CHAPITRE V
Constitution de nouvelles nationalités. — Chacune d'elles révélée par un monument littéraire. — Épopée germaine; les Niebelungen- — Origine de ce poëme, — Son analyse. — Caractère nouveau de la poésie barbare. — Ce qui manque aux Niebelungen.
Lorsque l'on se retourne vers l'époque romaine, deux choses surprennent au premier regard. — D'abord l'immense développement de Rome, puis sa décadence et sa ruine.
Les causes de cette double évolution ont été longuement étudiées ; on a surtout appuyé sur le changement des mœurs et des institutions, mais il importe de ne point rester dans le vague d'une indication générale et de faire ressortir clairement en quoi consistait ce changement.
Au commencement de la république, Rome s'accrut
par la bravoure, la sobriété et la fierté tenace de ses citoyens. L'État, fermement constitué sur Tassociation du patron et des clients et sur la rigide exécution de la loi, s'agrandit aux dépens des cités voisines moins heureusement constituées. C'est le beau temps de la république patricienne tempérée par le tribunat plébéien, véritable gouvernement de Rome et le seul qui convînt à sa nature. -
Plus tard, quand la domination romaine s'est étendue et qu'elle travaille à envahir le monde, la création d'une armée permanente lui donne sur toutes les nations une supériorité marquée. L'empire n'entretient qu'environ trois cent cinquante mille hommes, moitié de barbares, moitié de Romains ; mais il les a toujours à sa disposition , tandis que les autres peuples ne forment leurs armées qu'au moment de la guerre. Rome a donc toujours l'avantage de troupes aguerries et la possibilité de frapper les premiers coups.
C'est là surtout le secret de ses constants succès militaires. C'est grâce à cette organisation , alors exceptionnelle dans le monde, que Rome put arriver à constituer un empire qui s'étendait depuis les déserts de l'Afrique jusqu'au Rhin, au Danube et au Caucase, sur une largeur d'environ six cents lieues, et dont la Ion-
gueur était de plus de neuf cents lieues, depuis TEuphrate jusqu'à l'Océan Atlantique î
Mais le système employé par les Romains dans leurs conquêtes devait, à la longue, tourner contre euxmêmes.
Pour s'emparer de chaque contrée, il avait d'abord fallu détruire, par la guerre, l'élite des populations, le reste avait été désarmé ou réduit en esclavage. — Afin d'assurer l'ordre, on avait fait un déserti
Les vainqueurs avaient pris possession des meilleures terres, qu'ils cultivaient au moyen d'esclaves, de sorte qu'au lieu de petites propriétés nourrissant un grand nombre de familles heureuses et libres, on avait eu de vastes domaines où végétait un peuple de captifs découragés et abrutis. Les arts mécaniques n'avaient plus trouvé d'ouvriers, et la production agricole avait subi une telle diminution que, sous Dioclétien, le soldat payait cinquante sous la livre de viande et vingt-deux francs la chaussure la plus grossière. Les patriciens, qui possédaient presque toutes les terres , avaient des domaines de dix lieues d'étendue, mais livrés à la stérilité.
Les dispendieuses folies des empereurs avaient encore aggravé la situation en amenant des exactions qui
achevèrent de ruiner les provinces. Ces exactions prenaient, comme cela a toujours lieu dans les gouvernements que l'on appelle réguliers, la forme d'impôts. — Il y en avait trois très-distincts.
D'abord l'impôt territorial {indiction) qui montait au tiers du revenu et que l'on doublait quelquefois sous le nom de super indiction (car en fait d'impôt l'important est toujours de trouver un nom qui donne à la rapine du fisc un faux air de légalité). Le second impôt était la capitation OM taxe personnelle ; elle montait quelquefois à trois cents francs par tête ! Enfin, il y avait les corvées ou travaux exécutés gratuitement pour l'État.
Et savez-vous qui supportait la totalité de cet immense fardeau? — Une seule classe, la classe des euriales, correspondant à la bourgeoisie de nos sociétés modernes. — Ni les familles patriciennes, ni le peuple proprement dit ne participaient au payement des taxes, tout devait être fourni par les curialesy ou propriétaires d'au moins vingt-cinq arpents, qui, en échange du ruineux honneur d'administrer la cité, devaient subvenir à tous ses besoins. C'étaient les communes du temps, mais, à la différence de celles du moyen âge qui se constituèrent pour se défendre, celles-ci semblaient ne l'avoir été que pour payer.
