TOME I
Instruit par Socrate , il fournit à son père les moyens de ne pas payer ses dett^. Slrepsiade est dans le ravissement ! mais il réparait bientôt en criant au meurtre, au parricide; c'est Phidippide qui, à propos d un débat littéraire, le roue de coups de bâton, et comme il veut éclater en reproches, le disciple de Socrate lui prouve qu'un fils a le droit de battre son père et même sa mère.
Strepsiade, épouvanté, furieux, reconnaît qu'il a eu tort de vouloir faire enseigner la sophistique à son fils pour en profiter lui-même ; il saisit une torche et brûle Técole de Socrate en s'écriant qu*il venge les dieux !
Dans cette rapide analyse, nous avons dû passer mille détails injurieux. Ainsi, dès le commencement de la pièce, Socrate vole le manteau de Strepsiade. — Le maître de Platon transformé en voleur d*habits ; la victime d'Any tus désignée d'avance aux galères ! — Certes, il y aurait là de quoi étonner si on ne savait à quelles calomnies peut conduire Tesprit de parti.
Ne voyons-nous pas plus tard les chrétiens
accusés de toutes les infamies servir aux sanglants caprices des empereurs romains, à Tapplaudissement général de la Rome païenne ?
La postérité, dégagée des haines, a jugé sévèrement les calomnies d'Aristophane et Ta
associé aux bourreaux deSocrate. — Eloquente leçon qui devrait servir à tous d'avertissement. Lorsque, dans les débats publics, la passion nous aveugle et nous fait accueillir ou répéter toute accusation qui déshonore nos adversaires, nous oublions que Tavenir nous jugera sans partialité et que Tinjure imméritée restera à la charge, non de celui qui Ta subie, mais de celui qui Ta faile.
Après avoir flétri les philosophes innovateurs dans les Nuées , Aristophane se retourna vers les utopistes dans la comédie intitulée : V Assemblée des femmes.
Les idées sur Torganisation d'une cité où de nouvelles bases sociales seraient posées et un nouveau rôle donné à chaque sexe, avaient commencé à agiter les esprits bien avant que Platon eût publié le programme de sa république imaginaire. Celle-ci , dont la conception a
été attribuée à Socrate par son disciple, n'était au fond qu'une réminiscence de Toi^^anisation primitive de l'Egypte et de la législation de Lycurgue.
Platon suppose une société basée sur la distinction des castes, le peuple j les guerriers, les magistrats, division qui d'après lui correspond aux trois principales facultés humaines : les instincts, le courage et la raison.
Le peuple devait produire , les guertners défendre la patrie , les magistrats gouverner par la loi. Seulement, ce n'était point comme en Egypte, la naissance qui réglait la place de chacun ; cette place était déterminée par la prédominance de ses facultés ; on ne naissait point dans une classe , on y prenait rang selon sa capacité. C'était un élément démocratique introduit dans le système égyptien.
Quant aux fonctions sociales , elles s exerçaient sans distinction de sexe.
— On ne peut pas dire, objectait lauteur de la république nouvelle, que les femmes ne sont point propres aux mêmes emplois que les hommes, parce qu'elles diffèrent d'eux en certaines
choses, les chauves diffèrent des chevelus, et, cependant chauves et chevelus peuvent exercer la même profession. En assignant les emplois, on ne peut tenir compte de la différence des natures que dans le rapport que ces natures ont avec les emplois eux-mêmes.
En conséquence , les jeunes filles recevaient la même éducation que les jeunes gens ; elles s'exerçaient aux armes, et, en temps de guerre, devaient former Tarrière-garde. Les magistrats réglaient le nombre des mariages qui ne devaient se contracter qu'à vingt ans pour les femmes et à trente ans pour les hommes ; chacun tirait au sort la femme qu'il devait obtenir; mais, afin que les plus vaillantes et les plus belles pussent tomber en partage aux plus braves et aux plus beaux, les magistrats avaient soin d'aider le hasard. Les laides et les chétib restaient ainsi à l'état de sumumérariat éternd, sans espoir de sortir jamais de l'urne matrimoniale.
