‹ Causeries historiques: les historiens de la revolution et de l'empireChapitre 9 sur 21 · LE BARON DE CORMATIN · texte numérisé non relu

LE BARON DE CORMATIN

Le baron de Cormatin, major général de l'armée catholique et royale de Bretagne pendant la Révolution, a été le principal négociateur du traité de pacification de la Mabilais {{'' floréal an III — 20 avril 1795). Cette paix boiteuse avait été aussi mal accueillie par les royalistes que par les républicains. Elle valut à son auteur, dans les deux camps, des attaques et des accusations que la plupart des historiens ont acceptées sans contrôle. M. Henri Welschinger a cru devoir y regarder de plus près; il a consulté les pièces mêmes, dépèches officielles et lettres intimes; il a reconstitué fidèlement la vie mouvementée de Cormatin, et il se trouve que, cette fois encore, l'histoire vraie diffère sensiblement de l'histoire telle que les historiens de la Révolution l'ont faite.

Au premier rang de ces historiens, il convient de placer M. Louis Blanc. Son livre se présente avec un appareil scientifique dont il est difficile de n'être pas tout d'abord frappé. Pds une page de ses douze volumes qui ne soit suivie dénotes nombreuses; pas un détail, pas même le

(1) Aventuret dé gu*rr« et ttamour du baron dt Cormatin (t79i- 1812), par Htnri Welschinger-, an Tol. iii-16, Ploo, Noarrit tt Ci«, éditeurs, 10, rua (}arancièr«, 180t.

le plus insignifiant, qui ne soit accompagné d'un renvoi aux sources originales. Il semble bien que l'auteur n'avance jamais un fait sans en avoir vérifié scrupuleusement l'exactitude et l'authenticité. Comment le lecteur n'aurait-il pas confiance?

Or, voici comment M. Louis Blanc, au tome XI de son ouvrage, présente Cormatin :

« Cet intrigant était fils d'un chirurgien de village, faisant les fonctions de barbier. 11 se nommait Désotteux ; il avait commencé par s'attacher servilement aux Lameth. Lors des 5 et 6 octobre, il avait été un de ces hommes déguisés en femmes qui marchèrent à Versailles. Envoyé ensuite par les Lameth auprès de Bouille, il était devenu, de jacobin ardent, royaliste furieux. Emigré à l'époque de la fuite de Louis XVI à Varennes; repoussé, à Cobientz, comme démagogue; placé, à son retour en France, dans la maison constitutionnelle du roi; émigré de nouveau après le 10 août, il parvint à s'introduire auprès de Puisaye, qui ne le connaissait pas, porteur d'une recommandation du conseil des princes et d'un certificat du marquis de Bouille. Il avait de l'assurance, de la faconde; Puisaye, qui manquait d'hommes, en fit, au moment de s'absenter, un personnage important; et lui, habile à tirer parti des circonstances, ne tarda pas à supplanter Boishardy dans la conduite des négociations relatives à la paix. C'est alors qu'il changea de nom, et se trouva être, au lieu de M. Désotteux, le baron de Cormatin (1). »

(1) Louis Blanc T. XI, p. 336.

M. Louis Blanc, cette fois, ne fait pas, et pour cause, connaître ses sources. En l'an VU, la police du Directoire fil paraître un écrit intitulé : Correspondance secrète de ChareUe, Stofflet, Puisaye, Cormalin, d" Aulichamp , etc. (1). A la page 31 i du tome l*^ se trouvait un libelle an!i tyme, en tète duquel messieurs de la police avaient mis ces mots : Notes sur M. le baron de Cormatin, major gênerai de l'Armée catholique et royale de Bretagne, trouvées dans le portefeuille d'un Chouan. Ces prétendues notes d'un Chouan se terminaient ainsi : « Tour à tour jacobin et royaliste, lâche assassin et jamais soldat; sans principes, sans honneur, sans foi, sans caractère, sans talents, il fut plat intrigant sous l'ancien régime et, sous le nouveau, émule des Mandrins et des Cartouches. »

C'est à ces noies d'un policier que Louis Blanc a emprunté, sans le dire, tous les détails qu'il a donnés sur la vie du baron de Cormatin jusqu'en 1194. Ces détails ne sont rien moins qu'exacts.

