CHAPITRE VI
Biojirapkie dEoripide.— ÉUt de b (rire et rartutUèremit d^ltkèMi. — Iristecralie et déMcratie; KrirUi. — La rffelMiii Miale; Ifssophistes; Secnle el sa dedriie. — Méfie jne brifide àw cette croisade contre les vieilles idéei. — Caractère de ses tragédkk — Les Troyennes; coLfii disiiigfe cette fièce. — Chut de captiiei. —VIphigénie d^Eoripide et celle de lacÎM. - La PMdre des deii aotein. — Alceste; origiialité de la Coicrptioi; ordre de seasatiois tont BODveao. — Do jogeiieBtde 1. ScUefel sir Earipide.
Noos avons dit oomioent Euripide naquit à Salamine, où ses parents s'étaient réfugiés après rabandon d'Athènes; il vint au monde le jour du combat livré à Tembouchure de TEuripe (combat qui précéda celui de Salamine), et il dut à cette circonstance son nom d'Euripide.
Sa naissance était vulgaire. Son père tenait un cabaret et sa mère vendait des herbes au marché. Mais Thumilité de ces professions n'entraînait point à Athènes, comme dans nos sociétés modernes, l'idée d'ignorance ou de grossièreté. La culture intellectuelle était commune à toutes les conditions de la classe libre. Les spectacles, les cours, les débats publics formaient le goût du peuple comme celui de l'aristocratie. Ce fut une marchande d'herbes qui, en entendant parler Théophraste, le reconnut pour un étranger.
— Gomment vous en ôles-vous aperçue ?
demanda Théophraste.
— Parce que vous parlez trop, correctement, répliqua la marchande.
Elle avait remarqué que les étrangers, qui n'apprennent une langue que dans les livres , n arrivaient jamais à la familiarité négligée, mais facile, des nationaux.
Les soins que le père et la mère d'Euripide donnèrent à leur fils prouvent d'ailleurs que ce n'étaient point des intelligences communes. Désireux de lui voir acquérir de la gloire , ils
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coDSultèrent Toracle sur la direction qu'ils devaient donner à son éducation ; Toracle répondit que le laurier sacré ombragerait plus d'une fois son front vainqueur.
Le père crut qu'il s*agissait de victoires aux jeux olympiques et exerga son fils pour en foire un athlète.
Ces luttes de force et d'adresse avaient, dans la Grèce antique, un éclat dont nous ne pouvons nous faire aujourd'hui une juste idée. C'était dans ces exercices que se formait la jeunesse qui devait défendre rindéi>endance hellénique; ils faisaient partie de Téducation publique et avaient toute l'importance d'une institution nationale. Aussi les triomphes des jeux olympiques étaient-ils recherchés par les rois eux-mêmes. Denys, et plus tard Philippe, les ambitionnèrent ; les plus grands poëtes célébraient la gloire du vainqueur , comme le prouvent les odes de Pindare, et les plus habiles sculpteurs leur élevaient des statues.
Euripide fut couronné aux jeux de Thésée et de Cérès; mais ce n'était point le genre de triomphe vers lequel il se sentait appelé. Il ne
tarda pas à abandonner la palestre pour la peinture. Il ne fit que traverser, pour ainsi dire, ce dernier art, et il s adonna bientôt à Tétude de Téloquence sous Prodicus, de Chio. Enfin il étudia la philosophie sous Anaxagore et devint Tami de Socrate, plus jeune que lui de quelques années.
Marié deux fois, il ne put trouver le bonheur domestique ; aussi remarque-t-on , dans ses pièces, une animosité amère contre les femmes. — Au fond, pour qui regarde bien, c'est moins de la haine que du dépit , et Sophocle, son contemporain, ne s'y trompa point.
— Dans ses tragédies il déteste les femmes, disait-il, mais partout ailleurs il les recherche et les aime beaucoup.
Vers la fin de sa vie il fut attiré à la cour de Macédoine par le roi Archélaiis, qui empruntait à la Grèce ses arts et lui dérobait ses grands hommes; car alors, comme maintenant, la barbarie, récemment initiée à Tintelligence, allait chercher dans les civilisations surabondantes les armes qui devaient Taider plus tardâtes asservir. Euripide, comblé d'honneurs, vécut dans
la familiarité du roi macédonien, qui le pressait un jour de célébrer quelque action de son règne .
— Plaise aux dieux que ni moi ni aucun autre nous ne puissions y trouver un seul sujet de tragédie! répondit sagement Euripide.
