‹ Causeries historiques et littérairesChapitre 46 sur 60 · I.E CriARClTlER · texte numérisé non relu

I.E CriARClTlER

Tais-toi, malheureux qui vois ce vieillard

sans tunique et qui ne lui as jamais donné pour l'hiver un vêtement à manches. — 0 cher peuple! je te donne («Uii-rî.

LE ra^LE, avec enlhousiatmf.

lu vêlement à manches! Par les dieux! voilà une chose à laquelle ThémiUocle n'a jamais pensé. Certainement le l'irée, dont il a en l'idée, est une belle chose ; mais j'aime autant la tunique à mandies.

Cependant le bonhomme Démos hésite encore entre ses deux serviteurs , quand l'heure du dîner arrive ; un concours est ouvert entre Cléon et le charcutier, à qui montrera le plus de zèle envers leur maître. Tous deux se précipitent pour le servir.

CLÉON

Tu vois, je suis le premier à apporter un siège.

LE CHARCUTIER

Mais c'est moi qui ai apporté la table.

CLÉON

Voici un petit gâteau fait avec ma farine de l*>ios.

LE CHARCUTIER

0 peuple! Minerve étend sur toi cette marmite

pleine de sauce

CLÉON

Prendsce plat de poisson que te donne Pallas, l'épouvante des armées.

LE CHARCUTIER

La fiile du maître des dieux t'envoie celte viande cuite dans son jus

CLÉON, triomphant.

Mais tu n'as pas de lièvre à offrir au maître, et moi j'en ai un!

LE CHARCUTIER, à pari.

Ah! malheureux! où trouverai-je un lièvre?

CLÉON, qui va servir le lih^re.

Regarde comme il est ^ras!...

LE CHARCUTIER

Je m'en moque... je vois des gens qui viennent vers nous...

CLÉON, s'arrêtant.

Quelles gens?

LE CHARCUTIER

Des ambassadeurs avec des bourses pleines d'argent.

CLÉON, déposanf son plat et se retournant.

Où donc? où donc?

LE CHARCUTIER, enlevant le plat.

Que t'importe? (Au peuple) Mon cher petit Demos, vois le beau lièvre que je t'apporte.

CLÉON, se retournant.

Comment?... Ah! coquin, tu me voles ce qui m'a|>partient.

LE CHARaTIER.

Je fais comme toi à Pylos.

CLÉON, au peuple.

Mais j'ai eu de la peine pour attraper ce lièvre

38i LE PEUPLE, durement.

Va-tHMi, je ne sais gré qu'à celui qui me l'a présenté.

LE CHARCLTIER.

E)h bien , mon bon peuple, ne veux-tu pas décider qui de nous est le meilleur serviteur ?

LE PEUPLE

Pai* (|uel moyen prouver aux spectateurs que j'ai bien choisi entre vous deux?

LE CHARCLTIER, iHië.

Je vais te le dire. Va en silence fouiller dans le |>anier de C\iSon et dans le mien.

LE PEUPLE

VA\ bien, voyons le tien !

LE CHARCUTIER, le lui moHlrafit.

Tu vois qu'il est vide, br»n petit p^M'c, je t'ai tout donne.

LK PEIPLK.

Voilù un panier ))atri()ti(|ue.

LE CHARCUTIER

Visite donc aussi celui du corroveur. — Vois-tu?

LE PEUPLK.

Ah ! grands dieux ! comme il est plein ! Quel énorme gâteau il s'était réservé et il m'en donnait un tout petit.

LE CHARCUTIER

C'est ce qu'il a toujours t'ait

38S LE PEUPLE

Ah ! scéléi-at, tu me volais!...

CLÉOM, majestueutemetit.

Je volais pour le bien de l'Ëuil.

LE PEUPLE

Ut-pose ù l'instant cette couronne que je la place sur le front de ton rivul.

Le charcutier s'en empare en jurant de rester toujours dévoué à la république des badauds (c'est d'Athènes qu'il parle) ; le chœur avertit le bonhomme Déraos d'être plus sage.