Pierre-Marie-Félicilé Dezoteux (et non Désotteux) était fils, non d'un tchirurgien de village faisant les fonctions

(1) Voici le titre exact et complet : Correspondance secrète d€ Cho' rette, Stofflet, Puisaye, Cormatin, cT AiUichamp, Jiernier, Frotta, Scépeaux, Botherel; du pRiTBNDANT, du oi-dêoant comte d^ Kktov^ d« leurs ministres et agens, et dautres Vendéens, Chouan* et Bnùgrés français; sitioie du Journal d'OLIVIER ITARGBNS, et du Codé politique et cicil qui a régi la Vendée pendant le temps de la Rébellion. Imprimés sur Pièces originales, saisies par les armées de la République, sur les différents Chtfs de Rebelles da$u les divers combats qui ont précédé la Pacification de la Vendée, — .\veo o«ti« épigraphe : Horrendum informe... Deaz toIoium in-8.

de barbier », mais de Claude- Armand Dezoteux, commissaire des guerres, pensionné du Roi, secrétaire des commandements du maréchal d'Estrée, et de Jeanne de la Félonnière, veuve du marquis de Linage. Il naquit à Paris, le 23 novembre 1753, et il eut pour parrain le duc d'Ossun, ambassadeur de France en Espagne. Après avoir été élevé dans l'intimité de la famille Le Tellier à l'hôtel Louvois, il commence ses études chez les Jésuites à Louis -le-Grand. En 1163, lors de la suppression de l'ordre des Jésuites, il va terminer son éducation au collège d'Harcourt. Grâce à une recommandation spéciale du duc de Choiseul, il peut, en n69, concourir pour le corps du génie. Malgré un bon examen que lui fait passer l'abbé Bossut, il échoue aux dernières épreuves . Il choisit alors la cavalerie, et il entre, en 1772, comme sous-lieutenant, dans le régiment de Royal-Navarre. En 1773 (et non en 1779, comme ledit par erreur, M, Welschinger, aux pages 10, 258 et 259 de son livre), il se passionne pour la diplomatie et semble vouloir en faire sa carrière. Muni de lettres officielles, pourvu d'un congé, il voyage pendant huit années en Europe, parcourt l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande, l'Italie, le Portugal, l'Espagne, le Maroc, la Russie, la Pologne et l'Allemagne. A Pise, il entre en relations avec le savant professeur Lampredi; à Heidelberg, il suit les cours de droit public des professeurs Muller et Wilkind.Il apprend l'allemand, l'anglais, l'Italien et l'espagnol.

En 1780, c'en est fait de la diplomatie. Le jeune Dezoteux obtient l'autorisation de passer en Amérique sous les ordres du général Rocharabeau. Il part de Brest avec

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Paul Jones sur la frégate ÏAstrée, commandée par La Pérouse, et arrive à Boston après soixante-neuf jours de traversée. Il se distingue dans le combat du vaisseau français V Ardent contre V Europe, vaisseau anglais, et se conduit vaillamment dans d'autres affaires, particulièrement au siège d'York, en Virginie. Sa bravoure sera récompensée, en 1789, par la croix de Saint-Louis et la croix de Cincinnatus. Il s'était équipé à ses frais, et il avait dépensé environ vingt mille livres. Après avoir combattu dans la Caroline du Nord, dans la légion de Lauzun, il re(,u)it l'ordre de regagner la France avec l'escadre de l'amiral Vaudreuil. Au bas de ses états de services en Amérique figure cette note élogieuse du marquis de Rochambeau : t Je certifie tous les services ci-dessus de M. Dezoteux. Il a beaucoup d'intelligence, de zèle et de talent. Il ne m'en est revenu que les meilleurs témoignages de MM. de Vioménil et de Choisy, et j'ai eu plusieurs fois l'occasion de juger avantageusement ses talents par moi-même. C'est par discrétion et pour ne pas étendre trop une demande que je ne l'ai pas compris dans celles que j'ai faites en Amérique pour l'état-major. *

