‹ Causeries historiques: les historiens de la revolution et de l'empireChapitre 10 sur 21 · LISEZ ET JUGEZ · texte numérisé non relu

LISEZ ET JUGEZ

Suit la copie des « pièces produites par les Vendéens et les Chouans depuis sa captivité. »

En note :

« On m'accuse d'avoir rompu le traité de paix entre la Convention et nous. On vient de voir que le gouvernement d'alors nous tronvpait et l'a rompu lui-même. Il voulait la tète de tous les chefs, et tout le monde doit maintenant être convaincu qu'il veut plus particulièrement la mienne. Qu'on se reporte à la fameuse journée du l" prairial, à nos arrestations du C du même mois, à la mort du jeune infortuné prisonnier au Temple, arrivée le 20 du même mois, à celle arrivée trois jours après du chirurgien Dussault (sic), appelé auprès de lui par le Comité et qu'on juge !

c J'obtiendrai le temps nécessaire pour me procurer l'authenticité des pièces ci-dessus et autres, et alors on connaîtra d'où venait la perfidie.

c Le 21 frimaire.

< Cormatin » (i).

(1) Lt» ArticUs Swrett, par L. de La Sioolièr», p. 40. — L* 21 frimaire an IV, date de cette afflolie, oomapond au 12 décembre 1795.

M. Welschinger signale bien l'existence de cette affiche mais il n'en donne pas le texte. Il me semble que, dans un volume consacré tout entier au baron de Cormatin, cette pièce devait être publiée in-extenso. Elle produisit dans Paris un effet immense. Le Conseil des Cinq-Cents, où siégeaient quelques-uns des anciens conventionnels pris directement à partie, s'émut. Dans la séance du 22 frimaire an IV ( 13 décembre 1195 ), Roux ( de la Marne ), Doulcet de Pontécoulant, Tallien et Treilhard déclarèrent n'avoir jamais signé la lettre du Comité de Salut public, du 6 juin n9o, insérée dans l'affiche de Cormatin ; mais ils laissèrent de côté la question des Articles Secrets qui avait pourtant bien son importance. Quelque chose de plus singulier encore ressort de l'attitude des signataires des deux traités de la Jaunaie et de la Mabilais. Aucun d'eux ne s'associa par des lettres, par des protestations indignées, aux dénégations de Tallien et consorts. (1)

Le 28 frimaire (19 décembre 1795), un jugement du conseil de guerre condamna Cormatin à la déportation, et acquitta tous ses coaccusés. On le ramena d'étapes en étapes au fort de l'île Pelée, en attendant son embarquement pour la Guyane.

Cependant, ses ennemis trouvaient l'arrêt du 19 décembre trop indulgent. Ils s'ingénièrent à découvrir quelque moyen habile de remettre le condamné en jugement. Cormatin dut comparaître deux fois devant le tribunal criminel de la Manche : la première fois, sous l'inculpation d'émigration ; la seconde fois, sous l'inculpation

(1) L. de la Sicotière, p. 49.

d'un prétendu complot, ourdi par lui dans les prisons de Caen. Il fut acquitté dans ces deux afTaires (août 1106). Ce double acquittement déplut fort au général Hoche, qui avait fait demander avec instance la peine la plus rigoureuse contre Cormatin. Le 16 octobre 1196, au lendemain de l'affaire du camp de Grenelle, où Ton avait condamné à mort treize conspirateurs, il écrira au minisire de la police pour se plaindre d'une telle sévérité et rappeler avec aigreur que Cormatin et ses complices avaient été jadis c sauvés parles formes constitutionnelles ». Hoche a été un grand homme de guerre, mais il y a dans sa vie bien des taches. Le jour où elle .«era écrite par un historien sincère, nul doute que sa gloire ne subisse un terrible déchet.

Pendant sa captivité au fort de l'île Pelée, Cormatin entretint une correspondance amoureuse avec la marquise de Feu-Ardent (i), veuve d'un émigré. M. Welschinger n'a pas consacré moins de deux chapitres à cet épisode, c Je dois dire, écrit-il dans sa Préface, qu'aux faits politiques et militaires s'ajoute une piquante intrigue que j'ai l'heureuse chance de raconter le premier, ayant eu en mains les lettres d'amour du baron de Cormatin et de la marquise de Feu-Ardent. Même après les Chouans de Balzac, le Chevalier des Touches et l'Ensorcelée de Barbey d'Aurevilly, le lecteur qui aime les incidents romanesques, trouvera dans cet épisode vrai de quoi satisfaire sa curiosité. »

(1) Par une tiogoUire r«ocoDtre, rbéroïne de CSnaoreelée^ U beaa roman <Ie chouannerie de Barbey d'Aurevilly, porte prtfcisémeot le nom : Jeanne>HadeUiM de Feuardent.

