TOME I. i
Prenez garde que le trait, serpent à i'aile blanche» ne s'échappe de mon arc d'or.... votre place est là où la justice coupe des têtes...» et non dans mon sanctuaire prophétique.
Les Furies partent;... elles suivent, disentelles, les traces de sang comme le chien qui court sur la piste du fision blessé ; enfin elles aperçoivent Oreste :
Le voilà ! abattu par la fatigue, il embrasse la statue de rimmortelle déesse ; il demande que son crime soit jugé ! — Non , non, le jugement est porté, le sang maternel, quand on l'a versé sur la terre, ne se rachète plus ; ce que la terre a bu elle ne le rendra pas. Tu dois donc du sang pour ce sang ; il faut que ton corps tout vivant fournisse à notre soif et que nous nous désaltérions à longs traits dans le rouget et amer breuvage?
— Le sang versé ne se rachète pas, il se paie avec du sang! voilà la loi des anciens dieux, et pleines de celte terrible conviction les Furies commencent l'hymne de la vengeance, le chant de la justice primitive et implacable, en ramenant sans cesse leur redoutable refrain :
Ce concert est pour notre victime ; c'est la folie, le déseq[)oir; c'est l'hymne des furies qui enchaîne les âmes ; c'est l'hymne sans lyre, dont le poison consume les mortels.
L'Hymne sans lyre, en effet, car la lyre est r instrument des dieux nouveaux qui régnent par la douceur et non par la crainte. Apollon Ta mise aux mains d*Orphée pour arrêter les sacrifices humains, calmer les haines, endormir les vengeances ! Où la lyre de la civilisation résonne, le glaive des Furies se brise et elles veulent conserver leur sanguinaire puissance, rester, comme elles le disent, les juges inexorâbles des mortels !
Cependant Minerve et Apollon, — c'est-àdire la sagesse et l'harmonie, — ont choisi dans la ville d'Athènes des citoyens qui doivent juger Oreste. Ce tribunal appelé à décider entre les dieux anciens et les dieux nouveaux, c'està-dire entre le présent et le passé, n'est autre que l'Aréopage, à qui Eschyle donne ainsi une céleste origine. — Oreste est absous et les Furies recommencent un chœur de malédictions :
Ah ! divinités nooYdles, vous vnsi foulé aux pieds d'antiques lois, vous ares arraché de nos nudns le criminel !
Mais Minerve les apaise « elle leur promet un temple à Athènes. Elles adouciront à l'avenir leur humeur forouche et seront appelées Euméfiid£s (les bannes déesses)! Le chœur implacable se laisse fléchir; il promet sa protection à la ville de Minerve et demande à celle-ci quels vœux il doit former pour cette gardienne de la Grèce. I^ déesse répond :
— Des vœux de victoire et d'une victoire toujours loyale. Qu'avec les Athéniens conspirent la terre, les flots, les vents! Que le soleil inonde leur contrée de ses plus doux rayons ; qu'elle soitféconde en fruits et en troupeaux ; que le temps ne puisse rien sur leur prospérité ; que la maladie n'approche jamais de l'enfiint. Vous, Euménides, haïssez plus que jamais l'impie!— J'aime les hommes comme le jaitlinier ses plantes ; la race des justes doit vivre seule exempte de maux.
Et les Euménides adoucies reprennent :
Oui, nous acceptons le partage du séjour de Pallas,
oui, nous respecterons la ville que le tout-puissant Jupiter et que Mars honorent comme l'asile des dieux. ....Puisse la discorde, insatiable de crimes, n'y faire jamais entendre ses frémissements, que le sang des citoyens ne rougisse plus la poussière ; que jamais, pour venger le meurtre, un meurtrier ne se dresse en courroux|; que l'intérêt de l'État l'emporte dans tons les cœurs. Ayez l'un pour l'autre, ô Athéniens ! un amour commun et une haine unanime contre l'ennemi.
Nous voilà bien loin de Tantique loi, la loi du talion. — Les vieiUes déesses elles-mêmes souhaitent que pour venger un meurtre jamais un meurtrier ne se dresse; elles recommandent aux Athéniens de ne hcâr que V ennemi!
Ne sentez-vous pas que les temps approchent, que Tastre de Bethléem fait blanchir rhorizon bien avant son tever^ que la voix des génies prépare lentement lame humaine à recevoir la Bonne Nouvelle? — Ces nouveaux dieux qui épurent la morale de la société primitive sont, à leur insu, des précurseurs ; ils feçonnent de loin Thumanité, ils ouvrent son cœur pour lui faire entendre la voix sublime qui doit laisser tomber sur le monde ces parc-
les qui renferment toute une société nouvelle :
Aimez-vouê les uns les auires.
En proclamant Tidée du rachat et de l'absolution de la &ute« Eschyle avait défendu une première fois la cause de la dvilisatkm , il la défendit une seconde fois en choisissant pour héros d*un de ses poômes le Titan qui, au dire de la fable, avait dérobé le feu du ciel et apporté aux hommes les moyens de vivre en société.
Cette œuvre du fils deThémis avait été déclarée impie , car alors déjà certains esprits regardaient comme un attentat à la puissance des dieux toute modification apportée à la création. Selon eux, les agents de la nature n'étaient point la propriété de Thomme, mais celle de la divinité ; nous devions subir leur oppression ! Les soumettre et les faire tourner à notre avantage était un crime ! Cette doctrine, renouvelée depuis , qui a si longtemps arrêté, même dans les sociétés chrétiennes, la marche de Thumanité, et que nous entendons encore reproduire de nos jours, avait été figurée chez les anciens par la foble de Prométhée. Eschyle voulut
la combattre en composant une trilogie qui nous présentait te Titan dérobant le feu, c*est-à-dire civilisant les hommes, puis livré aux vautours, c'est-à-dire torturé par le dieu cosmogonique, enfin délivré grâce à Hercule, c'est-à-dire grâce au travail et au courage humains !