Il mourut, dit-on, à l'âge de soixante-seize ans, déchiré par une meute de chiens qui Tassaillirent dans la campagne. Archélatis lui fit faire de magnifiques funérailles. A la nouvelle de celle mort, Sophocle prit le deuil et voulut que ses acteurs parussent sur le théâtre sans couronne. Les Athéniens députèrent en Macédoine pour réclamer les restes du grand pocHe ; mais Archélaiis les refusa. Il lui éleva, à ses frais, un tombeau somptueux, qui fut plus lard renversé par la foudre. Athènes dressa également en .son honneur un monument c^ommémoralif au Pirée.
Timée a fait observer qu'Euripi'le mourut le jour n)ème oii Denis l'ancien monta sur le trône. « La fortune, dit-il à cette occasion , fil disparaître le chanlre des infortunes tragiques à rinstant même où elle en introduisait Tautour dans le inonde. »
Il avait composé, les uns disent soixantedouze, les autres quatre-vingt-douze pièces ; il ne fut couronné au concours que cinq fois!
Il ne faut point chercher la cause de ce moindre succès dans un talent inférieur à celui d'Eschyle ou de Sophocle» mais dans la nature de ce talent trop aventureux dans la forme, trop hardi dans le fond. Le génie luimême a besoin d'une certaine dose de médiocrité pour réussir d'abord ; cette médiocrité est son point d attache avec la foule. Les hommes qui ne disent au monde que ce qu'il pensera demain sont dans la situation de Cassandre, condamnée à rendre des oracles toujours œrtains et toujours incompris.
Pour expliquer les causes qui purent nuire , non à la célébrité d'Euripide , mais à ses victoires officielles, il faut entrer dans certains développements historiques. La Grèce d'Eschyle, celle qu'avaient créée Marathon et Salamine, n existait déjà plus. Les peuples vieillissent vite dans la gloire et dans la prospérité; un demi-siècle avait tout changé en Grèce, les jours d'épreuve et de décadence étaient
proches, bien que rien ne les annonçât encore.
Le voyageur aperçoit souvent, dans les belles vallées des Alpes, de riches pâturages couverts de troupeaux, de beaux chalets parsemés dans les anfractuosités comme des palais rustiques, de charmants villages bordés de verdure : un ciel splendide rit sur ce merveilleux tableau, les oiseaux gazouillent dans les feuilles, les cornes d'appel des pâtres se répondent, tout n'est que paix, abondance, harmonie et lumière! Mais là-bas, au-dessus, brille une nappe de glace suspendue au flanc de la montagne : c'est l'avalanche, qui, de loin en loin, craque sur sa base, et, un jour détachée, fera disparaître cet Éden. — Telle est l'image de la Grèce! Chez elle le soleil brille, Athènes taille ses palais de marbre, les muses continuent à chanter, tandis qu'au-dessus se forme rapidement l'avalanche qui doit tout engloutir !
Nous l'avons dit en commençant : les grands écrivains sont l'expression la plus haute des époques auxquelles ils apparaissent. Pour les comprendre, il faut donc connaître d'abord l'époque elle-même.
Nous avons rappelé rimmense effort de la Grèce pour repousser rinvasion asiatique, nous avons montré Eschyle élevant les trophées de la victoire , Sophocle profilant du glorieux repos qui suivit celle-ci pour donner à ses œuvres la perfection magistrale que nous avons constatée; mais pendant qu*il modelait avec le calme du génie les figures de la vieille chronique nationale, le ciel de la Grèce se troublait, une nouvelle génération allait voir de nouvelles épreuves : c'était la génération d'Euripide.
Après avoir contribué plus qu'aucun autre peuple à repousser les barbares de la Grèce, les Athéniens n'avaient point regardé leur tâche comme achevée. Ils se mirent à la tête des alliés, battirent les Perses à Mycale, leur prirent deux cents navires, débarquèrent leurs troupes et remportèrent sur terre une seconde victoire ; c'était Salamine et Platée réunies dans un seul jour.
Ils ne s'arrêtèrent point là. Les colonies de l'Asie Mineure appartenaient à la race ionique et souffraient depuis longtemps de la domination des Perses; les Athéniens entreprirent
ieur délivrance! — Partout où ils rencontrent Tennemi ils le mettent en fuite ; enfin ils Tobligent à demander la paix ! — Nous avons vu le grand roi Xerxès réclamer la terre et Teau à ce petit peuple; ce petit peuple, après avoir fait périr six millions d'Asiatiques, épuisé la Perse, délivré Tlonie, dicte ses conditions. Les voici :
Premièrement, les colonies grecques de TAsie Mineure resteront libres.
Secondement , aucune troupe perse ne s en approchera à moins de trois heures de marche.
Troisièmement, aucun navire perse ne paraîtra sur les mers de la Grèce.
Vous le voyez, c'étaient eux qui interdisaient la terre et 1 eau au £^rand roi !