J'estirne, pour ma part, qu'il convient de laisser ces choses au roman. Quand une femme n'a été ni une femme politique, ni une femme de lettres, ses billets n'appartiennent pas à l'histoire.

Le 12 avril 1800, Cormatin fut transféré du fort National de Cherbourg au fort de Ham. Remis en liberté, le 28 octobre 1802, mais avec condition de surveillance spéciale, il fut envoyé à Bar-sur-Ornain, dans le département de la Meuse, puis à Buxy en Saône-et-Loire. Un mois après, il fut autorisé à se rendre dans sa terre de Cormatin. Il ne lui restait que des débris de son ancienne opulence ; il les dissipa, et se vit réduit à accepter une petite place à la manufacture impériale des tabacs de Lyon. C'est là qu'il mourut le 19 juillet 1812.

En 1801, il avait marié sa fille aînée au comte de Pierreclos, ami de jeunesse de Lamartine. Le grand poète allait souvent chez le beau-père de son ami, et il en parle dans ses Nouvelles confidences. » La jeune comtesse Nina de Pierreclos, dit-il, célèbre par sa beauté et ses talents dans tout le pays, fit du château de Cormatin un séjour d'attrait, d'art et de délices. J'étais devenu alors un des amis les plus intimes de son mari. J'étais l'hôte assidu de cette belle demeure et j'y ai passé des heures de jeunesse qui ont rendu ce château, maintenant en d'autres mains, à la fois cher et triste à mon souvenir (1). » Si Lamartine, comme il en forma un jour le projet, avait

(1) Nouvelles confidences, p. 125. — M. Léon de Pierreclos, petit-fils du baron de Gormitin, épousa une nièce de Lamartine, Mlle Alix de Cessiat-Lamartine .

écrit l'histoire des guerres de TOuest, il aurait tracé du négociateur de la Mabilais un portrait inoubliable. Avec moins d'éclat sans doute, mais avec plus d'exactitude, M. Henri Welschinger a fait revivre le baron de Cormatin dans un livre sincère, plein de recherches et de détails curieux, et qui apporte une contribution importante à l'histoire de la Vendée et de la Chouannerie bretonne.

LE 1« FRUCTIDOR (l).

Le Directoire attend encore son liistorien.

Vllisloirc de la Révolution, de Michelet, s'arrête au 10 thermidor an II (28 juillet 1194), jour de l'exécution de Robespierre et de Saint-Jusl. Arrivé à cette date fatale, Michelet ne s'est pas senti le courage d'aller plus loin : il a posé la plume et fermé le livre. Robespierre est mort ! Pourquoi poursuivre le récit? Saint-Just est mort! A quoi bon continuer? Voici en quels termes notre auteur raconte cette catastrophe : c Robespierre toucha enfîn le port, la place de la Révolution ; il monta d'uQ pas ferme les degrés de Téchafaud.... puis il y eut un coup sourd... Ce grand homme n'était plus.... Tous, de môme, se montrèrent calmes, forts de leur intention, de leur ardent patriotisme et de leur sincérité. Saint-Just, dès longtemps, avait embrassé la mort et l'avenir. Il mourut digne, grave et simple. La France ne se consolera jamais

(t) i8 Fructidor, doeuroenis pour U plupart intKliU r«eo«tUit ai pa> bli^ pour la Société d'hwioire cooUinporaine, par Victor Pierre. — Un vol. iD-8*, Alphoaae Picard, édilaar, rua Booaparta, 8S.

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d'une telle espérance (1)... » — La France à jamais inconsolable de la mort de Saint-Just ! Après ce dernier trait, en effet, il n'y avait plus qu'à tirer l'échelle.

Plus encore que de Michelet, Robespierre était l'homme de Louis Blanc. Ce dernier pourtant eut le courage, même après la mort de son héros, de rouvrir son livre et de le mener jusqu'à la dernière séance de la Convention, jusqu'au 26 octobre 1193. Arrivé là, il s'arrête. Il ne fera pas un pas de plus. Son deuil est trop profond : il ne veut pas être consolé.

