‹ Causeries historiques: les historiens de la revolution et de l'empireChapitre 11 sur 21 · V. — Les commissions militaires · texte numérisé non relu

V. — Les commissions militaires

On connaissait le rôle du général Hoche dans la préparation du 18 fructidor, mais il est ici, pour la première fois, mis en pleine lumière.

Le coup d'Etat de fructidor fut un coup d'Etat militaire. Pour l'exécuter. Barras jeta les yeux sur Hoche, et celui-ci s'empressa d'accepter les ouvertures qui lui furent faites par le vainqueur du 13 vendémiaire. « Rival de gloire de Bonaparte, écrit la Revellière-Lépeaux, il voulut aussi rivaliser de patriotisme avec lui, et ne pas le laisser en quelque sorte seul plus en vue que tous les autres généraux, dans les chances que pouvaient amener de si grandes circonstances (1). » Dès le 1" juillet de 1"91, de Cologne où il était alors, en vertu, disait-il, d'ordres

(1) Mémoires de la Revellière-Lépeaux y t. II, p. 120. Ces Mëmcires, imprimes ea 1870, n'ont été livrés au public qu'en 1895.

du Directoire (ordres qu'on n'a pas retrouvés), le général Hoclie, qui commandait l'armée de Sambre-et-Meuse, mil en mouvement la légion des Francs et le 10" régiment de hussards pour se rendre à Alençon. L'émotion fut générale. Elle devint plus vive encore, quand on apprit que quatre régiments de chasseurs à cheval devaient passer à la Ferté-Alais, distante de onze lieues de Paris, pour se rendre à une autre destination. Le président du Directoire, — c'était alors Carnot — écrivit au conseil des Cinq-Cents pour le rassurer. « Le Directoire exécutif, disait-il, a donné sur-le-champ les ordres nécessaires pour empêcher ces troupes de passer ou de stationner dans la distance des six myriamètres fixés par l'article GO de la Constitution. Le Directoire croit que la malveillance n'a eu aucune part à cet ordre de route, qu'il attribue à la simple inadvertance d'un commissaire des guerres.... » Carnot était ici de bonne foi. Barras s'étanl bien gardé de le mettre dans la confidence du complot dirigé contre lui et contre son collègue Barthélémy, non moins que contre les membres des conseils. Cependant l'opération imaginée par Barras se poursuit. Neuf à dix mille hommes sont casernes sur les limites du rayon constitutionnel ; nombre d'officiers et de soldats s'en détachent, viennent à Paris et concourent, au jour dit, à l'exécution du complot que la majorité du Directoire a préparé contre ses adversaires.

Dans toutes les lettres du général Hoche, celles que M. Victor Pierre a reproduites d'après les archives historiques du ministère de la guerre et celles que Ton trouve

au Moniteur (1), respire une ardeur maladive, qui explique la violence de ses résolutions, l'amertume de ses plaintes, son ambition de mener la lutte. Les adresses de son armée, les toasts portés à l'anniversaire du 10 août, répondent bien aux adresses et aux discours qui arrivaient de l'armée d'Italie; les deux généraux, Hoche et Bonaparte, rivalisent de mépris pour la représentation nationale. Il n'a manqué au général Hoche que l'occasion pour devancer Augereau et pour exécuter lui-même le coup de main militaire qui servira de précurseur au 18 brumaire.

En dépit de certaine légende, plus républicaine qu'historique. Hoche, autant et plus peut-être que Bonaparte, était animé d'une ambition que n'embarrassait aucun scrupule et pour laquelle tous les moyens étaient bons.

Au mois de mai 1793, au moment où Marat était le plus hideux et poussait avec le plus de violence au pillage et à l'assassinat, au renversement de la représentation nationale et à regorgement de ses propres collègues, à ce moment même parut dans son journal une longue lettre adressée à VAmî du peuple. Le signataire appelle Marat mon cher Ami du peuple... Incorruptible défenseur des droits sacrés du peuple ! Il se vante d'avoir servi deux ans dans la garde nationale parisienne et d'avoir commandé l'avant-garde lorsqu'on fut chercher Capet à Versailles ; il réclame une place d'adjudant général, énumère avec complaisance ses droits à l'avancement, et pour

(1) Réimpression du Moniteur, T. XXVIH, p. 773 et 779.

igouter de nouveaux titres à ceux qu'il a déjà, il dénonce, dénonce, dénonce. II dénonce MaroIIe et Brancas, qui viennent d'être nommés adjudants généraux ; il dénonce le colonel Virion, Noirod et Maman, généraux de brigade; il dénonce le général Ferrand....

