‹ Causeries historiques et littérairesChapitre 13 sur 60 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

Ton souffle a paué, et la mer les t couverts.

.... Oui est semUaUe i toi panni les forts, d ËternfM qui est, conune toi, saint, redootaUe, digae de louan^res? qui bit comme toi des merveilles?

Tu as étendu la droite et ils ont été engloutis.

Tu as conduit par la nùsérfcorde ce peu{rie que la as racheté, tu l'as ctmdidt par la force i la donenre de ta sainteté.

Les peuples l'ont entendu et ont tremblé ! la douleur a saisi les habitants de la I^lestine.

Les princes d'Ëdom sont restés confondus ; le iremblement saisira les puissants de Moab et on verra se fondre toutes les na^ons de Canaan.

Tu les inonderas de frayeur; elles seront rendues stupides comme le rocher jusqu'à ce que ton peuple, 6 Étemel ! soit passé; jusqu'à ce qu'il soit passé, le peuple dont tu as foit ta propriété.

Tu l'introduiras et tu le planteras sur la montagne de Ion héritage, au lieu que tu as prépara pour ta demeure, f> Étemel! dans le sanctuaire, ô Seigneur! que tes mains ont établi.

L'Étemel régnera à jamais! à jamais! car le cheval de Phai-aon est entré avec son chariot dans la mer, et l'Étemel a renvoyé sur eux les vagues, tandis que les enfants d'Israël marchaient ù pied sec au milieu des eaux.

Comme oo sent bien le désordre de la joie

dans cet hymne triomphant! comme ces répétitions que la mer a englouti les chariots de Pharaon, indiquent bien la pensée fixe du danger évité.

Et quel récit ! — L'ennemi disait : Je poursuivrai, j'atteindrai, je partagerai k butin; mon âme en sera assouvie.

Mais il a été consumé comme du chaume et toutes les nations de Canaan se fondront; Dieu plantera son peuple sur la montagne de son héritage.

Ici la parole est ailée et ondoyante comme la flamme. On sent que tout cela a bien été chanté avec des acclamations et des mains levées vers le ciel, pendant que Marie la prophétesse, sœur d'Aaron, dansait en frappant les tympanons.

Il y a loin de là, il faut Tavouer, à ce lyrisme dont parle Boileau et dans lequel

.... Un beau désordre est un effet de Tart.

Nous avons signalé trois caractères de l'inspiration biblique, il reste à en constater un quatrième, la mélancolie; on peut même dire

que c'est son cachet spécial dans les sociétés anciennes et ce qoi la distingue le plus de tout le reste.

Vous le chercheriez en vain ce caractère, dans les littératures païennes. Ni les Grecs ni les Romains û*OQt exprimé cette oppression de la vie , cette aspiration confuse vers un idéal qui désintéresse du réel. L'instabilité des choses humaines n'est pour eux qu'une invitation à en jouir sans retard : Cueillom le jour tandis qu'il est en fleur, dit Horace, puisque nous igtiorons ce que sera le lendetnain. Vous trouverez bien chez les poètes païens la plainte qu'arrache la souffrance physique ou morale, jamais cotte tristesse de TEcclésiaste qui , après avoir fout vu , tout senti , tout connu , déclare que tout est vanité et tourment d'esprit ; que celui qui s'accroît de la science s'accroît de la douleur et que la tristesse vaut mieus, que le rire. C'est lu, si j'ose le dire , un mode de perception de la vie encore inconnu des autres races et que nous ne constatons que chez les Juifs.

Cette différence, qui a frappé tous les yeux, a plusieurs causes faciles à reconnaître.

D'abord la religion : celle des païens est sensuelle et riante ; leurs dieux les entourent sous mille formes gracieuses ; la terre et TOlympe sont, pour ainsi dire, de plain-pied. La religion des Juifs , au contraire , est grave et sombre ; TEternel se manifeste à eux parmi les foudres : il les regarde et les juge.

Puis quelle histoire que la leur! Commencée au meurtre d'Abel, continuée par le déluge, poursuivie à travers la famine qui les conduit en Egypte, les persécutions des Pharaons, le berceau flottant de Moïse, les quarante années d'épreuve dans le désert et la longue captivité de Babylone ! 11 semble que ce peuple soit marqué d un sceau fatal ! il personnifie Thomme dans toutes ses aspirations, toutes ses chutes, tous ses châtiments.

Comment s'étonner après cela de laccent de tristesse que garde toujours sa voixV Ainsi, sans parler des psaumes de David dont on a fait rhymne éternel de la pénitence, des plaintes de Jéréraie qui, selon la belle expression de Bossuet , a pu seul égaler les lamentations aux douletivs', qui ne connaît l'élégie de Job , tra-

duite dans toutes les langues et imitée par tous les poètes sans qu'aucun d'eux ait pu reproduire la profondeur de son amertume.

Satan a dit un jour à Dieu que Job ne le craignait et ne Tadorait que parce qu'il l'avait feit riche et heureux. Dieu permet à Satan de lui tout enlever.

Un serviteur vient donc dire à Job que les ennemis ont dérobé ses bœufs.

Cet homme parlait enœre quand on lui annonce que le feu du ciel a brûlé ses é tables.

Puis il apprend que les Chakléens ont pris ses chameaux; que ses sept fils et ses trois filles ont été écrasés sous le toit de leur demeure renversé par le vent du désert.

Job alors se jette à terre et s'écrie :

Maudit soit le jour où je suis venu au monde; maudite la nuit où il fut dit : — Un homme est né !

Que ne suis-je mort avant de voir la lumière? Pourquoi m'a-t-on re^u sur les genoux; {lourquoi m*a-t-on présenté la mamelle?

