CHAPITRE IV
(laerm nédiques; part qu'y prend Etichyle. — Sa biographie. — Théâtre rhez les Grecs. — les pièces d'Eschyle ressortent de trois inspirations. — Les Perses; peinlnre de la bataille de Salaniie. — Les Furies; portée philosophique de celte tragédie. — Prométhée; signification de la pièce d'Eschyle. — Le Prométhée de Byron ; celoi de Gfftbe. — Fin de la vie d'Eschyle.
Nous avons dit comment, pendant que la Grèce affermissait son organisation politique et se fortiâait par la liberté , aucun grand monument littéraire n'avait pu se fonder; on était à un de ces âges de transition où les peuples bâtissent leurs demeures, et remettent à Torner plus tard.
Quelques voix s'étaient pourtant élevées pendant ce travail de préparation.
Ainsi, environ un siècle après Homère ^ , on avait entendu Hésiode essaver ses chants consacrés à la rA^cmtedelaGrèce* et réunir, dansioa poëme des travaux et des jours, les précepte» de morale, les conseils sur Tagriculture et les préjugés proverbiaux de son temps. Quintilien Ta déOni d un mot en disant que tout son mérite est dans une médiocrité soutenue.
Alcée, né à Mytilène (Lesbos), six siècles avant Jésus4]!hrist , avait armé ses haines de vers injurieux: Sapho, Simonide, Anacréon avaient célébré les dieux, Tamour et le plaisir ; on attendait encore le génie qui sût ouvrir à Tart un nouvel horizon. Les poètes que nous venons de nommer chantaient pour quelquesuns ; restait à trouver celui qui devait chanter pour tout le monde.
Mais, comme nous Tavons annoncé, ce grand événement devait coïncider avec Tépanouisse-
1 II y a une grande incertitude sur ces questions chronologiques. Hérodote croit Hésiode contemporain d'Homère, c'est-àdire qu'il le fait vivre neuf siècles avant Jésus-Christ; Cicéron le suppose antérieur au chantre d'Achille ; les alexandrins le disent postérieur de cent années.
ment complet de la gloire et de la liberté helléniques.
Les Grecs d'Ionie , révoltés contre le roi de Perse, avaient imploré Athènes qui les avait secourus et avaient brûlé Sardes, capitale de l'ancienne Lydie. Darius s*était vengé par la ruine de Milet ; mais ce n'était point assez pour lui; il avait lancé une flèche contre la Grèce, ce qui, dans le symbolisme persique était une déclaration de guerre , et un héraut était chargé de lui répéter chaque matin , à son lever : — Grand roi ! souviens-toi des Athéniens.
Sa colère était d'ailleurs envenimée par Hippias, un de ces héritiers de tyrannie, qui n'ont de patrie que pour l'opprimer. Chassé par ses concitoyens, il venait solliciter Darius contre la Grèce .
Le roi de Perse se décida à la conquérir. Il envoya un héraut lui demander la terre et l'eau : c'était la formule ! Les Athéniens descendirent les envoyés de Darius dans le Barathrum, fossé fangeux et leur dirent plaisamment de prendre eux-mêmes ce qu'ils demandaient.
Ainsi raillé, le grand roi rassemble une armée
et s*embarq|ie sur six cents vaisseaux ; elle était sous la conduite de son neveu Artapherne» dont la mission était indiquée en trois phrases : — ravager les campagnes ! — brAler les villes ! — emmener les halntants en esclavage ! — c'est-à-dire fidre un désert de la Grèce !
Athènes envoie de tous cAtés pour exciter à la résistance ; mais les orades sont défavorables. Sparte déclare qu'elle ne peut se mettre en campagne avant la pleine lune , et l'armée ennemie est déjà dans la plaine de Marathon , à dix milles d'Athènes ! Celle-ci ne balance plus; elle réunit ses citoyens, elle arme ses esclaves, elle se défendra seule !
Cependant , lorsqu'ils arrivent au champ de bataille, les Athéniens aperçoivent une petite troupe qui vient à leur rencontre en tenant à la main des rameaux verts ! C'étaient les Platéens. Autrefois opprimés par les Béotiens, ils n'avaient trouvé d'appui qu'à Athènes ; ils venaient payer leur dette de reconnaissance en mourant avec leurs défenseurs.
