TOME I
cavalière, qui a transporté dans la critique les allures de la régence et qui avouait dernière^ ment elle-même que la vertu ï ennuyait I Comment auraiUelle laissé à sa place cette noble Ggure de Ducis, tout illuminée de naiGs enthousiasmes et de naïves admirations? Le moyen de n*avoir point les nerfs agacés par la vue d'un homme qui, indifférent à la fortune comme à la gloire, continue à vivre dans sa mansarde» entre un portrait voilé, une horloge de sable et un crucifix.
Aussi a-t-il fallu le sacrifier. Le ricanement a fait justice du talent de ce vieux poète des sentiments honnêtes; Ducis est descendu au rang de Bouilly et de Berquin. I..es gens qui se chargent de lire pour les autres ont déclaré qu'on ne le lisait plus, et un certain public, qui ne demande pas mieux que de se donner des loisirs, a accepté le jugement.
Eh bien ! dût-on nous accuser de folle prévention, nous déclarons que l'Œdipe de Ducis est à nos yeux l'imitation la moins imparfaite qui ait été donnée, dans notre langue, du théâtre grec. L'auteur n'avait point , sans doute,
la science de l'antiquité, mais il en avait, parfois, rinstinct; il lavait comprise par une certaine parenté d'âme avec les grands écrivains d'Athènes. Il y a dans son C£dipe plusieurs scènes qui rappellent Sophocle ; non pour la perfection (Ducis en a toujours été bien loin), mais pour le souffle intérieur. Là oii manque l'art, il semble qu'il se ratrappe par une plus grande dépense de cœur.
Je voudrais justiGer ces éloges par quelques citations. Je prends naturellement la meilleure scène, celle où l'auteur français a suivi Sophocle de plus près; c'est l'arrivée d'QEklipe aveugle et mendiant, au bois sacré des Euménides.
Chassé par ses fils , il est conduit par Ântigone.
OBDIPE.
Ma fille, anrétons-nous; la fatigue et les ans Ont dérobé la force à mes pas languissants.
(S'asseyant sur un débris de rocher.) Suis-je bien affermi? puis-je être ici tranquille?
ANTIGONE
Des rochers, des cyprès, peuplent seuls cet asile. — Mais votre cœur encorse rouvre à vos ennuis.
(►KDiPE, d'un air sombre.
Je ne soi-tirai plus de la place où je suis.
ANTIGONB.
0 ciel ! que dites-vous?
Non, ma chère Antigoiie!
Je suis las de traîner niorreur qui m'environne ; Je vais cesser de vivre.
ANTIGONE
Et tels sont les discours Dont vos cruels chagrins m'entretiennent toiyours.
OEDIPE
As-tu vu quelquefois le débris des naufrages» Rejeté par les flots« chassé par les rivages?
ANTIGONE
Eh bien ?
ŒDIPE
Voilà mon sort.
ANTIGONE
Ainsi donc votre esprit S'abreuve avec plaisir du poison qui l'aigrit?
ŒDIPE
Je suis Œdipe !
ANTIGONE
Hélas! faut-il qu'instruit par l'âge Votre Antigone en vain vous exhorte au courage?
ŒDIPE, à lui-même.
Avec quelle rigueur les ingrats m'ont chassé !
ANTIGONE, se penchant vers lui.
Je suis auprès de vous, oubliez le passé.
ŒDIPE, comme plus haut.
Je les aimais !
ANTIGONE, tendrement.
Songez...
ŒDIPE, s'animant^
Je prévois leurs misères; L'oi^eil aura bientôt divisé les deux frères. Je Fai prédit.
ANTIGONE
Perdez ce fatal souvenir.
ŒDIPE
Le ciel ne peut manquer, un jour, de les punir.
ANTIGONE
Peut-être....
ŒDIPE
Oui, tu verras le fougueux Polynice De mon sort quelque jour envier le supplice.
ANTIGONE
Thésée ici bientôt va vous tendre les bras.