Aussi, cette classe moyenne, qui forme toujours l'élément indispensable d'une nation, parce que c'est l'anneau qui sert à relier les deux autres, succomba-t-elle sous le poids. Une foule de curiales préférèrent renoncer à leur indépendance, qui n'était que le privilège de se ruiner pour les autres, et, abdiquant le titre de citoyens romains, ils se firent esclaves volontaires des patriciens, ou serfs attachés à la glèbe.
De leur côté, les esclaves, ne se sentant plus resserrés entre les classes intermédiaires qui les avaient jusqu'alors retenus dans le devoir, échappèrent à leurs maîtres et allèrent se réfugier dans les forêts, d'où ils étendirent leurs ravages sur les contrées voisines.
Tout contribuait donc à amoindrir Ids populations déjà affaiblies , et la solitude, comme un linceul de mort, semblait se dérouler pli à pli sur l'empire. On arriva enfin à ce résultat, que l'immense étendue indiquée plus haut nourrissait moins de cent vingt millions d'habitants, parmi lesquels on ne comptait plus que six millions de citoyens romains.
Ce fut alors que parurent les barbares ! Leur invasion fut d'autant plus facile, qu'ils trouvèrent partout d'immenses vides par lesquels ils entrèrent comme par autant de brèches :
Les Goths, chassés des bords de la mer Noire et du Danube par les Huns, ^ân^ent s'établir sur les terres de l'empire avec l'autorisation de l'empereur Valens. On leur avait demandé d'abandonner, comme gage de leurs intentions pacifiques, leurs enfants et leurs armes I Les enfants furent livrés, mais ils gardèrent les armes, et bientôt, renforcés par les Ostrogoths et les Visigoths , ils marchèrent sur Rome, que les esclaves révoltés ouvrirent à Alaric.
A cette nouvelle, les Huns s'agitent et préparent leurs coursiers. Eux aussi veulent une part dans cette immense proie. Ils accoururent sous les ordres d'Attila, et partout où ils ont passé il ne reste que la terre nue.
Le roi des Vandales, Genséric, réunit, à son tour, ses hordes sur les bords de la Baltique.
— De quel côté faut-il tourner le gouvernail? lui demanda le pilote.
— Mets la voile au vent, répond le roi barbare, il nous conduira contre ceux que Dieu veut punir.
Elle le conduisit à Ostie , d'où il courut assiéger Rome, qui fut prise et pillée pendant quinze jours. Tout ce qu' Alaric y avait laissé fut enlevé par les Vandales.
Ici finit l'empire d'Occident.
Mais pendant que la société latine s'écroule^ des nations nouvelles commencent à poindre.
D'abord une tribu de Germains, à laquelle se réunissent les esprits les plus indépendants et les plus vifs des autres tribus, vient s^'établir dans les Gaules. Ce sont les Francs, qui, mêlés plus tard aux Romains de la Neustrie et aux Burgundes, formeront le peuple français.
Peu après les Lombards s'établissent dans le nord de ritalie et sont convertis par les soins de l'évêque de Rome, Grégoire le Grand.
Les Visigoths conquièrent l'Espagne, où ils se mêlent aux Suèves.
Enfin les Anglo-Saxons s'emparent de la Grande- Bretagne.
Les Allemands se fortifient et s'organisent en Germanie.
Cinq groupes se forment donc dans l'ancien monde romain et vont devenir les souches des cinq grandes nationalités du moyen âge.
Tout est encore dans le trouble tumultueux qui suit un si prodigieux bouleversement; mais derrière le morcellement qui vient de se faire, une grande asso-
dation se prépare, celle des consciences ! A l'unité \iolente et toute matérielle que les barbares viennent de briser, va succéder une unité spirituelle , l'empire romain sera remplacé par la chrétienté.