Tant de succès avait fait d'Athènes le centre de tout le mouvement grec, de tout le commerce, de toute l'intelligence. Les villes qui recherchaient son alliance pour leur propre sûreté lui avaient d'abord fourni des navires et des soldats : elles se rachetèrent plus tard de ce service en payant une somme d'argent. Athènes tenait ainsi la caisse militaire de la Grèce: elle avait sa défense à entreprise! Par
suile, sa marine et (ouïes ses industries prirent une extension jusqu alors inconnue.
Les arts suivirent Télan général.
Longtemps la sculpture avait conservé une partie de la roideur égyptienne. L art Éginète (ainsi nommé do l'école d'Égine) manquait de souplesse et d expression ; Phidias lui donna la vie.
La Minerve Poliade s'éleva dans l'Âcropolis, statue si colossale que, du capSunium, les navigateurs apercevaientTaigrettedeson casque.
On plaça à Delphes treize statues en souvenir de Marathon ; elles représentaient Apollon , Minerve, Miltiade et les dix tribus athéniennes.
Les dépouilles des Perses avaient été employées à solder ces œuvres patriotiques.
Bientôt s'éleva le Parthénon, où l'on plaça la statue d or et d'ivoire de Pallas, traînée par quatre coursiers au galop, qui exprimaient la rapidité de la pensée; — la déesse avait trentesix pieds de hauteur.
On construisait en même temps I Odéon pour les concours de musique, et les propylées, portiques destinés aux promenades.
Mais ((' uraïul ilL'\c'i(>|)[RMnenl de richesse était lui-inùine un danger. Les villes alliées le voyaient avec jalousie. Tant qu'elles avaient eu besoin d'Athènes pour les protéger, elles s'étaient montré pleines d'enthousiasme ; dès que le péril eut disparu , elles commencèrent à se plaindre. Avec l'heure de la sécurité était venue celle de l'ingratitude; Athènes n'était plus pour elles qu'un créancier qui réclamait le prix de services déjà oubliés.
Sparte et Thèbes favorisaient sourdement cette malveillance.
Thèbes la béotienne était la moins grecque de toutes les républiques helléniques. Bornée et grossière, elle ne voyait d'ailleurs que son intérêt immédiat. Lors de l'invasion médique, elle avait été d'avis de se soumettre et n'avait rien fait pour la défense commune ; de là son indiiTérence pour le dévouement héroïque des Athéniens.
Sparte comprenait mieux ; mais l'orgueil et l'ambition la rongeaient. Ce couvent de moines guerriers qui vivaient de brouet noir, n'avait qu'une joie : dominer! Après la destruction
des Perses, ils avaient voulu empêcher Athènes de relever ses murailles ; Tadresse de Thémis* tocle déjoua leurs mauvaises intentions. Depuis, un tremblement de terre et deux révoltes de leurs esclaves, les ilotes, les avaient cruellement éprouvés ; ils n'avaient pu laisser éclater leur haine contre les Athéniens, mais cette haine grandissait dans l'ombre. Patients, silencieux, implacables, les Spartiates laissaient le temps travailler pour eux ; ils excitaient sourdement Vanimosité des villes alliées et préparaient la guerre du Péloponèse.
Ils y étaient aidés par Athènes elle-même, où deux partis s'étaient formés.
L'un, composé de tous ceux qui avaient les richesses, les places, le crédit, l'emportait par la sagesse; mais tendait au repos, s'effrayait de tout acte énergique et penchait pour toutes les concessions qui pouvaient assurer la paix avec Sparte.
L'autre , formé de la foule pauvre et aspirante avait recruté toutes les ambitions qui cherchaient une place , toutes les turbulences inoccupées. — II était inférieur en prudence,
en lumières ; mais il avait pour lui la hardiesse et le sentiment, juste au fond, que toute paix avec Sparte é^it impossible.
Une circonstance particulière assura la victoire de ce dernier parti ; Périclès s'en déclara le chef. C'était un homme dévaste intelligence, de sévère probité, de mœurs pleines de douceur et qui, en rendant le dernier soupir, prononça ces paroles les plus belles qui puissent être gravées sur la tombe d'un chef de nation : Je meurs sans avoir fait prendre le deuil à un seul citoyen !
Cependant, quels que fussent les talents de Périclès, il ne devait servir qua préparer à Athènes une ruine splendide.
Cette ruine, elle put la retarder quelque temps par des prodiges d'activité et de courage; mais la Grèce entière s'était conjurée pour sa perte, et, alors que la lutte se prolonge, tôt ou tard le nombre remporte. Quand on ne vit qu a condition de perpétuels miracles de bonheur et de génie, il vient toujours un moment où le hasard vous trahit et où la force brutale reprend son avantage.