Au reste , le mariage lui-même n'avait rien d'exclusif, et le mari ne refusait point d*y admettre en tiers un compagnon d*armes.
Les enfants , élevés en commun, appelaient du nom de père et de mère tous œux qui, par leur âge, pouvaient avoir quelques droits à ôe titre. S'ils naissaient trop foibles ou contrefaits, les magistrats avaient soin de les supprimer en disant qn'ils ament disparu !
Telle était, en gros, cette république modèle, dont le plan avait été développé avec la logique ingénieuse et la grâce séduisante ordinaire à Platon ; mais bien d'autres réformes sociales avaient été proposées. L'esprit d'innovation élait dans lair; toutes les excentricités émises de noire temps comme des découvertes avaient longuement occupé Toisiveté athénienne. Le communisme icarien y avait ses adeptes, et la femme libre était depuis longtemps inventée.
Ce fut à cette insurrection de la fantaisie féminine contre Tordre établi qu'Aristophane déclara particulièrement la guerre dans ï Assemblée des femmes.
Il suppose que les Athéniennes conduites par Praxagora, prennent les souliers et les manteaux de leurs maris pendant leur sommeil , qu'elles s'affublent de fausses barbes , se pré-
sentent dès le point du jour à l'assemblée , où elles se trouvent en majorité et font décréter le gouvernement des femmes !
Le discours de Praxagora est une parodie des harangues populaires du temps. Elle s'écrie :
L'intérêt de ce pays me touche autant que vousmêmes; mais je souflhe el je m'indif^e de tons les désordres qui s'y commettent. Je le vois toujours dirigé par des chefs pervers , et si l'un d'eux est honnête homme une seule journée, il est scélérat
pendant dix jours L'unique moyen de salut est
de confier le gouvernement aux femmes En
effet, Athènes serait sauvée si on ne cherchait pas les innovations; eh bien les femmes n'en essaient aucune ! Elles lavent la laine dans l'eau chaude, à la manière anii(]ue ; elles s'asseyent pour faire des grillades comme elles le faisaient autrefois ; elles portent des fardeaux sur la tête, comme autrefois; elles pétrissent les gâteaux, comme autrefois; elles maltraitent leurs maris, comme autrefois....; elles fraudent sur les dépenses de la cuisine, comme autrefois! — — laissons-les donc gouverner en toute liherté. Elles sont mères, elles auront à cœur d'épargner les soldats; elles sauront assurer les provisions. Qu'elles dirigent l'Etat et elles ne seront jamais trompées ; elles sont trop habituées à tromper elles-mêmes.
Ce discours est applaudi et le gouvernemeiit des femmes proclamé.
Alors Praxagora déclare que tout sera désormais en commun. — Voici le fragment de sa conversation avec son mari Blépyrus :
PRAXAGOfU.
La pauvreté ne commandera plus aucune action ; tout sera à tous ; pains, salaisons» gâteaux» tuniques, vin, couronnes, pois chiches.
BLÉPYRUS.
Et si quelqu'un voit une jeune fille qui lui plaise?...
PRAXAGORA
Il deviendra son mari....
BLÉPYRUS.
Mais tous iront à la plus belle....
PRAXAGORA
Les plus laides se tiendront auprès et il faudi*a d'abord les épouser.
BLÉPYRUS.
Mais en vivant ainsi , comment chacun pourra-t-il reconnaître ses fils?
PRAKAGORA.
A quoi bon? Les enfonis regarderont comme leurs pères tous ceux qui seront plus Agés qu'eux.
BLÉPVRUS.
H n'y aura plus de voleui-s.
PRAS AGORA.
Qui volerait-on, puisqu'on aura sa part de toutes choses?
BLâPYRUS.
On ne sera plus dt'pouillé dans la rue pendant la nuii?