Dès son retour en France, Dezoteux épouse à Paris, le 24 avril 1184, Geneviève-IIenriette-Sophie Verne, veuve d'Antoine Viard de Sercy, lieutenant-général au bailliage de Màcon, et fille de Jean-Baptiste Verne, écuyer, secrétaire du Roi près la Cour des Aides. M"* de Sercy était propriétaire, en Saône-etLoire, d'un domaine appelé baronnie de Cormatin. Dezoteux se crut autorisé à en porter le titre. Il eût été plus régulier pour lui de s'appeler baron d'Huxelles, car la baronnie d'Haxelles, qui ap-

partenait aussi à sa femme, comprenait dans ses dépendances la terre de Cormatin, laquelle n'était pas réellement titrée. Quoi qu'il en soit, Dezoteux était légitimement, de par M"*^ de Sercy, baron d'Huxelles, seigneur de Cormatin. Huxelles et Cormatin constituaient un grand domaine avec une superbe demeure seigneuriale élevée par la famille du maréchal d'Huxelles. A ces observations, il convient d'ajouter cette explication du baron lui-même : «Le motif qui, pendant la Révolution, m'a fait me servir •du nom de Cormatin, sous lequel j'étais le moins connu, est aisé à sentir : Sauver ma femme et mes enfants d'une persécution inévitable, dans laquelle devait les entraîner mon opinion. »

Quelque temps après son mariage, le baron de Cormatin est désigné, avec Alexandre Berthier, le futur mnjor général de l'Empire, pour lever la frontière du Brabant. Il s'acquitte ensuite d'un travail considérable sur les garnisons permanentes et obtient le titre de major général.

Ces divers travaux achevés, il revient dans sa terre de Cormatin, et il y écrit quatre volumes sur l'administration du marquis de Pombal. Cet ouvrage renferme beaucoup d'observations provenant de son voyage en Portugal et de ses relations avec le marquis. L'étude n'était pas, d'ailleurs, son principal souci. Il avait un goût très vif pour le plaisir, le faste et l'apparat. Le château de €ormatin (1) était devenu le rendez-vous de toute la no-

(1) II appartient aujourd'hui à la famille de Lacretelle.

blesse du Maçonnais. On y recevait de nombreux hôtes avec leurs gens et leurs équipages. Une troupe de comédiens et de musiciens était attachée au château. Huit gardes montés et en grand uniforme faisaient la police des terres ou escortaient le baron . Les écuries, fort soignées, contenaient de nombreux chevaux de luxe. Le domestique était considérable. Les maîtres avaient, en outre, un hôtel à Màcon, une maison à Paris, une villa aux environs de la capitale. Ils partageaient leur temps entre ces diverses résidences.

Au mois d'août 1189, une troupe d'émeutiers vint, le fer et la torche à la main, menacer le château de Cormatin, comme elle l'avait fait pour les propriétés voisines. Le baron leur montra qu'il était homme de guerre. Il les dispersa vigoureusement (1).

Du mois de juillet 1789 au mois d'août 1790, il n'a quitté ni sa famille, ni le département de Saône-et-Loire, comme le témoignent d'ailleurs les registres officiels et les actes publics. Il refusa même d'aller au chef-lieu pour

(1) Le Moniteur, rapportant laa pillages oommia dans les proTinees, fait OD tableau aflreux daa dëaonlraa du Maçonnais et du Beaujolais. Soi» xante-aeize chAteauz avaient été inoandiéa par six mille bandits. « Gatto armée, dit-il, jetait la oonstemation dans toute la Bourgogne, lorsque les plua braves habitants des villes et des campagnes remirent leurs efforts «t s'avancèrent contre ces nouveaux ennemis da genre humain. Le 29 juillet (1789), deux partis de ces bordes furent complètement battus, l'un, près da ohAteau de Cormatin, où vingt de ces assassins restèrent sur le champ de bataille et soixante furent faits prisonniers ; l'autre, dans la ville de Qnn;, qu'ils avaient résolu de mettra «o oaodres. » Ces détails se trouvent dans le MonUêw da 6 aa 7 août 1789, «tnoa, comme le dit M. Welschinger, dans celai do 8 avril 1789.

