‹ Causeries historiques et littérairesChapitre 38 sur 60 · ALCESTE · texte numérisé non relu

ALCESTE

Je vois la double rame, je vois la barque fatale. Le nocher des morts, Caron, nu* crie : — Qui l'arrête, hàle-toi, tu me relardes.

Un iH'eutrdiue; ne le vois-tu iKis?... Afa! malbeu-, iisuse, quelle est cette route inconnue dan» laquelle je m'avance !

ADKÈTK.

Koutc déplorable pour ceux qui t'aimrail... ALCESTE.

Laissez-moi là étendue, cher époux, les forces m'abandonnent ; la inoit est proche, les ténèbres de la nuit se répandent sui' mes yeux. — Mes eriËints, mes enfants, vous n'avez plus de mère ; soyez heureux et Jouisse/ de la lumière du jour.

ADMÈTE

Au nom des dieux, au nom de les enfiinls, ly-

prcnds tes esprits

AtCESTK.

Admcie, tu vois en quel état je suis réduite ; a^iiut de mourir, je veux le faire connaître mes dernières volontés. Animée d'un tendre respect, je meurs pour loi Prouve-moi ta i-econnaissance ; je t'en demanderai un prix, non pas égal, mais juste. Non moins que moi, tu aimes ces enfoiits , puisque lu es bon ; laisse-les maîtres dans ce palais; né leur donne point une marâtre ; ne prends pas une femme

qui, dans sa jalousie, porterait la main sur eux. Ne fais pas cela, je t'en conjure... Mon fils a du moins son père pour le défendre ; il peut s'adresser à lui et recevoir ses conseils ; mais toi, ma fille, qui formera dignement ta jeunesse si tu rencontres une teHe compagne près de celui qui t'a donné le jour ? — Ah! si elle allait imprimer sur toi quelque tache honteuse, flétrir ton hymen dans la fleur de ta vie ! — Hélas ! ta mère ne sera point là pour te choisir un époux ; tu ne l'auras pas près de toi pour t'encourager dans les douleurs de l'enfantement où la présence d'une mère est si consolante ; il fout que je meure, non pas demain, non pas dans quelques jours, mais maintenant... Tout à l'heure je vais compter parmi ceux qui ne sont plus! Adieu, adieu, vivez heureux!

Elle meurt, en efiTet; on remporte et le chœur fait entendre un chant de deuil.

Dans ce moment Hercule arrive, revêtu de sa peau de lion et la massue sur Tôpaule. Il va enlever les chevaux de Diomède et s'arrête en passant chez son hôte, le roi Admète.

Les apprêts funèbres Tétonnent d*abord, il demande qui la mort a frappé ; mais Admète, qui craint que son malheur le chasse et qui veut remplir envers lui les devoirs de Thospi-

talité, répond qu'on célèbre les runérailles d'une femme étrangère.

Hercnle rassuré entre au palais, il s'assied à la table du festin, se couronne de lierre et chante joyeusement.

Un des serviteurs indigné le regarde en murmurant; Hercule, que le vin échauffe, l'appelle, lui tend une coupe et crie ;

Viens ici, je veux te rendre sage. — Sais -tu, dis-moi, (|uelle est la nature des choses humaines!... Non, n'est-ce pas; au fait, d'où l'aurais-tu appiis? — lïcuute-moi donc. — Tu sauras que tous les hommes sont condamnés à mourir; aucun d'eux ne sait s'il vivra demain... En vertu de ces maiimes, livre-toi au plaisir et bois... Regarde comme k toi la vie de chaque jour et le reste comme la propriété de la fortune... Franchis cette porte, prends une couronne ei fois-moi raison.

Mais le serviteur répond que ce n'est pas rbeure des feslins; il parle du malheur qui a frappé Admète , des funérailles qui se préparent; il prononce enfin le nom d'Alceste! Hercule, dont l'ivresse s'est dissipée à mesure, se lève a ce nom, jette sa cnupe, arradie sa oou-

ZAÂ

ronne et jure de fiûre voir quel fils Alcmène a donné à Jupiter.

Il sort en e£fet, tandis qyie les restes d'AIceste sont conduits à la tombe et qu*Admète demeuré seul se livre à son désespoir. Le chœur chante d'admirables strophes sur Tinvincible empire de la nécessité et l'engage à s'y soumettre; enfin Hercule reparaît tenant par la main une femme voilée.