— Qui le sail mieux que nous autres, vaincus de 1815, qui avons vu les efforts de Tempire aboutir à Waterloo !
Un Français, un de ces vieux soldats qui avaient combattu quinze ans contre lEurope entière coalisée sans avoir jamais compté les ennemis, était tombé sur la colline, couvert de blessures. Un chirurgien s approcha et essaya de le ranimer en lui donnant les premiers se- (ours. Dès qu'il rouvrit les yeux il demanda romment allait la bataille.
— Mal, répondit le chirurgien.
— Cest impossible, interrompit le soldat; la vieille garde a donné ! On n'a jamais tenu devant la vieille garde!
Kt , se redressant par un effort suprême, il regarda dans la plaine.... mais aussi loin que son œil ranimé put voir, il n'aperçut que les bataillons ennemis toujours plus pressés. . . en avant, à droite, à gauche.... ils se déroulaient partout! L'éclair qui brillait dans son regard s'éteignit ; il étendit les mains en murmurant :
— Trop ! . . . ils sont trop !
Kt il retomba pour mourir.
C (Mail le cri ik' la France elle-iiioiiio jch' j)ar une bouche héroïque, l'aveu désespéré du courage vaincu par le nombre ! Athènes y fut également réduite ; pour elle aussi : ils étaieni trop ! elle succomba, et les Spartiates victorieux établirent dans ses murs trente tyrans.
Chose douloureuse à dire ! ils furent acceptés par le plus grand nombre comme un moyen terrible mais décisif de terminer la guerre. Les Perses, en fuyant, avaient laissé à Athènes un vengeur: c'était le luxe! Il fellaii désormais aux Athéniens la pourpre de Sidon et les tissus de Sardes ; ils n'étaient plus capables d'abandonner leur ville, de vivre sur des vaisseaux, de trouver à ce pain d'oi^ de Salamine la saveur que lui donnait autrefois le patriotisme. Le goût des plaisirs et de Téclat avait absorbé tout le reste ; les Athéniens avaient, pour ainsi dire, changé leur pôle ; ils ne se tournaient plus vers le devoir, mais vers la jouissance.
Puis, il était arrivé ce qui arrive toujours pendant ces grandes prospérités. Le repos et l'opulence avaient créé la méditation inquiète. L'homme ou les peuples qui travaillent pour le
pain du jour acceptent ce qui est, sans avorr le loisir de le discuter; mais assurés de ce pain, ils regardent, ils s'interrogent; le repos du corps favorise la fièvre de l'esprit. Ainsi Tâme d'Athènes s'était troublée ; toutes les idées qui avaient gouverné l'ancienne Grèce avaient été remises en question. La religion surtout, cette ancre sur laquelle s'appuient les sociétés et sans laquelle tout flotte et se disperse , la religion était de plus en plus viciée. Le travail que nous avons vu commencer par les premiers poêles et les premiers philosophes se continuait hardiment. Il ne s'agissait déjà plus d'une sorte de compromis avec l'Olympe populaire en y introduisant de nouveaux dieux; toute la théogonie antique était attaquée ; on enseignait dans les écoles une nouvelle divinité et de nouvelles lois morales.
Cette révolution, commencée par Anaxagore et poursuivie sans doute par beaucoup d'autres dont les noms ne nous sont point parvenus , est surtout restée , dans nos idées modernes, l'ouvrage d'un seul homme, deSocrate! Le pathétique de sa mort , les œuvres de ses
disciples Xéaophon et Platon , en ont feit THercule de cette grande crise morale qui travailla alors la société athénienne. Voyons donc ce qu1l a fait. Après avoir rapidement indiqué les changements politiques accomplis à Athènes et la défaite qui termina sa guerre contre Sparte, parlons des changements accomplis dans les croyances et de ce qui devait s'ensuivre. Cette histoire de la civilisation, que nous cherchons dans les grands monuments littéraires, ne se compose pas seulement de révolutions dans les faits, mais de révolutions dans les idées.
Socratc était fils d'une sage-femme et d'un sculpteur nommé Sophronisque. Il fut d'abord sculpteur lui-même. Criton, riche Athénien, l'engagea à se livrer à Tétude de la philosophie. Il prit connaissance du système d'Anaxagore et probablement de ceux de Thaïes, de Pythaîj;ore , de Xénophane ; mais ces philosophes s'étaient surtout appliqués à Tétude des causes ; ils avaient principalement regardé Dieu et la création ! Les préoccupations de Socrate furent différentes.
Lorsqu'il était entré dans le temple de Del-
phes, il avait été frappé de Tinscription tracée sur le voile du sanctuaire :
C0NNA1»-T0I TOI-MÊME.
II fit donc de sa propre individualité le sujet de ses études.
