CHAPITRE III
Perfectionneinents apportés à la langue latine. — Lucrèce. — Établissement de l'empire; rôle qu'Auguste veut faire jouer à la littérature. — Quels furent les deux plus raillants soldats de cette campagne impérialiste. — Horace; sa vie, son caractère et ses œuvres. — Virgile; les Buecoliques, les Ge'orgiques, l'Enéide. — Ce qui a manqué à Virgile.
La mort de Cicéron n'avait été qu'un épisode à peine remarqué dans l'immense tragédie du second triumvirat. Trois cents sénateurs et deux mille chevaliers périrent à Rome sous le poignard î Un cri de supplication s'éleva, mais Octave répondit qu'il ne cesserait de frapper que le jour où tout lui serait soumis et dévoué.
Cet adolescent taciturne, que les hommes d'État de Rome prenaient pour un agneau, se trouva un tigre. Tous les partis avaient cru s'en servir comme d'une transition utile ; il les trompa tous, et, arrivé au pou-
voir suprême, ne leur laissa le choix qu'entre Tapostasie ou la mort.
A la violence il joignit l'hypocrisie. Au plus fort de sa domination, alors que les familles décimées n'osaient porter le deuil de parents égorgés, et quand les Romains, prosternés aux pieds de leur empereur, se livraient à une émulation de servilité, il fit paraître un édit dans lequel il disait : « Qu'il me soit permis et affermir la république dans un état permanent de splendeur et de sécurité; j'aurai obtenu la récompense que f ambitionne si son bonheur est réputé mon ouvrage^ et si je puis me flatter, en mourant, de l'avoir établi sur des bases immuables. »
La phrase était sans doute déjà ancienne au temps d'Octave, mais pas assez cependant pour n'avoir pas été répétée depuis par tous les usurpateurs. L'ambition, à en croire son langage, est la plus candide de toutes le& passions; elle ne se satisfait jamais elle-même cjue dans l'intérêt du genre humain.
Octave, devenu Auguste, prouva d'ailleurs que rien ne lui manquait pour son nouveau rôle. Dès qu'il ne trouva plus d'obstacle, il sembla s'adoucir. Sachant que dans le mécanisme de la tyrannie, la clémence est un des moyens les plus nécessaires et les plus sûrs, il épargna
les ennemis dont il n'avait rien à craindre. A.près avoir effrayé il pardonna, et tous ceux qui ne se trouvèrent ni proscrits ni égorgés crurent qu'ils lui devaient la liberté et la vie.
Puis vinrent les grands travaux d'embellissement, qui lui gagnèrent les gens qui y trouvaient leurs profits et la foule qui ne regardait que le résultat. Il ouvrit un nouveau forum ^ bâtit les temples de Mars Vengeur, à' Apollon et àQ Jupiter Tonnant, Il excita les principaux citoyens à l'imiter. Il disait en parlant de Rome : — Je l'ai reçue de briques, je veux la laisser de marbre. — Quant au peuple, il multiplia pour lui les libéralités et l'occupa de spectacles. Il faisait venir de tous les coins du monde ce qui pouvait amuser l'oisiveté romaine ; on montra , par son ordre , un rhinocéros au Champ de Mars, un tigre sur la scène, un serpent de cinquante coudées^ aux comices. — En môme temps les administrations étaient réformées, de nouvelles lois promulguées. Une seule excita des réclamations générales, la loi contre le célibat. Rome voulait bien abdiquer ses libertés, mais elle tenait à ses vices. L'empereur dut fléchir et renoncer à protéger le mariage, cette clef de voùle de toute société.
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Le calme s'était fait sous une oppression artificieuse qui ne sacrifiait que la dignité morale et favorisait les intérêts. Ceux qui avaient survécu^ songeaient à jouir de la vie. On savait gré à Auguste d'avoir mis fin aux devoirs d'une orageuse liberté ; las d'être citoyen, on se réjouissait de se trouver sujet. Après la folie des factions turbulentes venait la folie des soumissions serviles ; on avait lutté sans raison, on voulut dormir sans mesure, et la servitude parut pour cela le meilleur oreiller.
Aussi, vit- on le peuple romain se précipiter sous le joug avec une enthousiaste reconnaissance. A peine quelques hommes, amoureux de la liberté perdue, osaient-ils la regretter, non tout haut, non pendant leur vie, mais dans leurs testaments ! Encore proposa-t-on de les poursuivre morts pour crime de lèse-majesté ! — Auguste s'y opposa ; il sentait qu'une compression trop absolue avait ses dangers, et qu'il pouvait être utile de laisser une issue à ces regrets des derniers Romains.
Qu'importaient d'ailleurs les soupirs sortis de quelques tombes? Ils n'éveillaient ni espérances ni échos ! Loin de regarder en arrière, le peuple arrivait à une sorte d'adoration du présent. Il se précipitait au-devant
d'Auguste, des branches de lauriers à la main et le déclarait père de lapatrie! Les rois alliés bâtissaient en
son honneur des villes appelées Césarées ; ils faisaient achever à Athènes le temple de Jupiter Olympien pour le dédier au génie d'Auguste, — Ainsi, l'enthousiasme tendait déjà à l'idolâtrie, le monde allait élever un autel au succès j le meurtrier de Cicéron devenait Dieu!