Ces peuples, qui se forment et qui vont grandir, une foi commune les unit ; dans des langues diverses ils adorent le même Dieu. Là est l'immense progrès accompli. La nationalité reste distincte dans les institutions ; elle disparaît dans les âmes. Il y a un point (et le plus important 1) sur lequel tous sont d'accord, tous sont des chrétiens, c'est-à-dire des hommes.
Il ne faudrait point croire, cependant, que cette influence de l'Évangile ait été immédiate , et que les peuples barbares soient devenus chrétiens de cœur au moment même où ils reçurent le baptême. Le christianisme , qui est le nom religieux de la civilisation, ne pouvait être d'abord bien compris de ces esprits sauvages jusqu'alors nourris de croyances folles ou sanguinaires. Il fallait laisser aux générations le temps de se renouveler. Ce soleil qui s'était levé sur le monde des âmes ne devait les pénétrer que lentement.
H nous reste , dans les monuments littéraires des premiers siècles du moyen âge, des indications significatives de cette progression dans la foi chrétienne. Trois m. 11.
surtout méritent d'être étudiés , tant à cause de leur importance que de leurs caractères distincts. Ils révèlent à la fois trois époques et trois races qui dominent toute la première partie de cette histoire, la race germaine, la race franco-latine et la race espagnole.
Ces trois œuvres capitales sont : les Niebelungen, — le Chant de Roland^ — le Romancero.
Toutes trois ont vraisemblablement reçu leur forme actuelle du dixième au douzième siècle, mais pour de .pareils poèmes, l'époque de la composition ne donne point la vraie date des idées qui s'y trouvent exprimées. Le poëte, aidé par des traditions plus anciennes, ne fait le plus souvent que les traduire dans la langue de son temps. Son œuvre reproduit moins le siècle où elle est écrite que celui des traditions qu'il a rajeunies. Ainsi quand Macplierson publia ses poésies d'Ossian, inspirées sinon fournies par de vieux chants, son recueil reflète évidemment plutôt l'époque gaélique que le dixhuitième siècle, et ses héros ressemblent certainement plus au véritable Fingal qu'à M. de Richelieu.
Le vrai millésime de ces médailles poétiques n'est donc pas autant celui du jour où elles ont été frappées, que celui des années auxquelles appartiennent les traits et les détails qui les composent.
ET LÎTTÉriAIilES 191
Ainsi les Niebelunyen^ écrits selon toute probabilité vers le douzième siècle, se rattachent par la mythologie du poëme, par la nature des sentiments et par le caractère des héros, à une tradition barbare qui doit remonter bien plus haut.
Pour la mythologie d'abord, celle des Niebelungen appartient si visiblement aux croyances Scandinaves, que plusieurs savants n'ont vcalu y voir qu'une version de VEdda, poëme religieux composé, comme vous le savez, au onzième siècle, avec les plus antiques traditions du Nord. Mais cette opinion ne peut soutenir un examen sérieux. Bien que les Niebelungen aient évidemment puisé aux mêmes sources qae VEdda^ ils ne sont point comme celui-ci une sorte de code historique et religieux ; ou y trouve le récit d'une aventure dans laquelle les personnages ne représentent point de symbolisations, mais des hommes qui pensent, qni agissent et vivent pour leur propre compte.
D'autres érudits n'ont voulu voir dans l'épopée germanique, que le récit poétisé d'événements contemporains de Gunther ou d'Attila ; — mais une foule d'épisodes et de détails sortent trop visiblement du domaine historique et entrent dans celui de la fable, trop d'anachronismes et de contradictions accusent les sources
diverses auxquelles a puisé le poëme pour que cette explication puisse satisfaire davantage.
L'opinion la plus vraisemblable est celle qui attribue les Niebelungen à ces diverses inspirations. Composés avec de vieux chants populaires, avec les transmissions orales du foyer et les antiques légendes, auxquelles le poète a mêlé des ornements nouveaux, les Niebelungen ne seraient qu'un développement embelli d'œuvres antérieures.
Ce qui semblerait le prouver, c'est qu'un poème plus ancien que les Niebelungen^ et intitulé la Plainte [die Rlage), traite le même sujet en l'abrégeant et fait mention d'un récit encore plus vieux et plus considérable consacré à la même aventure.
Celle-ci était donc une histoire qui remontait trèshaut, et que l'épopée dont nous nous occupons n'a fait que répéter, en l'agrandissant.