HERCULE

Avec un ami on doit parler Ubi*enient, Âdniète.... Me trouvant près de toi dans ton malheur, j'aurais cini mériter que tu misses mon amitié à Tépreuve ; cependant, tu ne m*as pas dit que c'était Alceste qu'on allait porter au sépulcre, et tu m'as donné l'hospitalité dans ton palais, comme s'il s'agissait de la mort d'une étrangère. J'ai couronné ma tête et j'ai fait des libations aux dieux dans ta demeure désolée. Aussi je me plains de toi. Cependant, je ne veux pas t'afiQigcr, et je reviens pour te confier cette femme : prends-la jusqu'à ce que je sois de retour avec les chevaux thraces. Si je succombe (puissent les dieux écarter ce présage), je te la donne. C'est après un long combat qu'elle est tombée en ma puissance.

ADMÈTE

Ce n'est ni par mépris ni par inimitié, Hercule, (|ue

je t'ai caché le soil d'Alceste; maîsj'auraîs souffert de te voir chercher rhospitalilé dans une autre demeure. Quant à cette femme, charge de sa garde, je t'en conjure, quelque Thessalien plus heureux que moi... je ne pourrais, en la voyant à mon foyer, i*etenir mes larmes. . . 0 femme, tu ressembles à Âlceste par la taille et la démarche... Au nom des dieux, éloigne-la de mes regards ; ne me fais pas mourir de douleur. . . .

HERCULE

L amour pour les morts ne produit que les larmes. .... Un nouvel hymen te guérira. •

ADMÈTË.

Ah! tais-toi; qu*oses-tn dii*e?... Plutôt mourir que «le ti*ahir Alcesle.

HERCULE

... Soit ; mais tu recevras cette femme dans ta noble maison.

ADMÈTE

Non , je t*en conjure, au nom de ton pèi*e Jupiter, qu'elle se retire.

HERCULE

.... Je sais ce (|ue je fais quand je te presse avec tant d'instances.

ADMÈTE, aux servileurs.

Conduisez-la donc, puisqu'il faut la i*ecevoir dans ce palais.

HERCULE

Jfî ne la confierai pas à tes serviteurs.

ADMàTE.

Aloi's introduis-la toi-méroe.

HERCULE

C'i^t il toi que je veux la remettre.

ADHfeTE.

.... Ah! tu me fais violence!

HERCULE

Allons , donne ta main et prends celle de Tétrangère....

ADMÈTE

Je frémis malfçré moi ....

HERCULE

La tiens-tu?

ADMÈTR.

Je la liens.

HERCULE

Gaixle-la donc et maintenant tu pouri*as dire que le fils de Jupiter est un hôte reconnaissant ! ( // lève le voile dont la femme est couverte) regarde et vois si elle ressemble à Alceste....

ADMÈTE

0 dieux! que dire? quel prodige ines|)éré?... (yest

toi, épouse chérie... oui c'est ton visage, c'est Alceste tout entière... Je te possède encore, moi qui croyais ne plus le revoir.

HERCULE

Oui, tu la possèdes; puisse la jalousie des dieux répargner.

APMÈTE.

0 noble fils du grand Jupiter, sois heureux.... Mais comment l'as-tu ramenée des enfers à la lumière?

HERCULE

J'ai livré un combat au tyran des morts... sur le tombeau même où je l'ai saisie entre mes bras.

ADMETS

Kt pourquoi Alceste est-elle immobile et muette?

HERCULE

Tu ne pourras entendre sa voix que lorsqu'elle aura été purifiée de sa consécration aux divinités infernales. Mais fais-la entrer dans ta demeure et conserve toujours, Âdmète, ce religieux respect pour l'hospitalité.

Telle est cette pièce étrange, où la fantaisie de la légende antique se joint à la touchante expression des sentiments éternels. On y sent partout je ne sais quoi de surhumain et de mystérieux. Cette implacable divinité qui a

ou\(4'l le drame, — la iiiorl, — a en vain disparu dès la preiiiiôre scène, son ombre semble flotter sur toute la pièce; c'est le véritable ennemi, et, quand Hercule reparaît après ravoir vaincue avec cette femme qui a gardé rimmobilité et le silence du tombeau , la surprise reste mêlée de je ne sais quel saisissement; il semble que Tombre d'Âlceste seule revient parmi les vivants et que son âme est restée aux sombres royaumes. — Le dénouement heureux conserve une sorte de terreur mystérieuse et mélancolique.