Il ne nous reste, malheureusement, que la seconde partie de cette trilogie : le Prométhée enchaîné.
Jupiter, irrité de ce que le Titan ait donné le feu aux hommes et leur ait enseigné les arts civilisateurs qui leur soumettent la nature, son domaine, appelle à lui deux agents aveugles, LA FORCE et LA PUISSANCE ; il Icur ordonne de saisir Prométhée et de le conduire sur une haute montagne entre l'Europe et l'Asie (ce n'est pas le Caucase adopté par la tradition moderne); toutes deux obéissent.
Elles sont arrivées à la cime aride avec ce fils de la justice; elles ont amené, pour l'y enchaîner, un être de sa race, Vulcain, personni- ^ fication de l'industrie.
Alors commence la grande scène qui ouvre le poëme.
U ne faut pas perdre de vue que la vicUme ici n*est point un homme, n*e8t paâ un demidieu ; c'est le génie humain ou plutôt l'humanité même livrée aux tortures des divinités vio* lentes.
Elles ont atteint le sommet de la montagne ; LA PUISSANCE parle la première :
— Nous voici aux derniers confins de la terre, dans le pays des Scythes, au fond d'un désert inaccessible. Vulcain, c'est à toi nmintenant d'exécuter les ordres que t'a donnés Jupiter. Au sommet des rochers qui pendent sur le précipice» tu vas enchaîner ce criminel dans les nœuds d'un indestructible airain. Car le feu, autrefois ton apanage , l'instrument de tous les arts, c'est lui qui l'a dérobé, qui en a £siit don aux mortels. Qu'il subisse donc, pour un tel crime, la vengeance des dieux ; qu'il apprenne à respecter le pouvoir souverain de Jupiter, et qu'il cesse de porter un si vif intérêt a la race mortelle.
VULCAIN
Puissance, et toi. Force, vous avez accompli votre part de l'ordre de Jupiter ; je n'ai plus qu'ù me mettre à l'œuvre. Mais le courage me manque! Enchaîner à ces rochers fatigués par la tempête un dieu du même sang que moi! Et cependant il le &ut; je dois avoir ce courage ; il est dangereux de résister aux volontés
de Jupiter! (A Promélhée). Fils industrieux de là prudente Thémis» vois pour ton malheur» poiur le mien, ces ferrements invincibles; je vais te clouer stur ce mont sauvage » où tu n'entendras la voix, où tu n'apercevras le visage d'aucun mortd» où» desséché par les brûlants rayons du soleil, ta sentiras ta vie se flétrir dans sa fleiur. Trop tard, à t<m gré, la nuit viendra cacher le jour sous sa robe émaillée d'étoUes; trop tard le solefl viendra dissiper le llroid du matin. Tu vivras éternellement, accablé par b douleur du mal présent.... Voilà ce que t'a valu tou amitié pour les hommes....
LA PUISSANCE
Eh bien ! pourquoi ces délais, cette vaine pitié?
VULCAIW.
Le sang et l'amitié sont bien forts I
LA PUISSANCE
.... Plaindre des maux n'est pas les guérir...
VULCAIIf.
Industrie de mes mains, que tu m'es odieuse!...
LA PUISSANCE
.... Hâte-toi d'enchaîner le coupable; prends garde que Jupiter ne te voie hésiter!
VULGAIN.
Voici les anneaux pour les bras ; fls sont prêts.
LA POIMàMai.
Prends4es; fds-y passer les mains; sodle-les an rocher; frappe de tonte la fnree de ton pesant marteao.
C'est fait ; Je n'ai mb qn*nn instant à Fanvre.
LA PmSSAIfCX.
Plus fort! fraiipev serret qne rien ne se relâche...*
TDLGAm.
Ce bras tioit bien» rien ne brisenût l'attache.
LA PUISSANCE
A l'autre ; serre, serre toiiyours. Qu'il apprenne que sa science ne vaut pas celle de Jupiter.
VULCAIN
Prométhée seul aura ù se plaindre de moi.
LA PUISSANCE
i^ends ce coin de fer; enfonce sa dent irrésistible au travers de la poitrine, et sans mollir!
VULCAIN
Prométhée ! Prométhée ! ah ! je gémis de tes maux.
LA PUISSANCE
Eh bien! tu balances! tu pleures sur les ennemis de Jupiter! Prends-garde de gémir un jour sur toimême.... Achève, passe ces autres chaînes autour des reins.
VULCAIN
Il le faut, je lésais....
LA PUISSANCE
.... Scelle les anneaux des cuisses.
VULCAIN
C'est feit encore et en un instant*
LA PUISSANCE
Aux pieds maintenant ; rive sur eux les fers ; — de la vigueur ; c*est un rude maître que èelui qui examinera l'œuvre.
VULCAIN
Ton langage est digne de ce qu'annoncent tes
traits.... Mais partons, ses membres sont chargés de
chaînes.
LA PUISSANCE, à Prométhée.
Et maintenant, brave les dieux ; ravis leurs biens ; donne-les h la race d'un jour. Que peuvent-ils, ces mortels pour alléger tes souflrances? Les dieux te nonmient Prométhée ( prévoyant)j nom menteur, car c'est à toi-même qu'il faut un Prométhée.
Le Titan a tout souflfert sans prononcer une parole; lorsqu*il se trouve seul sa voix s'élève enfin et écoutez quelle voix :