Figurez- vous cette plaine de Marathon : ici l'armée perse formant un front immense, —
cent mille fantassins et dix mille cavaliers ; tous brillants d'or et de pourpre ; chaque soldat semble un roi ! — Là , dix mille Grecs à pied , n'ayant d'autre ornement que leurs armes. Ils se sont adossés aux monts Pentéliques d'où Phi* dias doit tirer les marbres pour ses chefs-d*œu* vre ; des abattis d'arbres les protègent contre la cavalerie.
Les Perses ont pour eux le nombre; les Athéniens l'intelligence et la foi.
Ils n'attendent pas l'attaque ; ils abordent l'ennemi en courant , comme aux jeux olympiques. Ils frappent jusqu'à la fatigue ; ils frappent jusqu'à la mort ! Les Perses sont mis en fuhe ; ils regagnent leurs navires où les plus hardis les poursuivent. L'un d'eux, Cynégire, saisit le câble d'un vaisseau ; on lui coupe la main; il s'y cramponne de lautre bras et y meurt attaché.
Mais les épreuves d'Athènes ne sont point finies.
Darius fait des préparatifs de quatre années pour venger la défaite de Marathon ; il meurt ; son fils Xerxès se met à la tète d'une armée de
deux millions de combattants et marche vers la Grèce. Il passe par la Troade , comme s'il eût voulu , devant ces ruines , s'amuser à venger Tantique débite de TAsie : son armée tarit le Scamandre en quelques heures.
— Que pourrais-je craindre avec un tel nombre de soldats? dit-*il à Ariabane.
— La terre qui ne pourra les nourrir et Veau qui ne suffira point pour tes abreuver ! répondit le Satrape.
Cependant la Grèce est consternée! Argos traite secrètement, la Thessalie se soumet, Ttle de Corcyre, la Crète restent neutres.
Sparte et Athènes se lèvent seules ! La première envoie ses soldats et ses alliés mourir aux Thermopyles avec Léonidas; la seconde embarque ses citoyens sur des vaisseaux et va anéanûr la flotte des Perses à Salamine.
Enfin, les Grecs se réunissent à Platée et détruisent ce qui reste de Tarmée de Xerxès. La Grèce libre élève sur le champ de bataille ses trophées de victoire.
Mais un autre trophée se dressait en même temps, un trophée que les siècles, loin de ren-
verser, devaient rendre plus précieux . Il s'élevait par les mains d un soldat, frère de ce Cynégire qui était mort en arrêlant un vaisseau perse après Marathon , de cet Amynias qui, à Salamine, avait remporté le prix de la valeur, par Eschyle enfin , sur le tombeau duquel on grava ces mots : Le Mède à la longue chevelure dira s'il fut hrave.
Homère, venu plus d'un siècle après la guerre de Troie, avait dû recueillir et coordonner les chroniques nationales ; il avait créé l'épopée , c est-à-dire l'histoire poétisée, le long récit; Eschyle, qui chantait au milieu d'un peuple en révolution devait donner à son inspiration une forme plus courte , plus vive, la mettre en action ; il créa la tragédie.
Tous deux furent les poètes nationaux de la Grèce et immortalisèrent sa victoire sur l'Asie , le premier par \ Iliade , le second par son drame des Perses.
Eschyle était né à Eleusis , un des dèmes ou bourgs dépendant d'Athènes, environ cinq siècles avant l'ère chrétienne (an 525 avant J.-C.)
Eleusis était célèbre par ses mystères , aux-
quels tous les AtliéDiens pouvaient se frire initier et dont un des principaux enseignements était l'amour de la terre natale, de cette mire^ comme l'appelaient ces peuples qui se disaient autochthones , c'est-à-dire sortis du sol luimême. Ce fut là sans doute qu'Eschyle et son frère apprirent à aimer la patrie.
Eschyle cultiva en outre son esprit , nonseulement par l'étude d'Homère, mais par celle de Pythagore. H est à remarquer que tous les poètes anciens , sans exception, appartiennent à une école philosophique ; ils veulent un fond à leur poésie. On n'avait point encore inventé le système moderne de Vart pour l'art, c'est-à-dire de la parole sans but , des bagatelles sonores !