C'est là un ordre de sensations tout nouveau dans le théâtre antique et complètement inconnu avant Euripide.

Vous avez pu voir par nos citations combien son génie différait essentiellement de celui de ses prédécesseurs. Il n'a ni la grandeur presque gigantesque d'Eschyle, ni la noblesse idéale de Sophocle ; on sent courir dans sa poésie le souffle d'une société plus raffinée et plus amollie; ses personnages appartiennent bien moins à la phase héroïque, mais ils se rattachent plus visiblement à l'humanité. Ils ont revêtu des senti-

ments plus mobiles, plus tendres. Sophocle disait :

— Je peins les hommes tels qu'ils devraient être ; Euripide les peint tels qu'ils sont.

Et c'est pour cela même qu'il nous intéresse plus vivement; que ses créations nous attachent comme la réalité vivante. Certes, nous admirons les marbres sublimes dans lesquels Tart antique semble avoir immobilisé la beauté; mais, faut-il l'avouer, nous éprouvons encore plus de sympathie pour le plus humble et le plus défiguré de nos semblables. Après tout, nous ne voyons dans le marbre que l'image taillée par le sculpteur; dans l'homme, nous sentons une âme parente de la nôtre, une œuvre de Dieu. Voilà pourquoi les héros d'Euripide nous retiennent davantage malgré leurs imperfections (ou peut-être à cause d'elles ! ) : nous les reconnaissons mieux comme de notre sang et de notre chair.

Puis, nous aimons cette intelligence qui devance son siècle pour proclamer tous les sentiments qui devaient triompher plus tard dans le njonde moderne. Si chez Sophocle nous sen-

tons une supériorité devant laquelle nous nous inclinons, chez Euripide nous sentons un frère qui nous ouvre le coeur et auquel nous tendons la main.

Cest là ce qui n'a pas été assez senti par les critiques qui se sont occupés du théâtre grec. Laharpe, dans ses études superficielles sur l'antiquité , n'a examiné Euripide qu'au point de vue de notre littérature, et ne lui sait gré que de ce qu'il a inspiré à Racine. A. Schlegel le juge avec la partialité passionnée qu'il apporte dans toutes ses appréciations. Après avoir établi ce que c'est que l'essence de la tragédie d'après les pièces d'Eschyle et de Sophocle , il prouve que celles d'Euripide sont différentes, et en conclut leur condamnation. C'est le raisonnement de la brune qui se prenant pour le type de la beauté déclarerait toute femme laide, seulement parce qu'elle est blonde. Schlegel accuse en outre Euripide d'impiété parce qu'il attaque les dieux du paganisme, accusation qu'il pourrait étendre, comme nous l'avons vu, à Eschyle. Il se plaint de le trouver philosophe, esprit fort. L'écrivain catholique se fait païen

contre le tragique d'Âlhènes, et il est tout prêt à lui broyer la cigué d'Ânytus.

Au reste, le critique allemand abonde en contradictions. Ainsi, après avoir avancé qu'Euripide ne savait peindre que les douleurs corporelles (ce qui serait plus vrai, soit dit en passant, d'Eschyle et de Sophocle), il avoue plus loin qu'il excelle dans la peinture dune âme malade. La vérité est que le tort sérieux du po6te de Phèdre est d'être vimnt et de déranger le système d'A. Schlegel, qui veut que la tragédie soit un bas^relief.

Au reste, qu elque jugement que Ton porte sur Euripide, il clôt la liste des grands poëtes tragiques de la Grèce. Le génie humain a une somme bornée d'idées; l'art un nombre de couleurs après lesquelles la palette se trouve épuisée. Les premiers venus en profitent; ils conquèrent les grands continents intellectuels comme les premiers navigateurs découvraient les mondes ; ils les font espagnols , anglais ou français , et les nations qui arrivent plus tard n'ont plus rien à découvrir.

Ainsi Homère, les lyriques, Eschyle avaient

développé le côté épique ; Sophocle avait constitué le drame poétique; Euripide y introduisit la philosophie et lui donna un accent plus réel : — foutes les cordes de la lyre avaient été touchées ; il ne restait plus qu*à faire entendre les mêmes sons ! — Je me trompe , il y avait encore la corde joyeuse et ironique , la corde de Démocrite! Celle-là nous allons Ten tendre résonner à son tour sous une main inimitable, sous la main d'Aristophane !

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