TOME I. iO
— On admire l'Iliade , disait Pope qui Ta si bien traduite; mai» on aime V Odyssée.
Le même poète bit une observation que nous ne pouvons nous empocher de répéter ; c*est que toutes les épopées ont été plus ou moins calquées sur celles d'Homère.
Fait-il un dénombrement des années ennemies? dit l'écrivain anglaiSt tous les poètes qui Tont suivi comptent et déploient leurs troupes dans le même ordre ; a-t-il des jeux pour honorer les funérailles de Patrocle? Vii^le en a pour honorer celles d'Anchise, Stace pour celles d'Archemor ; Ulysse va-t-il visiter Tempire des morts? rÉnée de Virgile et le Scipion de Silius sont envoyés sur ses ti*aces ; est-il retenu par les charmes de Calypso? Énée Test par les charmes de Didon, Renaud par ceux d'Armide; Achille, pour une querelle, s'absente-t-il du combat? Il faut que Renaud s*absente aussi longtemps pour la même raison ; Homère fait-il présent à son héros d'une armure célèbre ? Virgile et le Tasse se croient obligés de faire pour les leurs la même dépense.
L'étendue des deux poômes que nous avons dû analyser a laissé peu de place aux citations; nous devons donc renvoyer à Homère lui-même. Cependant les courts passages que nous
avons pu traduire ont suffisamment révélé le caractère de cette narration. — Elle est ample, ornée, savante; à chaque instant l'épithète vient se joindre au nomcommeune décoration.
Homère est la manifestation complète de Tesprit grec ; son souffle est celui de sa race , ce qu'il y a en lui , vous le retrouvez en elle.
C'est d*abord la même logique ; tout s'enchaîne, tout a une signification ; la raison laisse rimagination conduire le char, mais elle lui montre la route.
C'est le même sens pratique , humain ! Les Grecs sont tellement hommes qu'ils abaissent le ciel à leur niveau , ils veulent Voisiner avec rOlympe, y retrouver tout ce qu'ils aiment.
C'est enfin la même adoration de la forme. Toute beauté ravit Homère comme elle ravissait les Grecs, qui allèrent jusqu'à lui accorder des prix aux jeux olympiques. Le chantre d'Achille et d'Ulysse est, en un mot, Tartiste sans égal du peuple artiste par excellence.
Chez les Juifs , le grand ressort de la vie est dans la religion, dans la croyance à l'Étemel.
Chez les Grecs il est dans le sens de la réa-
lité ornée. Ils regardent moins haut dans le ciel que le peuple de Dieu; mais ils voient plus clairement à leurs pieds.
. Le génie antique a sa complète expression dans VIliade et VOdysêie. Les grands poètes qui succèdent à Homère étmdent son domaine poétique , mais dans le sens de ses premières conquêtes ; ce sont des continuateurs, ils semblent recevoir de lui le souflSe qui les porte.
Cette direction donnée à la poésie des Grecs (et plus tard des Latins) par le merveilleux rapsode, À.Schlegel la admirablement analysée.
L'ensemble des arts chez les anciens, dit-il, exprime le sentiment de Faccord harmonieux de leurs diverses facultés ; ils ont imaginé la poétique du bonheur.... Aussi leur poésie était celle de la jouissance, la nôtre est celle du désir. Celle-là s'étiiblissait dans le présent, celle-ci se balance enti*c le souvenir du passé et le pressentiment de l'avenir.... Les Grecs voyaient l'idéal de la vie humaine dans Theureuse proportion des facultés et dans leur accoixl parfait ; les modernes, au contraire, ont le sentiment profond d'une désunion intérieure, d'une double nature dans l'homme qui rend cet idéal impossible à réaliser... Les Grecs, par suite, nous ont laissé, dans tous les genres, des
modèles plus achevés ; ils tendaient Ters une perfection déterminée... Les modernes, dont la pensée s'élance vers l'infini, ne peuvent jamais se satisfaire complètement eux-mêmes, et il reste toiy ours à leur œuvre quelque chose d'imparfait.
Après Homère, plusieurs siècles s*écoulent sans qu'aucune grande voix s'élève dans la Grèce ; le bruit des armes étouffe tout le reste; les races diverses qui s'agitent sur ce sol étroit y cherchent leur place ; elles dessinent péniblement leurs frontières avec l'épée et essaiment leurs colonies dans l'Asie Mineure.
Enfin ce grand travail est achevé ; la Grèce septentrionale reste à la race ionienne, race ardente, mobile, intelligente, capable de tout ce qui est grand et amoureuse de tout ce qui est doux.
La Grèce méridionale à la race dorienne, race dure, guerrière, ayant l'égoïsme des quasi-insulaires et toujours prèle à séparer ses intérêts de l'universalité grecque. Aucune d'elles n'a encore produit d'œuvre éminente ; les langues balbutient , les arts n'ont point dépouillé leurs formes barbares.
Tout à ooop un grand danger 8*annonoe du côté de l'Orient. Un roi« dont la moindre pro* vince a une étendue double de la Grèœ en« tière, sort de scm repos et annonce qu'il veut venger T Asie autrefois vaincue à Troie t II rassemble ses soldats et les met en marche. La terre tremble sous les pas de son armée ; partout où elle passe les rivières sont tarieat Elle jette un pont sur la mer et tombe sur la Grèce comme une avalanche.
Ne vous effrayez pas pourtant; c'est de cette lutte même que va sortir la gloire de cette terre héroïque. Comme les cailloux du chemin, elle avait besoin d'un choc pour faire jaillir l'étincelle. La guerre de Troie a produit Homère, les guerres médiques vont faire naître une pléiade de poètes nouveaux, qu'aucune nation ne pourra surpasser. La Perse fait en vain marcher ses bataillons ; Athènes est debout ! — Comme l'Achille d'Homère, elle tient d'une main l'épée qui sauvera la Grèce et de l'autre la lyre qui doit immortaliser sa victoire.