PRAXAGORA
.... Non, car tout le monde aura de quoi vivre. SI on vous dépouille, vous céderez vos habits de bonne grâce; pourquoi résister? Vous «n recevrez, de meil* leurs sur les fonds communs.
Bt^PVRUS.
Et les repas, où se feront-ils?
PRASAGORA.
Les tribunaux et les portiques deviendront autant de salles à manger.
BLÉPYRUS.
Et à quoi servira la tiibune aux hvangues?
PRAXAGORA
J'y placerai les cruches. . . . , , . . . .
BLÉPYRUS.
.... Et les urnes qui servent à tirer au sort, où les mettras-tu ?
PRAXAGORA
Sur la place publique : là, debout près de la statue d'Harmodius, je tirerai tous les noms, jusqu'à ce que chacun sache à quelle lettre le sort renvoie dîner. Le héraut criera à ceux qui auront le ^ de se rendre au portique basilique, à ceux qui auront le Cde s'assembler où se vend la farine.
BLÉPTRUS.
Pour s'enfariner ?
PRAXAGORA
Non, pour dîner.
Arrive ensuite un citoyen qui apporte ses biens pour les mettre en commun. Il en rencontre un autre qui résiste , qui refuse ; il ne veut pas obéir au décret ! Mais on vient annoncer que le repas est servi pour tout le monde ! — Alors le récalcitrant déclare qu'il faut respecter la légalité ; il va prendre sa part du dtner
auquel il n a rien apporté et mange de tout en déclarant qu'un bon citoyen doit rendre à VEtat tous les serrées qui dépendent de lui.
Vous avez pu remarquer qu'à chaque pas, dans cette satire , on croit lire une page écrite hier. Il semble que le passé raille le présent ; ces citations, vieilles de deux mille ans, ont Tair d'allusions contemporaines, et l'on s'arrête par- Fois pour se demander si l'on est à Paris ou à Athènes !
C'est que la raison humaine reste toujours la même dans sa sagesse comme dans ses écarts; navire balotté par les mêmes vents et les mêmes flots, c'est toujours de la même manière qu'elle arrive au port ou qu'elle fait naufrage, toutes les folies sont aussi vieilles que le monde ; elles datent du jour où il y a eu sur la terre des hommes qui ont pensé, souffert et désiré.
Il nous reste à parler des deux comédies de satire littéraire : les Thesmophories et les Grenouilles.
La première a peu d'intérêt. Elle est composée en grande partie de vers tragiques parodiés , espèce de travestissement dont les Grecs
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pouvaient s'amuser, mais dont le comique nous échappe.
Aristophane suppose qu*Euripide est averti du complot que les femmes, réunies pendant les fêtes de Gérés, trament contre lui , afin de se venger de ses satires. Le poète tragique eflfrayé, envoie son beau-père, déguisé en matrone, pour plaider sa cause ; mais il est reconnu et on va le sacrifier, quand Euripide arrive et obtient sa grâce, après avoir promis d*ètre plus discret à l'avenir.
Dans les Grenouilles, c'est Bacchus qui , fatigué des mauvaises pièces qu'on représente à ses fêtes , descend aux enfers pour y chercher un des anciens poètes tragiques. Il demande à Hercule la route qui conduit au Ténare, et prend sa massue et sa peau de lion, afin de se présenter sous son nom, il a oublié que lors de son voyage dans les sombres royaumes, le fils d'Alcmène a enlevé Cerbère et maltraité les ministres de Pluton .
Rassuré par son déguisement, Bacchus part donc avec son esclave Xanthias, qui porte sa valise de voyage.
Bien que travesti en Hercule, il s'avance en tremblant, Xanthias se plaint du poids de la valise et demande à son maître d'en charger un mort. Il en passe précisément un dans ce moment porté par deux employés des pompes funèbres ; Bacchus l'appelle :
BACCHUS
Holà ! hé ! c'est à toi que je parle ; dis-moi, veux-tu porter un petit paquet aux enfers ?
LE MORT, se relevant.
Comment est-il?
BACCmjs, le montrant.
Le voici.