M. Thiers n'avait point de ces attendrissements. Il n'était point de ceux qui s'attachent à un homme, à un principe, à une idée. 11 ne s'attarde pas plus à pleurer sur la mort de Robespierre et de Saint-Just que sur celle de Louis XVI et de Malesherbes. De telles faiblesses lui étaient inconnues. Le sunt lacrymœ rerum de Virgile n'était point son affaire. C'est pourquoi, après avoir convenablement enseveli les victimes du 10 thermidor, il poursuivit allègrement sa tâche et conduisit sans peine le lecteur jusqu'au 18 brumaire. Les volumes qu'il a consacrés au Directoire renferment sans doute des parties remarquables. Les campagnes du général Bonaparte sont racontées avec clarté, avec entrain, avec une flamme de jeunesse, qui est rare chez l'auteur, et qu'il ne retrouvera plus. Mais en dehors de la partie financière et militaire, le reste du livre est écrit avec une absence d'étude et de critique, qui dépasse toutes

(1) Histoire de la Révolution, t. VII, p. 520.

les bornes. M. Thiers n'a rien vu, n'a rien voulu voir des turpitudes et des crimes du Directoire ; ou plutôt il n'a vu là qu'une époque, un gouvernement où il aurait pu être directeur, président du Directoire, — où il aurait pu être le premier. Il en a donc parlé avec enthousiasme. Il a écrit sur cette époque honteuse ces lignes incroyables : « Jours à jamais célèbres et à jamais regrettables pour nous. A quelle époque notre patrie fut-elle plus belle et plus grande ? Les orages de la Révolution paraissaient calmés ; les murmures des partis retentissaient comme les derniers bruits de la tempête. On regardait ces restes d'agitation comme la vie d'un Etat libre. Le commerce et les finances sortaient d'une crise épouvantable ; le sol entier, restitué à des mains industrielles, allait être fécondé. Un gouvernement, composé de bourgeois nos égaux, régissait la Répu> blique avec modération ; les meilleurs étaient appelés à leur succéder (1). »

Vllisloire du Directoire, par M. de Barante, est un bon livre, d'un homme qui a été mêlé aux affaires et qui sait la politique. Seulement il a trop vu les événements dans les assemblées et à travers le Moniteur. Il ne s'est pas assez souvenu de la maxime qu'il avait si habilement mise en pratique dans ses Ducs de Bourgogne : Scribitur ad narrandum, non ad probatulum. Et pourtant s'il est une histoire où les détails, les récits particuliers, les anecdotes même doivent jouer un grand rôle, c'est bien

(1) Thier», l/Lstiurg (Lt la. Révolution, T. viu, p. 432.

celle du Directoire, de cette époque étrange, singulière, qui ne ressemble vraiment à aucune autre. Qui veut la faire connaître doit recourir surtout aux journaux, aux brochures, aux Mémoires. Tel petit journal, comme le Miroir ou le Thè de Bertin d'Antilly, sera ici de plus de secours que le Moniteur.

Journaliste, Adolphe Granier de Gassagnac s'est beaucoup servi des journaux pour écrire les trois volumes de son Histoire du Directoire. C'est un livre de grande valeur et qui n'a pas eu le succès qu'il mérite. D'une érudition très curieuse et très solide, écrit de verve, animé, vivant, il réunit les qualités les plus diverses. Malheureusement, l'auteur a gravement péché contre les lois de la composition. Il a trop élargi son cadre et s'est efforcé d'y faire rentrer l'histoire de la Révolution tout entière. Dans son premier volume, sous prétexte de tracer le portrait des cinq directeurs, il revient longuement sur les événements auxquels ils ont été mêlés depuis 1189, sur ceux mêmes dont ils ont été simplement les témoins. Là où il eût fallu seulement quelques pages, il écrit un volume entier, — le plus intéressant du monde, mais en dehors et à côté de son vrai sujet. De même, dans ses deux derniers volumes, lorsqu'il rencontre le général Bonaparte, il se dit, comme Montesquieu en présence d'Alexandre : « Parlons-en tout à notre aise. » Certes, rien de plus légitime, Bonaparte n'étant pas de ces personnages dont l'on peut dire avec Dante : « Regarde celui-là et passe. » Cependant ici encore l'historien a dépassé la mesure. Rédacteur en chef du Constitutionnel, il avait pris parti,

avec son habituelle vigueur, pour Louis-Napoléon contre l'Assemblée législative. Malgré lui, son livre se ressent de ses polémiques quotidiennes. S'il s'étend avec trop de complaisance sur l'auteur du 18 brumaire, c'est qu'il songe à l'auteur du i décembre. 11 n'en reste pas moins que VHisloire du Directoire d'A. Granier de Cassagnac est un ouvrage singulièrement remarquable, et qui, joint à son Histoire des Giroyidins et des massacres de Septembre et à ce lie des Causes de la lièvolution française, assure à son auteur une place éminente parmi les historiens de la Révolution, la première peut-être après M. Taine.