assister à la fédération du 14 juillet (IIQO). Il est donc faux de dire, comme le fait M. Louis Blanc, que « lors des o et 6 octobre (1189), il avait été un de ces hommes déguisés en femmes qui marchèrent à Versailles ». Cormatin n'était ni un démagogue, ni un émeutier, et il allait bientôt en fournir la preuve. Au mois d'août 1790, il quitta son château pour se rendre en Lorraine auprès du marquis de Bouille, commandant de la province. Il assista, en qualité d'adjudant général, à l'affaire de Nancy (31 août 1790), où les soldats de Châteauvieux se révoltèrent contre leurs chefs et contre l'Assemblée nationale. Il participa à la répression de cette émeute. A quelques mois de là, en 1191, le marquis de Bouille lui remit le brevet de colonel, au nom et d'après les ordres du Roi. Lors de la fuite de Louis XVI, il seconda les efforts de son général et attesta que « si les chagrins et les regrets pouvaient causer une mort subite », M. de Bouille aurait succombé au désespoir que lui causa le malheureux événement de Varennes. La conduite de Cormatin dans cette affaire lui valut l'honneur d'être décrété d'accusation. Le 15 juillet 1791, l'Assemblée nationale déclara qu'il y avait lieu à accusation contre « les sieurs Heyman, Klinglin, d'Hoffelize, Dezoteux et Bouille fils, prévenus d'avoir eu connaissance du complot du sieur Bouille et d'avoir agi dans la vue de le favoriser ».

On les renvoyait en conséquence devant la Haute-Cour nationale provisoire siégeant à Orléans. Dezoteux jugea prudent de s'éloigner pendant quelque temps. Déchargé d'accusation par un décret du 13 septembre, il reparut et obtint le grade de lieutenant-colonel dans la garde cons-

titutionnellc du Roi. Au lendemain du 10 août, il passa en Angleterre. Il quitta ce pays en 1194, pour prendre part à la lutte de la Chouannerie contre la République.

Le comte de Puisaye, commandant en chef des Chouans de Bretagne, se disposait, au commencement de septembre 1194, à rentrer momentanément en Angleterre. Il s'était rapproché de la côte pour s'embarquer, lorsqu'il apprit l'arrivée de trois officiers émigrés, désireu.x de prendre du service dans les bataillons royalistes. Ces officiers étaient Dezoteux de Cormatin, de Solilhac et de Jouette. C'était la première fois que Puisaye voyait Cormatin, c 11 arriva, dit-il, porteur d'une recommandation du Conseil des princes et d'un certificat du marquis de Bouille dont il avait été l'adjudant général. Ce certificat faisait en termes très tlalleurs l'éloge de ses talent.s militaires et de son mérite personnel. J'avais trop peu de jours à rester en France pour pouvoir l'étudier et en juger par moi-même. Cependant, il me fallait un officier qui fût assez au fait des détails d'état-major pour prendre en mon absence la direction générale du service. Aucun de mes compagnons d'armes ne se montrait désireux de s'en charger. Les titres qu'avait apportés Cormatin me décidèrent à le proposer pour major général. Ils l'acceptèrent, dans la double vue de donner à leurs princes une preuve manifeste de leur respect et de leur zèle, et aux

ém igrés la conviction du désir qu'ils éprouvaient de les recevoir et de les distinguer (1).

Ainsi, c'est par le comte de Puisaye que le baron de Cormatin a été institué major général de l'armée royale. C'est de lui qu'il a tenu légitimement ses pouvoirs. A quelques jours de là, le 15 octobre 1794, il reçut des princes eux-mêmes les pouvoirs authentiques qui confirmaient sa nomination. C'est donc à tort qu'on l'a accusé, du côté républicain comme du côté royaliste, d'avoir usurpé le titre et les fonctions de major général de l'armée royale de Bretagne.

Après le départ de Puisaye, la lutte continua avec le même caractère d'acharnement. Cependant la lassitude était grande des deux côtés, et peut-être était-elle plus grande encore chez les républicains que chez leurs adversaires. C'est là un point que M. Welschinger n'a peutêtre pas suffisamment mis en lumière, et qui est pourtant d'une gravité considérable, au point de vue du jugement à porter sur la conduite de Cormatin.

Précisément, au moment de son arrivée en Bretagne, la Convention prit une mesure qui indiquait, de sa part, un changement de politique vis-à-vis des Vendéens et des Chouans. C'était deux mois après le 9 thermidor, deux mois jour pour jour après l'exécution des membres de la Commune de Paris (29 juillet 1194). Le 29 septembre, elle lança un décret d'arrestation contre le général Tur-

(1) Mémoires do comte Joseph de Poisatb, qui pourront servir à l'histoire du parti royaliste français durant la dernière Révolution — Londres, 1803-1808, Tome II, p. 590.