Mais que signifie le nom de Niebelungen ?
— Ici on est encore réduit aux conjectures.
Dans la première partie du poëme, ce nom est donné aux compagnons de Siegfried, et dans la seconde partie à ceux du roi Gunther, peut-être parce qu'après la mort de Siegfried ses gens sont restés à la cour du roi des Bourguignons. — En tout cas le nom de Niebe-
lungen n'est pas imaginaire : il était porté par une peuplade réunie aux Burgundes dans le cinquième siècle, on le retrouve dans l'Edda et dans les Sagas un parent de Charlemagne s'appelait Niebelung, et ce nom est encore resté de nos jours à plusieurs familles allemandes.
La scène du poëme est alternativement sur les deux rives du Rhin, puis sur les frontières de l'Autriche et dans l'intérieur de la Hongrie. L'épisode de Brunhild reporte seul en Irlande; l'époque, indiquée par les personnages historiques introduits dans le récit, est le cinquième sièole.
L'épopée entière est partagée en deux parties, dont le ton diffère tellement, qu'on les a attribuées, avec raison, à deux auteurs distincts.
La première partie se compose de dix-neuf chants ou aventures, la seconde de vingt chants ; la plupart sont très-courts, comme dans tous les ^poèmes de ces premiers âges destinés à être chantés par les Minnesingers.
Le poète nous transporte d'abord à la cour de Gunther, roi des Bourguignons, et nous fait connaître sa sœur Chriemhild, dont on vante au loin la beauté et qui raconte à sa mère des rêves dans lesquels celle-ci trouve l'annonce d'un noble époux.
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Cet époux c'est Siegfried, le fils d'un roi qui possède Santen, sur le bas Rhin ; il a entendu vanter les charmes de Chriemhild, et il part pour la connaître.
Siegfried est l'Achille germanique, et sa vie se trouve mêlée à la mythologie Scandinave comme celle du fils de Pelée à la mythologie grecque, il a soumis les rsiebelungen, dont il possède les trésors ainsi que le chaperon magique du nain Albérich qui le rend invisible à volonté. De plus, il a tué le dragon du tilleul et s'est baigné dans son sang qui l'a rendu invulnérable.
Il est fort courtoisement reçu à la cour de Gunther, et Chriemhild, qui l'aperçoit sans être vue, en tombe amoureuse. — Cependant les Saxons viennent attaquer Gunther qui les repousse, grâce à la prodigieuse valeur de Siegfried. Enfin, à la Pentecôte, un des serviteurs du roi lui ayant demandé de laisser voir Chriemhild à ses nobles convives pour que rien ne manquât à la fête, Gunther consent : il fait avertir Siegfried, triste depuis longtemps de ne pouvoir connaître Chriemhild, qu'il aime sur la réputation de sa beauté.
L'entreMie des deux amants est brièvement racontée, comme tout le reste, seulement en quelques strophes, mais qui forment un tableau charmant ^
^ Traduction de madame Moreau de la Meltière.
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Siegfried sentit un vif transport de joie en apprenant qu'il allait être présenté à la noble fille de la reine Oa, et qu'elle le saluerait ; — l'amour resta dans son cœur sans la souffrance ; — et, avec une grâce modeste, Chriemhild le salua.
En voyant Siegfried si près d'elle, son front de\int rose. — Cher seigneur, dit-e]le, noble et bon guerrier, soyez le bienvenu. — Ces paroles redoublèrent l'amour de Siegfried. Il s'inclina noblement devant elle et il la pria de lui être favorable ! — Et le? voilà tous deux saisis de la désireuse }»eine d'amour. Leurs regards se cherchaient avec tant de douceur ! — Mais nul ne put le remarquer!
M les jours charmants du mois de mai, ni le retour de l'été n'avait jamais versé dans le cœur de Siegfried la joie profonde qui le ravissait en tenant la main de celle qu'il aimait. Plus d'un guerrier pensa : — Ah ! que ne puis-je, comme lui, la conduire par la main, ou si j'osais seulement me reposer à ses pieds î... Jamais guerrier n'a servi une reine aussi belle î
Tous les comives qui étaient venus des royaumes étrangers regardaient les deux amants ; — eux seuls étaient admirés. — On permit au gracieux seigneur de donner un baiser à Chriemhild I Rien dans le monde ne lui a^'ait paru si doux.