Maintenant je serais dans U tombeau et je dot*mirais mon sommeil

Avec les rois de la terre qui se billisseiil des solitudes, avec les princes qui remplissent leurs maisons d'or el d'argent.

Les flèches du Tout-Puissant sont en moi ; mon esprit en boU te venin ; les épouvantements de Dieu se sont rangés en bataille contre moi.

Mes jours ont passé plus légèrement que la navette du tisserand.... ils ont passé aussi prompts que les barques de poste sur les neuves; aussi agiles que l'aigle qui vole vers sa proie.

I^ternel! pourquoi ne me caches-lu pas dans la fosse* pourquoi ne m'y couvres-tu pas, en me donnant un terme après lequel lu te souviendmis de moi.

Ah ! bientùt, je l'espère, la tombe sera ma maison, «I je dresserai mon lit dans les ténèbres.

Je crie au sépulcre: — Tu es mon père, et aux vers du cercueil, vous vtes ma mère et mes sœurs!

Evidemment il n'y a rien à dire après un pareil cri de désespoir, et toutes les remarques ne pourraient que l'affaiblir.

Nous nous sommes efforcé de relever les principaux traits caractéristiques de l'iDspiration juive ; plus tard, après le sacrifice du Calvaire,

cette inspiratioQ va 8*^;arer dans les mille méandres du Talmud; livre d'inventions charmantes mais sans corps. — Le don de la poésie n'a point été retiré aux descendants d'Abraham, seulement ils l'exercent dans le vide; n'ayant plus la vie commune, chacun est livré à sa fantaisie individuelle ; l'imagination a perdu sa grandeur sévère ; les prophètes sont devenus des conteurs.

On trouve dans le Talmtui toutes les créations des Mille et une Nuits. Même ressources, même richesses de rêves ! Vous y verrez, par exemple , le menu du grand banquet du jugement dernier. On y donnera aux élus, pour premier service, le bœuf sauvage, né le cinquième jour de la création et qui, depuis, mange Therbe de mille montagnes; pour le second service, ils auront le Léviathan , poisson si énorme que le monde repose sur une de ses écailles ; enfin , pour rôti, le ziz-zadai, oiseau dont les ailes peuvent intercepter les rayons du soleil ! C*est une amplification du fameux Rock des contes arabes.

Qu'on ne s'étonne pas de ces fables ; elles

sont la conséquence de la misère des Juifs pendant dix-huit siècles, de leur isolement au milieu des nations, du mépris dont on les a abreuvés. Ce sont les visions du malheur et de Texil. Un des principaux auteurs du Talmud est , en effet, Aben-ezra , rabin du douzième siècle, qui sembla avoir résumé dans sa vie toutes les tortures infligées à sa race. Toujours errant, persécuté, il écrivit, à l'heure suprême, une poésie que termine ce verset, digne des anciens prophètes :

Si mes larmes avaient coulé en propoition de me& infortunes, aucun pied humain ne pourrait se poser ;i sec sur la terre. Mais la réconciliation divine ne s'est pas faite seulement avec les eaux du déluge, et voici que Tarc-en-ciel se déploie à mes yeux!

Cet arc-en-ciel, c'était la mort qui venait le délivrer.

Mais , tandis qu'un des courants de la littérature hébraïque se détournait ainsi , l'autre , dirigé par les apôtres , traversait la limpidité grecque et la majesté latine pour nous arriver sous la forme plus générale et plus humanisée de l'Evangile.

L'Ancien et le Nouveau Testament , si différente par l'accent, ont donc apporté denx influences dÎBtÎDCtea dans les lîtlératures modernes.

Le premier, popnlarisé par la Réforme, ^t devenu le pain intetlectael de l'Allemagne et de l'Angleterre-, il y a imjHrimé aux esprits une sorte de hardiesse poétique ; à son école , le génie national a pris une voix un peu rude peutêtre, mais ample et sonore. Acclimaté sous les grands horizons bibliques , il s'est accoutumé aux vives colorations et aux traits brusquement dessinés.

Les races catholiques, au contraire, retenues dans le Nouveau Testament , y ont trouvé des formes moins ornées, un langage plus contenu, et y ont pris des habitudes de style plus timides.

Ainsi, pendant que l'Allemagne produisait les éloquents traités de Luther, la terrible épopée de la Danse macabre ou le Miroir âe la mort; pendant que l'Angleterre voyait naître Shakespeare et attendait Milton , que pouvait opposer la France ft ces œuvres dont la rudesse

saisissante constatait Tinfluence de l'Ancien Testament? — les volumes de Gerson et surtout V Imitation de Jésus-Christ , livre duquel nous n avons pas à juger le fond, mais qui, pour la forme, appartient, sans aucun doute, à l'école du Nouveau Testament.

Cette différence dans les points de départ a continué de donner jusqu'à nos jours un cachet distinct aux trois littératures de l'Allemagne, de l'Angleterre et de la France.

Celle-ci a excellé par la netteté gracieuse, par l'élégance facile, et, quand elle n'a pas menti à son origine, par un sentiment de charité évangélique ; celles-là, au contraire, se sont fait constamment remarquer par la force, la richesse et Téclat. — Ainsi , d'un côté, vous avez eu, outre Shakespeare et Miiton, Jean-?3u!, KIopstock, Goethe, Byron; de l'autre Racine, Fénelon, Bernardin de Saint-Pierre et Lamartine;— c'est-à-dire ici l'abondance, la douceur ornée, le ton soutenu ; là, un souffle plus ample, des ékins plus audacieux, mais aussi moins de clarté et moins de goût.

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