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reau, l'organisateur des colonnes infernales. Dans le même temps, elle envoyait,suivant l'expression de M. Louis Blanc, « mendier h paix auprès de Charette, par des commissaires, parlant au nom de la République (1) >. Le représentant Ruelle faisait mettre en liberté, vers le milieu d'octobre, la sœur de Charette et quelques autres de ses parents (2), et les chargeait de porter au général vendéen des paroles de paix (3).

Le 12 frimaire an III (2 décembre 1194), un décret de la Convention promit le pardon et l'oubli à tous ceux qui, dans le délai d'un mois, auraient posé les armes. On lisait dans la proclamation qui accompagnait ce décret : « La parole de la Convention est sacrée. Si d'infidèles délégués ont abusé de sa confiance, il en sera fait justice (4) ». Ces derniers mots se rapportaient principalement à Carrier dont le procès venait de commencer (5). Trois membres de la Convention, Delaunay jeune, Bollet et Ruelle, furent chargés de porter à la connaissance des Vendéens le décret pacificateur.

Vers la fin de ce même mois de décembre, le général Humbert, commandant de la 2* division de l'Ouest, — ce-

(1) Louis Diane, t. XI, p. 360.

(2) Moniteur, an III (1794), numéro 94.

(3) On Ut, dans le voluma de M. Henri Welachingar, p*g«57 : « La aoBor de Charette «t an inôonnu. Bureau de la BdtadUrt, avaient pria part également aux premières n^gooiatioiu. — > Bar«a de la BatardiiM (et non Bàtadière) était an andao magistrat de la Chambra daa coopUs da Bretagne.

(4) Moniteur, an III (1794), namtfro 74.

(5) Commencé le 5 frimaire an III (25 noTembre 1794), le prooAa de Carrier se termina le 26 frimaire (16 décembre) .

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lui que Ponsard mettra plus tard en scène dans le Lion amoureux, — écrivait de Montcontour à l'un des principaux chefs royalistes, M. de Boishardy : « Tu sais que l'on pardonne à tous ceux qui reviendront de bonne foi et qui promettront d'être fidèles. Eh bien ! je te donne ma parole d'honneur qu'aucun tort ne te sera fait. Rentre, ramène avec toi tous ceux qui ont pu être égarés... Si tu ne t'en rapportes pas à cette lettre, accorde-moi une entrevue...» Boishardy accepta l'entrevue, et accéda à une suspension d'armes qui comprenait la Bretagne, le Bas- Maine, la Normandie et l'Anjou. Elle fut signée le 3 janvier 1193. A cette date, les représentants Guezno, Guermeur et Briie informaient le Comité de Salut public qu'ils avaient répandu dans le district de Vannes une circulaire concernant les prêtres insermentés. Ils y publiaient l'amnistie et promettaient aux prêtres, qui voudraient en profiter, toute la bienveillance delà Convention nationale.

Cormatin est depuis cinq mois en Bretagne. Il constate chez les républicains une tendance vers l'apaisement. D'autre part, il voit que son parti est dans une situation de jour en jour plus précaire; que les Chouans et leurs chefs sont réduits aux dernières extrémités; que les secours et les renforts qu'on leur a promis n'arrivent pas, et qu'enfin l'héroïsme et le dévouement des braves gens qu'il a sous ses ordres ne peuvent suppléer à l'absence de toutes ressources matérielles et au manque de munitions. C'est alors qu'il se décide à entrer en négociations avec les généraux républicains et avec les commissaires de la Convention.

En traitant avec eux de la paix, il allait au delà de ses pouvoirs. Sa mission, telle qu'il l'avait reçue de Puisaye d'ahord et des princes ensuite, se bornait à maintenir et à étendre Torganisation de la Chouannerie. Il est certain qu'il eut un autre plan et que son zèle remporta ailleurs. Doit-on pour cela l'accuser d'intrigue et d'ambition désordonnées ? Je ne le crois pas et je partage à cet égard l'opinion de M. Welschinger. « On peut, dit-il, critiquer les négociations faites par Cormatin sans autorisation précise, on peut incriminer son impétuosité brouillonne, sa vanité excessive et sa légèreté. On ne peut douter ni de sa bonne foi, ni de son dévouement à la cause royaliste. > Le comte de Puisaye, qui n'est certes pas suspect de faiblesse à l'endroit de Cormatin, ne porte pas sur lui, en cette circonstance, un autre jugement. «Quelque graves, écrit-il dans ses Mémoires, qu'aient été ses fautes et quelque funestes qu'en aient été les suites, je ne crains pas d'affirmer qu'elles ont eu pour principe le sentiment de ses devoirs et la persuasion qu'il agissait pour l'intérêt du souverain et en conformité de ses ordres »