Les Grecs avaient d'abord chanté aux fêtes de Bacchus des hymnes dialoguées en l'honneur du dieu; le vainqueur dans ce combat poétique recevait un bouc en récompense , ce qui avait fait donner à ces poèmes le nom de tragédies , c'est-à-dire chant du bouc.
Plus tard , ces hymnes traitèrent des sujets étrangers au dieu du vin. Thespis alla de bourgade en bourgade traînant dans un chariot des
chanteurs barbouillés de lie qui répétaient des poëmes dialogues, sérieux ou plaisants ; ce fut Forigine du théâtre en Grèce.
Eschyle multiplia ses ressources en augmentant le nombre des acteurs, en faisant adopter le cothurne et la robe traînante ; mais les repré* sentations scéniques avaient déjà reçu de grands développements avant lui , et Ton avait construit des théâtres appropriés à ces représentations. Ils différaient tellement des nôtres qu'il n'est point inutile de rappeler ici leur forme et leur distribution.
La salle entière était un grand hémicycle découvert, garni de gradins pour les spectateurs. En face de ces gradins se dressait le théâtre.
Celui-ci comprenait trois parties distinctes :
Dabord l'orchestre, placé plus bas, comme le nôtre, et au milieu duquel se dressait le thymêlé, espèce d'élévation surmontée de l'autel consacré à Bacchus, en l'honneur duquel on célébrait les jeux scéniques. C'était là que se tenait le plus souvent le chœur. Lorsqu'il de* vait se rapprocher des personnages de la pièce, il montait par deux rampes ménagées aux deux
côtés de Torchestre jusqu'à la partie la plus avancée du théâtre , que les Latins appelèrent plus tard pulpUum.
Derrière cette espèce d'avant-scène était un enfoncement nommé proscenium; enfin, au fond, 'un mur orné achitecturaleroent fermait le théà* tre ; c'était ce qu'on appelait la scène.
Ce mur était percé de trois portes, une grande et deux petites. Quand on voulait montrer aux spectateurs le dedans d*un palais, on plaçait, derrière la grande porte, Yencyclème, construction demi -circulaire, qui imitait une salle intérieure et que Ton apercevait chaque fois que les battants se trouvaient ouverts.
Les décorations s'ajoutaient à droite, à gauche et au fond. Leur place était invariable. Au fond on voyait le temple ou le palais, à gauche la ville, à droite la campagne.
Les acteurs, obligés d'être distingués à une grande distance et de se faire entendre d'une foule immense, se grandissaient au moyen de cothurnes, et avaient un masque dont la bouche était garnie d'un appareil qui portait au loin la voix en la rendant plus sonore.
Le grand critique paradoxal de TÂllemagne, Schlegel, s'épuise en exclamations admiratives à propos de ce système qui enlevait aux acteurs de la tragédie antique le caractère de personnages vivants, pour y substituer celui de statues parlantes. Il fait observer que chaque scène était ainsi, non plus une action réelle, mais une espèce de bas-relief, ce qui lui parait bien autrement tragique, et il déclare sans balancer que la décadence de Tart commença le jour où le fameux Roscius prétendit introduire sur le théâtre romain la réalité vivante en jouant avec sa voix et son visage.
On pourrait s'étonner de pareilles opinions si elles n'avaient point été émises par le même juge qui cite comme une œuvre de génie le rot de Cocagne du comédien Le Grand , pièce ridicule, oubliée de tout le monde, et le Misanthrope de Molière comme une œuvre fausse et fastidieuse qu'il suffit d'admirer, dit-il, pour prouver qu'on n'est soi-même capable de rien de bon .
Chez les Grecs, les représentations théâtrales n'avaient lieu qu'à certaines fêtes. On distri-
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tes
baait des prix, aux pièces qui avaieni réuni le plus de sufllrages ; ces spectacles n'étaient pas seulement un divertissement, mais un acte national, sérieux; les poètes exerçaient momen* tanémenl une magistrature morale dont ils devaient rendre compte.
