en puissiez sortir. Je tomberais, comme Cari Sand, en frappant un agent de tyrannie que tous répéteraient que je suis mort pour une courtisane. Cela est tristet mais qu'y faire ? Il faut subir sa célébrité et accepter malgré soi la gloire qui vous calomnie. fZ-— Ah I vous avez raison ! dit Lina émue, les hommes louent et condamnent ainsi ! Ils ne demandent de preuves que pour le bien.
Stankar croisa les bras avec une sourde rage ; il avait espéré nuire à de Leuthold et il venait de le servir.
Grâce à Tinfernale adresse de cet homme, Taccusation s'était transformée en un nouveau moyen de séduction. Ce duel, soutenu pour une fille perdue, il avait réussi à en faire un témoignage d'amour pour Lina!
Le forestier demeura quelque temps immobile devant le poêle, délibérant sur ce qu'il devait faire. Depuis le départ de Rudolphe, rien ne lui avait échappé. Il s'était aperçu des progrès successifs du comte dans l'esprit de sa nièce ; ill'avait vu glisser d'abord derrière l'image du mari pleuré, devenir Tinterlocuteur obligé de toutes les tristesses, communiquer d'abord le doute, puis l'aigreur à cette âme suppliante , et s'offrir enfin pour consolateur des peines dont il avait été le confident.
A la vérité, tout semblait favoriser son projçt. L'inexplicable silence de Rndolphe depuis son départ ne justifiait que trop bien Tirritation de Lina. Le major avait su que le nouveau réformateur, reconduit d'abord sur le territoire de Hesse-Darmstadt, y avait été confié à de nouveaux gardiens qui l'avaient remis à la police de la Bavière, et qu'il était arrivé ainsi en Saxe, où on Vavait rendu à la liberté, aucune mesure n'ayant été prise dans ce dernier pays contre les ahsvériens. Là grâce aux soins de Jorg et des disciples avertis par lui .
la réapparition dé Jean le Précurseur avajt été partoq! annoncée. L'étonnement et la joîe qu'elle cauaa parmi les initiés de la nouvelle doctrine leâ attira en ftflleà Freiberg. Rudolphe y reprît ses priédication^ , et il sembla que son absence avait donné plus d'autorité à sa parole. On 1 -écoutait avec celte complaisance joyeuse et passionnée que nous montrons à ceui^ dont nous avons regretté la perte et que le hasard no«s fend contre toute espérance. Pour les plus ignorants surtout, cette violation apparente des lois naturelles avait se^r hlé une consécration de son apofîtolat ; elle constatait l'intervention divine et ajoutait aux attirements d'une doctrine séduisante toutes les fascinatîoîis du prodige. Ce n'était plus seulement l'homme inspiré par TÉvangiîe et la raison, mais le prophète relevé par Dieu du fond de sa tombe pour annoncer une égénéralîon religieuse.
Échauffé malgré lui par le succès et emporté au courant de l'enthousiasme qu'il fait naître, Rudolphe avaitil réellement oublié Mûnden, comme son silence semblait l'annoncer? Tel était le problème à résoudre pour le forestier. Comme Lina, il avait douté, mais sans jamais désespérer comme elle. Il repassait de
LB PASTEUR d'hommes 139
Baiiveau dans son esprit toutes les raisons qui pouvaient te fair^ craindra ou espérer, et il était plongé dans une sombre méditation lorsque Andréas entra en lui annonçant qu'un garde désirait le voir.
Le major parut d'abord hésiter; mais, au nom de celui qui le demandait, il laissa échapper une exclamation de joie et quitta vivement le salon.
Resté seul avec madame Dalchid et sa cousine, le Gomte parut tout à coup se révtiller et annonça à la première que M. de Ramberg partait le soir même pour Vienne^ et avait fait demander ses lettres. Dorothée, qui, comme toutes les femmes du monde, avait une correspondance fort étendue» monta aussitôt cliez elle pour écrire quelques réponseS dont elle voulait charger le grand foros(ier, et Raphaël se troura seul avec Lina.
Elle ne s'aperçut du départ de sa cousine qu'au soupir de soulagement poussé fiar le comte. Elle regarda autour d'elle un peu troublée.
— Je puis donc enfin vous parler ! dit de Leuthold d'une voix basse mais animée.
— Qu'a vejî- vous à me dire, monsieur le comte ? demanda la jeune femme inquiète.
l&O LE PASTEDR D'HOMMBS
— Pouvez-vous rigaorer, reprit-il en se rapprochant, et mes lettres ne vous ont-elles pas suffisamment instruite?...
Lina voulut se lever.
Il la retînt d'un geste.
— De grâce, ne m'enviez pas ce moment désiré! s'écria-t-il ; je l'attends en vain depuis si longtemps!... car le major est toujours là.
— Ah ! je dois l'en remercier, dit la jeune femme à demi-voix.