Au mois de février 1"95, des conférences eurent lieu à la Jaunaie, dans un petit château situé à trois quarts de lieue de Nantes, entre les représentants de la Convention d'une part, et de l'autre, Cormatin, Charette et les principaux officiers de son armée. Le 18 février, la paix fut signée. Chaque point du traité donna lieu à un arrêté spécial. Ces arrêtés furent au nombre de quatre. Voici les considérants du premier qui était relatif au rétablissement et au libre exercice du culte catholique :

« Les représentants du peuple considérant que les dé-

parlements de l'Ouest sont dévastés depuis deux ans par une guerre désastreuse, que les troubles qui les agitent prennent leur source dans la clôture des temples et l'interruption du paisible exercice de tout culte quelconque ;

« Que les hommes auteurs de ces maux et de ces désordres sont ceux qui ont voulu plonger la France dans Vanarchie et qui, en persécutant, ont cherché à établir un culte particulier dont ils voulaient être les pontifes; que ces hommes ont été atteints par le glaive de la loi après avoir violé audacieusement la Table des droits de r homme ;

« Considérant que la Convention nationale n'a jamais entendu interdire aucun culte, qu'elle en a au contraire autorisé le paisible exercice par l'article VII de la déclaration des droits de l'homme et par l'Acte constitutionnel.... »

Les trois autres arrêtés accordaient aux Vendéens l'exonération de toutes recherches pour le passé, des secours et des indemnités, l'exemption des réquisitions et la rentrée dans leurs biens. L'article VI du dernier de ces arrêtés était ainsi conçu :

« Les jeunes gens de la réquisition restent dans la Vendée pour y rétablir l'agriculture et faire fleurir le commerce. »

Après avoir rapporté le texte complet du traité de pacification de la Jaunaie, l'historien de la Vendée militaire, Crétineau-Joly, en apprécie en ces termes la signification et la portée :

« On proclamait la légitimité de la guerre qui finissait, on reconnaissait l'indépendance de la Vendée; ses sacri-

fices n'étaient donc pas entièrement perdus. Ne prouvait-elle pas aux divers peuples, à quel degré de puissance peuvent, dans une révolution, s'élever de courageux, d'honnêtes paysans, qu'au nom d'une égalité dérisoire, on veut rendre oppresseurs ou opprimés (1). >

L'appréciation de M Louis Blanc concorde avec celle de l'historien royaliste. Il déclare que les envoyés de la Convention, en signant le traité de la Jaunaie, infligèrent à la République une véritable « humiliation». Il les accuse de < bassesse », et il ajoute : « Lorsque la nouvelle de la paix se fut répandue et qu'on en connût les conditions, elles parurent si fortement empreintes de royalisme, que cela donna lieu aux rumeurs les plus étranges. On prétendit que les envoyés de la Convention s'étaient engagés à rétablir la monarchie. On alla jusqu'à affirmer qu'une clause secrète promettait aux royalistes le fils de Louis XVI, alors enfermé au Temple (13) ».

Cette question des articles secrets du traité de la Jaunaie — articles tenus pour authentiques par Napoléon (14) — cette question est restée un problème. Un des meilleurs historiens de notre temps, un des maîtres de l'érudition contemporaine, M. de La Sicotière, lui a consacré, dans la Revue des questions historiques (15), une étude très complète. Ses conclusions se résument ainsi : Il n'y eut pas d'articles secrets, mais il y eut des promes-

(l)HUtoir€ éUla V*ndé« militaire, T. Il, p. 280.

(2) Louis Blanc, T. XI. p. 379- — Voir «omi p. 371, 2^ «t 373.

(3) Mémoirea de Napoléon T. VII, p. 278.