Malgré ses mérites, le livre de M. de Cassagnac renfermait d'importantes et regrettables lacunes. C'est ainsi qu'il n'avait pas dit un mot de ce que M. Victor Pierre a pu, à bon droit, appeler la Terreur sous le Directoire.

Le gouvernement du Directoire a multiplié les attentats de toutes sortes contre la vie ou la liberté des personnes ; il a, sur plus d'un point, aggravé la Terreur elle-même, soit par des lois plus savantes et plus dures, soit par le privilège qu'il s'attribua de les exécuter luimême; il a exercé une persécution monstrueuse, impitoyable, et dont les victimes se comptent par milliers. Les historiens venus avant M. Granier de Cassagnac avaient trardé le silence sur cette persécution. MM. Thiere et Mignet consacrent, l'un quatre ou cinq lignes, l'autre une ou deux pages aux députés déportés à la Guyane ; ils se taisent sur les prêtres. A leur exemple, M. Tissot, leur confrère à l'Académie, se tait également dans son Histoire complète de la lièvolution française. Voilà pour Jes

écrivains révolutionnaires. C'est à peine si M. de Barante est moins discret. Il ne mentionne qu'un seul départ de prêtres pour la Guyane ; encore le fait-il avec une brièveté qui ne va pas même sans inexactitude. M. Granier de Cassagnac a eu le très grand tort de suivre ici les errements de ses prédécesseurs. Il est même arrivé qu'écrivant dans les premières années du second empire (1), il a jugé le coup d'Etat du 18 fructidor à travers le coup d'Etat du 2 décembre. Les inspecteurs de la salle de 1791 lui rappellent les Baze et les Leflô, les questeurs de 1851. Aussi a-t-il bien de la peine à ne pas approuver les mesures de rigueur prises par le Directoire ; il ne trouve pas un mot de pitié pour les membres des conseils condamnés à la déportation et tout au plus leur accorde-t-il une page assez dédaigneuse (2). Les prêtres sont plus heureux, ils obtiennent deux pages (3) . II est seulement fâcheux qu'elles aient été empruntées par l'historien à une brochure sans valeur, que l'auteur, épicier à Rochefort, n'avait publiée, en 1823, que pour attirer sur lui la bienveillance officielle et pour obtenir un modeste emploi.

11 y avait donc dans l'histoire politique comme dans l'histoire religieuse de la Révolution, une lacune à combler. Il y avait, en même temps, un devoir de justice à remplir envers les victimes et envers les bourreaux.

Ce devoir, M. Victor Pierre l'a rempli, dans toute son

(\) V Histoire du Direot-oire a paru en 1855.

(2) T. II, p. 442.

(3) T. III, p. 126 et 127.

étendue, avec un talent et une conscience rares, dans son beau livre : la Terreur sous le Directoire (1), paru en 1881. C'est un de ces livres qui épuisent le sujet. L'auteur y révélait une connaissance approfondie, non seulement des épisodes particuliers dont il s'occupait plus spécialement, mais encore de la situation générale de l'époque, des événements et des hommes. De ce jour il était l'historien désigné pour écrire sur le Directoire le livre qui reste à faire, même après Barante et Granierde Cassagnac.

Ce n'est pas encore ce livre qu'il nous donne aujourd'hui ; mais sa publication sur le J8 Fructidor^ bien qa'elie ne soit qu'un recueil de documents inédits, nous est une preuve qu'il ne déserte pas ce terrain sur lequel il a déjà fait une si riche moisson et où nous espérons le retrouver bientôt avec une œuvre, cette fois complète et défmitive.

Ainsi que le dit M. Victor Pierre, dans son Introduction^ c'est un gros dossier que celui du coup d'Etat du 18 fructidor (4 septembre 1197). Il a donc résolument écarté les documents que renferme le Moniteur^ quelque intérêt qu'il y eût, sinon à les en extraire, du moins à les annoter : tels sont les papiers de d'Antraigues, les

(I) Un TolooM gnnd in-oeUto, ReUtox^Bray, Alitaar. raa Rooaparto. 82.

20i CAUSERIES HISTORIQUES.

déclarations de Duverne de Presie, les correspondances saisies dans les chariots de Kinglin, les extraits du procès Brotier-la-VilIheurnoy, toutes pièces que le Directoire publia lui-même à l'occasion du coup d'Etat. M. Victor Pierre s'en est tenu aux documents inédits, et il a mieux aimé laisser quelques lacunes que de charger son volume de pièces qu'il est facile de trouver ailleurs. Celles qu'il publie forment cinq séries :

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