Et le roi des Saxons {qui avait été fait prisonnier par Siegfried ) s'écria : — Plus d'un brave a succombé sous le bras du jeune homme, pour lui valoir ces sa-
lutations. — Moi-même, je m'en ressens encore ! — Dieu le préserve de jamais venir dans mon royaume.
Cependant Gunther, qui a entendu raconter des merveilles de Brunhild! la reine d'Islande, voudrait conquérir sa main ; mais il faut pour cela la vaincre dans un tournoi, lancer plus loin qu'elle une pierre énorme et la devancer par un saut rapide I — Quiconque succombe dans la triple épreuve a la tête tranchée!
Siegfried dit à Gunther de ne rien craindre, qu'il s'engage à lui assurer la victoire, et, en effet, couvert du magique chaperon qui le rend invincible, il accomplit les épreuves pour Gunther qui épouse Brunhilde.
Il s'est, en outre, présenté à la cour d'Islande comme le vassal du roi des Bourguignons, afin de relever l'importance de Gunther. Brunhild qui l'a cru, traite plus tard sa belle-sœur de femme d.e vassal, et celle-ci lui répond par des insultes qui allument dans le cœur de la reine des Bourguignons une haine irréconciliable. • Siegfried a eu beau châtier Ghriemhild pour ses paroles imprudentes (car les corrections maritales étaient
alors dans les mœurs épiques), la femme de Gunther veut qu'il meure !
Elle s'adresse pour cela à Hagène, espèce de Diomède barbare, toujours prêt à la violence. On annonce faussement qu'une armée ennemie vient attaquer les Bourguignons ; Chriemhild, qui craint pour son mari, avoue au traître Hagène (qu'elle croit son serviteur fidèle) que Siegfried est vulnérable près de l'épaule, à un endroit où s'est attaché une feuille de tilleul lorsqu'il s'est baigné dans le sang du dragon. Elle supplie Hagène de détourner les coups qui pourraient l'atteindre dans cet endroit-. Hagène lui demande de le marquer par une croix brodée sur le vêtement de Siegfried, afin d'être plus sûr de le bien protéger ; Chriemhild le fait sans défiance, et le traître profite de l'indication pour frapper mortellement le héros des Pays-Bas.
Nul n'ose annoncer cette terrible nouvelle à Chriemhild ; mais l'assassin s'en charge lui-même.
La douleur de Chriemhild est longuement et énergiquement racontée par le poète.
Le roi Siegmund vint où était Chriemhild et lui dit : — Malédiction sur notre voyage en ce pays ! — Mais
qui donc, parmi tant d'amis, a pu enlever par le meurtre, à vous un époux, à moi un fils?
— Qu'il me soit donné de connaître ce meurtrier, dit la dame d'une voix sombre, et, tant que je vivrai, mon âme ni ma volonté ne lui seront miséricordieuses. Je lui susciterai tant de maux, que ses amis ne cesseront plus de gémir
Le roi Gunther parut aux funérailles avec ses Bourguignons et le féroce Hagène...
Ils niaient leur crime ; mais Chriemhild leur dit : — Que celui qui se prétend innocent en donne la preuve; qu'il marche au cercueil en présence du peuple, et qu'ainsi la vérité se montre à nos yeux.
Mais voici un prodige, — et de nos jours il se répète encore : — Quand le meurtrier marche vers sa "victime, le sang coule des blessures î — Ainsi cela arriva ; — ainsi fut prouvé le crime de Hagène
On chanta une messe des morts: hommes,
femmes, enfants, tous accoururent à la cathédrale. Siegfried fut regretté, même par ceux qui n'avaient point d'intérêt à le voir vivre.
Gernot et Giselher, frères de Chriemhild^ prirent enfin la parole : — Sœur et reine, dirent-ils, cesse de pleurer cette mortî... Nous te consolerons si la vie nous demeure! — Mais personne en ce monde ne la consola jamais !
