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Mais mille autres causes favorisèrent l'éveil des muses latines. Outre la vulgarisation des études grecques, le repos subit qui succédait à de longues agitations, laissait à la pensée le temps de germer et de se produire. Fatiguée par la turbulence factieuse des dernières années, Rome avait pris l'action en dégoût ; elle se retourna avec empressement vers les spéculations de la pensée.
Aussi y eut-il une sorte d'explosion du génie latin, et nous voyons paraître, à peu près en môme temps, Virgile, Horace, Ovide, Pollion, Gallus, Properce, Tibulle et Tite-Live.
C'est cette profusion d'illustres écrivains qui a fait regarderie siècle d'Auguste comme le grand sièle litraire de Rome !
Si l'on ne s'occupe que de la perfection de la forme, de l'heureux tour dans la composition et de la grâce des détails, nul ne peut contredire un pareil jugement , mais pour ceux qui cherchent dans les monuments de l'intelligence la constatation d'un effort particulier et nouveau, la littérature du siècle d'Auguste paraît moins une œuvre originale qu'une restitution. On voit bien le génie imitateur qui arrange et perfectionne ; on cherche le génie créateur qui élève sur la route du
temps quelque chose que le passé u'a point connu. Prenez tous les grands écrivains du règne d'Auguste, vous pourrez dire d'où chacun d'eux procède, et quel est, dans la Grèce, son père intellectuel. On a trop assimilé ce siècle à celui de Louis XI V, traducteur luimême et comparable à certains égards, mais original, du moins dans plusieurs de ses grands génies. Parmi les hommes du temps d'Auguste, quel équivalent trouverez-vous à notre Bossuet, qui fait pour la chaire ce que Démosthène avait fait pour la tribune ; à Pascal, qui crée à la fois le pamphlet sérieux et l'analyse de la conscience ; à Molière, le philosophe pratique, qui élève le bon sens à la hauteur de la poésie? — J'aperçois chez les latins des Fénelon, des Racine, des Boileau avec plus de ressources peut-être, mais sans plus d'initiative.
Voyez Virgile, qui marche à leur tête, Virgile l'habile coloriste, le narrateur émouvant, le poète parfait î
— Qu'est-il au fond ? — Un émule heureux de Théocrite, un vainqueur d'Hésiode, un vaincu d'Homère 1
— Horace, plus personnel, mais de contours moins purs, emprunte une partie de ses idées à la philosophie grecque, une partie de ses mouvements à Pindare ou à Anacréon,une partie de ses rh}"thmes à Archiloque et à
Alcéo. — Ovide remet en vers brillantes toutes les fables dispersées dans les poètes de la Grèce. — Properce et Tibulle continuent Sapho avec moins de passion. — Ïite-Live lui-même s'empare de la forme d'Hérodote et de Thucydide !
Il résulte de cette imitation plus ou moins lointaine je ne sais quoi d'arrangé bien que charmant, de moins direct quoique d'une franche beauté. La lumière éblouit encore, mais on sent que c'est un reflet. Sainte- Beuve a exprimé l'opinion que nous soutenons ici, dans des vers qui ont les allures fuyantes et les grâces voilées habituelles à sa poésie.
La muse des Latins, c'est l'Hellénie encore, Son miel est pris des fleurs que l'autre fit éclore. N'ayant pas eu du ciel, par des dons aussi beaux, Grappes en plein soleil, vendange à pleins coteaux, Cette muse moins prompte et plus industrieuse, Travailla le nectar, dans sa fraude pieuse, Le scella dans l'ampliore, et là, sans plus l'ouvrir, Jusque sous neuf consuls, lui permit de mûrir.
— Le nectar, condensant ses vertus enfermées, A propos redoubla de douceurs consommées, Prit une saveur propre, un goût délicieux. Digne en tout du festin des pontifes des dieux.
— Et ceux qui, du Taygète absents, ou d'Erymanthe, Ne peuvent, tliyrse en main et couronnés d'acanthe,
En pas harmonieux, dès Taube, y vendanger, Se rabattent plus bas, à ce prochain verger, Où le maître leur sert la liqueur enrichie Dans sa coupe facile et touj ours rafraîchie.
Faut-il en conclure que la littérature du siècle d'Auguste n'a point de caractère historique et n'a gardé aucune empreinte? Nullement. La littérature d'Auguste a son cachet particulier qui la date dans l'histoire, et c'est à ce point de vue surtout qu'elle nous paraît intéressante à examiner.
Ce règne du vainqueur d'Antoine ne fut, à vrai dire, qu'une introduction. Il fallait, à la place de la société qui avait péri, en reconstituer une nouvelle. Pour fonder la dynastie impériale, on avait besoin de récréer un tempérament national. Il était indispensable de donner aux Romains des habitudes et des idées qui pussent assurer un avenir aux héritiers d'Auguste. Cette transformation de Rome, l'empereur romain crut que les artistes et les poètes aideraient -à l'accomplir. Ce fut à eux qu'il confia l'éducation du peuple nouveau qu'il voulait former. Dociles à l'impulsion donnée, tous y travaillèrent d'un commun effort, bien que par des moyens différents.