Et au bas de toutes ces dénonciations, au bas de cette lettre adressée à M abat, on lit : « Adieu, je vous embrasse fraternellement : Hochb, rue du Cherche-Midi, n° 294 (i). »

Au lendemain du 18 fructidor, le Directoire publia des proclamations et des circulaires destinées à justifier son coup d'Etat, à établir que la majorité des conseils avait préparé, organisé contre lui une véritable conspiration, et que force lui avait bien été de prendre les devants. S'il était sorti de la légalité, c'était sous le coup d'une impérieuse nécessité. S'il était dans la dure obligation de sévir, du moins ne frappait-il que des coupables.

Cette conspiration a-t-elle réellement existé ? Y eut-il, parallèlement au complot, celui-ci incontestable, du Directoire contre la majorité des conseils, un complot de cette majorité contre le Directoire ? C'est là un problème qui n'a encore été étudié sérieusement par aucun historien. Nous comptons bien que M. Victor Pierre l'élucidera

(1) ht publieisté de la République françaUâ, ou (^êervation* au» Français, par l'Ami du peupU, auteur de pltuieurt ouvrages patriotiques, n* 194. Jeadi 16 mai Vt98.

quelque jour et qu'il y fera, suivant son habitude, la pleine lumière. En attendant, il publie plusieurs lettres de Mathieu-Dumas au général Moreau, trouvées par lui au ministère de la guerre, dans la Correspondance des généraux à l'intérieur.

Mathieu-Dumas, maréchal de camp en 1791, député à l'Assemblée législative, où il siégeait parmi les constitutionnels, avait quitté la France après le 10 août. Il y était revenu à la fin de 1193 et s'était caché. Sous le Directoire, le département de Seine-et-Oise l'avait envoyé au conseil des Anciens, et il siégeait parmi les membres de la majorité. Il en était même un des principaux membres et y jouait un rôle très important. Il est donc bien difficile d'admettre que si cette majorité, dont il était l'un des chefs, eût conspiré, il eût pu être tenu dans l'ignorance complète du complot. Or, voici ce qu'il écrivait au général Moreau, le 14 août 1197 :

« Vous avez bien raison de penser qu'il y a eu des fautes commises de part et d'autre, mais il n'y a, du côté du Corps législatif ou plutôt du conseil des Cinq-Cents, que des imprudences sans résultat, des présuppositions d'intention, de l'humeur contre ce mépris insultant de la majorité de la représentation nationale, enfin, des discussions impolitiques, mais pas une atteinte réelle, pas même im projet alarmant par rapport à la Constitution.

« Quant à l'autre côté, vous savez et voyez plus que je ne pourrais vous en dire ; ils ont eu, à l'arrivée du respectable Barthélémy (1), une occasion de faire marcher

(1) Ancien ambassadeur en Suisse, élu directeur en mai 1797.

loyalement la machine, et par les finances, et par la politique et par l'armée, et je vous jure qu'il n'a pat tenu à nous de leur rendre cette occasion honorable, sûre et commode, et de leur faire reconquérir, au profit de tous, l'atTection nationale.

< Us ont voulu s'appuyer le plus longtemps possible sur les lois révolutionnaires, et le ministre Merlin, qui n'existe que pour elles et par elles, leur a démontré qu'il fallait les soutenir à tout prix, c'est-à-dire se battre plutôt que de l'abandonner, lui Merlin. . . .

* Vous aurez remarqué la conduite ferme, mesurée, toute constitutionnelle et même conciliatrice du Corps législatif....

' .... L'arrivée d'Augereau (1) et ses propos follement indiscrets ; Vorganisation séditieuse de 5 à 6,000 officiers destitués ; les collets noirs (qui ji'étaient plus un signe, mais une mode tellement répandue que nous en avions tous à presque tous nos habits, et qu'hier encore j'en remarquais à nos plus friands Jacobins) arrachés, déchirés à coups de sabre au milieu de nos places publiques, par des soldats sortant de leurs rangs dans le relèvement des gardes, pour donner ce passe-temps patriotiffue à l'état- major de M. Augereau ; la police inactive et conseillée par Antonelle, Félix Le Pelctier et autres : voilà quelques symptômes du désordre par lequel on sollicite, vainement, je vous en réponds, des provocations....

