‹ Causeries historiques et littéraires (volume 4)Chapitre 28 sur 45 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le Chant de Roland; époque de sa composition. — Analyse et citations. — Toutes les couditions de l'épopée s'y trouvent remplies. — Ce qui le fait différer des Niebelungen. — Pourquoi le Chant de Roland n'est pas resté en France un monument poétique populaire comme l'Iliade en Grèce ou la Jérusalem délivrée en Italie.

Le Chant de Roland est à la France ce que sont les Niebelungen à l'Allemagne. C'est son premier monument littéraire, sinon pour la date, au moins pour l'importance.

Il a sur le poëme germanique l'immense avantage d'être national. Roland a été pendant tout le moyen âge la personnification de la France elle-même dans ce qu'elle avait alors de plus brillant, c'est-à-dire dans sa chevalerie. C'est la même valeur audacieuse, la môme imprévoyance, les mêmes sentiments.

— Trop prompt dJ esprit , mais chaud de cœur, dit un

vieil historien en parlant de notre peuple. — Tel était aussi Roland.

Puis sa fin avait dignement couronné sa destinée. Tombé héroïquement, victime d'une trahison, il restait entouré d'une sorte d'auréole ; c'était le martyr de la gloire guerrière. Le peuple aime ces contrastes; il faut que l'éclat de la vie soit brusquement interrompu par le pathétique de la mort. Les héros heureux jusqu'à la mort sont rarement des héros populaires, et l'imagination de la foule s'attache de préférence à une grande renommée sanctifiée par une grande infortune. On peut oublier les victoires, mais on se rappelle Roncevaux et Sainte-Hélène.

Au quatorzième siècle, nos armées répétaient encore, dit-on. le Chant de Roland (sinon celui qui nous reste, au moins quelque autre plus court consacré au modèle des preux).

On assure que le roi Jean railla un jour à ce propos un des soldats de sa garde :

— Pourquoi chanter Roland, lui dit-il, nous n'avons plus de Roland,

— Il y aurait encore des Rolands, répondit hardiment le soldat, si nous avions des Charlemagnes I

On peut nier l'authenticité de cette anecdote, mais il

paraît difficile de contester celle que rapportent tous les historiens qui ont raconté la conquête de l'Angleterre par Guillaume.

Tous assurent que le 13 octobre 1066, au moment où les armées d'Harold et du duc de Normandie allaient en venir aux mains à Hastings, un cavalier, Taillefer, se mit à galoper devant les rangs et à chanter, en agitant ses armes, le Chant de Roland!

Était-ce celui qui nous a été conservé et dont la composition serait alors antérieure au onzième siècle? La question a été controversée par les nombreux commentateurs du poëme. — On a opposé à ceux qui ont soutenu l'affirmative, deux pièces authentiques du neuvième et du dixième siècle, le serment prêté par Louis le Germanique et V Hymne à sainte Euladie, qui semblent d'un français beaucoup plus fruste et plus mélangé de latin que le Chant de Roland. — Ce n'est qu'au onzième siècle, dans le code promulgué par Guillaume le Conquérant, que l'on retrouve une langue analogue. — Ce qui ne permettrait pas, à ce qu'il semble, de faire remonter le poëme au delà.

Au reste, ces questions chronologiques sont hors de notre domaine. Peu nous importe la date précise du Chant de Roland; ce qui nous préoccupe, c'est le chant

lui-même; ce que nous y cherchons, c'est le caractère de cette poésie bégayante qui annonce de loin le génie français.

Voyons donc ce poëme plus cité que connu, et tâchons d'en donner une idée aussi complète que nous le permet la brièveté de ces causeries.

Vous comprenez d'avance que nous ne pourrons citer le texte. La langue du Chant de Roland demande une traduction presque aussi impérieusement que les ISiebehincjen eux-mêmes. Nous nous servirons de celle de M. Yitet, qui a eu la modestie et le bon goût de s'aider de toutes les traductions successivement publiées, sans autre prétention que de choisir tour à tour celle qui décalquait le mieux le vieux texte dans notre français moderne.

Charlemagne est depuis sept ans en Espagne, dont il a presque achevé la conquête. Saragosse résiste seule. C'est là que règne le roi Marsille qui, au dire du poëte, adore Mahomet et Apollon,

Marsille est couché, dans son verger, sur un perron de marbre. Alngt mille hommes sont rangés autour de lui ; il demande conseil à ses chefs, qui ne savent que proposer pour échapper à Charlemagne. Enfin l'an d'eux, Blancandrin, conseille d'envoyer au grand em-

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