0 peuple ! ta puissance est grande, tous les hommes le craignent comme un maître; mus tu es Tacile à séduire, tu aimes i'k 4>tre flatte et à éti-e trompé; celui {]ui parle te lait toujours sa dupe et alors ton bon sens déménage.

Mai-s le malin vieillard répond eu riant :

— Du bon sens!... — Vous n'en avez guère vousmême sous les cheveux, si vous pensez que je ne sais pas ce que je fais. J'extravague ainsi à dessein ; j'aime à boire tout le jour et à prendre pour chef un voleur que je nourris; quand il s'est bien engraissé, je l'immole et je le mange!

CoQclusioD d'un comique terrible ! — D'autant plus terrible c[ue l'histoire se charge de commenter la plaisanterie et d'en iaire une vérité.

Je crois inutile de relever ce qu'il y a d'invention et de verve dans toute cette satire; mais je m'arrête à sa hardiesse. Habitués à notre théâtre moderne, sur lequel les moindres attaques à l'opinion soulèvent des tempêtes, nous avons peine à nous figurer un peuple entier applaudissant au poôte qui le ridiculise, se laissant personnifier dans un vieillard égoïste et borné dont deux coquins se disputent la confiance ; nous nous demandons comment une démocratie ombrageuse pouvait souffrir ces insultes directes et publiques ! — mais en réfléchissant davantage au caractère national , on comprend cette apparente contradiction.

D'une susceptibilité habituellement querelleuse, l'Athénien changeait complètement d'humeur dès qu'il s'agissait d'art. Son esprit, saisi par l'œuvre, ne voyait rien autre chose. Assez sensible aux raffinements du langage pour murmurer à une phrase incorrecte ou rire d'un mot

mal prosodie , il s'abandonnait tout entier aux charmes d'une heureuse inspiration. Chez lui, le sens artiste dominait momentanément tous les autres , et , dans sa propre caricature, il ne remarquait que la grâce de la couleur ou la finesse du crayon. Il pardonnait plus Tacilement au poète une épigramme qu'un mauvais vers.

Dans la comédie des Oiseaux, Aristophane suppose que deux citoyens d'Athènes ne pouvant plus supporter la méchanceté des hommes se réfugient parmi les oiseaux. Us engagent ceux-ci à bâtir une ville aérienne , et Ton y voit bientôt arriver tous les aventuriers de la terre qui viennent chercher fortune dans la nouvelle cité : — ce qui est naturellement pour le poëte l'occasion de faire une revue satirique des vices ou des ridicules de ces concitoyens.

La plupart des détails appartiennent tellement au temps , et les allusions sont si nombreuses, que l'ensemble de la pièce reste obscur. On en devine à peine l'intention générale.

Le sens du Plutus est plus facile à saisir : c'est une sanglante satire contre les hommes et contre les dieux.

Chremyle , citoyen honnête et pauvre , est allé consulter l'oracle d*Âpollon pour s'enrichir; le dieu lui dit d'emmener chez lui la première personne qu'il rencontrera en sortant du temple. — C'est un aveugle : — Chremyle le conduit à son logis et apprend là que cet aveugle est le dieu Plutus.

Il songe alors à le guérir de sa cécité, pour qu'il puisse désormais y voir et répandre ses dons à flots parmi les hommes. Mais tout à coup paraît une femme chétivement vêtue , à l'air robuste et austère; c'est la pauvreté, elle veut prouver à Chremyle, en vers admirables, qu'elle est la bienraitric^ des hommes; que c'est elle qui entretient leurs forces, affermit leur courage, excite leur activité; que si Plutus devient maître du monde tout ne peut manquer de s'alanguir et de se corrompre.

L'Athénien ne l'écoute pas ; il conduit le dieu aveugle au temple d'Esculape où il recouvre la vue.