(t) Oa Mit qu« ce fot Aag«rMa qui m fit Tnécaipur du coup d'Etat da 18 fhietiilor.

« Après cet exposé, il me tarde de vous dire que nous ne cessons point de travailler à un rapprochement, et que, bien loin de nous abandonner à une juste indignation, nous profitons du répit que nous donne notre bonne conduite pour obtenir des passions des hommes ce qu'il n'est que trop vrai qu'on n'obtient pas toujours de l'évidence de leur intérêt (1).... »

Cette correspondance de Mathieu-Dumas, tout intime, secrète, d'une authenticité sans conteste, non pas publiée par son auteur, mais surprise pour ainsi dire par l'Etat, formera un élément sérieux et nouveau d'appréciation dans cette question du 18 fructidor et dans l'examen des responsabilités à établir entre les deux partis.

La série des pièces sur le coup d'Etat n'est pas moins intéressante.

La Revellière-Lépeaux, l'un des directeurs, dit au tome II de ses Mémoires : « Dans le même soir (11 fructidor), nous nous rassemblâmes chez Rewbell ; nous y fîmes appeler tous les ministres et le général (Augereau), avec ordre de ne laisser sortir personne, le général excepté, pour donner ses ordres et en surveiller l'exécution. Nous prîmes tous les arrêtés qui furent ensuite publiés, nous rédigeâmes les proclamations qui furent affichées, etc. (2) ».

(1) IS fructidor, p. 39.

(2) Mémoires, t. II p. 129.

CAUSERIES HISTORIQUKS. 21 i

M. Victor Pierre publie, d'après les registres des délibérations du Directoire conservés aux Archives nationales, le procès-verbal de cette séance tenue par les trois directeurs, Barras, Revellière-Lépeaux et Uewbell, séparément et à Tinsu de leurs deux autres collègues, Carnot et Barthélémy. Isoler la province de Paris, de manière à lut expédier un coup d'Etat terminé, auquel elle n'ait qu'à se soumettre : telle est la première mesure que prend le Directoire insurrectionnel, en interdisant aux maîtres de la poste aux chevaux, à l'administration des messageries» à celle de la poste aux lettres, de délivrer des chevaux, de laisser partir aucune voiture ni aucun courrier, sans l'ordre exprès et par écrit du Directoire. Viennent ensuite les mesures militaires : on la déclare enlin, la vraie destination de ces troupes que, sous prétexte d'une expédition en Irlande, des ordres de source mystérieuse avaient détachées de l'armée de Sambre-et-Meuse , on les poste à Château-Thierry, à Dreux, en attendant de nouveaux ordres. On envoie à Marseille, à Lyon, à Dijon, à Soissons, à Cambrai, quelques milliers d'hommes enlevés aux armées d'Italie, de Khin-et-MoscUe et de Sambre-et- Meuse, pour tenir en respect les populations de qui l'on craint quelque agitation provoquée par le coup d'Etat.

A Paris, dans la crainte d'un mouvement des sections, ou pour mieux dire, des « administrations >, on les suspend, et le bureau central reste seul en exercice. Des arrestations sont ordonnées, et on décide de faire afficher immédiatement, sur les murs de la capitale, un arrêté portant que « tout individu qui se permettrait de rappeler la royauté, la Constitution de 1193 ou d'Orléans, sera fu-

sillé à r instant conformément à la loi. » (quelle loi?)

Une circulaire du Directoire, en date du 2 vendémiaire (23 septembre) i rappelle aux ministres qu'ils doivent lui fournir les renseignements qu'ils auraient par devers eux et qui pourraient servir de preuve à cette vérité, « que le complot des conjurés royaux allait éclater au moment même où ils ont été frappés, le 18 fructidor. »

Les sept ministres ne négligèrent rien pour se procurer les renseignements demandés. On a la série de leurs rapports, et M. Victor Pierre les a analysés dans la Terreur sous le Directoire. Quelque bonne volonté qu'y aient mise leurs auteurs, et en particulier le ministre de la police, le citoyen Sotin (1), il est impossible d'y trouver des arguments sérieux à l'appui de la « vérité » que le Directoire avait tant à cœur de faire prévaloir.