ŒDIPE
Crois-tu qu'à mon aspect il ne frémira pas?
Tant que nous respirons, le ciel à nos atarm$s D'an bonheur, qud qu'il soit, laisse entrevoir les char- Né me dérobez pas l'eqpoir que f en eonçcrf. [OMa;
CBDIPB. oveedaHceur.
Je ne te blâme point, fai pensé comme toi. D'être heureux, en naissant, nimnme aHMNrte l'envie ; liais il n'est point, crois-moi, de bonheur dans la vie. D lui fout, d'âge en âge, en changeant de malheur. Payer le long tribut quil doit à la douleur, [charmes. Ses premiers jours, peut-être, ont pour lui qudques liais quil connaît bientôt l'infortune et les larmes ! D meurt dès qu'il respire , il se plaint au berceau : Tout gémit sur la terre et tout marche au tombeau.
ANTIGONE
De vous, plus que jamais, la tristesse s'empare.
ŒDIPE
ï^lKNix, pères, enfonts, il &ut qu'on se sépare, C'est un arrêt du Kort; nul ne peut l'éviter.
ANTIGOME.
Hélas!
CEDVE.
Ne pleure point.
AimCONB.
Ah ! vous m'allez quitter !
ŒDIPE
Va, crois-moi, prends pitié de ton malheureux père. Ma fille assez longtemps j'ai gémi sur la terre. Vois ces tremblantes mains, vois ce corps épuisé.
ANTIGONE
Sous le fardeau des ans il n'est point affaissé,
ŒDIPE
Où sommes-nous, dis-moi?
ANTIGONE
Sous ces cyprès arides.
Je vois le temple affreux des tristes Euménides. D'horreur à cet aspect mon esprit est frappé... Mon père... Ah ! d'où vous vient cet air préoccupé? Quelque nouvel effroi semble encore vous surprendre.
ŒDIPE, très-agité.
Les Euménides! ciel! — ah! je crois les entendre;
Je crois les voir ici s'attacher à mes pas.
— Ma fille, approche-toi ; ne m'abandonne pas.
ANTIGONE, à part.
Dans ses égarements le voilà qui retombe.
Hélas ! sous tant de maux je crains qu'il ne succombe.
ŒDIPE, avec force.
Ici de mon tombeau je me veux emparer; Voilà, voilà la pierre où je dois expire i .
ANTIOOICB*
Quelle horreur!
Je ne veux» lonque ma mort t'apprête.
Que Tabri d'an rocher pour y cacher ma tète.
AirriGOiiB*
Mon père!...
OEDiPBt ê'animanî de plui en pli».
Tout s'ébranle à mon ftineate nom.
AKTIGOIIB.
Mon père, écoutOMnoi.
QKDIPB, avec égarement,
CithéronlGithéron!
ANTIGOIŒ.
Dissipez vos terreurs, sortez de ce supplice. Souffrez...
ŒDIPE, dans le délire.
Retire-toi, malheureux Polynice !
Viens-tu dans ces déserts, par un forfeit nouveau, Pour m'en fermer l'accès, t'asseoir sur mon tombeau? Viens-tu me disputer un repos que j'implore Et forcer ma vengeance à te maudire encore ?
ANTIGONB.
C'est Antigène, hélas! qui vous embrasse ici.
ŒDIPE, toujours plus égaré.
Les cruels!... on m'entraine... et toi, ma fille, aussi!
Tu braves mes sanglots, tu braves mes prières, Tu te joins contre (Edipe à tes barbares frères? Après tant de bienfaits, après tant de secours. Tu t'es lassée enfin de consoler mes jours ! Vois mon triste abandon, mes pleurs, ma solitude ; Le plus grand de mes maux est ton ingratitude.
ANTIGONE, d genoux.
Connaissez mieux mon cœur, ma tendresse, ma foi. Je vous tiens dans mes bras, détrompez-vous.
QEDIPE, revenant à lui.