Aussitôt la richesse se répand sur la terre : les hommes, comblés de tout, n'offrent plus de sacrifices aux dieux; Mercure quitte TO-

lympe pour venir proposer ses services à Ghremyle , et les prêtres de Jupiter, qui meurent de faim , renversent de Tautel le fils de Saturne pour y substituer le dieu des richesses.

Il est difficile, vous le voyez, de porter plus loin le mépris pour les hommes et Tirrévérence pour la divinité. Cependant, nous allons entendre ce même Aristophane , accuser Socrate d'impiété, dans sa comédie des Nuées.

Cette pièce , dont tout le monde connaît au moins le titre , doit précisément sa réputation à la violence et à l'injustice de cette attaque. On a prétendu qu'elle avait été la première cause de l'accusation portée contre Socrate par Anytus, et qu'Aristophane avait, pour ainsi dire, préparé la ciguë au fils de Sophronisque. Cette opinion , émise à la légère , a été la première cause de la célébrité des Nuées, au moins chez les modernes , car à Athènes elle eut peu de succès ; Aristophane l'avoue lui-même dans sa parabase en s'excusant de la donner une seconde fois.

La vérité est que la comédie des Nuées dut avoir une très-faible influence sur l'arrêt porté

contre Socrate. L'examen des dates prouve qu'elle fut jouée vingt-quatre ans avant cet arrêt, et, lorsqu'on le prononça, elle était sans doute oubliée.

Seulement il est certain qu elle contribua , pour sa part, à semer des préventions mensongères , et qu elle prépara ainsi les esprits à la condamnation.

La comédie d'Aristophane n'avait point besoin, au reste, de cette lugubre sanction, pour être remarquée ; cest une protestation pleine de verve railleuse contre Tart des sophistes devenu florissant avec le pouvoir de la parole, et contre les nouveaux systèmes explicateurs des phénomènes naturels ; systèmes qui chassaient les dieux de l'Olympe.

Socrate représente tout cet esprit nouveau, parce qu'il était le plus célèbre philosophe de l'époque. Aristophane personnifie en lui l'habitude d'analyse et de discussion qui remet cq question toutes les idées du passé, et il lui donne pour divinités les Naécs^ comme symbole du vague et de l'obscurité reprochés à ces spéculations philosophiques.

I^e hliros de la pièce grecque n'est donc point celui que nous connaissons par l'histoire; c'est l'incarnalion de toutes les innovations et de toutes les subtilités en vogue au siècle d'Aristophane , c'est l'éducateur dangereux qui détourne la jeunesse des vieilles routes tracées pour la jeter dans les voies confuses du raisonnement et lui apprendre à conrondre le juste et l'injuste.

La dialectique subtile de Socrate donnait une apparence de vérité aux reproches du poëte comique. L'auditeur médiocrement intelligent ou médiocrement attentif pouvait prendre la forme un peu métaphysique de son argumentation pour de la sophistique, et voir un rhéteur habile là où il n'y avait qu'un profond philosophe.

La pièce des Nuées nous représente un bourgeois d'Athènes, Sirepsiade, que son fils ruine par son goût pour les chevaux, et qui a des dettes qu'il ne voudrait point payer. Il va pour cela prendre des leçons de Socrate, qui doit lui enseigner une logique et une morale à l'usage des hommes nouveaux.

Il trouve le philosophe suspendu en Tair dans un panier.

STREP8IADE» appf /an/.

Socrate, mon petit Socrate!...

SOCRATE» de son panier.

Que me veux-tu, ehétîf mortel?

STREPSIADE

Avant tout, dis-moi, je t'en conjure, ce que tu fois là?

SOCRATE

Je marche dans les airs, je contemple le soleil.... Je ne pourrais jamais bien pénétrer les choses célestes si je ne suspendais mon esprit et si je ne mêlais la subtilité de mes pensées avec Tair similaire. Si je restais sur la terre pour contempler les régions supérieures, je ne décou\Tirais rien ; car la terre attire h elle l'humidité de la pensée; c'est précisément aussi ce qui arrive au cresson...