— Pourquoi? reprit Raphaël tendrement; que pouvez-vous craindre ? Lorsque dans une heure d'épanchement j'ai laissé mon cœur s'ouvrir et que mon secret m'est échappé malgré moi, ne vous ai-je point dit que^e n'espérais rien, que je ne demandais rien?... rien que votre amitié I
— Oui, répondit Lina, dont. les yeux n'osaient se lever, mais, sans vous en apercevoir vous-même, vous avez bientôt demandé davantage ? Je ne puis accepter plus longtemps^ monsieur le comte, une amitié sans calme et sans sécurité. Ces lettres que vous m'écrivez, auxquelles j'ai eu la faiblesse de répondre, ces lettres, je ne veux plus les recevoir 1 ' ^
LE PA8TJ5UR d'homme^ l/ji
-r- Que dites-vous?
— Non, elles sont pour moi chaque jour un nouveau sujet de terreur. Lorsque les yeux de mon oncle s'arrêtent sur cette Bible que vous avez faite dépositaire d'une correspondance imprudente, je sens mon cœur trembler et défaillir,
— Mais qu'avez-vous à redouter ?
— Tout, monsieur le comte! Ah ! vous ne savez pas ce qu'il y a de troubles et de remords pour une femme dans ces actions qu'elle voudrait croire innocentes, et qu'elle sent coupables au mystère dont il faut les entourer; dans ces demi-fautes qui la rendent moins pure à ses propres yeux ! Depuis que j'ai lu cet aveu, auquel je n'ose penser sans rougir, j'ai perdu le repos et le contentement de moi-même; ilm'e semble que mon cœur est à jour, que chacun peut y lire. Je prête une intention à tous les regards qui s'arrêtent sur moi ; je cherche un sens caché à toutes les paroles ; votre nom prononcé me fait tressaillir ! Monsieur le comte, songez que le monde ne croit jamais le mal à demi. Un hasard, une seule imprudence peuvent me perdre I Vos assi* duités ont été déjà remarquées.
— Oui vous le fait penser ?
142 LB PASTEDR d'hOMMES
— Je n'en veux pour preuve que ce duel auquel mon oncle a fait allusion tout à l'heure, et dont j'ai compris que j'étais la cause I... 0 mon Dieu ! le colonel Ervin aurait-il soupçonné?...
— Rien, interrompit vivement Raphaël ; le colonel Ervin n*a eu d'autre tort que de parler de vous avec trop d'admiration, madame, et, bien que je n'aie point le droit d'être jaloux, je n'ai pu le supporter.
— Quelle que soit la cause de la querelle, mon nom y a été mêlé, reprit Lina avec effort, et désormais le seul moyen de prévenir les interprétations injurieuses est de nous voir plus rarement.
DeLeuthold recula.
— Que dites-vous ? s'écria-t-il. C'est impossible , madame !... Vous ne m'ôterez pas mon seul bonheur ! Que vous importe que je sois là, que je vous dise mon 'amour ? Lina , je vous en conjure, écoutez-moi comme un fou, par bonté, par compassion, sans croire à mes paroles. Voijs n'avez pas à les redouter puisqu'elles ne troublent point votre âme.
— Qu'en savez-vous? balbutia-t-elle d'une voi^ étouffée et en cachant son visage sur ses gecioux.
Raphaël joignit les mains.
LB pastëuh d'hommes 143
— 'Quoil vous aussi I reprit-il éperdu... Ohl s*il était vrail... Ohl dites-moi que j'ai bien entendu, Linal
-^ Eh bien, oui ! reprit-elle avec un entraînement égaré, votre passion m'agite» Sans la partager, je me sens troublée ; vos paroles me jettent dans je ne sais quelle douleur mêlée de doute , d'amertume ; c'est comme une ûèvre qni brûle mes veines ! 11 me semble par instant que! nion âme, dominée par la vôtre, s'indigne de cet esclavage. Par pitié I ne prolongez pas tes convulsions de ma conscience. Monsieur le comte, c'est vous que j'implore contre vous-même ; s'il est vrai que vous m'aimiez, soyez généreux, et aidez-moi à retrouver le repos I
Lina s'arrêta suffoquée par les larmes. De Leuthold, ffui s'était agenouillé sur le tabouret placé à ses pieds, prit ses mains, qu'il pressa avec passion sur ses lèvres.
— Le repos ! répéta-t-il de cet accent mélodieux et enivrant dont il possédait le don funeste ; ah I vous l'auriez retrouvé depuis longtemps, Lina, si vous aviez voulu m*enlendre. (les agitations qui vous effrayent ne sont que les révoltes d'un cœur qui aspire au bonheur,
qui se sent le droit de le connaître et dont vous n'écoutez point les cris I
— Taisez-vous, taisez-vous, bégaya la jeune femme qui se débattait sous une sorte de fascination... Quand vous me parlez... mon esprit demeure étourdi... je ne trouve rien à vous répondre... et cependant... je ne veux pas vous croire I
Raphaël rapprocha de son cœur les mains de Lina.
— Ah ! vous ne savez pas combien je vous aime ! dit-il d'une voix ardente et basse. Quand je suis là, près de vous, quand je sens sur moi votre regard, quand votre haleine m'effleure, toute ma raison me quitte... Pourquoi vouloir m'échapperî 0 mon Dieu! que ne puis-je vous faire partager mon trouble. 1 Lina ! Linal pourquoi repousser le bonheur?
