NICIAS
Débari*asse-le de son établi, mets-le au coui*ant de l'oracle; |)endant ce temps, j'irai surveiller C14^)n (// sort).
DÉMOSTHÈNE, au charculier.
Allons, dépose d'abord tout cet attii*ail ; puis, adore la terre et les cieux.
LE CHARClîTlEK.
Soit, de quoi s*a^it-il?
DÉMOSTHÈNE
Homme fortuné ! homme rirhe ! ù toi qui aujourd'hui n'es rien et qui demain seras au faite de la grandeui', ô chef de la bienheureuse Athènes !
LE CHARCUTIER, mécontent.
Au lieu de te moquer de moi, laisse-moi laver mes tripes et vendre mes saucisses.
DÉMOSTHÊ>'E.
11 est bien question de tripes ! regarde, vois-lu ce peuple nombreux (// montre 1rs spectateurs),
LE CHARCUTIER
Je le vois.
DÉMOSTHÈMK.
Tu en seras le maître souverain, ainsi que du
marché, des ports el de l'assemblée. Tu fouleras aux pieds le séDat, tu destitueras les généraux, tu les chan^-as de chaînes, lu Ii>k emprisonneras
LE OHARCUTIRR.
Moiï
DÉHOSTUkîK.
Oui, toi, et tu ne vois pas encore tout. — Monte sur cet établi et r^:arde les iles d'alentour. LE CHAftClTIEB.
Je les vois, eh bien?...
DfijIOSTKÈXE.
Tourne maintenant un œ'A vei-s la Carie et l'autre vers la Chalcédoine.
LE CHARCITIKH.
Tu veux donc que je loucheï
DÊMOSTHÈNE.
^on, mais voilà tout ce que tu vendras, — je veux dii-*- tout ce que tu gouverneras.
LE CHARCITIER.
Oomnienl pourrais-je devenii' un m grand peiviniiage, moi, simple charcuiier'î
DÉM08THÈ»E.
N'es-tu pas un vaurien? donc tu deviendras grand.
LE CHARCUnCR. C'est que je ne me crois pas fait pour ce rang élevé.
DÉMOSTHÈNE
Hein? Est-ce que tu aurais, par hasard, quelques bons sentiments? Serais-tu issu d'une honnête famille?
LE ghàrcctier, vivement.
Non, j'en atteste les dieux ! j'appartiens a la canaille!
DÉMOSTHÈNE
Mortel fortune! quelles heureuses qualités lu as reçues pour les affaires publiques !
LE CHARCUTIER
iMais c'est que... je sais à peine lire, et très-mal.
DÉMOSTHÈNE
Tu sais lire, ceci pouiTU te faire tort... quoique tu lises mal. Le gouvernement d'Atliènes ne peut appartenir aux honunes instruits et de mœurs irréprochables, mais aux drôles et aux ignomnts.
LE CHARCUTIER
N'importe, je me demande comment Je serai capable de conduire la république.
DÉMOSTHÈNE
Rien de plus facile ; tu n*auras qu*à continuer ce que tu as toujoiu*s lait. Brouille les affaires comme lu mêles tes hachis, cajole les Athéniens en leur promettant une baisse sur les \ivi*es. — N'as-tu pas tout ce qu'il faut pour plaire? Voix teirible, esprit penei-s,
rare impudence ! Quelles autres qualités demande-t-on pour gouveraer*... Les oracles te sont fiivorables; ceins ton Ihint d'une couronne, sacrifie h la sottise et commence le combat contre ton adversaire.
Le charcutier se décide à disputer la place de Tavori à Cléon. Tous deux s'empressent près du vieux Déioos (le peuple) et l'accablent de leurs protestations de dévouement. Le vieillard est là, prêtant tour à tour l'oreille à Cléon qu'il a à sa droite et au charcutier Hyperbolus qu'il a à sa gauche.
.Minei've, proteciiice de cette ville, entends mes vœux ; si je suis connu pour celui qui aime le mieux le peuple athénien , fais que je sois toujours, comme aujourd'hui, noun-i au Prytanée fi ne rien faire. Si, au contraire, je te hais, si je ne combats pas, même seul, pour ta défense, puissé-je t^trescié vtfet ma peau être ilt-coupée en lanières.
LE CHARCUTIER
iCi moi, cher peuple, si je ne l'aime et ne le chéris,
<)ue je sois cuit ei mis en pâté
CLÉON
0 peuple ! peut-il y avoir un citoyen qui l'aime {dus
que moi 1 Tant que je t'ai dirigé j'ai accm ton trésor aux d^ns de tout le monde
LE CHARCUTIER
0 peuple! j'en ferai bien autant! Je te servirai aussi des pains que je volerai aux auti*es! — Mais je veux te prouver que l'affection de Cléon se réduit à se chauffer à tes dépens. — Ainsi, toi qui as défendu si vaillamment la patrie contre les Mèdes à Marathon et dont la victoire nous a valu tant d'exploits enfantés par notre langue, il te laisse durement assis sur la pierre ; tandis que moi je t'apporte ce coussin cousu de mes propres mains. Lève-toi, ô mon cher |)euple, et repose plus mollement ces membres qui on! tant fatigué à Salamine.
LE PELTLE, lavL
Ah! ah! — Qui es-tu, l'ami? Tu dois descendre de la race d'Harmodius. — Voilà une attention aimable et vraiment démocratique.
CLÉON
Mon bon ami, ne sois pas si crédule, ne crois pas trouver jamais un meilleur serviteur que moi. Seul, j'ai étouffé les conspii*ations, il ne se trame pas un complot dans la ville que je ne sonne aussitôt l'alarme.
LE CHARCUTIER
Tu fais comme les pécheui's d'anguille ; quand feau
(■si cuIniL-, ils ne prennent rien ; mais quand ils ont ■ùgaf". la fange, la pMie est bonne. Tu profites de même à troubler ta republique. — Mais dis-moi une seule chose, loi qui vends tant de cuirs : as-tu jamais donné ù ce peuple chéri de quoi lui faire une semelle de souli«>rs.
LE PEtPli.
Jamais!
LE CHARCUTIER
Kh hieii, moi, j'ai acheté pour toi celle paire de chaussui-es et je t'en fais présent.
LE PEUPLE
Jedéclaii! que nul citoyen n'a mieux mérité que loi de la patrie.