STREPSIADE, d'ufi air hébété.

Gomment!., la pensée... attire l'humidité... sur le cresson ! — Mais, je t'en prie, cher Socrate, descends ; je viens pour prendre de tes leçons.

SOCRATE, descendant de son panier.

Qu'est-ce qui l'amène?

STREPSUDE.

Le désir fl'apprendre à parler. Les usuiiers me pei-sévutent, me ruinent et saisissent mes biens.

SOCnATB.

Comment as<lu pu l'endetter sans t'en apercevoir?

STHBPSIADE.

La maladie des clievaux, maladie dévorante, m'a ruiné. Mais enseigne-moi l'un de tes deui raisonne* ments, celui qui sert à ne pas payer; quel que prix que tu me demandes, je jure par les dieux de te satisfaire.

SOCRATE

I*ar quels dieux jures-tu? Ceux que tu connais n'<mt pas cours chez nous.

STREPSIADE

I*ar quoi donc jurez-vous?

SOCRATE

Veux-tu connaître parraitement toutes les choses célestes?

STREPSIADE

Mais, si cela se peut, ce n'est pas de refus.

SOCRATE

Et converser avec les nuées, nos divinités? STREPSIADE.

Assurément...

SOCtUTE.

....Atore, écoute ma prière dans un religieux si-

lence. — Souverain maître, air immense qui enveloppes la terre de toutes parts, lumineux éther, et vous, vénéi*ables déesses, nuées, mères de la foudre et des tonnen*es, levez-vous, ô mes souveraines; apparaissez au philosophe dans les hauteurs de Tempyrée.

STREPSIADE, virement.

Non, non, n'appeUes pas les nuées avant que j*aie mis ce manteau en double sur ma t^te... je serais inondé... — Que je snisfJiché dVtre sorti sans bonnet !

SOCRATE

Venez, ô nuées augustes, montrez-vous à ce mortel, soit que vous occupiez les cimes sacrées de l'Olympe battues par les neiges, soit que, dans les jardins de rOcéan votre père, vous fonmiez des danses sacrées en l'honneur des nymphes, soit qu'aux embouchures du Nil vous puisiez ses eaux dans des urnes d'or, soit enfin que vous résidiez aux Palus-Méotides ou sur le rocher neigeux de Mimas.

LE CHŒUR des femmes repnKsenfant les niurs

parait au loin.

Nuées éternelles, du sein retentissant de l'Océan notre pcTC, élevons-nous en vapeurs légères et transparentes ; montons sur les sommets boisés des hautes montagnes, pour contempler au loin l'horizon niontueux, la terre sacrée féconde en fruits, les fleuves sinueux et la mer bruvante. L'œil des cieux brille éternellement d'une éclatante lumière. Dissipons les

bntuillards qui nous enve)op|}ent , ei monti'ons-aotis ;i lu terre dans notre iramortelle beauié...

STREPSIADE

Au nom de Jupiter! dis-moi, Socrate, quelles sont

ces femmes qui ont fait entendre des chants si nobles?

SOCRATE

<:esom les nufes. divinités des hommes oisifs ; elles nous donnent l'intelli^nce, le charlatanisme, la loc|uaciK> et la ruse...

STREPSIMkE.

Mais, dis-moi, si elles sont véiîtablenient des nuées, (-uniment se fait-il qu'elles ressemblent à des femmes... ji' n'avais jamais vu des nuées avec des nez...

SOCRATIi.

N'eu as-tu jamais remarqué dans le ciel, qui ressem- ■liaient h un centaure, ^ un léopard ou ik un taureau?

STREPSIADE

Sans doute.

SOCRATE

VAiia prouve qu'elles peuvent prendre toutes les fotines.

STREPSIADE

Salut, ô déesses! si jamais vous avez i-ompu le silence pour quelque mortel, daignez me faire entendre votre céleste voix, ù reines toutes-puissantes!

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