C'est toi!
Laisse-moi m*assurer en t'y pressant moi-même , Que je n*ai pas perdu Tunique objet que j'aime.
ANTIGONE
C'est moi qui vous chéris, c'est moi qui vis pour vous !
QEDIPE.
Ah ! je me sens calmer par des accents si doux !
Oui, tu seras un jour chez la race nouvelle. De l'amour filial le plus parfiiit modèle. Tant qu'il existera des pères malheureux. Ton nom consolateur sera sacré pour eux ; 11 peindra la vertu, la pitié douce et tendre ; Jamais sans tressaillir ils ne iK)urront l'entendre.
ANTIGONE
Comment ce ciel si juste a-t-il pu vous livrer Aux douleui*s dont l'excès vient de vous déchirer?
OBDiPE» M levani.
N'accusons point des dieux la justice suprême» Quels que soient nos destins, eUe est touû^urs la même. Leurs secrètes foveurs, tes généreux bien&its Ont souvent surpassé tous les maux qu'ils m'ont faits. Vous me voyez gémir sons la main qui m'immole. Mais vous n'entendez pas la voix qui me console. Qui sait, lorsque le sort nous frappe de ses coups. Si le plus grand malheur n'est pas un bicm pour nous? Hélas! de l'avaiir, vains juges que nous sommes! Ignorer e| souffirir voilà le sort des liommes. Nous errons avec crainte et dans l'obscurité Sous l'astre impérieux de la fatalité.
Tout trahit nos projets, tout sert à les confondre. — De ses vœux seulement qui de nous peut répondre? — Grands dieux! oui, je commence à lire en vos desseins.
Tout entiers devant moi vous offrez mes deslins : Vous m'avez entouré de douleurs et de crimes, Pour mieux voir votre (Edipe au fond de tant d'abtmes. Pour mieux le contempler luttant, privé d'appui, A qui l'emporterait de son sort ou de lui !
Voilà la poésie dont les jugeurs patentés de Paris riaient il y a quelques mois ; voilà le poète qu'ils appelaient « un versificateur médiocre , ignorant de toutes les choses de la vie ! »
Et ce dernier reproche, il faut bien le reconnaître, a été mérité. — Oui, Ducis n*a rien su de ce métier d'hommes de lettres qui enseigne à se surfaire , à s'escompter. Il n'avait point appris à arriver au budget par le chemin des vers, à se servir d'un de ces montsnle-piété du pouvoir où tant d'écrivains mettent leur plume en gage, parce que, selon sa noble expression, il aimait mieux « porter des haillons que des chaînes. » Mais ceux qui ne dédaignent point les nobles sentiments exprimés en vers naïfs, aimeront toujours à lire la poésie de Ducis et surtout ses pièces familières qui sont comme sa correspondance poétique avec les esprits simples et les bons cœurs.
Revenons au théâtre grec.
L'imitation de Ducis vous a donné une idée assez exacte, sinon delà poésie de Sophocle dans YŒdipe à Colone, au moins des caractères et du mouvement dramatique. Le poète grec a quelque chose de plus grandiose, de plus voilé. Son (£dipe est moins homme. A mesure que la catastrophe approche , il prend je ne sais quoi de surhumain et pourrait dire, comme Tempe-
leur roiiiiiin. cju // .sr spïtt (h^renir Dirn ! Averti de sa lin prochaine, il pénètre dans le bois des Euménides, où se trouvait, selon la tradition, rentrée des enfers par laquelle Thésée et Pyri* thous étaient descendus pour enlever Proserpine. Le récit dans lequel un Coloniate raconte sa fin est une des plus magnifiques narrations poétiques que nous ait laissées l'antiquité.