(4) Nom^ro da jaoTÎar 1881 .

ses verbales, au nom da Comité de Salut public, faites, avec l'intention de ne pas les tenir, par certains représentants et relatives, les unes au rétablissement éventuel de la monarchie, les autres à la remise des enfants de France aux mains de Charette. « Les représentants, dit M. de La Sicotière, sont descendus à des subterfuges pour arracher la soumission des chefs vendéens. »

in.

La pacification cependant était loin d'être complète, puisqu'aussi bien Charette n'avait traité que pour son armée. En dehors de Stofflet, commandant de l'armée d'Anjou, qui n'adhérera au traité que le 2 mai 1793, restaient la Bretagne et la Normandie. Suivraient-elles la Vendée? Cormatin était bien décidé à ne rien négliger pour obtenir qu'il en fût ainsi. Il en avait pris l'engagement à la Jaunaie, et cet engagement, il allait le tenir.

Cormatin n'avait point caché au comte de Puisaye, les négociations qui avaient lieu ; il l'invitait même à venir les diriger. Ne recevant aucune réponse, il crut devoir aller de l'avant. Le 7 mars, il mandait à Hoche : « Vous avez ma parole. La Convention a ma signature. Je ne puis vous en dire plus. Il serait infâme, indigne d'un homme d'honneur de chercher à tromper celui qu'on estime. Tant que vous me verrez en place, cela en sera ainsi. » Et en même temps, il donnait à ses officiers un ordre ainsi rédigé : « Vous ferez cesser sur le champ toutes les hostilités.

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Les républicains ont les ordres formels de n'en commettre aucune. Vous résisterez seulement à l'agression si elle avait lieu. » Pressés par lui, les principaux chefs des Chouans consentirent à se rendre, le 30 mars, au château de la Prcvalaye, près de Hennés, et à entrer en conférence avec les représentants de la Convention. Le 20 avril 1193, le traité de pacification, discuté à la Prévalaye, fut signé û la ferme delà Mabilais.d'où le nom qui lui fut donné de «paix de la Mabilais » . Les conditions de ce traité, qui fut surtout l'œuvre de Cormatin, étaient les mêmes que celles da traité de la Jaunaie : Liberté des cultes ; amnistie aux insurgés ; indemnités au profil des populations qui avaient souffert de la guerre civile ; facultés, pour ceux des habitants qui ne voudraient pas prendre de service dans l'armée régulière, de s'organiser en compagnies territoriales à la solde du trésor public, sous le nom de chasseurs à pied, sans que leur nombre pût dépasser 2,000 hommes ; remboursement des bons émis par les chefs royalistes jusqu'à concurrence de 1,300,000 francs. En échange de ces avantages, les chefs royalistes s'engageaient à reconnaître la République et à ne plus porter les armes contre elle.

11 semblerait donc que la paix fût faite, la paix générale et défînitive, et que les hostilités dussent cesser. Cormatin le crut peut-être, car il était prompt à s'illusionner, mais il était sans doute le seul à le croire. Autour de lui, républicains et royalistes comprenaient que l'on était toujours à la guerre, et que l'on avait conquis tout au plus une trêve de quelques semaines. Etait-ce même une trêve ? « Frotté, dit .M . Welschinger, refusa de signer et retourna en Normandie. > lUais Frotté n'avait

pas été le seul à tenir cette conduite. Georges Cadoudal avait, comme lui, refusé sa signature. Pour éviter toute équivoque, il était même parti pour retourner dans ses cantonnements avant la fin des conférences (1) . Coquereau, le délégué des Chouans du Maine, avait également refusé son adhésion, ainsi que plusieurs autres chefs, parmi lesquels Charles de Cintré, du Douais, Sévère de la Bourdonnaye, Montluc, Closmadeuc, la Trébonnière, les du Boisguy, Saint Régent, de Concoret, le Boutelier, Legris-Duval, Duplessis-Jubiot, Lantivy de Kerveno, Leissègues (2). Hoche disait vrai, lorsqu'il écrivait : « La Convention vient de traiter avec quelques individus et non avec les chefs du parti. »

Ces chefs ne manquèrent donc pas à leurs engagements, lorsqu'ils continuèrent la lutte. Cormatin, lui, avait signé. Il était le véritable auteur du traité. S'il avait poussé à la reprise des hostilités, il eût commis une trahison. S'en est-il rendu coupable? M. Thiers, M. Louis Blanc et les autres historiens révolutionnaires ne se font pas faute de l'accuser d'avoir trahi la foi jurée, et il n'est outrages dont ils ne le couvrent à cette occasion. M. Welschinger a démontré victorieusement que les accusations portées par eux contre Cormatin étaient sans fondement. Les pages qu'il a consacrées à cette démonstration sont parmi les meilleures de son livre. En réalité, Cormatin était le seul qui prît vraiment au sérieux le traité. Au

(1) Georges Cadoudal et la Choicannerie, par son neveu Georges de Gadoudal, p. 69.