Il Tavait attirée dans ses bras, et ses lèvres effleuraient les cheveux de la jeune femme. Celle-ci voulut se rejeter en arrière et se trouva livrée à ses baisers. Mais tout à coup elle poussai un cri, se dégagea par un effort violent' et se releva éperdue ! Ses regards venaient de rencontrer le portrait de Rudolphe, suspendu au mur 1
Klle le montra au comte avec un geste égaré.
LE PASTEDR D^HOMMËS 145
De Leathold serra les lèvres et devint pâle de colère.
— Il nous voit ! bégaya Lina avec épouvante.
— Et vous tremblez? reprit le comte, dont le désappointement rendait Taccènt amer ; mais savez-vous s'il aurait le droit de vous adresser des reproches ? s'il ne vous a point donné l'exemple le premier du changement? si vous n'êtes pas enfin sacrifiée par lui ?
*- Moi ! répéta-t-elle saisie.
Le comte se releva,
^— Je me suis tu jusqu'à ce jour, dit-il sérieusement; je craignais pour vous une de ces douleurs qui humilient. J'aurais voulu ne vous devoir qu'à l'amour ; mais, si le souvenir des liens qui vous attachent à Rudolphe est seul à vous retenir, ne vous en inquiétez point, madame,-car lui-même les a brisés.
— Qui vous l'a dit ? s'écria Lina.
— J'ai vu ! répliqua le comte avec énergie.
Et, comme la jeune femme le regardait sans avoir l'air de comprendre :
— Oui, continua-t-il plus; vivement, Mûller n'a point
oublié tout le monde en quittant Mûnden.; s'il n'a
pas trouvé le temps de vous écrire, une autre feûime
a été plus heureuse.
Î46 LB t>ASTRtIR 1)*fiOlMXfES
*— La preuve î monsieur le comie, là preuve f
— - La voici.
Raphaël avait fouillé dans son portefeuille et il présenta le billet remis par Rudolphe au motoent de s&a départ. Écrit au crayon et à demi effacé, il rie contenait que ces mois :
« On me force à partir, maiâ je l'attends... Un MA secret a longtemps pesé sor nous ; des liens antérieurs... de cruels devoirs... tu îiauras tout. Je lie te fais aujourd'hui qu^une prière, c'est de ne point douter de mon amour.
» Rejoins^moi sur la frontière de Télectorat, et rien dans Tavenir ne pourra nous séparer 1 »
liina relut deux fois ce billet : c'était i'écritare de Rudolphe, elle ne pouvait la méconnaîtrez, et cepen* dant elle doutait.
— A quelle femme cette lettre était^elte adressée ? demanda*»t-6He en(it).
— Ne le savez- vous pas? répliqua Raphaël» Les jour-
Wlmx, qui vous ont appris les coursés trioia^phantes de
Jorg et de Rudolphe, ne vous ont-ils pas égatemeat
parte de la jeune fille qui les suivait ?
Lina porta la main à son front* Elle se rappetait)
l-B PAStBOR d'HOMMSS 147
en eifety avoir lu qodques iiisinuations railleuses au sujet d'une DouveHe Madeleine attachée aux pas du Précurseur. Ce fut pour elle comme uae lumière subite et complète. Ainsi s'explicjuaient les absences de Rudolphe, ses préoccupations avant son départ, et ce silence obstiné qu'il avait gardé depuis! Son oubli n'était môme point jusUlié par le dévouement à une croyance , ce n'était qu'une trahison lâche et vulgaire I Raphaël avait bien prévu l'effet d'une pareille révélation. La douleur de Lina ne s'exprima, au premier instant, que par des larmes ; mais bientôt vinrent les reprocjies et les plaintes indignées. De Leuthold les exalta en s'y associant et en opposant à l'odieux oubli de Rudolphe tout ce que la passion peut avoir de plus soumis et de plus tendre. Tandis que sa parole vibrante étourdissait Lina^ son esprit assistait, pour ainsi dire, à ces efforts en spectateur désintéressé ; il les conseillait, les dirigeait et mesurait tranquillement les progrès de la fascination ; car, après la compassion sympathique, étaient venues les eoosolations plus tendres, puis les protestations ardentes, les prières déjà teptées ! Lina, brisée par tant d'^otioas et ballottée entre le resseo- .lîuMQl et les révoltes de sa coascieace, coatkunât à se
i/|8 LE fASTEUR B'tfaifMBS
défendre comme ces soldats qui combattent par honneur, mais qui ont perdu l'e^érance de la victoire. Elle ne se révoltait plus, elle ne commandait plus, elle priait avec larmes, et de Leutbold, qui la tenait palpitante entre ses bras, s'efforçait de rencontrer ses lèvres!...
Tout à coup la voix du major se fit entendre à la porte du parloir! La jeune femme n'eut que le temps de repousser le comte, qui se retourna avec rage. Le forestier venait de paraître sur le seuil.