Dans cette recherche , poursuivie avec une prodigieuse intensité d attention, un phénomène étrange se produisit. Socrate arriva à confondre l'objectif et le subjectif. Il lui sembla que la voix de sa conscience venait du dehors. Cette espèce d'erreur d'acoustique intellectuelle n'a rien qui puisse étonner ; les exemples en sont fréquents. M. Lélut, dans un mémoire spécial sur le démon de Socrate, a analysé cette question et rapporté plusieurs faits d'hallucinations semblables.
Ce démon, qui représentait la résolution prise par la conscience, donna à Socrate pour mission de faire connaître à tout le monde comment il fallait cherclier la vérité.
Pour la première fois nous voyons, dans l'antiquité païenne, un homme qui transporte son activité de la vie apparente à la vie invisible, qui se fait apôtre d'une doctrine.
Athènes était alors livrée aux rhéteurs qui, pour amuser Toisiveté ingénieuse de leurs concitoyens , enseignaient la sophistique , c'est-àdire Tart de dérouter le bon sens. Us se vantaient de pouvoir répondre à tout « de savoir plaider le pour et le contre, et proposaient à leurs auditeurs de fuliles énigmes dont la solution occupait des journées entières.
Quelques exemples Teront juger de ces jeux d'esprit auxquels les hommes les plus sérieux accordaient alors leur altenlion.
Un rhéteur disait :
Un rat est une syna1)e.
Un rat mange du lard.
Donc une syllabe mange du lard.
Et d'interminables débats s ouvraient pour sortir régulièrement de ce syllogisme et prouver que la conclusion ne découlait pas des deux prémisses.
Un cabarelier philosophe , qui avait profité des leçons de l'école, faisait graver sur sa porte le sorite suivant :
Qui boit bien dort bien ;
Qui dort bien a la conscience pure ;
Qui a la conscience pure est chéri des dieux ;
Donc qui boit bien est chéri des dieux.
Conclusion pieusement adoptée par tous les ivrognes d'Athènes.
On racontait une anecdote moins puérile et dans laquelle triomphait Tart des sophistes :
Un jeune Athénien s'était adressé à un pro« fesseur d'éloquence et était convenu de payer, pour ses leçons, un certain prix, mais à condition que le professeur lui ferait gagner son premier procès.
Les leçons données, celui-ci réclame son sa-, laire. Le jeune homme refuse et est appelé devant les juges à qui il dit :
— Dans aucun cas je ne dois payer, car si vous me condamnez je n'aurai point gagné mon premier procès, et, d'après nos conventions, je ne dois rien au maître; si, au contraire, vous ne me condamnez point, la légitimité de mon refus est reconnue par vous et je ne dois point payer davantage.
Le maître répondait :
— Dans tous les cas je dois être payé, car si vous
condamnez ce jeune honune à me sdder le prix convenu, il doit se soumeure à votre arrêt» et si, au contraii-e, vous lui donnez raison» il aura gagné son premier procès, et, conformément à notre traité» il devra me (iomier l'argent que je demande!
Vous le voyez, au fond de tout cela il y avait un profond mépris de la vérité, un abandon des intérêts sérieux et moraux au profit d*une frivole gymnastique de l'intelligence. — Le simple et le droit n'intéressaient plus ; on ne se plaisait qu'à l'étrange, à l'ingénieux.
Socrale voulut arracher ses compatriotes à cette futilité dangereuse, replacer les esprits dans la voie du bon sens et donner à la réflexion des hommes un but humain, pratique, celui de devenir meilletirs.
Pour atteindre son but, il chercha dabord à détruire l'autorité des sophistes. Il se présenta donc à leurs écoles, jouant l'ignorance et déclarant qu'il voulait s'instruire. 11 leur adressait une série de questions tellement enchaînées , que, de proche en proche, il les conduisait à se contredire eux-mêmes ou à se convaincre d'absurdité. Cette méthode fut celle qu'il conserva
plus tard pour instruire. Il procédait toujours par questions, forçant, en quelque sorte, le disciple à se répondre : il n'enseignait pas, il fai" sait trouçer. — Excellent procédé, qui entretient l'activité de l'esprit, lui laisse son indépendance et donne à la vérité acquise le charme d'une découverte personnelle. Ce fut ce qu'on appela dès lors la méthode socratique, méthode qui, selon Socrate lui-même, consistait simplement à acœucher les esprits.
L'enseignement de Socrate n'avait qu'un but, nous l'avons déjà dit : apprendre à l'homme quelle était sa tâche sur la terre.
Voici l'enchaînement d'idées auquel l'avait conduit la réflexion, autant qu'on peut le saisir à travers les écrits de ses disciples, Xénophon et Platon.