Après la ruine de Milet par Darius, un auteur tragique, Phrynicus, ayant représenté sur le théâtre ce grand désastre , arracha des larmes aux trente mille spectateurs; mais il lut con* danmé à une amende pour amr fait un jeu littéraire des malheurs de la patriel Euripide, dans une de ses pièces, faisait dire à Bellérophon : Les richesses sont le soui^ain bien , et c'est avec raison qu'elles estent l'admiration des hommes et des dieux. Tous les spectateurs se récrièrent, voulurent interrompre la scène, et le poète dut venir sur le théâtre annoncer qu'au dénouement l'admirateur des richesses serait puni. Eschyle lui-même fut accusé d'impiété pour quelques vers de son Prométhée. L'accusation était difficile à repousser, mais il découvrit sa poitrine, et, montrant l'une après l'autre ses cicatrices, il nomma : Marathon! Salamine! Platée!
Les applaudissements couvrirent la voix de Taccusateur et la gloire du vieux soldat fit ab« soudre Taudace du poète.
Le théâtre grec était donc, à proprement parler, une tribune, et le poète tragique un orateur responsable de toutes ses paroles. G'é« tait lui qui se révélait sous le nom de ses personnages.
Au temps d'Eschyle surtout la tragédie peut être regardée comme un épisode épique en dia« logues. Mais la grandeur de la scène, la sublimité de l'inspiration bien sentie par un peuple que le moindre soufQe faisait vibrer, le caractère national et religieux de ces représentations poétiques, leur donnaient un intérêt dont notre tragédie moderne s'est trouvée dépouillée.
Celle-ci ne se représentait plus, en effet, sous le soleil , avec les monuments de la ville de Minerve pour décorations et devant une foule enthousiaste ; mais pour un petit nombre, dans un lieu renfermé et devant des toiles peintes. C'était une séance académique substituée à la solennité populaire.
Aussi , le mouvement qui n'était plus parmi
les spectateurSt il fallut le mettre dans le spectacle; on multiplia les persomiages, les péripéties, les combinaisons dramatiques, et la tragédie antique devint insensiblement le drame moderne.
C'est pour n'avoir pas senti cette différence des temps et des conditions à remplir qu*on a été plusieurs siècles sans comprendre le théâtre grec. On lui imputait à fort tout ce qui le fiûsait différer du nôtre ; au lieu d'y chercher la société athénienne on y cherchait la société française. Cette erreur se prolongea jusqu'à notre temps; de là ces étranges jugements portés par Voltaire , par Laharpe et par tant d autres, qui ne surent point voir ce qu'était la tragédie grecque , c'est-à-dire un poème représenté.
Nous avons dit de quels moyens matériels pouvait disposer Eschyle pour ces représentations ; quant à ses moyens poétiques, il les tira de trois sources : du patriotisme, de la philosophie, de la tradition.
Par suite, les sept pièces qui nous restent de lui peuvent se diviser en trois groupes selon
qu'elles appartiennent à Tune de œs trois origines.
Les Perses proviennent de l'inspiration patriotique.
Les Suppliantes , Agamemnon , les Choéphores (porteuses de libations) , les Sept chefs deçant Thèbes sont des chroniques.
Prométhée et les Furies sont des poèmes philosophiques.
Dans les Perses Eschyle a voulu éterniser la victoire d'Athènes sur Xerxès.
Le conseil des anciens laissé à Suse pour veillera l'administration du royaume, attend avec anxiété des nouvelles de la grande expédition contre la Grèce. Ces vieillards forment le chœur, c'est-à-dire qu'ils représentent la Perse tout entière, — car dans la tragédie antique la voix du chœur est la voix populaire ; c'est le souffle du temps; ce que dans nos sociétés modernes nous avons appelé l'opinion. — Ils parlent de l'immensité de cet effort de TÂsie contre l'Europe. Dans les vastes Etats de Xerxès tout ce qui pouvait porter les armes est parti ; on n'entend que les plaintes de femmes
qui redemandait tours époux et d'enbnts qui réclament leurs pères.
A ce moment Atossa* veuve de Darius et mère de Xerxès arrive ; elle a feit un rôve sh Bistre, quelque grand désastre a frappé rarmée. Inquiète, elle interroge les vieillards sur la ville d'Athènes que son fils est allé combattre.
▲TOSSi.
Dites-moi , amis , où donc Athènes est-elle située?
LE CHŒUR
Bien loin , du côté du couchant, vers les lieux où disparaît le soleil, notre puissant mattre.