Deux lettres, l'une de Dupont de Nemours, l'autre de Rouget de Lisle, closent la série des pièces sur le coup d'Etat. M. Victor Pierre a reproduit la seconde à cause du nom du signataire. La voici :

« Du 3 vendémiaire an VI, 24 septembre.

« Citoyens directeurs, « Si j'en puis croire un rapport qui émane directement de l'un de vous, le Directoire a reçu le 19 ou le 20

(1) Le citoyen Sotin, qui se signala surtout par ses incessantes et odieuses persécutions contre les prêtres, devint plus tard ambassadeur à Gênes, puis consul général à New-York. Napoléon, qui l'estimait à sa valeur, lui jeta un tout petit osa ronger. L'ancien ministre, l'ex-ambassadeur, accepta d'être percepteur au bourg de la Gbevrolière (Loire-Inférieure) et y mourut en 1810.

fructidor une lettre revôtuc de mon nom et de ma signature, par laquelle je suis supposé demander « à me charger de la défense de mon ami Pichegru. »

« Si je m'étais permis une pareille démarche, aucune considération ne m'empêcherait de l'avouer et de la proclamer, parce que je ne l'aurais faite qu'avec la persuasion de remplir mon devoir.

« Mais il est de fait et j'atteste sur mon honneur :

«1° Que depuis le 5 germinal je n'ai pas écrit une ligne au Directoire ;

t 2* Que je n'ai ni écrit, ni eu la pensée d'écrire la lettre en question, attendu que personne n'est plus persuadé que moi des crimes de Pichefjru, et cela non-seulement d'après les renseignements que vous avez publiés, mais encore d'après des données qui me sont particulières ;

« 3° Que si cette lettre existe, elle est le produit de la perfidie la plus noire ; perfidie dont je doute encore, bien moins parce qu'elle serait absurde et atroce, que parce qu'elle serait absolument gratuite, vu l'absence de mes prétentions à quoi que ce puisse être.

« Je ne me détermine à vous adresser ma réclamation qu'après avoir fait d'inutiles efforts pour parvenir aux deux seuls d'entre vous auxquels je ne sois pas inconnu.

« Salut et respect.

J. Rouget de l'Isle.

t Kue des Champs-Elysées, n" 9. »

On ne lâche pas plus allègrement un ami que ne le fait ici Rouget de l'Isle pour son ami Pichegru. Toute sa rie, du reste, l'auteur de la Marseillaise sera de ceux qui

se détournent des vaincus et qui encensent le soleil levant. Après le 9 thermidor, il avait composé un Hymne dithyrambique sur la conjuration de Robespierre :

Voyez-vous ce spectre livide

Qui déchire son propre flanc ?

Eujore tout souillé de sang,

De sang il est toujours avide.

Voyez avec quel rire affreux

Gomme il désigne ses victimes.

Voyez comme il excite aux crimes

Ses satellites furieux !

Chantons la liberté, couronnons sa statue ; Gomme un nouveau Titan, le crime est foudroyé.

Relève ta tête abattue, 0 France ! à tes destins, Dieu lui-même a veillé.

Il applaudit au 18 fructidor. Peu après le 18 brumaire, il compose un hymne guerrier pour le premier Consul. En 1814, il célèbre « le retour des lis » :

Dieu conserve le Roi, l'espoir de la patrie. Le fils aîné des,lis, le rempart de la loi ! Qu'il fasse le bonheur de la France attendrie ! Dieu conserve le Roi !...

Quand le trône, debout sur sa base sacrée. Repose, soutenu par le peuple et sa foi, Que le Roi soit le nœud de l'union jurée ! Dieu conserve le Roi !

En 1811, il fait paraître un autre chant bourbonnien, des strophes en l'honneur d'Henri IV :

Honneur, honneur au Béarnais, L'orgueil des lis, l'idole de la France!...

Il avait salué avec bonheur la Restauration. Il n'accueil-

lit pas avec moins d'enthousiasme la Révolution de 1830. Dès le 6 août, la veille de son appel au trône, le duc d'Orléans fit une pension de i ,500 francs à Rouget de risle qui, au mois de décembre suivant, clait décoré de la Légion d'honneur. En 183:2, sa pension était portée au chiffre respectable de trois mille cinq cents francs. L'auteur de h 3farseillaise, le pensionnaire du roi Louis-Philippe mourut à Choisy-le-Roi, le 21 juin 1836; ce qui ne lui permit pas de saluer, avec un nouveau plaisir, en 1848, le retour de la République.