« Tous les dons mortels sont trompeurs : la richesse passe, la puissance tombe, la beauté se flétrit, la force s'abat; il n'y a donc de sûr pour le bonheur que la sagesse.
« La sagesse est la connaissance du vrai bien.
« Ce vrai bien, notre raison le reconnaît, notre volonté le repousse ou le choisit : — c*edt,
comme vous le voyez, la doclrine du libre arbitre.
« — Mais pourquoi notre raison reconnaîtelle ce qui est le vrai bim?
« — C'est que Dieu loi a donné une émanation de sa divinité.
« La sagesse n*est donc que la tendance à ressembler à Dieu?
« Ce Dieu a tout fieiit^ il conserve tout, ii est partout, il règle tout.
« n aime surtout Thomme, il veille aux dé« tails de sa vie, il l'avertit au dedans. »
Sans avoir démontré l'immortalité de rftmd, Socrate y croit.
Dans le Phédan (de Platon) il dit :
11 n'est permis à personne d'aUenter à ses jours. Placés sur la terre comme dans un poste, nous ne devons le quitter que par la permission des dieux. Pour moi, résigné à leur volonté , je soupii^ après le moment qui me mettra en possession du bonheur que j'ai tâché de mériter. Quand même mes espérances d'une vie immortelle ne seraient point fondées, outre que les sacrifices qu'elles exigent ne m'ont pas empêché d'éu*e le plus heureux des hommes, elles écartent loin de moi les amertumes de la mort et répan-
dent sur mes derniers moments une joie pure et délicieuse. Tout homme qui, renonçant aux voluptés, a pris soin d'embellir son dme, non d'ornements étrangers, mais des ornements qui lui sont propres, tels que la justice, la tempérance et les autres vertus, doit ^tre plein de confiance et attendre patiemment l'heure snpréme.
Il est donc certain que Socrate changeait complètement le point de vue sous lequel on avait considéré avant lui Thomme et la divinité. Il donnait à la sagesse un sens pratique, aux dieux un rôle logique et nécessaire au lieu du rôle arbitraire des dieux païens.
Il créait ainsi, en réalité, les éléments d'une religion nouvelle, et, par conséquent, travaillait à ébranler l'ancienne. Ceux qui l'accusèrent de corrompre la jeunesse d'Athènes eurent raison au point de vue de la tradition, car il détruisait chez elle l'ancienne morale et l'ancienne foi.
Que sa doctrine fût un progrès, ce n'est plus une question pour nous, mais évidemment elle annonçait et préparait une crise. Ces préoccupations profondes de l'essence divine et des destinées de l'homme absorbaient la vitalité na-
tionale ; c'était le grand problème à résoudre. Athènes, travaillée par ces doates et marchant à t&toDs à travers ces nouvelles lueurs, aban* donnait son passé sans avoir encore un avenir.
Tandis que les innovateurs abattaient de toutes parts le vieil édifice , les conservateurs effrayés regardaient les débris tomber autour d*eux et criaient que le siècle allait rester couché à la belle étoile! Inévitable misère de toutes les époques de transformation. En examinant bien, vous voyez la raison des deux côtés. Ici c*est Taspiration qui pousse en avant, là la prudence qui retient en arrière. Les uns voient tout perdu si on avance , les autres si on recule ! Et entre ce^ deux jugements incomplets comme tous les jugements humains, le mouvement providentiel s*accomplit, les sociétés continuent leur route menées par les lois suprêmes que nous nous inquiétons moins de comprendre que de soumettre à nos fragiles volon* tés.
Or dans celte grande révolution, qui agitait alors Athènes et dont Socrate devait être un jour le martyre , Euripide , nous lavons déjà
dit, fut appelé à jouer un des premiers rôles. Tandis que les philosophes démolissaient la religion populaire dans l'école, lui , il l'attaquait au théâtre, non par des allusions détournées, mais ouvertement et avec une amertume passionnée, qui explique les accusations d*impiété dont il eut plusieurs fois à se défendre.
Ecoutez, par exemple, ce qu'il fait dire à Thésée dans VHercule furieux, en parlant des dieux adorés par la foule.
Ces dieux ont conu'acté entre eux des unions que réprouvent toutes les lois. Ne lesa-t-on pas vus usurper un trône, charger leurs pères de chaînes? et cependant ils habitent TOlympe et supportent sans remords le poids de leurs crimes!
Dans Ipliigénie en Àulide, Iphigénie s'écrie :
Quoi ! Diane écaite de ses autels les hommes souillés d'un meurtre récent, et elle prend plaisir à se faire immoler des victimes humaines! Non, il est impossible que répouse de Jupiter, Latone» ait enfanté une divinité si cruellement stupide. Le festin servi aux dieux par Tentale me parait incroyable; ils n'#Dt pu se repaître du corps d'un enfant. Les habitants de ce
piiys, liahilih's À verser le sang des hommes oui rejeté sur les dieux leurs nuBurs inhumaines , car une divinité ne saurait faire le mal.