Vous avez vu vous-mêmes, dit-il au choBar, comment îi vous a quittés marchant sans guide; c'était lui qui vous guidait ! Arrivé au bord de ce goulfre qui repose sur des fondements d'airain (reiUr^e de$ enfers)^ il s'est arrêté dans un des sentiers qoi partagent la route. C'était près de la caverne profonde qui rappelle l'amitié de Thésée et de Pirithoûs. Là il s'est assis entre le rocher thoricien, un poirier sauvage et un vieux tombeau ; il a dépouillé ses misérables vêtements, et, appelant ses filles {Àniigone et Isfnène)^ il leur a demandé de l'eau vive pour le bain et pour les libations. Elles sont allées à la colline et sont revenues pour purifier leur père et le revêtir d'une robe nouvelle, comme l'exigent les rites sacrés. Quand tout a été achevé, le dieu des enfers a &it entendre un sourd grondement. A ce bruit, les jeunes filles ont tremble, et tombant aux genoux d'Œdipe, elles se sont mises
à sangloter; mais lui, comme averti par ce tonnerre, il les a prises dans ses bras et leur a dit :
— Mes enfants, de ce jour vous n'avez plus de père ; tout est fini pour moi. Voici le terme de soins souvent pénibles. Un seul mot vous récompense de toutes vos peines : personne ne vous aimait plus que moi !...
A ces paroles tous trois pleuraient en restant embrassés. Cependant leurs larmes se sont taries; un morne silence y a succédé. Tout à coup une voix dont le son glaçait d'effroi s'est fait entendre. Elle appelait Œdipe: — Qu'attends-tu? viens, tu tardes bien! Ainsi appelé, il a fait approcher Thésée et lui a dit :
— Donne moi ta main pour gage d'une foi inviolable... Promets de ne jamais abandonner mes filles et de faire qu'elles soient heureuses.
Tliésée, qui avait le cœur trop fort pour s'attendrir, en a fuit le serment. Alors Œdipe touchant Antigone et Isniène d'une main défaillante :
— Mes enfants, a-t-il dit, ayez du courage, éloignez-vous; il ne vous est point permis devoir ni d'entendre le reste, Thésée seul en a le droit.
A ces mots, nous avons tous obéi ; nous nous sommes retirés avec ces jeunes filles qui pleuraient jusqu'à ce que, nous trouvant loin, nous nous soyons retournés. Œdipe avait disparu ! Thésée seul restait, une main devant ses yeux, comme s'il eût été témoin iVun spectacle terrible dont il n'avait pu soutenir la vue... Mais voici les deux jeunes filles, les gémisse-
in('nls(nr<'ll<'s loin «'nttmdre amioiKUMit leur approche.
ANTIGONE
On peut donc regretter même le malhear ! Ce qui faisait ma joie était bien peu de chose» mais c'âait ma joie! 0 mon père» je t'aimais chargé du poids de tes souftrances, je t*aime plongé dans d'écemdlea ténèbres.
Tel est Sophocle , autant qu'on peut lé foire connaître par des commentaires , par des traductions qui , selon l'expression de lord Byron« sont toujours plus ou moins des trahisons (jra^ duttore, traditore). Il fout foire la part à ce difficile passage d*une langue à l'autre » surtout quand les deux langues refiètent deux civilisations différentes. Après un pareil voyage , la fleur de poésie a perdu ses plus belles couleurs et aei plus doux parfums ; c'est à l'imagination de les deviner d'après le peu qu'il en reste.
Cependant, le génie de Sophocle a pu vous apparaître dans sa forme la plus générale. Vous avez pu reconnaître que sa muse tragique rappelait les belles statues de Phidias. C'est la même noblesse dans les lignes, le même fini dans les détails, la même perfection merveil-
leuse, et aussi peut-être ud peu de leur majestueuse immobilité ! — Mais attendez ! voici que ces draperies de marbre se soulèvent , que ces cheveux flottent, que ces yeux lancent des éclairs et que ces lèvres s'ouvrent à tous les cris de la passion ! Un souffle nouveau vient de passer sur la statue et de renouveler le miracle de Pygmalion ; ce souffle est celui d*Euripide !