La IV' série du volume de M. Victor Pierre a trait à la Déportation .

Le Directoire avait désigné pour la déportation soixante-cinq députés, généraux et hommes politiques, dont un directeur, Darthélemy. Sur ces soixante-cinq proscrits, quarante-huit réussirent à s'échapper, dix-sept furent envoyés à Cayenne. Le nombre des prêtres condamnés à la déportation s'éleva à 9,949. Ce chiffre se décompose ainsi: pour la France, 1,124 ; pour la Belgique, alors réunie à la France, 8,225. L'écart entre ces deux derniers chiffres s'explique par ce fait qu'en l'an V, au lendemain du 18 fructidor, les prêtres belges étaient presque tous en fonctions ; en France, au contraire, les prêtres avaient dû abandonner leurs diocèses et passer la frontière, â la suite du décret du 26 août 1192, condamnant à être déportés les ecclésiastiques non assermentés, qui n'auraient

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pas quitté le royaume dans le délai de quinzaine. Beaucoup sans doute avaient eu l'héroïsme de rester en France ; mais combien parmi ceux-là avaient été victimes des échafauds de la Terreur ! Ceux qui avaient survécu ou qui étaient revenus de l'étranger, étaient donc relativement peu nombreux; et pour en trouver 1,124 à inscrire sur ses listes, il avait fallu que le Directoire déployât un grand zèle.

Signer par centaines des arrêts de proscription était un jeu pour la Revellière-Lépeaux et ses collègues ; le difficile était de les faire exécuter.

Pour déporter ces milliers de prêtres, il ne suffisait pas d'avoir des vaisseaux, il fallait leur frayer le passage à travers les croisières anglaises qui surveillaient nos côtes. Il fallait aussi saisir les réfractaires, et en Belgique comme en France, on se heurtait à la mauvaise volonté des populations, qui ne se faisaient pas faute de dérober aux poursuites et aux recherches les ecclésiastiques restés au milieu d'elles.

Les prisons cependant s'étaient remplies, il s'agissait de les vider. Un premier convoi de déportés quitta Rochefort, sur la frégate la Charente, le 22 avril 1798. Il comprenait 193 proscrits, dont 155 prêtres et 38 laïques . Un second et un troisième convoi partirent presque en même temps de l'île d'Aix et de Rochefort : le premier, à bord de la Vaillante (1), le 5 août 1798; le second, à

(1) C'était la corvette la Vaillante qui, au mois de septembre 1797, avait transporté à Gayenne Barthélémy, Barbé-Marbois, Pichegru, TroQson du Coudray et les autres proscrits de fructidor.

hord de ta Bayonnaise, le 9 août. La Vaillante, qui emportait vingt-cinq prêtres et un laïque, fut prise par un vaisseau anglais, Xlndefatigahle. La Hayonnaise put atteindre Cayenne. Elle avait à bord 108 pnHres et 3 émigrés. Sur les 193 déportés de la Charente et les IH de la Bayonnaise y 180. dont 154 prêtres, succombèrent en moins de huit mois, victimes du climat meurtrier dr la Guyane.

Après la Bayonnaise, aucun autre bâtiment ne conduisit de déportés à la Guyane. La surveillance des croisières anglaises devenant de plus en plus étroite, le Directoire, à son grand regret, se vit contraint de renoncer à la Guyane et de garder en France, principalement à l'île de Ré et à l'ile d'Oléron, les prêtres qu'il destinait à la déportation.

Sur les préparatifs et sur l'exécution de ces odieuses mesures, M. Victor Pierre publie de nombreuses pièces empruntées aux archives des ministères de la marine et de la guerre. Il y a joint les lettres de déportés conservées en original aux archives nationales. Les plus intéressantes sont celles de Barbé-Marbois, Laffon de Ladébat, Tronson du Coudray, de la Rue, Murinais. H n'y a dans leurs lettres, écrites à leurs femmes, aucun effort de style; tout y est uni et franc, on y respire les bonnes mirurs, l'affection réciproque, la loyauté. « Sans me faire illusion, dit M. Pierre, sur l'importance ou sur le mérite littéraire de ces documents, il m'a semblé qu'au milieu de toutes les pièces officielles, il ne serait pas sans intérêt de recueillir une note humaine et sensible ; jusqu'ici les pros-

cripteurs avaient eu seuls la parole; après eux, je l'ai accordée aux proscrits (1) ».