Évidemment , ce n'est ici la voix ni de la muse d'Homèra, ni de la muse latine. Il y a dans ce récit sans
art, mais non sans charme, une simplicité qui ne peut appartenir qu'aux littératures naissantes. Il est clair que le poète n'a rien appris à la savante école de l'antiquité ; il compose seulement avec la tradition populaire et ses impressions. — Le récit y perd en éclat sans perdre en intérêt; au lieu de la nature ornée, on a la nature réelle; on n'aperçoit plus le poëte, mais on reconnaît l'homme dont le fond du cœur ne change pas.
Cependant Attila a perdu sa femme Helka^ et cherche une nouvelle épouse; ayant entendu parler de Chriemhild, il envoie des ambassadeurs pour demander sa main.
La veuve de Siegfried refuse, jusqu'au moment où ces ambassadeurs lui promettent secrètement, si elle épouse le roi des Huns, de la venger du passé. Cet espoir fait passer Chriemhild sur tout le reste. Bien qu'elle ait reçu le baptême, elle accepte le roi païen et devient mère d'un fils qu'elle nomme Ortlieb.
Sept années se sont écoulées depuis son départ de la cour de Bourgogne, sans que son esprit se soit détourné un seul instant de sa haine. — Depuis sept ans elle s'est endurcie dans ses projets de vengeance ; son cœur est devenu semblable au mort chéri qu'elle a laissé à Worms, dans son cercueil d'acier; — froid et inacces-
sible à toute pitié ! Quand elle croit être sûre des guerriers qui l'entourent; elle envoie demander à son frère Ganther de venir lui rendre visite avec ses principaux serviteurs, sans oublier surtout Hagène.
Malgré les avertissements de ce dernier, le roi accepte l'invitation, et part accompagné d'une nombreuse suite.
Attila les reçoit avec courtoisie. — Le fléau de Dieu est devenu, dans le poëme germanique, un mari débonnaire, une espèce de roi d'Yvetot, que tout le monde • brave, et autour duquel les événements les plus terribles se multiplient sans qu'il les commande ni les empêche ; — c'est déjà un roi constitutionnel qui règne et ne gouverne pas.
Mais Chriemhild prépare sa vengeance. Excité par elle, Bléda surprend une partie des Bourguignons à table et les égorge ! Dankwart seul échappe ; il arrive dans la salle où les chefs bourguignons dînent avec Attila et Chriemhild, à qui l'on vient d'apporter son fils, le jeune Ortlieb. A la nouvelle de la trahison, Hagène tue l'enfant et une bataille générale s'engage.
Cependant les Bourguignons laissent sortir Théodorie, qui emmène ses compagnons ainsi qu'Attila et la reine Chriemhild, puis le margrave Rudiger, dont la
fille est promise à un de leurs princes. — Tout le reste est égorgé.
Mais au bruit du massacre, les vassaux d'Attila accourent. — Iring, le héros du Danemark, est le premier à attaquer Hagène; il le blesse d'abord, puis il est tué. On propose auxBourguignons de leur laisser la vie s'ils veulent livrer le meurtrier de Siegfried et d'Ortliebî Ils refusent, la bataille recommence, et, après des chances diverses, tous sont tués, sauf Gunther et Hagène qu'on fait prisonniers. Le premier est livré aux bourreaux, et Chriemhild frappe elle-même Hagène avec l'épée de son cher Siegfried.
Enfin, un des guerriers d'Attila, furieux de voir tant de braves mis à mort pour la haine d'une femme, poignarde la reine , et le poëte termine par cette strophe, qui semble être la moralité du poëme :
Les chefs les plus illustres avaient perdu la vie ; les peuples restaient immobiles et muets de douleur. — Ainsi se termina cette funeste et meurtrière fête d'armes. — Ainsi l'amour mène à sa suite le malheur.