Vous le Toyez, id le poète ne balance pas à chercher les origines des croyances religieuses de la Grèce dans les plus mauvais instincts de l'homme ; et il y revient encore dans les Troymnés, lorsque Hécube dit à Hélène, qui accuse Vénus de l'avoir entratnée à suivre Pftris :
N'accuse pas les déesses de fdie pour parer tes vices; mon fils était d'une rare beauté» et, àsa Tue, Um ctBur s^est personnifié en Vénus, — Les passions impu* diques des mortels sont la Vénus qu'ils adorent.
Dans la tragédie d'Ion, il va encore plus loin. Après avoir reproché à Apollon d'avoir séduit Creuse et de l'avoir abandonnée , Ion ajoute :
Les dieux punissent parmi les hommes ceux dont le cœur est pervers. Est-il donc juste que vous, qui avez écrit les lois qui nous gouvernent, vous soyez vousmêmes les violateurs des lois? — S'il arrivait (chose impossible, je le sais, mais je le suppose ), s'il arrivait qu'ui^our les hommes vous fissent porter la peine de vos violences et de vos criminelles amours, bientôt,
toi, Apollon, toi, Neptune, toi, Jupiter, roi du ciel, vous seriez contraints de dépouiller vos sanctuaires pour payer le prix de vos fautes. — Est-il donc juste d'accuser les hommes s'ils imitent les vices des dieux!
Voilà pour la critique des dieux populaires, et certes on ne l'accusera pas d*ètre obscure ou tioQide ; voici mainteuant Tindication du dieu philosophique auquel croit Euripide. Ici Texpression est moins claire, il se laisse seulement deviner.
Le chœur dit, dans les Troyennes :
0 toi qui donnes le mouvement à la terre et qui, en même temps, résides en elle, qui que tu soisy Jupiter impénéti*able à la vue des mortels, soit nécessité de la nature, soit intelligence des hommes, je t'adresse mes prières, car c'est loi qui, par des voies secrètes, gouvernes toutes les choses selon la justice.
Jupiter est ici pour satisfaire aux habitudes de langage, mais il s agit évidemment d'un autre dieu que de lamant de Léda et de Sémélé ; c'est le dieu panthéistiqua de Spinosa ou l'humanité divinisée de l'école allemande. L'un et
l'autre peut-èlrc! Euripide laisse à dessein un nuage protecteur sur son dieu, quel qu'il soit, - Celte dernière forme lui est fisimilière. Dans les Bacchantes il y revient en engageant les mortels à reconnaître la puissance de la divinité, quelle qu'elle sait. — - Ob voit que c'est mie préoccupation habituelle de son esprit; il pense sans cesse à un dieu qu'il ne veut ou ne peut pas nommer.
Ces tendances réformatrices d'Euniride ne s'arrêtent point du reste aux questions religieuses ; on les retrouve dans une foule d'attaques aux usages, aux institutions, aux préjugés de la société grecque. Dans Ion, il se plaint du droit d'asile donné aux coupables dans les temples.
C'est à la vertu outragée, dit-il, qu'il appaitenait de prendre place dans les lieux saints ; il ne fallait pas que rinnocent et le criminel eussent les mêmes droits devant les dieux.
Ailleurs, à propos de la condition faite à la femme par le monde antique, il met dans la bouche de Médée cette plainte éloquente :
Ah ! de toutes les crtiatures douées de la vie ei de la pensée, les femmes sont les plus malheureuses. Il leur faut d'abord acheter un cpoux à grand prix d'argent et recevoir un maître d'elles-mêmes! — la grande épreuve est de savoir si le maître sera bon ou mauvais, car le divorce n'est point honorable pour les femmes, et elles n'ont pas le droit de répudier leur époux. En commençant une vie nouvelle, il faut ([u'elles possèdent l'an des devins, pour connaître ce qu'elles n'ont pu apprendre dans la maison paternelle, le caractère du mari qui leur est réservé. Si nous réussissons dans cette épreuve, si nous sommes unies à un époux qui porte le joug avec douceur, notre sort est digne d'envie ; sinon, il faut mourir!... — L'n homme, quand t'inlérieur de sa famille lui devient à charge, peut en soi'lir et délivrer son âme de tout ennui par le commerce de ses amis et des personnes de son âge ; mais nous, nous ne pouvons regarder que dans notre propi'c c^m! Ils disent que ncius menons au fond de nos demeures une vie exempte de périls, tandis qu'ils combattent avec le fer! Vaine erreurlj'aimerais mieux, les armes ù la main, braver trois foisla mort que d'enfanior une seule fois!