Cette prospérité croissante l'avait apaisé et enhardi. Il était sorti insensiblement de sa mystérieuse réserve. Suétone nous apprend que son cachet, qui avait d'abord été un sphinx gravé, devint plus tard une tète d'Alexandre ; quand le monde se fut définitivement donné à lui, il y substitua sa propre image, comme s'il eût voulu exprimer qu'il renonçait à la protection du mystère et de la gloire, et qu'il ne s'appuyait plus que sur lui-même !
Ce fut alors aussi qu'il voulut illustrer son règne par l'éclat des lettres. Son favori Mécène, un de ses com. pagnons d'école et de gymnase en Grèce, le seconda puissamment dans ce projet.
Rome se trouvait merveille asement préparée pour un développement littéraire, qu'avaient jusqu'à ce moment contrarié les guerres civiles. Le latin dégrossi par En-
nius et par Plaute, poli par Térence, avait été conduit à sa perfection par Cicéron et par Lucrèce.
Car c'est à tort qu'on a représenté ce dernier comme se servant d'une langue poétique fruste et encore ma réglée. Ceux qui l'ont répété oubliaient que l'auteur du poënie sur la nature des choses employait le latin déjà parlé par Térence, par Catulle, par Cornélius Sévère ; qu'il vivait au temps de Cicéron et était presque contemporain d'Horace et de Virgile ! Certes, à cette époque la langue latine pouvait être regardée comme complètement formée, et, si l'on trouve dans Lucrèce des tours vieillis, c'est qu'il les choisit à dessein comme Salluste, pour les rajeunir. L'incorrection ou la faiblesse prosaïque qu'on lui reproche, avec raison, ne prouvent pas davantage un idiome encore grossier, mais une œuvre inachevée. Partout où Lucrèce a complété son travail, le tour poétique, l'expression, l'harmonie sont arrivés à une perfection que Virgile lui-même n'a pu dépasser ; mais beaucoup de parties de son livre sont visiblement restées à l'état d'ébauche. « Sa poésie, dit M. de Ponger^ille, qui l'a si bien traduite, sa poésie •ressemble à ce lion que Milton peint, dans son ingénieuse Création des êtres, et dont une part s'agite pleine de force et brillante de beautés, tandis que l'autre,
demi-formée, est encore adhérente au limon originel. »
Si nous ne nous arrêtons pas à Toeuvre de Lucrèce ce n'est donc point parce que nous la regardons, d'après quelques érudits, comme un informe essai écrit en latin étrusque ; mais parce que cet examen ne trouve point de place dans notre rapide esquisse des œuvres littéraires qui instruisent un siècle ou le reflètent. En développant dans ses vers le système d'Épicure, Lucrèce a cédé à une fantaisie toute personnelle^ et son poème est resté le livre d'an petit nombre. Témoin des proscriptions de Marins, de Sylla et de César, dégoûté d'un monde livré aux égoïstes et aux violents, le poëte romain se retira dans les abstractions philosophiques comme sur une hauteur inaccessible, et y vécut seul jusqu'au jour où, fatigué de son poétique isolement, il se plongea volontairement dans l'éternel sommeil. — La nature, seule divinité qu'il adorât, l'avait d'avance guéri de la terreur de ce passage suprême, si on en juge par la magnifique prosopopée qu'il lui fait prononcer au troisième livre de son poëme :
Mortel, quelles douleurs causent tes gémissements ?
Pourquoi pleurer à l'aspect de la mort? Si tu as coulé jusqu'ici tes jours dans les délices, si ton âme ingrate n'a pas laissé échapper les flots du bonheur comme un vase sans fond, con\4ye rassasié, que ne sors- tu satisfait du festin de la vie ? Heureux voyageur, que n'acceptes-tu les douceurs du repos? Si, au contraire, tu n'as pas cueilli les fruits que je t'ai prodigués, si l'existence t'importune, pourquoi rechercher plus longtemps des désenchantements et des ennuis? Je ne puis rien créer de nouveau pour ta joie; mon ordre est invariable. Ton corps n'est pas encore affaissé par les ans, tes membres ne languissent pas encore de vieillesse; mais rien ne changera à tes yeux, non-seulement cjuand ta vie triompherait de plusieurs siècles, mais lors même qu'elle devrait s'éteindre avec l'éternité.
La vie et la mort de Lucrèce furent donc sans sérieuse importance historique dans le grand mouvement littéraire de Rome. Il indiqua seulement aux poètes qui devaient lui succéder comment le vers latin pouvait resserrer la pensée dans une formule à la fois concise et étincelante ; il leur montra, dans la création, dans la philosophie et dans les scènes journalières, certaines sources poétiques jusqu'alors inexplorées ; là se borna son influence et son enseignem^ent.