(2) Grétineau-Joly. t. III, p. 243.

fond, ce traité ne contentait personne, sauf lui. Il y voyait le triomphe de sa politique ; son intérêt, coroine son honneur, étaient attachés au succès de la pacification. Il exécuta donc fidèlement tout ce qu'il avait promis et signé. Malheureusement, il était suspect aux deux partis. Il avait, dans les deux camps, des ennemis redoutables. Hoche, en particulier, ne pouvait lui pardonner son exclusion des conférences de la Prévalaye, exclusion que Cormatin avait exigée des commissaires de la Convention (1). Le 26 mai 1195, après un dîner fort cordial à Rennes, chez le représentant Bollet, Tun des signataires du traité de la Mabilais, le baron de Cormatin fut saisi au faubourg l'Evéque avec ses compagnons Dufour, Delahaye, de Boisgontier, de Solilhac, Gayet, le chevalier Saint-Gilles et de la Nourais. Ils furent conduits aussitôt à Cherbourg et enfermés au fort national de l'île Pelée.

Ramené de Cherbourg à Paris, il comparut devant un conseil de guerre en brumaire an IV, après six mois de détention préventive. Il récusa en ^rgiquement le tribunal devant lequel on le traduisait. < Tout ce que j'ai pu faire comme chef de chouans avant le traité (fe la Jaunaie, di-

(1) « Cormatin «at Tinaoleoca d* «xigar «t lac oomintatairM d« la Coovao» tion «urant la bas*e**e d'ordonner que Uoeba s'abcttnt da paraîtra aux ooo> tiranoaa, laaqoallaa a'4taiant oovartaa à la Pr^ralaya, prAa Raooaa. • Louia DIaoc. Histoire dé la Révolution^ t. «XII, p. 307. — Yoy. 4^ml«m«nt t. XI, p. 380.

sait-il, a été couvert par ce traité ; pour ce que j'ai pu faire depuis, je suis justiciable des tribunaux ordinaires, c'est-à-dire du jury. »

Au cours des débats, il produisit plusieurs mémoires pour sa défense. Dans un de ces mémoires, il reproduit textuellement une lettre attribuée aux représentants Grenot, Guermeur et Guezno. Cette lettre, datée de Rennes, le 9 floréal an III ( 28 avril lIQo ), était ainsi conçue : « Les articles secrets (1) dont l'exécution définitive est fixée au 25 prairial prochain (2), auront leur plein et entier effet. Le Comité du Salut public prend les mesures nécessaires à cet égard. Les sacrifices qu'il est obligé de faire aux apparences ne le rendront que plus scrupuleux à tenir les paroles données. Elles seront religieusement gardées. » Cormatin publiait également dans son Mémoire une lettre écrite, le 6 juin 1190, par sept membres du Comité de Salut public au représentant du peuple Guezno. Il ajoutait : « Ces pièces furent interceptées par les chouans et imprimées depuis notre arrestation à Rennes dans une brochure intitulée : Réponse des armées catholiques et royales de la Vendée et des Chouans au rapport fait à la soi-disant Convention nationale, dans la séance du J 6 juin 1795, par le soi-disant représentant du peuple, le citoyen Doulcet de Pontécoulant{Z). » — « La première de ces pièces, disait-il encore dans une note présente, ainsi que cela a toujours été annoncé, des Articles Secrets dans la Pacification. »

(1) Les articles secrets du traité de la Jaunaie.

(2) 13 juin 1795.

(3) Cette brochure est du 22 juin 1795.

Ces deux lettres furent réimprim/*e8 par les soins des amis de Cormatin, et placardées sur les murs de Paris. Un de ces placards existe aux archives du château de Kernuz, dans la riche collection de M. du Châtellier. C'est un in-folio sans nom d'impricneur.

En tête :

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