Quand on enleod celte récrimination amère, celte révolle contre le partage fait entre l'bomloe, libre et maître de lui-même, et la femme, condamnée à la solitude du foyer et ne pouvant
r^arder que dans sm propre ccmr, qui croirait que cette plainte a plus de deux mille ans? Ne seinble-t*il pas entendre l'écho d'accusations toutes récentes, dont l'éloquence enfiéTrée a troublé tantd'àmes heureuses. L'accent de Médée n'est-il pas celui de Laelia ?
Outre le caractère philosophique si frappant dans les pièces d'Euripide , il en est un autre, non moins remarquable et signalé par tous les commentateurs : c'est le caractère patriotique.
Aucun autre poëte n'est autant que lui de son pays. On sent qu'il partage toutes les passions de sa race, qu'il s^associe à toutes ses indignations, qu'il applaudit à toutes ses espérances. Eschyle était seulement grec, Sophocle avait à peine une patrie, Euripide est athénien, exclusivement athénien.
La guerre du Péloponèse est engagée ; Athènes lutte contre Sparte et Argos conjurées pour sa perle. Comme Euripide exalte le courage et la générosité historiques de sa ville, et quels anathèmes lancés sur les ennemis !
Il montre, dans les Héradides, les Athéniens recueillant les fils d'Hercule et le chœur s*écrie :
Toujours uolre patrie est prête à secourir les mal* heureux lorsque leur cause est juste... Que de périls n'a-t-elle pas déjà bravés pour la défense de ses amis! et maintenant je vois une lutte nouvelle qui se pi*épare.
Puis le roi d*Ârgos maudit d'avance Tingratitude de ses descendants envers Athènes ; il leur recommande de rester alliés à cette ville hospitalière. Tous les chœurs sont des odes admirables chantés en Thonneur de la gloire et des vertus athéniennes.
Dans les Suppliantes, les mêmes idées se reproduisent. Les sept chefs argiens étaient morts en assiégeant Thèbes avec Polynice ; les Thébains refusent de rendre leurs corps aux mères suppliantes; elles s'adressent à Thésée, roi d'Athènes, qui force les Thébains, par les armes, à cette restitution. Au dénouement. Minerve dit à Thésée d'exiger des Argiens la promesse de ne jamais porter les armes contre Athènes, et elle ajoute :
Si, au mépris de ce serment, ils marchent contre ta ville, appelle la malédiction et la ruine sur le pays des Argiens!
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On compreDd quel effet devaient produire ces souvenirs historiques des services rendus à Argos par Athènes, publiquement rappelés au moment même où Tobligée trahissait son ancienne bienfaitrice.
Quant aux Spartiates, ils sont partout attaqués, mais spécialement dans Andromaque. Ménélas avoue à celle-ci qu'il Ta trompée et elle lui répond :
Voilà donc la sagesse qu'où estime sur les bords de l'Eurolas?
0 de tous les mortels les plus odieux au genre huniain, habitants de Sparte, "conciliabule de perfides, rois du mensonge, artisans de fraudes, pleins de pens<''es tortueuses, pei^vei^es et fallacieuses î Votre prospériu^ dans la Grèce blesse la justice ! Quel crime est inconnu parmi vous? Où voit-on plus de meurtres? NYaes-vous pas avides de gains honteux? Ne voussurprendra-t-on pas toujours à dire une chose et à en penser une autre ?
A ce transport de colère du poëte , Athènes applaudissait tout entière, non-seulement par haine pour Sparte , mais par compassion pour Platée, qui venait d'être détruit contre toute
Toi par les soldats de Lacédémone devenus les bourreaux complaisauts de Thèbesla béotienne.
Vous le voyez , plus qu*aucun autre poëte , Euripide est la voix de son temps ! non pas la voix vulgaire , mais celle qui traduit les instincts les plus vivants , les doctrines les plus hardies.
Et ne croyez point que ces qualités philosophiques nuisent en rien à Fémotion poétique. Loin de là, elles lui communiquent une vibration plus intime. Aucun poëte antique n'a pénétré aussi loin dans le cœur humain. Euripide est de beaucoup le plus vrai (quand il est vrai), le plus mouvementé et le plus tendre.
Parfois, sans doute» il abuse des ressources infinies de son esprit ; il devient subtil , rhé» teur ; nous le voyons multiplier les discours et jouer sur les mots ; ce sont là ses erreurs ; mais elles sont rachetées par tant de mouvement et de profondeur ! Nul ne sait mieux creuser la réalité humaine et en tirer des effets, des cris inconnus.
Dans Sophocle, les personnages varient peu pour le ton; chez eux, tout est d'un seul bloc ;