Leur grande croisade au profit de l'empire sembla se systématiser dans une triple impulsion.
D'abord l'amollissement des mœurs par la culture raffinée des arts et des lettres, par le goût des élégants loisirs, par la contagion d'un épicurisme tempéré et l'abdication des principes austères qui avaient fait la gloire de la vieille Rome. — Accoutumer les Romains à voir dans le plaisir le but de la vie^, les désintéresser de la liberté, et leur montrer la patrie comme un vaisseau de passage sur lequel les dieux les avaient embarqués, en confiant le gouvernail à un César, n'était-ce pas préparer une nation de sujets, et consolider l'édifice encore vacillant de l'empire ? Cette tâche fut remplie par Properce, par ïibuUe, par Ov^ide et surtout par Horace.
Mais il fallait, en même temps, retenir Rome sur la pente du luxe. La recherche des jouissances poussées trop loin menaçait son existence même. A force de l'assouplir on pouvait la voir se dissoudre. Les palais de marbre, les viviers, les jardins peuplés de statues envahissaient l'Italie jusqu'à n'y laisser de place ni à la vigne, ni aux moissons; les esclaves avaient partout remplacé les colons latins, et cette terre romaine voyait disparaître chaque jour les Romains. Auguste fut frappé
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de l'abus et sentit le danger. Il voulait un peuple soumis, mais il lui fallait un peuple. Les poètes de la cour furent donc chargés de remettre l'agriculture en honneur et de chanter les charmes de la vie champêtre. Les mêmes voix qui avaient célébré les divinités faciles de la Rome impériale s'élevèrent pour honorer les divinités rustiques. Elles furent appuyées par une voix plus grave et plus pure, celle de Virgile, qui, en les embellissant, dicta dans ses Géorgiques les règles autrefois indiquées par Hésiode.
Cependant, il restait encore une troisième œuvre à accomplir.
La république en mourant avait emporté dans sa tombe la tradition romaine. Les barbares grossissaient les légions, les étrangers affluaient à Rome ; la nationalité, que n'entretenaient plus les institutions primitives, s'effaçait rapidement. Auguste et ses amis s'effrayèrent à juste titre de cette révolution morale, et ne comprirent pas qu'elle n'était que la conséquence de la révolution politique. Ils se demandèrent ce que deviendrait Rome lorsqu'elle aurait oublié ses origines. Cette espèco de bâtardise d'un peuple qui n'a point d'ancêtres à continuer, et qui vit seulement du présent, leur parut l'acbeminer vers une décadence inévitable. Ils
songèrent donc à réveiller la tradition historique, et Mécène encouragea Tite-Live à raconter aux Romains les annales de leur histoire.
Malheureusement ces récits avaient le danger de reporter les esprits vers les gloires de la république. Les confidents d'Auguste sentirent qu'il y avait autre chose à faire. 11 fallait réveiller, sans doute, la tradition historique, mais en Vim pénalisant! Qui empêchait de faire sortir la domination des Césars de l'origine même de Rome et de la montrer comme l'accomplissement des grandes destinées prédites à la ville éternelle? Les Césars ne descendaient-ils pas des héros troyens, et par eux de Vénus elle-même ? La Grèce avait eu ses épopées faites pour les peuples, Rome devait avoir la sienne faite pour les empereurs ! Cette œuvre difficile fut commandée au prince des poètes latins, à Virgile.
Dans cette nombreuse pléiade d'écrivains qui illustrent le siècle d'Auguste, il en est donc deux qui semblent avoir plus particulièrement travaillé à en reproduire les tendances et qui sont plus spécialement l'expression de l'époque, en même temps qu'ils en sont la plus grande gloire. Ces deux chefs du mouvement littéraire du temps, vous les avez déjà nommés : c'est Horace, c'est Virgile.
Nous les prendrons comme deux types auxquels se rapportent tous les autres, et qui représentent, à eux seuls, sous sa forme la plus séduisante et la plus parfaite, le génie latin au règne d'Auguste. Tous leurs contemporains nous montreraient les mêmes sources d'inspiration, plus troublées et amoindries.
Horace était né à Yenouse, ville frontière de la Lucanie et de la Fouille, 66 ans avant J.-C. — Son père était un simple affranchi, qui avait acquis une très-modeste fortune, comme greffier des ventes publiques, mais il n'épargna rien pour faire instruire son fds, et Horace lui en témoigna sa reconnaissance dans^une de ses satires.
Si, après tout, ma nature est droite et déparée seulement par un petit nombre de défauts, qui sont comme quelques taches de rousseur sur un beau visage, si nul ne peut me reprocher justement d'être envieux, avare ou débauché ; si mes mœurs et ma probité (car il faut que je fasse mon éloge) m'ont rendu cher à mes amis, je le dois à mon père. — Bien qu'il vécût pauvrement d'un petit domaine peu fertile, il ne voulut point m'envoyer à l'école de Flavius, où les nobles bambins, issus de nos nobles centurions, s'en allaient, l'ardoise et la bourse de jetons suspendus au côté gauche, apprendre à calculer l'intérêt de l'argent pour l'époque des ides ;