La partie la plus nouvelle et la plus étendue des documents mis au jour par M. Victor Pierre est relative aux commissions militaires.

Aux termes des articles lo, 16 et 17 de la loi du 19 fructidor, tout émigré rentré qui n'était pas sorti du territoire dans la quinzaine de la loi, était justiciable d'une commission militaire qui^ sur la simple constatation de l'identité du prévenu et de son inscription sur la liste des émigrés, devait prononcer la peine de mort, sans appel ni pourvoi d'aucune sorte: V exécution de la sentence dC' vait avoir lieu dans les vingt-quatre heures.

Cette loi terrible, cette juridiction sommaire, ces arrêts de mort destinés à tomber comme mécaniquement des lèvres du juge, les historiens ou ne les ont pas connus, ou les ont passés sous silence. MM. Thiers, Mignet, Barante, etc., se taisent; Mme de Staël ne cite que deux noms. Taine au moins a écrit : « De toutes parts, dans les départements, les commissions militaires fusillent à force (2). » L'allégation est un peu brève ; elle eût valu d'être accompagnée de quelques preuves.

(\) Introductio7i,p. 21.

(2) La Révolution, t. III, p. 59Î.

Ces preuves, M. Victor Pierre les a réunies ; il les a données, en 1887, dans la Terreur soits le Directoire. Il les complète aujourd'hui.

Lorsqu'il s'agit des tribunaux révolutionnaires, on a sous la main de longues séries de pièces, soit aux Archives nationales, soit dans les archives départementales, soit dans les greffes des cours et des tribunaux. Pour les commissions militaires, les recherches sont loin d'être aussi aisées.

On ne trouve rien aux archives du ministère de la guerre, rien dans les greffes des cours et des tribunaux, presque rien aux Archives nationales, peu de choses dans les archives départementales. Il n'a pas fallu moins de dix années au savant et consciencieux historien pour retrouver la trace de ces commissions militaires et de leurs jugements. Ce qu'il a déployé de patience et de sagacité dans cette enquête, est chose incroyable. Nos commissions d'enquête de trente membres pourraient trouver là un exemple et un modèle à suivre, — si elles n'étaient pas créées à l'unique fin de ne pas faire la lumière et d'empêcher la vérité de se produire !

Malgré des difficultés de tout genre, M. Victor Pierre est parvenu à établir que, du mois d'octobre 179" au mois de mars 1799, c'est-à-dire dans l'espace de dixhuit mois, les commissions militaires ont siégé dans trentedeux villes et prononcé environ cent soixante condamnations à mort.

.\ l'exception du marquis de Surville et de ses trois compagnons : Dominique Allier, Joseph Charbonnel et Robert, qui conspiraient contre la République, tous les

autres condamnés étaient innocents: aucun fait, aucun délit, politique ou autre, n'était relevé contre eux.

La loi du 19 fructidor an V concernait les émigrés rentrés et non les déportés. Les ecclésiastiques étaient évidemment dans la seconde de ces catégories. En s'exilant, ils avaient obéi à la loi du 26 août 1792, ils avaient fait acte de soumission et non de révolte. Les commissions militaires créées par la loi du 19 ifructidor auraient donc dû se déclarer incompétentes à leur endroit. II n'en fut rien, et elles envoyèrent à la mort quarante et un prêtres.

Parmi les membres de ces commissions, on trouve des officiers supérieurs, des hommes qui avaient versé leur sang sur les champs de bataille. De ces soldats la République a fait des bourreaux, des fusilleurs de prêtres et de femmes. Que la honte en retombe à jamais sur le Directoire !

M. Victor Pierre a fait une fois de plus acte de bon historien et de bon Français. Avec une conscience admirable, il a travaillé à l'exhumation d'un passé glorieux pour l'Eglise de France. Il aura contribué, pour une large part, à reconstituer les actes de « ceux qui ont souffert persécution pour la justice ! »

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