Telle est cette Iliade germanique, qui appartient évidemment, sinon à la composition, au moins par
l'inspiration primitive, aux plus anciennes traditions poétiques de la muse barbare. Bien que la plupart des héros du poëme aient été baptisés, aucun d'eux n'est encore chrétien. On sent que la religion se trouve là seulement comme une forme ; son esprit est absent. Le poète parle bien d'évèques qui donnent la main aux dames, de messes auxquelles Chriemhild se rend dévotement, et de cérémonies funèbres célébrées dans la cathédrale de Worms ; mais tout cela semble une addition faite par lui à la légende primitive. Je vois ses héros habillés en chrétiens ; les idées et les sentiments sont restés barbares. Cette reine, si attentive à écouter les messes matinales, n'a pas un seul scrupule sur la vengeance terrible qu'elle veut tirer de la mort de Siegfried ; ce Hagène, qui va à l'église, précipite sans hésitation dans le fleuve un chapelain qui porte à la main un crucifix consacré ; tous ces chrétiens, qui meurent à la cour d'Attila, ne songent point un seul instant à leur âme! Le récit reste étranger à la foi religieuse des héros ; on pourrait retrancher tous les détails qui se rapportent à cette foi, sans rien changer à l'économie du poëme. Évidemment ce sont des ornements ajoutés après coup, et l'aventure des Niebelungen n'en a que faire.
C'est là surtout ce qui la \àeillit. Si la forme n'est pas plus ancienne que dans le Chant de Roland ou dans le Romancero espagnol, les idées le sont bien davantage. Aucun des personnages des Niebelungen n'appartient véritablement à la chrétienté. Siegfried, Hagène, Cbriemhild, Brunhild, le barde Folker sont incontestablement des païens.
Les Niebelungen sont donc, pour l'époque barbare, ce que sont les épopées d'Homère pour la Grèce héroïque : une peinture altérée sans doute par des retouches plus modernes,, mais dans laquelle se retrouvent la couleur et l'empreinte primitives.
Aussi comme la forme diffère de tout ce que nous avons vu jusqu'ici ! — A cette brièveté des détails, à cette divison par strophes, à ces réflexions rapides qui entrecoupent le récit, on sent le poëte qui n'a point soumis son inspiration à un long travail, et qui s'adresse à des intelligences courtes, ignorantes, peu attentives. Chaque aventure a l'air d'une improvisation, séparée de la suivante par le bruit des coupes ou le retentissement des armes. — Ce sont des contes de festins et de bivacs, souvent suspendus, souvent repris, et qui se suivent dans Tordre naturel des événements.
Partout où existe une littérature, c'est-à-dire un ensemble de productions intellectuelles soumises à une élaboration savante et suivie, l'œuvre, même la plus médiocre, révèle un art appris ; l'auteur a des précautions habiles. Tantôt il traverse rapidement les faits, tantôt il s'y attarde; il les encadre dans une description ; il en fait ressortir les détails. Ici rien de pareil I L'auteur ne s'arrête pas plus sur la mort du fils de Ghriemhild tué par le féroce Hagène que sur celle du batelier qui refusait de lui faire passer le Danube; il ne décrit pas plus longuement le palais d'Attila que la demeure du margrave Rudiger. Toutes ces distinctions lui sont inconnues. Il n'a qu'un but : raconter les événements comme ils ont dû se passer et faire dire aux personnages ce qu'ils ont pu dire.
Le manque d'artifice littéraire est poussé si loin que souvent le poète annonce, par une réflexion, la destinée future de ces personnages ou le dénoûment de l'aventure qu'il va raconter, enlevant ainsi par avance à son récit tout le charme de l'imprévu. D'autres fois, au contraire, il terminera brusquement une narration intéressante et passera sans aucune remarque à un nouvel ordre de faits ou de sentiments. Et pourtant, à travers cette inexpérience, on sent la
verve du poète qui marche hardiment et fort de luimême ! Il va à la conquête de la poésie comme ses compagnons barbares vont au combat, sans tactique, sans armes brillantes, mais avec la simplicité confiante qui fait vaincre. Son archet est d'acier comme celui du barde Folker, et le son qu'il fait entendre blesse parfois l'oreille; mais on l'écoute malgré soi. — H y a dans cette rudesse naïve quelque chose de direct que nous n'aMons point encore trouvé ; on sent que la muse va descendre des régions un peu surhumaines de la poésie antique pour entrer dans la vie réelle ; son accent s'abaisse, mais il devient plus intime.
Ce qui lui manque, c'est la vibration qui soulève l'âme ou attendrit le cœur; elle va l'acquérir en se christianisant ; nous la trouverons dans le Chant de Roland.